La fiancée du Mont Blanc

Hans Amann, St-Gall

Maria du Mont Blanc

Des guides avaient convaincu Maria de se joindre à eux. Si elle était la première femme à gravir le Mont Blanc, elle recevrait par la suite de bien meilleurs pourboires: tel fut du moins leur argument! Elle se laissa donc embobiner: plus morte que vive et quasiment traînée, elle fut ainsi la première femme à atteindre les 4807 mètres du sommet. C' était la fête nationale, le 14 juillet 1809. Peu fière, la jeune femme ( dont l' âge exact nous est resté inconnu: entre 22 et 30 ans ) s' exprima par la suite avec beaucoup de franchise sur cette audacieuse aventure: « Je ne voyais plus rien, je ne pouvais pratiquement ni respirer ni parler: en un mot, je devais faire bien piètre figure! » Mais elle avait pourtant atteint son double objectif: elle était parvenue au sommet, et c' est ainsi qu' on la surnomma dans toute la vallée Maria du Mont Blanc. Ce titre honorifique eut-il une influence sur le montant de ses pourboires? Cela n' a malheureusement été comptabilisé nulle part!

« La fiancée du Mont Blanc » en grande tenue ( 1838 ) 19 Ce qui poussa mademoiselle Henriette d' Angeville à gravir le Mont Blanc, en 1838, ce ne pouvait plus être l' orgueil d' être la première femme à parvenir sur le toit de l' Europe, puisqu' elle avait été précédée presque trois décennies auparavant par une « pauvre servante », Maria Paradis, de Chamonix.

Une femme volontaire: Henriette d' Angeville Henriette d' Angeville, dont il est fait mention au début de cet article, était issue quant à elle de l' aristocratie française. Les informations sur son âge sont également imprécises, variant entre 32 et 44 ans ( incertitude au demeurant fréquente pour les dames ). Elle ne désirait rien plus ardemment que de parvenir une fois au sommet du Mont Blanc. Lorsqu' elle le contempla pour la première fois, « son pauvre cœur se mit à battre la chamade, des soupirs s' exhalaient de sa poitrine et elle ressentit dans tout le corps un brûlant et irrépressible désir de gravir cette montagne ».

Elle dut attendre dix longues années avant de voir son rêve se réaliser. Pour cette course, elle s' était même fait faire un costume sur mesure: chemise et culotte étaient en flanelle rouge; deux paires de bas, l' une en soie et l' autre en laine, gainaient ses jambes élancées. Des pantalons bouffants en laine écossaise, molletonnés de chaude flanelle, lui descendaient jusqu' aux chevilles, et elle était chaussée de solides souliers cloutés. Une blouse enfin, de même étoffe, lui tombait jusqu' aux genoux, tenue à la taille par une ceinture. Comme couvre-chef, elle avait prévu de porter une casquette doublée de fourrure ou un chapeau de paille recouvert de soie verte, à choisir en fonction des conditions du moment.

Elle avait rassemblé avec soin son équipement, qui comportait, outre naturellement un long alpenstock, un masque de gaze couvrant tout le visage, des lunettes de soleil, un plaid et un tour de cou en fourrure pour la protéger des vents froids. On ne peut s' empêcher de constater que mademoiselle d' Angeville ne se lança pas à la légère dans cette grande aventure. Elle s' était fait examiner par un médecin, et de manière approfondie; elle avait par prudence rédigé son testament, et elle avait consacré la soirée précédant le grand départ à écrire de longues lettres à ses plus chers amis. Pour sa subsistance, elle avait aussi tout prévu, comme en témoigne sa liste d' achats: deux gigots de mouton, deux langues de bœuf, 24 poulets, six miches de pain de trois à quatre livres, 18 bouteilles de bordeaux, une bouteille de cognac, une bouteille de sirop, un petit flacon de vin ordinaire bon marché, douze citrons, trois livres de sucre, trois livres de chocolat, trois livres de pruneaux sèches, treize gourdes de limonade, treize d' oran et treize de bouillon de poule! Toutes ces provisions furent soigneusement emballées dans des sacs, avec les cordes, les tentes et le reste de l' équipement, et le chargement fut alors réparti entre les six porteurs engagés pour l' occasion.

Juste avant le départ, elle avait encore convoqué ses six guides et ses six porteurs pour bien leur recommander « de s' abstenir de toute expression qui pourrait choquer ».

Le premier jour Le 4 septembre 1838, tout Chamonix était sur pied de bonne heure: le bruit avait en effet couru que l' expédition allait se mettre en route à six heures du matin.

Mademoiselle écrivait à ce sujet: « Ceux qui ont vu défiler notre caravane dans la vallée m' ont dit depuis qu' elle avait fort bon air. [.. J Je sentais pousser des ailes à mes talons et courais plutôt que je ne marchais!... Doucement! Doucement donc, criaient les guides, songeons au lendemain. » Lorsqu' ils furent sur le premier glacier, les guides se demandèrent si une jeune et aristocratique demoiselle aurait le courage de sauter une crevasse. Elle leur répondit de manière décidée: « La dame passera partout où deux hommes auront passé avant elle. » Et les guides durent bien l' admettre: « Elle va comme nous et n' a peur de rien! Laissons-la faire. » Pour passer la nuit, on décida de dresser la tente près des Grands Mulets. Il faisait si froid que Mademoiselle ne songea même pas à dormir, « et ce fut comme une résurrection » lorsque les guides se réveillèrent. A deux heures du matin, on se mettait déjà en route.

Une ascension pénible « Au glacier de la Grande Côte, je dus faire face à deux ennemis, dont l' un était particulièrement redoutable; pendant que je marchais, je souffrais de violentes palpitations, et chaque fois que je m' arrêtais, je sombrais dans une sorte de léthargie, bien différente du sommeil naturel; c' était comme une pesanteur qui, partant des yeux, aurait envahi tout mon corps. J' ai peine à exprimer les efforts de volonté que je devais fournir pour vaincre cet état. Je devais puiser dans mes dernières réserves d' énergie pour accomplir six ou sept pas, après quoi mon cœur se remettait à battre, je perdais le souffle, et je devais à nouveau m' étendre sur le sol, envahie par cette léthargie dont je viens de parler.

Je suis restée dans cet état intolérable pendant quatre heures, mais je n' ai pas songé un instant à abandonner mon entreprise. Cela montre combien forte était ma résolution d' at le sommet, car j' aurais pu me sentir immédiatement mieux si j' avais décidé de rebrousser chemin. A un certain moment, je crus bien que mon corps allait être la victime de mon inébranlable volonté. Les yeux déjà à moitié fermés, je dis alors aux guides: « Si je La Mer de Glace et les Grandes Jorasses ( Photo prise de la nacelle du ballon de E. Spelterini, le 8 août 1909 ) Illustration tirée de la « Description de deux voyages au Mont Blanc en août 1820 », de Joseph Hamel meurs avant d' avoir atteint la cime, promet-tez-mois d' y porter mon corps, et de l' y laisser; ma famille saura vous récompenser d' avoir ainsi accompli mes dernières volontés. » Mais, Dieu soit loué, je pus encore me hisser par mes propres moyens, et dès que je fus arrivée au sommet, toute ma fatigue s' envola comme par miracle. A une heure vingt-cinq minutes, mon pied foulait enfin le sommet du Mont Blanc, et je plantais mon bâton ferré sur sa croupe, comme un soldat arbore son étendard sur la citadelle qu' il a emportée d' assaut. Je m' assis alors sur ce trône de glace et, le visage tourné vers la France, j' écrivis cinq billets pour prouver à leurs destinataires que je ne les avais pas oubliés. » Le baiser du sommet Le temps se montrait sous son meilleur jour, si bien qu' un panorama splendide s' offrait aux heureux alpinistes. Ce fut alors le moment de sortir le pigeon voyageur de sa cage exiguë: à sa patte, on attacha une petite carte, puis il s' envola vers Chamonix pour annoncer au curé, son propriétaire, l' heureuse issue de l' expédition.

Eclatant de joie, les guides firent un siège de leurs bras solides ils y firent monter mademoiselle d' Angeville, qu' ils soulevèrent ainsi « plus haut que le Mont Blanc ».

Etait-ce l' air des sommets, ou simplement le bonheur, qui autorisait toutes les audaces? Quoi qu' il en soit, mademoiselle d' Angeville se laissa bel et bien embrasser par les guides, « qui méritaient bien cette récompense! » Et l' un d' entre eux raconta après son retour que les baisers avaient certainement dû s' entendre jusqu' à Chamonix!

On resta une petite heure au sommet, puis, avant d' entamer la descente, mademoiselle d' Angeville écrivit de la pointe de son alpenstock, sur la neige du sommet, sa devise personnelle: Vouloir, c' est pouvoir.

Le retour des vainqueurs Nos héros passèrent donc une deuxième nuit aux Grands Mulets. A ce même endroit, le 7 août 1786 ( la veille de la première ascension du Mont Blanc ), Paccard et Balmat s' étaient arrêtés avant de se mettre en marche pour le Petit et le Grand Plateau.

Une violente tempête secouait la tente, mais la nuit se passa tout de même sans encombre; à six heures du matin, les guides et leur cliente prenaient le chemin de Chamonix. A leur grande surprise, arrivés à la Pierre Pointue, ils trouvèrent un abondant petit déjeuner, que des amis leur avaient apporté. On avait aussi amené un mulet pour redescendre Mademoiselle dans la vallée, mais cette dernière refusa tout net, pour ne pas donner l' impres qu' elle était épuisée.

L' arrivée à Chamonix fut glorieusement fêtée. Le maire avait revêtu son habit du dimanche pour venir féliciter la « financée du Mont Blanc » et l' inviter à un repas d' honneur. La première femme du Mont Blanc, Maria Paradis, était également parmi les invités, mais on raconte qu' elle fut quelque peu insolente, sans doute par jalousie.

« Durant les trois jours que je passai encore à Chamonix, je croyais vivre dans un rêve: j' étais devenue tout d' un coup célèbre par le simple fait que j' avais de bonnes jambes, et la volonté de m' en servir pour accomplir cinquante mille pas! Cette euphorie se prolongea encore à Genève, où l'on me sollicitait de toutes parts: comme je ne suis pas tout à fait insensible aux hommages, force m' est d' avouer que ma modestie fut mise à rude épreuve!

Comblée d' honneurs Voici encore, pour terminer, ce qu' on pouvait lire dans le Journal des Débats de Paris: « Toute la vallée est en émoi; depuis l' ascen du Mont Blanc par de Saussure, aucun événement n' avait créé une telle sensation: une femme a eu le courage de gravir le Mont Blanc. Il s' agit d' une Française, mademoiselle d' Angeville. Les guides ne trouvent pas de mots assez forts pour exprimer le courage et l' énergie avec lesquels elle a affronté les dangers et les difficultés de l' ascension. A son retour, nous avons été témoins de scènes d' en quasi indescriptibles; on tira des coups de canon, et tous les habitants se précipitèrent pour voir l' héroïne: désormais, et pour l' éternité, le nom d' Angeville restera gravé à côté de ceux de Balmat et de Saussure. »

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