La lutte contre les dangers des avalanches

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations.Par Rodolphe Campell.

L' essor imprévu de l' alpinisme, en été d' abord, puis en hiver, a, en peu de temps, transformé de fond en comble les relations entre l' homme d' une part, la montagne et la neige d' autre part. Alors qu' autrefois on considérait de loin, avec le plus grand respect et une véritable crainte, les régions sauvages des rochers et les masses de neige des montagnes, on les parcourt aujourd'hui de plus en plus.

On a reconnu que pour fortifier l' homme et le maintenir en pleine santé, il valait mieux tremper son corps et son âme par l' effort, les privations, le danger, plutôt que ramollir son organisme par une vie trop facile et trop raffinée. De là l' essor des exercices corporels dans tout le monde civilisé, de là le développement merveilleux de l' alpinisme et du ski. Qu' y a-t-il de plus beau que de parcourir des contrées magnifiques dans l' air pur des Alpes ou de grimper le long des sentiers solitaires de la montagne! Le corps et l' âme s' emplissent de force et de joie.

Cependant on sous-estime trop facilement les dangers de cette course vers la beauté, vers l' action et la liberté. D' aucuns en ignorent les embûches. D' autres, dans leur assurance juvénile, surestiment leurs propres forces. Ces erreurs se paient malheureusement souvent au prix de précieuses vies humaines. Mais ces accidents regrettables ne sont nullement une raison de renoncer à l' alpinisme et d' en détourner la jeunesse, car ses avantages sont beaucoup plus grands que les inconvénients.

Il est du devoir de chacun de rendre les novices attentifs aux périls qui les menacent. A notre époque de vulgarisation, au siècle du livre, des journaux et des conférences, il ne devrait plus être nécessaire d' acquérir la sagesse uniquement à ses propres dépens. Chacun devrait être à même de tirer profit des expériences d' autrui et de parcourir la montagne avec le minimum de danger.

Alors seulement la haute montagne deviendra une véritable jouissance. Les belles victoires dignes d' être relatées seront toujours le fruit de la réflexion et de la prudence. Au contraire, les exploits sensationnels de conquérants inconscients doivent être considérés seulement comme des résultats dus au hasard, obtenus au prix des plus grands dangers et sans grande valeur au point de vue de l' alpinisme. Que chacun prépare ses ascensions de manière à en surmonter les difficultés avec un minimum de risques, car les Alpes ne sont pas réservées uniquement aux conquérants irresponsables. Elles doivent, au contraire, fortifier les individus remplissant une fonction importante dans la famille, la société et l' Etat.

Pour atteindre ce but, il s' agit d' éduquer et de discipliner l' alpiniste novice. Il est du devoir de celui qui a de l' expérience et connaît les dangers d' en instruire les autres. J' ai eu l' occasion, au cours de ma carrière de médecin en Haute-Engadine, d' aider à retirer de l' avalanche, à part quelques rescapés, les cadavres d' une vingtaine de jeunes touristes, qui étaient partis pleins d' enthousiasme. C' est pourquoi je me suis fait un devoir d' enseigner à ceux qui l' ignorent, comment on peut éviter l' avalanche, et la façon de se comporter, si, malgré toutes les précautions, un accident survenait. Dans Les Alpes qui ont pour mission de faire des membres du C.A.S. des alpinistes sûrs et des hommes capables, nous nous occuperons spécialement du point de vue pratique et n' aborderons que brièvement le côté théorique ou scientifique.

A. Mesures préventives contre l' ensevelissement par avalanche.

Il est important que la généralité des touristes sache non seulement secourir un accidenté, mais sache aussi comment on peut éviter l' avalanche, car une fois l' accident survenu, en se trouvera alors devant une très grave situation; tandis qu' avec un peu d' observation, d' attention et de patience, on parviendra dans la règle à éviter ce risque. La connaissance de la formation des avalanches est beaucoup plus importante que la détermination de leurs effets. Les récits images épouvanteront l' homme, mais ne lui apprendront rien. Il est inutile d' étudier les embûches des avalanches au moment où celles-ci descendent de tous côtés dans la vallée. Dans la réalité on perdrait tout de même la tête et on commettrait toutes sortes d' erreurs. Mais si on s' est donne la peine, au préalable, d' imaginer du commencement à la fin la situation qui survient d' une façon tout à fait inattendue, on est capable, en cas de nécessité, de prendre des décisions et de s' y conformer.

Le danger d' avalanche provient de divers facteurs que nous exposerons brièvement:

1° La quantité de neige joue un grand rôle. Plus les pentes sont chargées de neige, plus il est probable que celle-ci perdra son adhésion et qu' elle glissera. C' est pourquoi 2° l' adhésion à la couche sous-jacente est importante: Si la couche est très inclinée et lisse, la force d' adhésion est minime et, au moindre ébranlement, la masse de neige descend dans la vallée. Souvent ce n' est pas la couche entière reposant sur le sol qui glisse, mais seulement une ou plusieurs couches. S' il est tombé une neige froide sur une couche sous-jacente lisse ou sur de la neige durcie, les deux couches ne se soudent pas. La couche inférieure gelée devient pour tout l' hiver une surface de glissement dangereuse pour les couches de neige subséquentes. Par contre l' adhésion est bonne sur des pentes d' éboulis parsemées de gros blocs, sur des côtes rocheuses, en forêt, sur des proéminences rocheuses, etc. Il faut considérer aussi 3° la cohésion des différentes particules de neige entre elles. La cohésion est grande lorsqu' il s' agit de neige lourde ou s' il neige en beaux cristaux réguliers; elle est minime s' il s' agit d' une chute de neige légère par basse température ou de neige farineuse amassée par le vent. Elle est grande lorsqu' il s' agit d' une croûte durcie formée par le soleil et le vent et de nouveau moindre lorsque la neige fondante et pourrie du printemps devient granuleuse. Lorsque la charge de neige d' une pente devient plus forte que la puissance d' adhésion des différentes parties de la couverture neigeuse, il se produit une rupture qui, suivant la configuration du terrain, peut provoquer une crevasse, un glissement de neige ou une grosse avalanche. La neige n' est pas une masse morte, aux propriétés constantes. Dès l' instant où elle s' amasse, elle subit des transformations continues qui modifient sa consistance. Il faut savoir cela pour juger exactement du danger d' avalanche.

4° La température extérieure joue également un rôle important. Elle transforme continuellement les cristaux de neige. La cohésion des particules de neige variant selon la forme des cristaux, les risques de rupture en dépendent également. Les beaux cristaux hexagonaux peuvent devenir, sous l' action de la chaleur, une neige molle et collante ayant tendance à former ce qu' on appelle des « boules » et à provoquer ainsi le début d' une avalanche mouillée. Mais, sous l' influence du gel, la neige peut aussi se transformer en beaux cristaux de givre qui, sous forme de neige poudreuse, feront la joie du skieur. Par la cristallisation répétée, les cristaux de givre peuvent aussi se transformer en gros cristaux plats qui, sous l' effet de la chaleur, forment ensuite la neige granuleuse. C' est cette neige que le gel de la nuit transforme en neige tôlée.Vers le printemps, par l' élévation de la température, ces cristaux se transforment en grains de glace composant la neige pourrie qui glisse en avalanches de fond lorsque la température s' élève encore.

5° Les variations de la température du sol ont les mêmes effets que celles de la température de surface. Elles provoquent la cristallisation des couches de neige sous-jacentes. Il en résulte un certain relâchement entre elles, avec formation de vides. En définitive, la neige fondante qui n' est autre que la transformation de la neige en petits grains de glace ( comme ci-dessus ), est créée par la cristallisation de la neige, en passant par diverses formes de givre. Ces petits grains de glace sont dépourvus de cohésion et forment de dangereuses glissoires. Ce processus est de toute importance dans la formation des avalanches, spécialement lors de la rupture des bancs de neige. Le gel et la fonte, modifiant la forme des cristaux et la cohésion, sont donc d' importants facteurs pour la formation d' avalanches. Vient ensuite:

6° L' action du vent dont on ne peut assez souligner l' importante. En haute montagne, il est très rare que la neige cesse de tomber sans que le vent s' en mêle, qui déchire les nuages et modifie la température. La couche nouvelle de neige fraîche, régulièrement déposée, est soufflée et tourbillonne en tempête. Il se produit alors des transports considérables de neige et un dépôt tout à fait irrégulier de la masse neigeuse. Le vent réduit en poussière les beaux flocons de neige, cette poussière tourbillonne jusqu' à ce qu' elle soit ou amassée en couches de neige comprimée le long des pentes exposées au vent, ou déposée en neige fine, sans consistance, sur les pentes abritées du vent. Dans le premier cas, il se forme un « placage » ( ou « planche » ou « banc»)1 ) de neige qui s' étend sur des pentes de même inclinaison et qui peut se briser au moindre ébranlement. Dans le second cas, il se forme des poches de neige ou « gonfles » qui s' accumulent sur les pentes abritées du vent ou qui s' amassent dans les dépressions de terrain en tonnes de neige sans cohésion et qui, spontanément ou au moindre attouchement, descendent en avalanches dès que le poids est plus élevé que l' adhérence des particules de neige. Le vent dépouille presque complètement de leur neige les promontoires rocheux, préparant ainsi au touriste des voies sûres le long des troupes et des côtes rocheuses, tandis que la formation de ponts de neige et de « gonfles » constitue pour lui le plus grand danger. Je mentionnerai encore la formation de corniches là où le vent, quittant brusquement le sol, s' élance dans l' air libre sur les arêtes. Les corniches, composées de neige pressée, peuvent atteindre des dimensions considérables et surplombent souvent de plusieurs mètres le côté abrité de la montagne. Cette charge devenant finalement trop lourde, la corniche s' effondre, entraînant toute la couche de neige fine amoncelée dessous, en une avalanche glissante ou poudreuse. Le touriste se trouvant sur son passage sera emporté.

Pour la compréhension de certains déclenchements d' avalanches, je parlerai encore brièvement du 7° tassement de la neige. La neige, ayant cessé de tomber et le vent de souffler, commence à se tasser sur elle-même par son propre poids, spécialement par haute température. Quelques jours après, la nouvelle couche de neige n' atteint peut-être que les deux tiers de sa hauteur première. Aux endroits où la neige se tasse régulièrement et où il ne se forme pas de croûte, le danger d' avalanche est minime; au cas contraire la situation peut devenir plus dangereuse. Sous la croûte formée par le vent, la neige légère s' affaisse. Il se forme ainsi des vides qui constituent des endroits plus faibles. Si la croûte vient à se charger et si elle se brise, la neige s' affaisse avec un bruit sourd. A ce moment-là toute la masse se met en mouvement. Des vides semblables peuvent aussi se produire par 8° l' évaporation de la neige par le sol, en corrélation avec la formation de neige coulante; cela peut atteindre des proportions importantes lorsque la couche de neige a été longtemps recouverte par une croûte cohérente.

9° La déclivité de la pente ne joue pas un rôle primordial dans le déclenchement des avalanches. Les lieux très escarpés se déchargent spontanément après chaque nouvelle chute de neige dès que le poids de celle-ci devient plus élevé. Les pentes de déclivité moyenne sont beaucoup plus dangereuses, spécialement les dépressions et les ravins dans lesquels se déposent des quantités considérables de neige et dont les gens expérimentés seuls pressentent Dans le texte allemand « Schneebrett ».

le danger. Certains affirment reconnaître les endroits dangereux à leur teinte bleuâtre, mate.

10° Les chutes de séracs sur les glaciers représentent une catégorie spéciale. Elles n' ont pas les mêmes causes que les avalanches de neige qui menacent le touriste. La chute de séracs est provoquée par le mouvement du glacier. Les masses de neige sont poussées vers une cassure du glacier et se précipitent comme des chutes de pierres des qu' elles n' ont plus d' assises. Elles peuvent broyer tout ce qui se trouve sur leur passage; elles nous menacent chaque jour, en toute saison, et ne dépendent que fort peu des conditions atmosphériques.

Tels sont les principaux facteurs qui, dans le domaine des avalanches, peuvent avoir des répercussions funestes pour le touriste. Il en ressort que la couche de neige peut se fixer graduellement sur les pentes et rester longtemps en équilibre stable. Mais, Vienne à passer un touriste inexpérimenté sur un des points faibles de la couche de neige, il courra le danger d' être entraîné avec elle dans la vallée et de périr enseveli.

Chacun devrait savoir qu' une avalanche peut être déclenchée par le premier passage de l' homme sur une couche de neige instable. Mais j' ai pu démontrer que des déchirures indirectes pouvaient se produire à de grandes distances lorsque, dans la vallée, une marche brutale provoque un fort ébranlement ( train, cheval, homme ) qui fend la couche de neige durcie; cette fente, se prolongeant en travers de la pente, atteint un point faible de celle-ci et entraîne ainsi le déclenchement de l' avalanche. J' estime qu' il est de mon devoir de porter ces faits à la connaissance des clubistes. En tenir compte ne peut que leur être utile.

Nous ne déclenchons pas nécessairement toujours nous-mêmes l' avalanche qui menace de nous ensevelir. Elle peut être déclenchée par d' autres caravanes ou par des chamois ou tout autre gibier. Le bon alpiniste observera continuellement le terrain et tiendra compte de tous les facteurs que j' ai mentionnés. On peut alors parler d' alpinisme discipline. Il mettra également en pratique dans ses courses les règles bien connues de nos alpinistes et n' oubliera pas qu' après une chute de neige importante il doit renoncer à toute grande course pendant les trois ou quatre premiers jours. Il n' oubliera pas qu' en cas de danger d' avalanche il faut maintenir une grande distance entre chaque touriste, qu' il faut desserrer les fixations et employer correctement la cordelette d' avalanche, que certaines voies d' accès, gelées le matin et peut-être inoffensives à ce moment-là, peuvent devenir dangereuses le soir, qu' il faut observer le vent et la température, qu' une caravane doit être bien équipée et que chacun de ses membres est lie aux autres pour la vie et pour la mort jusqu' au retour.

Je crois avoir soulevé les principaux points de cet important chapitre de la prévision des avalanches. Il serait utile que chaque alpiniste approfon-dît cette question afin de pouvoir agir en conséquence. On éviterait ainsi bien des accidents.a suivre. )

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