La flore de Chasserai; ses éléments alpins

PAR MAURICE THIÉBAUD

Avec 1 illustration ( 35 ) Le Jura, selon le professeur Heim, est un rameau égaré des Alpes. Il s' y rattache au massif de la Grande Chartreuse et forme un arc de 360 km dont la concavité est tournée vers le NE. Ses sommets les plus élevés se trouvent sur le bord interne et vont en diminuant d' altitude en s' éloi des Alpes. Le plus haut sommet, le Crêt de la Neige, encore en France, est à 1723 m, tandis qu' en Suisse, de la Dôle ( 1678 m ) à Chasserai ( 1609 m ), zone des plus hautes cimes, la diminution, quoique faible, se constate.

M. Lüdi, directeur de Y Institut Rudel à Zurich, dans son rapport de l' excursion botanique qu' il conduisit dans le Jura du 15 au 26 juillet 1952, de Chasserai à la Dôle, relève le fait que la flore de ce dernier sommet renferme beaucoup d' espèces alpines méridionales qui ne se rencontrent pas à Chasserai.

Un botaniste connaissant bien la flore du Jura central et septentrional est frappé de l' aspect étranger de cette végétation alpine qui est encore plus accentué vers le sud-ouest au Reculet et au Grand Credo, tandis qu' elle s' appauvrit graduellement vers le nord-est. Chasseron, le Creux du-Van, Chasserai sont les étapes de cette diminution des éléments alpins de la flore jurassienne.

La flore de Chasserai a depuis longtemps attiré l' attention des botanistes. Albert de Haller a profité d' un court séjour d' un été qu' il fit chez un oncle, pharmacien à Bienne, pour herboriser sur la chaîne de Chasserai. Thurmann, dans son « Essai de phytostatique appliqué à la chaîne du Jura », publié en 1849, cite très souvent Chasserai comme station de plantes rares. La « flore du Jura » du botaniste neuchâtelois Ch. H. Godet publiée en 1853 avec son supplément de 1869 conserve encore toute sa valeur pour notre sommet, car l' auteur relate tout ce qui avait été publié sur la flore de Chasserai, en particulier par le pharmacien Gibollet de la Neuveville et le pasteur Lamon de Diesse. Le « Rameau de Sapin », organe du Club jurassien, relate les découvertes dues aux professeurs Tripet et Spinner, et tout récemment, une remarquable étude du Dr Krähenbühl et de B. Aeberhardt montre l' intérêt de la flore du marais des Pontins, sur le versant nord de la chaîne, au-dessus de St-Imier.

Il semblait donc que tout avait été dit sur la flore de Chasserai. Cependant des recherches systématiquement poursuivies pendant ces trois dernières années m' ont permis, non seulement de retrouver quelques-unes des espèces rares, signalées par les auteurs anciens et qui semblaient avoir disparu, mais encore de trouver, dans la région sommitale, quelques espèces alpines connues seulement du Jura méridional. C' est la raison qui m' a engagé à publier cette étude, convaincu que tout ce qui se rapporte à Chasserai intéresse un grand nombre de clubistes jurassiens et neuchâtelois.

Quelques mots sur la morphologie de la chaîne. Chasserai est un exemple typique d' un anticlinal régulier, profondément ouvert, mettant à découvert au milieu du pli, une voûte batho-nienne formant le Petit-Chasseral. Cette voûte est flanquée de deux profondes combes creusées dans les couches marno-calcaires de YArgovien, et dominées par un crêt séquanien, au nord, l' arête de Y Egasse et la crête du Hubel, profondément entamée par la Combe Grède - et au sud par l' arête de Chasserai. Vers l' ouest ces deux combes se rejoignent pour former la Combe Biosse plongeant vers le Val-de-Ruz. Le versant sud avec sa zone de grands pâturages et plus bas sa ceinture de forêts se raccorde par une pente régulière au plateau de Diesse.

La flore de Chasserai est riche et variée. Bien des plantes de la plaine montent jusque dans les pâturages de la région sommitale. On y trouve en outre un fort contingent de plantes alpines venant du Jura méridional et dont plusieurs atteignent ici la limite de leur extension vers le nord-est. La flore analytique de la Suisse la plus récente, celle de Binz et Thommen, cite 18 espèces qui ne dépassent pas Chasserai. Il est vrai que cet automne j' ai constaté la présence de l' une d' entre elles, YEuphraise naive ( Euphrasia minima ) sur le Grenchenberg, en compagnie du Bu-plèvre Fausse Renoncule ( Bupleurum ranunculoides ).

Le crêt séquanien qui forme l' arête de Chasserai présente au nord des escarpements qui n' ont pas le développement qu' ils atteignent au Creux-du-Van ou à Chasseron. Des fissures et de petites vires herbeuses permettent de les escalader facilement. A l' est du sommet la forêt du versant nord qui garnit les couches plus humides, de YArgovien monte jusqu' à près de 1550 m. Des reboisements récents, entourés de murs ou de barbelés, mettent ces parcelles à l' abri du bétail qui estive de juin à la mi-septembre. C' est là qu' on trouve de très grands exemplaires de l' Anemone des Alpes ( A. alpina ) qui commence à redevenir plus fréquente grâce aux mesures de protection prises par le canton et à la surveillance bénévole de quelques amis de la nature de Villeret et de St-Imier. Cette belle espèce descend jusque sur les rochers du haut de la Combe-Grède. L' ané à fleurs de Narcisse ( A. narcissiflora ), assez rare à Chasserai même, est par contre la plante caractéristique du versant nord du Petit-Chasseral où, vers la mi juin, un grand pâturage est entièrement blanc de la multitude de ses tiges fleuries portant chacune un bouquet de fleurs blanches ou roses quand elles sont encore en bouton. La flore saxatile du crêt séquanien est riche et variée. La globulaire à feuilles cordées s' étale sur plusieurs décimètres carrés et ses fleurs d' un bleu pâle contrastent avec celles d' un blanc très pur de YAndrosace lactée; le saxifrage des rochers ( Saxifraga Aizoon ) implante la rosette régulière de ses feuilles incrustées de calcaire dans les fissures du rocher. La drave faux-Aizoon aux fleurs d' un jaune ardent est une des premières à fleurir au printemps en même temps qu' une autre crucifère aux fleurs blanches, le Cranson des rochers ( Kernera saxatilis ). Dans les endroits un peu plus frais se trouvent de belles colonies de la fine Renoncule alpestre et de la Campanule menue ( Campanula cochleariifolia ). Sur les vires herbeuses on peut voir, en été, l' élégant Pigamon à feuilles d' Aconit, l' Oeillet superbe aux grands pétales profondément découpés d' un rose pâle, l' orchis globuleux et, cachée dans le gazon, la curieuse fougère le Botriche lunaire ( Botrychium Lunaria ) dont les spores, au lieu d' être à la face inférieure des feuilles, sont portées sur une ramification spéciale de la tige. C' est aussi sur les rochers du versant nord que se trouvent plusieurs buissons intéressants, les Saules rampants ( Salex retusa et S. reticulata ), le Sorbier Petit Néflier ( Sorbus Chamaemespilus ) dont l' aire s' ar à Chasserai. Quelques fervents de Chasserai connaissent encore l' emplacement de quelques buissons de Rose des Alpes ( Rhododendron ferrugineum et R. hirsutum ) introduits il y a quelque 70 ans et menant une existence précaire. La partie la plus occidentale du crêt, vers la métairie de l' Isle, a aussi une flore variée. On y voit la belle composée, YEpervière velue toute grise de son épais revêtement de longs poils protecteurs; ses grands capitules d' un jaune doré contrastent avec les fleurs roses de Y Oeillet silvestre ( Dianthus Caryophyllus ssp. Silvester ), plante des garigues des bords du lac de Bienne qu' on est étonné de trouver à pareille altitude. Dans les fissures du rocher une umbellifere aux feuilles très finement découpées, YAthamante de Crête, implante ses longues racines. C' est dans ces parages que subsiste encore quelques rares exemplaires d' une plante ligneuse gazonnante, la Dryade à huit pétales, très abondante au Chasseron. La partie supérieure du versant sud de Chasserai est couverte de pâturages secs, plus ou moins rocailleux, et soumis à des conditions climatériques extrêmes. Le soleil ardent de fete risque de dessécher la végétation, tandis qu' en hiver on enregistre des températures descendant parfois au-dessous de — 20° C. La neige, accumulée en « menées » ( synonyme neuchâtelois de congère ) par la bise, reste certaines années dans des combes orientées dans le sens de la pente jusqu' à fin juin. En septembre déjà, la première chute de neige met fin à la saison d' estivage. C' est dans les pâturages et les zones de pierriers voisins du sommet que se rencontrent les espèces alpines les plus caractéristiques, les unes assez abondantes, d' autres en quelques rares exemplaires. Au printemps apparaissent d' abord la Gentiane printanière et la gentiane acaule ( Gentiana Clusii et G. Kochiana ). La Gentiane printanière, très fréquente vers le col à l' ouest de l' hôtel, présente une grande variabilité en ce qui concerne la grandeur et la couleur d' un bleu plus ou moins 87 foncé des fleurs ou les caractères du calice qui peut être cylindrique ou renflé avec des côtes sail- lantes. En général la plante est uniflore, mais certains exemplaires ont jusqu' à cinq tiges florales issues de la rosette des feuilles concaves appliquées sur le sol. Contrastant par la couleur jaune vif de leurs corolles régulières avec le bleu intense des gentianes, la Potentille dorée et la Potentille de Crantz fleurissent jusqu' en automne. Ces deux espèces sont représentées dans les hauts pâturages surtout par leur variété naive, étroitement appliquée sur le sol; mais, dans des petites dépressions plus humides où l' herbe est plus haute, elles développent leur tige florale qui se ramifie et atteint parfois 25 cm de longueur et donnent ainsi les deux variétés ( Potentilla aurea var. vegetior FAVRAT et Potentilla Crantzii var. striticaulis Gremii ) qui, à ma connaissance, n' avaient pas encore été signalées dans le Jura. En été une orchidée des montagnes, la nigritelle ou orchis vanillé, est encore heureusement assez fréquente dans des parcelles éloignées des chemins battus.

J' ai eu le plaisir de retrouver dans le pâturage rocailleux, directement sous le sommet, deux rares espèces alpines déjà signalées par Godet, mais qu' on croyait disparues, une petite caryophyllacée gazonnante, la Sabline ciliée ( Arenaria ciliata ) et la jolie et grêle Véronique des rochers ( Veronica fruticans ). La première se trouve sur une étroite zone de 2 m de largeur et 20 m de longueur et semble se développer actuellement. Cet été j' en ai compté une cinquantaine de touffes vigoureuses. Par contre, la Véronique est très rare et ne fleurit pas toutes les années.

La plus profonde « combe à neige » possède une florule interessante riche en variétés mines d' espèces alpines comme Ranunculus montanus ssp. graciles ( Schleicher ). La Campanule à feuilles rondes qui, dans la plaine, atteint 30 cm de haut et porte de nombreuses fleurs, se réduit ici à une plante uniflore de quelques centimètres. J' y ai aussi retrouvé la Vergerette des Alpes ( Erigeron alpinus ) citée déjà par Godet et une plante nouvelle pour Chasserai, le Plantain des montagnes ( Plantago montana ) qui n' était connue du Jura suisse qu' à la Dôle.

En automne les pâturages de toute la chaîne sont égayées par la floraison de plusieures espèces d' Euphraises connues dans le public sous le nom de Casse-lunettes vu leur emploi en lotion pour les yeux.

Pour le botaniste c' est un genre assez difficile aux espèces voisines les unes des autres et très variables. La plus connue et la plus fréquente est YEuphraise officinale ( E. Rostkoviana ) habitant aussi bien la plaine que la montagne où elle est représentée par une forme réduite. Elle peuple en automne les pâturages de Chasserai en compagnie de la Petite Euphraise ( E. minima ) dont la corolle, très petite, présente une coloration variable, entièrement jaune ou violette ou avec la lèvre supérieure violette et la lèvre inférieure jaune ou blanche. Examinant au microscope les exemplaires récoltés, j' ai eu l' heureuse surprise de découvrir une espèce connue seulement des Alpes, Euphrasia drosocalyx, qui ne diffère de E. minima que par son calice et ses bractées florales glanduleux. L' espèce semble être très rare, comme toutes ces espèces alpines reliques du Jura, car je n' en ai trouve qu' une douzaine d' exemplaires. Une autre espèce à petites fleurs, YEuphraise de Salzbourg, dont la feuille est plus allongée, est fréquente sur le versant sud vers le sommet et dans les combes à neige. Sur toute la chaîne on trouve encore deux espèces dont l' une, YEuphraise des bruyères ( E. stricta ), est assez rare et la seonde, YEuphraise un peu luisante ( E. nitidula ), est plus fréquente et descend assez bas jusqu' au d' Orvin. Plusieurs de ces espèces, croissant dans la même station et, fleurissant à la même époque, s' hybrident facilement, ce qui n' est pas sans compliquer leur détermination. Une d' entre elles, Euphrasia Rostko-viana E. minima, porte de nombreux poils glanduleux comme E. Rostkoviana, mais ses fleurs de grandeur intermédiaire ont la belle couleur jaune de E. minima. Elle se trouve entre Chasserai et le Petit-Chasseral en compagnie des deux parents.

Une station très spéciale du versant sud est la zone des éboulis sous le crêt séquanien, à l' est du signal, située entre 1500 et 1550 m. La région inférieure, envahie peu à peu par la forêt, présente la flore de hautes plantes des sous-bois de nos forêts jurassiennes et en particulier la Patte d' Ours ou Berce avec sa sous-espèce qu' on ne trouve que dans le Jura ( Heracleum Sphondilium ssp. juranum ). La Grande Marguerite sous sa forme ssp. montanum y forme une colonie aux individus particulièrement vigoureux. La région supérieure de l' éboulis, alimentée chaque année par de nouveaux apports, est très instable et présente, malgré tout, une flore abondante et très caractéristique, où le Violier de Chasserai ou Vélar jaune pâle ( Erysimum ochroleucum ) prédomine en compagnie de la Linaire alpine ( L. alpina var. jurana ) dont les fleurs d' un bleu violacé et le fin feuillage glauque contrastent vivement avec les taches jaunes du Vélar. Une autre plante des éboulis, la Scrophulaire de Hoppe, est plus rare. Chose curieuse, il y manque le Centranthe à feuilles étroites qui hante les éboulis de la Combe Biosse, pas très éloignée. Dans les couloirs herbeux au-dessus de l' éboulis abondent deux grandes ombellifères, le Laser Siler et le Laser à larges feuilles, tandis que le Bupleuvre à longues feuilles et le Bupleuvre Fausse Renoncule semblent devenir plus rares. J' y ai cherché vainement le bel Aster des Alpes dont Godet dit qu' on le cite aussi à Chasserai, mais sans l' avoir jamais vu.

Cette étude, où je n' ai parlé que des espèces les plus caractéristiques, vous aura convaincu, je l' espère, de l' intérêt que présente la flore de notre beau sommet jurassien. Malheureusement elle est menacée par la construction projetée d' un téléphérique Nods-Chasseral dont la station supérieure serait établie dans les pâturages entre l' hôtel et le sommet où se trouvent les représentants les plus rares de la flore alpine de Chasserai. Une fois de plus le développement du tourisme moderne et la protection de la nature entrent en conflit.

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