La grande Windgälle (Ascension de la paroi nord)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Ascension de la paroi nord. )

Par F. Tharin.

Depuis quelque temps, la traversée de l' arête ouest de la Grande Windgälle était devenue l' objet de mes rêves. Ce qui me tentait, c' était moins la paroi sud-ouest par où on y accède que l' arête elle-même, dentelée à souhait, avec quelque mille mètres de vide de chaque côté. Quant à la paroi nord je n' y fis jamais allusion qu' en plaisantant car elle a très mauvaise réputation. Pourtant, certain dimanche de pluie, je me mis à en relire presque inconsciemment l' itinéraire. En tout autre moment, j' aurais passé à un autre chapitre après avoir éprouvé le frisson que donne d' ordinaire la lecture du commentaire qui accompagne cet itinéraire. Il n' en fut rien cette fois. Je relus et analysai ligne après ligne et une demi-heure plus tard, je ne doutais plus que, si les conditions étaient bonnes, l' entreprise ne devait pas être au-dessus de mes forces.

Pressé que j' étais de mettre mon projet à exécution, je n' aurais probablement jamais trouvé à temps un compagnon qui consentît à me suivre dans cette paroi haute de mille mètres environ, où les pierres ne s' amoncellent nulle part, où, suivant les conditions, l'on est sans cesse à leur merci, et qui peut être de glace et donner, comme aux premiers ascensionnistes, jusqu' à treize heures de travail? Le Guide x ) qui date de 1920parle de trois ascensions en vingt ans, ce qui, dans un massif aussi fréquenté que l' est celui des Windgälle, en dit plus long que tout commentaire. Je résolus donc de tenter l' aventure le dimanche suivant si les conditions le permettaient.

Je passais une très mauvaise semaine. La nuit j' étais sans cesse en lutte avec la paroi glacée; une certaine roche bombée dont parle le guide me donnait du fil à retordre comme ni le Mythen ni les Kreuzberge ne se l' étaient jamais permis; je faisais sur la glace d' effrayantes et vertigineuses glissades, mais les chutes de pierres me délivraient généralement de tous ces maux car, dans leur vacarme épouvantable, elles avaient le don de me... réveiller.

Le vendredi soir, je fis mon sac. J' y mis espadrilles, crampons, tente ( Zdarsky ) pour bivouac éventuel, 30 m. de corde et des pitons pour le cas où il faudrait redescendre en pleine paroi. Et le samedi je descendais du train à Erstfeld et me mis immédiatement en route.

Dans les rochers sud-ouest du Belmeten, c' est une fournaise. Le chemin est nouveau pour moi. Passant à Schwendiberg ( où un téléférage vertigineux m' eût amené avec moins de peine ), je me dirige sur le pâturage de Rone ( 1526 ) par le Plattental. La flore est magnifique. Elle égaie et raccourcit le chemin au solitaire et lui rappelle d' autres courses en compagnie de ces charmantes fleurettes de nos Alpes. Chaque fleur nouvelle est un plaisir nouveau et le gazon de ces alpages semble avoir mis sa parure de fête. Et pourtant, c' est presque tous les dimanches qu' il m' est donné de voir cet enchantement, mais on ne regarde pas toujours de la même manière. d' hui, par exemple, je n' ai pas le sentiment d' aller à une fête et les plus troublantes pensées s' agitent en moi. A 7 heures je passe à l' alpage du Höfli ( 1930 m. ). C' est ici que, selon les prédictions d' un Uranais, la nuit devait me surprendre et m' empêcher d' aller encore ce soir jusqu' à Seewlialp. Il avait mal fait son compte car j' ai encore deux heures de jour et j' entreprends aussitôt de chercher le chemin qui, à travers les rochers du Rinderstock, conduit à Seewlialp. Je le découvre sans trop de peine; il est mieux tracé que ne le dit le guide, mais il monte et descend au gré des vires gazonnées ou rocheuses qu' il longe. A 20 h. 15 j' arrive à Seewlialp ( 2008 m .) et me mets incontinent à la recherche du chalet qui doit être ouvert et qui a du foin. J' inspecte sept portes sans succès, mais le huitième et dernier chalet est le bon. Sans perdre de temps, je mets sac à terre, en sors le guide et vais en quête d' un emplacement favorable pour étudier la route à suivre le lendemain. A cinq minutes des chalets se trouve le lac encore endormi sous une dernière et fragile couche de glace. Derrière lui, après les pierriers obligatoires, se dresse, formidable, la paroi nord de la Grande Windgälle. Pour le moment, les derniers rayons du soleil la caressent encore, lui donnant beaucoup de plastique et un peu de douceur. Je trouve facilement la route à suivre et pour cause. Un seul endroit permet de s' élever au-dessus du premier surplomb et dès lors on suit plus ou moins une sorte de large couloir tout en dalles. Je savais ainsi où me diriger et je fus vite de retour à l' hospitalier chalet. Il fait déjà nuit. Je devrais manger pour être en forme le lendemain; je devrais boire pour remplacer toute la transpiration de cette journée. Je devrais tâcher d' alléger un peu mon sac. Il sera toujours assez lourd à hisser le long de ces dalles. Mais de multiples impressions s' entrechoquent dans ma tête et refoulent soif et appétit. Par la porte entr'ouverte de mon chalet, planant par-dessus les rochers que domine gracieusement cet alpage, mon regard retourne à la vallée. De mon haut plateau j' entends des bruits confus apportés par la brise: le train du Gothard avec ses lourdes machines et de temps à autres un clackson d' automobile, faible, très faible. Il me semble être ici la chèvre de Monsieur Seguin à qui la trompe de la vallée conseillait de revenir. Puis l' amour reprenant le dessus chasse instantanément toute cette rêverie. Je me retourne vers ma paroi. Elle est fière dans la demi-obscurité, elle est grande et écrasante. Je la trouve même hautaine et cela me redonne courage. Je reporte mes regards vers l' ouest, et les souvenirs, de nouveau, en foule m' envahissent. Dans tous ces sommets d' en face je retrouve des connaissances. C' est d' abord la Krönte qui domine majestueusement le Glattefirn et la vallée de la Reuss, les Spannort et à leur droite le Schlossberg avec sa belle paroi. Derrière eux le Titlis qui, cet hiver, m' a reçu deux fois dans le brouillard. Puis viennent les Grandes Bernoises qu' on a peine à distinguer et, au fond, dans le domaine des rêves, le Wildhorn, mon premier haut sommet. Plus loin encore dorment les Diablerets, la porte du pays, puis les Rochers de Naye, où je fis mes premiers pas dans la montagne. Et sur leurs flancs la maison, les parents. A ce moment précis, la bougie, que j' avais omis de remonter dans la lanterne, tombe sur le plancher, s' éteint et me tire de ma rêverie qui commençait à gambader un peu loin. Le dégât réparé, toute la réalité, c'est-à-dire ma vaisselle et mes provisions à peine entamées, s' étale à mes yeux.

A 21 h. 30, avant d' aller m' étendre, je note: II fait doux, ciel presque pur, je suis calme, plus rassuré que tous ces soirs passés. Que va être ce 14 juin? Verrai-je le sommet, à quelle heure, devrai-je bivouaquer, reculer, essuyer un échec ou même y laisser ma peau?

14 juin, 4 h. 40: Nuit sans sommeil, soif dévorante et pourtant je ne puis avaler mon thé. Pas le moindre appétit. Je mangerai plus haut. Temps doux toujours pareil. Baromètre baissé d' un degré.

5 h. 45, 2350 m.: Ici l' unique entrée dans la paroi. Sur les crampons depuis une demi-heure pour gravir le névé qui m' a conduit sans peine jusqu' à cette vire. Neige semée de cailloux mais pas encore de chutes de pierres.

6 h. 10: Quitte neige et crampons et attaque bon rocher. Une roche honnête, comme dirait Guido Rey, et varappe assez facile.

6 h. 50, 2550 m.: La première partie est derrière moi, la neige que je dois parfois traverser ou gravir est on ne peut plus favorable, ni dure ni profonde. A 6 h. 30 j' ai passé sous une cascade, juste à l' heure de ma douche journalière. La roche est bonne, à mon grand étonnement. De temps à autre siffle une pierre, généralement seule. Cela divertit énormément, de même que les Saxifraga oppositifolia, la seule végétation de ces lieux désolés, et qui me tinrent fidèle compagnie jusqu' au couloir. Temps et vue superbes. A mes pieds le Seewlisee gelé et le Brunnitaler Schwarzstöckli se font plus petits. Par-dessus le Hoch-Faulen se montrent les Schächentaler Windgälle et la chaîne du Kaiserstock.

7 h. 30, 2580 m.: Passage très difficile surmonté. Froid aux mains. Il y a là une roche convexe qu' il faut escalader. Sans sac et en espadrilles, c' aurait été plus simple, mais je ne m' en aperçus que trop tard et redescendre le sac au dos me parut encore plus dangereux que de continuer. C' est bien le passage le plus difficile de toute la course et en somme la clé de toute l' entre. Les prises manquent totalement; à un moment donné il faut, dans la position la plus grotesque, se hisser environ deux mètres sur les mains.

7h. 50: Deuxième traverse déjà vaincue. Ici c' est une fissure en zigzag dans laquelle le sac ne peut suivre au dos. La neige va recommencer par place à recouvrir les dalles. On ne peut pas parler ici de pierrier. Bien qu' il y ait beaucoup de gravats, tout ceci a l' air d' être en dépôt jusqu' à la prochaine averse.

8 h., 2660 m. 8 h. 30, 2880 m.: Toujours par des dalles recouvertes d' éboulis ou de neige, je suis arrivé sur une petite arête à droite et à la hauteur du grand couloir qui va jusqu' au sommet et qui parcourt environ la moitié de la paroi. Ici se trouve un cairn qui doit avoir été élevé il y a vingt ans par les deux signataires de la carte que je trouve dans une petite boîte à cacao, déjà bien attaquée par la rouille:

Louis Meyer, Zurich, puis un nom au crayon illisible, au verso:

Am 13. 7. 1911. Einstieg 5 U. Hier angekommen 8 U. Abmarsch 8 U. 45.

Ils avaient donc mis exactement trois heures, comme moi, pour arriver jusqu' ici, et je fus un peu stupéfait de ma lenteur étant donné que j' étais seul. C' est durant cette courte halte qu' une brisure de corniche à l' arête est provoqua une formidable avalanche de neige et de pierres, la seule durant mon ascension et qui balaya littéralement la voie que j' avais utilisée pour arriver ici. Il me reste maintenant à traverser à l' est environ 100 m. de dalles et de névé et le couloir me mène de là directement au sommet. Je repars à 8 h. 45 comme mes prédécesseurs.

9 h. 15, 2860 m.: J' entreprends le couloir. Il me paraît affreusement raide mais pas long. Par bonheur la neige est rarement dure ou trop molle, et je puis tailler toutes mes marches avec la pointe des souliers et m' assurer du piolet. Je travaillais ainsi depuis une heure quand je ressentis les effets de mon jeûne. Normalement je n' aurais pas dû être épuisé après une heure de ce travail, mais mon insomnie de ces derniers jours et mon estomac vide prenaient leur revanche. Je me force à manger et « détruis » une demi-livre de bananes séchées et quelques biscuits. Réconforté et plein d' espoir, je reprends ma course. Un engorgement du couloir m' oblige une fois à tailler trois marches. J' avance petit à petit. La neige est toujours bonne, mais l' extrémité du couloir est toujours aussi éloignée. Je sais maintenant que j' arriverai. Il me faut bien ce réconfort, car les forces commencent à diminuer. Au rythme de deux coups par marche j' avance encore bien. Mais il vient un moment où je ne peux plus faire que dix marches sans prendre de repos, puis sept, puis cinq. Je me reprenais déjà toutes les deux marches lorsque je m' aperçus que les rochers surla gauche deviendraient praticables. En même temps, l' encolure qui marque le haut du couloir s' est sensiblement rapprochée. Ma montre qui s' était attiré mon mépris pour avoir voulu avancer plus que moi, reprenait un cours plus normal. Je quitte mon couloir qui semble devenir perpendiculaire et m' essaye au rocher. Ce dernier est pourri et les couches en sont fortement inclinées contre moi. Une sorte de fissure délabrée me conduit difficilement à l' arête et dès lors je tiens les couches dans l' autre sens, c'est-à-dire par la tête. Dix mètres d' arête, vingt mètres d' éboulis et je suis au sommet est ( 3192 m. ). Il est 10 h. 50.

J' étais rompu de fatigue et cela m' enleva tout le plaisir que j' avais escompté. Assis au pied du steinmann, après avoir pris congé de deux touristes qui avaient été témoins de mon arrivée et qui redescendaient déjà, je me mis à feuilleter le livre du sommet. Je voulais savoir combien avaient déjà réussi cette ascension et mettre fin à l' incertitude qui planait sur ce point.

Je trouve bien vite:

Ls. Meyer, Jul. Kûnsel, S.A.C. Zürich, über die Nordwand in 12½ St. auf den Ostgipfel via Westgipfel. Wetter schlecht, Schnee und Blitzgefahr.

J' avais donc joui de conditions exceptionnelles pour pouvoir faire en deuxheures et demie, c'est-à-dire depuis le promontoire à 2800 m ., ce quiavait pris dix heures à mes malchanceux prédécesseurs d' il y a vingt ans.

La troisième ascension date du 15 juin 1913, P. Köchli et J. Tresch de Melchior ( guide, je suppose ). Mais ceux-là ont bien marché. Ils avaient entrepris la paroi à 6 h. et étaient au sommet à 10 h. 40. A mon grand regret, je ne puis m' empêcher de discuter cet horaire, car si l'on constate que les premiers, Hans Brun et Ed. Wagner, A.A.C.Z., 13 juin 1897, avaient mis treize heures sans compter les arrêts, les seconds, Meyer-Künsel douze heures et demie, les quatrièmes, Mettler Cari et Gassler Ernst, le 8 juillet 1922, onze heures arrêts compris, les cinquièmes Lendorff, Barbey et d' Orsa de l' A le 25 juillet 1928 neuf heures et demie, et si l'on tient compte que seul et par des conditions exceptionnellement favorables, avec deux arrêts seulement d' un quart d' heure, j' ai mis cinq heures et quelques minutes, il me semble presque impossible de raccourcir encore de trente minutes cet horaire.

Il est intéressant aussi de constater que trois ascensions se firent en juin et trois en juillet. Juin est évidemment l' époque où il y a le plus de chances de trouver de bonnes conditions si le temps a été chaud assez longtemps. Les chutes de pierres peuvent être un danger constant pour toute la montée. Il n' est absolument aucun endroit qui n' y soit constamment exposé et comme à rencontre de la plupart des parois, on se meut ici pour ainsi dire sur une seule ligne, toute chute ou défaillance ramènerait l' imprudent de n' importe quel point à un seul endroit au pied de la paroi. Et si les rochers inférieurs que j' ai rencontrés tout ruisselants viennent à être glacés, il est peu probable que la roche bombée dont j' ai déjà parlé ne force à la retraite. Enfin, et ce fut le cas pour la plupart des ascensions, le couloir peut être glacé, et je renvoie le lecteur à la simple comparaison de mon horaire avec celui de la partie Meyer et Künsel qui concordaient à la minute jusqu' au couloir.

Je passai ainsi une heure en compagnie de mes prédécesseurs immédiats et de tant d' autres qui depuis vingt ans s' inscrivent dans ce livre. Pages gaies, notes tristes, temps superbe, brouillard et neige, touristes modestes ou délirants « Gipfelstürmer » se succèdent sur ces feuillets jaunis mais encore solides. J' eus du même coup la joie de constater que mon arête ouest ne doit pas être encore bien usée d' après les inscriptions du sommet. Cette réflexion me reporta au sommet ouest où ne se dressent pas comme ici trois majestueux cairns mais un petit tas de cailloux, attestant le peu d' intérêt qu' on porte à cette pointe d' où la vue est au moins aussi grandiose que d' ici, mais dont l' accès est défendu par un passage bien fait pour donner la chair de poule, à moins d' utiliser une sombre cheminée de 6 m. tapissée de glace et d' un accès assez revêche. J' aurais beaucoup désiré y aller mais, malgré le repos que je venais de prendre, je ne trouvai plus en moi la volonté nécessaire. Aussi pris-je le chemin de la descente. Sur ce flanc est la neige me permit le luxe d' une glissade presque ininterrompue de 500 m. environ du sommet au glacier de Staffel, par-dessus la rimaie, insignifiante encore, mais que je ne manquai pas de foudroyer d' un hautain regard, en souvenir de ma première tentative en 1929 et de mon ascension de l' an dernier, effectuée par cette voie.

Note relative aux illustrations. Le nom de l' auteur de deux des illustrations est mal orthographié. Il faut lire Tharin, et non Tharni.

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