La face SW de la Dent de Jaman

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par S. Herzen On va parfois chercher bien loin Ce que l'on avoit sous la main.

Ainsi s' exprimait l' inoubliable Carni, en parlant, il est vrai, de Godefroid de Bouillon parti pour les croisades en guerrier « consommé ». En descendant, il y a quelques mois, les flancs glacés du Popocatepetl, je songeais à cette maxime. Un membre actif de Jaman a-t-il le droit d' ignorer la Dent du même nom? Peut-il s' estimer satisfait lorsqu' il a foulé son sommet après avoir gravi le commode petit sentier de sa face sud? Doit-il rester sourd à l' appel de la belle paroi qui regarde précisément Vevey et qui le nargue à longueur de journée?

Ne résistons pas davantage à la tentation. Le 29 novembre, sous l' œil un peu curieux des premiers skieurs qui évoluent autour de Manoïre, j' emprunte le sentier de Chamosalle en compagnie de Gisèle Fuchs, matricule 36 à l' école d' escalade, passée monitrice au Salève et « porteur » dans les Alpes. Vue de ce sentier, la paroi n' est guère engageante: des arêtes de calcaire aux surplombs tantôt délités, tantôt trop compacts, une grande surface herbeuse presque verticale entrecoupée de bancs de rocher. Aller nous « aguiller » dans ce monde hostile? pas si fous! Nous passons outre... et revenons quand même, par acquit de conscience, le long du sentier de chèvres à la base des premiers ressauts. La face de droite, familière aux voyageurs qui montent aux Rochers de Naye, n' est pas celle qui nous intéresse; le pilier d' angle non plus, celui-ci a d' ailleurs un air particulièrement rébarbatif. Mais un peu plus à gauche... tiens, si nous remontions cette première pente d' herbe, comme ça, pour voir?

Encordés à quarante mètres - précaution utile en raison des rares relais d' assurage - nous progressons comme des Sioux sur les mottes recouvertes de pierraille. Après deux longueurs de corde, voici la première barre de rocher. Une traversée à gauche, un piton... non, il ne tient pas assez... un deuxième piton, solide celui-ci, quelques mètres d' escalade libre, et le passage est forcé. Herbe et rocher nous conduisent à une grande niche assez confortable. Comment s' échapper de là? Au fond à gauche, une « opposition » sous le toit mènerait à la sortie. Une fois engagé, je suis pris d' un doute terrible: et si toute cette clé de voûte allait s' effondrer? Retraite prudente, suivie d' une attaque franche, droit en haut. Un piton au départ, pour l' assureur, un autre plus haut, pour l' assuré, et la voie devient évidente. Encore quarante mètres un peu moins raides, et l'on atteint la base du grand ressaut qui coupe toute la paroi.

Une famille en promenade lance des appels depuis le sentier de chèvres. Nous nous immobilisons quelques minutes pour lui permettre de passer sans se faire « sucrer ». Gisèle dépitonne à toute volée - rude métieret me rejoint sur... au fait, sur rien du tout. Un piton remplacera la plate-forme absente. Le meilleur passage semble être le fond du couloir; c' est là que nous enlevons dix mètres de haute lutte, en demi-ramonage entre le rocher et les mottes de terre. A quatre pattes à travers un buisson sec, nous gagnons l' entrée d' un petit trou qui semble donner accès aux entrailles de la Dent; avis aux spéléologues...

La suite de la cheminée est surplombante, mais il y a moyen de s' échapper vers la gauche par une traversée délicate et aérienne. Je songe aux recommandations de mon maître et ami le comte de Grunne dans les passages scabreux: « Montez, mais ne touchez à rien! » C' est bien le cas ici; il vaut mieux ne pas trop toucher à tous ces petits tiroirs de calcaire artistement encastrés entre les mottes. On passe cependant, on passe tout juste, avec un immense vide creusé sous les pieds. Les quelques mètres suivants sont un jeu d' enfant à côté de cette haute voltige, mais ils conduisent au pied d' un nouveau ressaut. Un seul piton ne suffira pas pour cette assurance particulièrement importante; n' hésitons pas à dépenser quelques forces sur un contre-piton qui s' enfonce allègrement entre deux blocs. Seul le clac du deuxième mousqueton nous permettra de souffler un peu. Je regarde le morceau que nous avons franchi. Si un obstacle insurmontable nous empêche de continuer, il faudra redescendre tout ça: une belle série de rappels de corde...

Cependant la barre de rocher qui nous domine a bien l' air d' être la dernière. Elle le sait et elle se défend. Il faut ruser avec les cailloux et les mottes, faire semblant de s' y fier... et répartir le poids de son corps sur les rares centimètres carrés disponibles de surface plus ou moins horizontale. Encore un piton, planté cauteleusement dans la seule fissure acceptable, et le mur est franchi.

La pente est longue au-dessus, sans haltes. Chaque mouvement doit être contrôlé, chaque prise flairée. Mais nous touchons au but: cette grande face prise en écharpe vers la gauche, quelques mètres plus haut qu' un petit sapin bien caractéristique, nous mène sur une fine crête où l'on peut enfin s' asseoir. La vue plonge sur Les Avants, les bords du lac, à nos pieds les chalets dans leurs clairières, et plus près encore le haut de ce puits vert et gris d' où nous sortons.

Une dernière longueur de corde, voici l' arête de Manoïre, tout enneigée, boisée sur l' autre versant, où nous galopons pour atteindre le sommet.

Mottes, pitons, cailloux branlants... peu de chose, en vérité. Peu de chose, mais plus qu' il n' en faut pour faire une belle course de montagne malgré tout, avec un déploiement redoublé de technique, d' entr et de prudence. On dira sans doute: Pourquoi tous ces pitons? Nos pères grimpaient sans cette quincaillerie, et en souliers cloutés! Nous répondons simplement: Ce ne sont pas des accessoires pour tricher, pour faciliter l' escalade, des points de traction, mais uniquement des garanties contre la traîtrise des choses, pour nous, pour les nôtres, parce que la mort n' est pas notre invitée comme elle l' a été trop souvent dans cette région.

Dix pitons pour deux cent cinquante mètres, ce serait peu dans les Dolomites, c' est beaucoup pour ici. Neuf d' entre eux ont été récupérés, et le dixième reste seul au bas du premier ressaut, pour marquer l' entrée de la voie et inciter à la prudence les cordées qui voudront se mesurer avec cette belle paroi de la Dent de chez nous.

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