La Maurienne

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Paul Schnaidt.

« Quiconque une fois a traversé, fût-il en chemin de fer, les vallées de Savoie, en garde un souvenir qui ne finira qu' avec sa vie. Cela, quelle que soit la saison qui l' y accueillit. Toutes prêtent à cette terre privilégiée une beauté unique et changeante. Nulle part, le printemps n' est aussi fragile et fleuri, l' été plus éclatant et plus frais, l' automne plus empourpré. L' hiver savoyard est un diamant limpide.

Peindre cet ouvrage unique de la nature, cette contrée qui de tant de lacs réfléchissant le ciel, de tant de cimes sondant les nuées, de tant d' eaux battant les rochers, de tant de forêts que froissent les vents, compose ce sortilège qui emprisonne l' âme, l' enchaîne et la rend heureuse de son esclavage 1 ). »En effet, celui qui a eu le privilège de parcourir le pays de Savoie garde de cette région un souvenir ineffaçable; toutes les vallées qui le sillonnent ont chacune un cachet spécial, particulier; les plaines sont belles, riantes, d' une richesse de cultures peu commune; les montagnes sont diverses de structure et d' aspect; toute la nature y est sauvage et conserve un caractère Cit. Henri Béraud: « Au cœur de la Savoie ».

que la civilisation n' a encore réussi à modifier qu' à de rares endroits. La Savoie est restée rustique, tout empreinte d' antiques traditions, d' antiques coutumes.

La Maurienne est l' une des vallées de Savoie qui a gardé le plus poignant caractère d' austérité. Au premier aspect elle est noire, sombre; la couleur de ses rochers est étrange; son étroitesse et son profond encaissement en font une vallée typique des Alpes françaises. La Maurienne est arrosée par l' Arc qui naît près des cimes étincelantes et splendides de la frontière franco-italienne et coule en une descente rapide et torrentueuse à travers des parois parfois si raides que sapins et fayards ne s' y tiennent qu' à grand' peine. L' Arc vient se jeter dans l' Isère au Pont Royal, près de d' Albigny, situé au pied de la Dent d' Arclusaz dans un site resplendissant de verdure. Dès qu' on remonte la vallée, qui bientôt se resserre, celle-ci change d' aspect et devient d' une sauvagerie étonnante toute mêlée de mélancolie et de tristesse.

A la Chambre se branche la première vallée latérale, celle des Villards, qui mène au col du Glandon, vallon plein de surprises pittoresques et fermé par la chaîne déchiquetée des Aiguilles d' Argentière. St-Colomban-des-Vil-lards en est le chef-lieu, petit village agreste d' un cachet saisissant. La sortie de la messe est un tableau inoubliable où le chant des cloches fait un avec le costume que portent les femmes: coiffe de tulle brodé et de mousseline gaufrée, châle, corselet, ceinture de soie, tablier multicolore, jupe plissée, rubans brodés.

Du col du Glandon, on atteint rapidement le col de la Croix de fer d' où la vue embrasse d' un coup les cimes les plus nobles et les plus impérieuses: les Aiguilles d' Arves, les Aiguilles de la Saussaz.T.out près se trouvent les lacs de Bramans où meurt le glacier de St-Sorlin qui descend du Pic de l' Eten, le plus haut sommet de la belle chaîne des Grandes Rousses; superbe ascension à faire tant en été qu' en hiver, région sauvage, dénudée, vue grandiose sur les Alpes de FOisans. La vallée des Arves est d' une indicible grandeur; la route serpente à travers les coupures abruptes où grondent les eaux écumeuses de nombreux torrents. Les villages de d' Arves et de St-Jean ont gardé leurs mœurs pastorales, les maisons sont pauvres, lambrissées de mélèze; en hiver gens et bêtes habitent la même pièce. A Entraigues on bifurque pour remonter l' étroit vallon qui mène aux chalets de Rieu-Blanc, au pied des Aiguilles d' Arves. Rarement on peut voir paysage plus saisissant et plus sauvage que ce fond de ravin où se dressent verticalement à plus de mille mètres les parois lisses et sombres des Aiguilles. Un coucher de soleil par brouillard que le vent déchire est d' une beauté dantesque et donne le frisson: « une muraille qui serait gigantesque même pour des Cyclopes, noire, sourcilleuse, striée, barre le fond, avec un glacier plaqué dans un creux. Au-dessus, les trois Aiguilles d' Arves: la Méridionale, hargneuse et massive, la Centrale, plus svelte et le sommet cornu de la Septentrionale » 1 ).

De l' autre côté, des pierriers immenses mènent au vallon du Comman-draut qui descend sur Bonnenuit au pied du Galibier et non loin de Valloire, charmant nid de verdure. La route rejoint la vallée de l' Arc à St-Michel-de-Maurienne après avoir traversé le célèbre tunnel du Télégraphe et couru dans les forêts superbes de St-Martin.

La vallée alors s' étrangle entre les parois du cirque de Chavière et les contreforts du Thabor; puis c' est Modane. La Maurienne tout à coup devient plus belle, plus riante, gardant cependant ce caractère austère, sérieux; les glaciers brillent à l' horizon et les cimes neigeuses étincellent dans le bleu profond du ciel. A gauche, au-dessus du charmant village d' Aussois se dresse, comme un gros cabochon, la Dent Parrachée ( 3712 m. ) ( autrement dit « la chaise du Pa}>e » ), cime fascinante, troublante. La voir, c' est désirer la conquérir, elle se dresse fière et abrupte et ferme au sud l' immense glacier de la Vanoise. L' ascension en est assez délicate; elle se fait par les chalets de la Fournache dans le vallon d' Aussois, coin idyllique aux pins superbes, aux fleurs variées, vallon d' où l'on peut atteindre le col d' Aussois qui mène, par la vallée de Chavière, au pied des Aiguilles de Peclet-Polset à Pralognan-la-Vanoise, village alpestre au pied du massif grandiose de la Grande Casse.

Remontant la vallée de la Haute Maurienne, on touche le charmant village couleur ardoise de Termignon où débouche la vallée de la Leisse et c' est bientôt Lanslebourg et le Mont Cenis. Le paysage devient de plus en plus pittoresque. Après Lanslevillard, c' est la belle montée du col de la Madeleine d' où la vue embrasse les méandres de l' Arc, la plaine sauvage de Bessans, les cimes fières du massif du Méan Martin. Deux grandes vallées s' ouvrent sur la gauche et descendent des frontières d' Italie, celle du Ribon qui vient de Rocciamelone ( cime fameuse, but de pèlerinage en août, 3537 m .) et que sépare de celle de la Lombarde la masse arrondie et paresseuse du Charbonnel, le plus haut sommet de la Haute Maurienne ( 3760 m. ). L' ascension de cette pointe n' est pas difficile, mais très longue, et se fait communément par Vincendières, tout petit hameau dans la vallée d' Avérole. Au fond du cirque d' Avérole se trouve un confortable refuge du C.A.F., au pied de la chaîne dentelée de la Bessanèse ( 3597 m. ). Paysage de montagne bien sauvage qui diffère totalement de nos Alpes suisses, pierriers gris, glaciers raides qui viennent mourir dans les fleurs tout près de la petite chapelle de N.D. d' Arcelle. Une chaîne imposante de rochers et de glaciers encercle le site d' Avérole, mais des cols faciles permettent de franchir ces murailles. L' un des plus fréquentés est la Selle d' Albaron qui donne accès à l' incomparable cirque des Evettes par un chemin peu difficile entre les Pointes du Colerin et le sommet de 1' Al, pointe de toute beauté à 3627 m. d' où la vue s' étend sans limite sur les cimes d' Italie, la chaîne des Alpes suisses et savoyardes et là, tout près les glaces farouches de la Ciamarella. Très facilement par le glacier des Evettes et les contreforts de la Pointe Regaud on atteint la plaine des Evettes, véritable paradis, où s' élève le petit hôtel-refuge du C.A.F. ( 2511 m. ).

« Mais alpiniste ou simple flâneur, initié ou profane, celui qui veut goûter d' un seul trait tout ce que l' Alpe promet, sa force et son éclat, son sourire et sa grandeur, doit monter aux Evettes...; à l' arrivée le soir tombe, les glaciers sont rosés, puis ils s' éteignent, puis ils bleuissent au moment où les premières étoiles apparaissent au-dessus de leurs crêtes. Puis, ils ne sont plus que blancheur confuse, dans la profondeur de la nuit. Et la basse grave des cascades vibre seule parmi ces formes effacées... Mais le matin, quel émerveillement! De tous côtés, les glaciers sourient sous le bleu du ciel rafraîchi. Le site est imprégné de joie et de tranquillité, avec une indicible promesse d' on ne sait quoi de lointain qui vient en même temps que la lumière sur les sommets. Devant le chalet, des bossellements de roche, sillonnés par du gazon fleuri, permettent la promenade et si l'on veut, un exercice d' escalade. Un petit lac allongé dans sa vasque de porphyre invite à la nage. A gauche se creuse le ravin du Reculaz. On se met à plat ventre sur une dalle qui surplombe l' abîme, les mains au rebord et on regarde la vertigineuse cascade précipiter sans trêve ses colonnes d' eau. Les masses liquides se heurtent, rebondissent, se brisent, se reforment avec un bruit d' enfer, jusqu' à l' écrasement final au-dessus duquel mousse la vapeur de l' embrun, ténue, légère comme un voile d' argent. Et les cimes tout autour, les dômes de neige, les glaciers et les pics! Loin de l' autre côté du ravin les Levanna pointent au-dessus du glacier de l' Arc que dominent plus près les arêtes déchirées du Mulinet. Au fond du cirque du glacier des Evettes, ce sont les lumineuses Ciamarella, tout en glace, l' Albaron, avec son chaos de séracs et la douce ligne blanche de son ensellement, le Pic Regaud qui se dresse en une attitude de petit Cervin et enfin l' Ouille du Midi î ). » En face du refuge, comme un immense pain de sucre noir, le Mont Séti semble serti dans une rivière de diamants étincelants. Et partout des fleurs. Notre plateau de Chanrion, mais en plus grandiose, en plus vaste. Le cirque des Evettes est l' un des plus beaux pour l' alpiniste à la recherche d' émotions vives, pour le montagnard paisible qui aime la montagne « tranquille », pour le rêveur qui adore la solitude et l' immensité, et enfin en hiver pour les skieurs de haute montagne qui peuvent s' en donner à cœur joie. Le chalet-hôtel du C.A.F. est très confortable et peut être atteint en 2 heures de Bonneval, le dernier village de la Haute Maurienne, au pied du col d' Iseran. C' est un pur foyer de vie alpestre, aux mœurs rudes et simples, où l' habitant a la vie dure, été comme hiver. La civilisation n' y a pas encore trop pénétré, vu l' absence de palace, de dancing, de tea-room; seul le petit hôtel du C.A.F. accueillant et simple donne un abri confortable aux amis de la montagne.

Si l'on continue à remonter l' Arc, torrent impétueux et toujours voûté, on arrive par un sentier pavé de larges dalles au hameau de l' Ecot ( 2040 m .), un des lieux habités les plus élevés de France, aux maisons couvertes d' énormes lauzes et de lichens rouges. Le paysage devient de plus en plus sauvage et pittoresque: de profondes vallées, d' énormes pierriers, les mazots et chalets de la Duis ( point de départ pour l' ascension de la Levanna orientale ) et bientôt on arrive dans l' une des régions les plus étrangement belles de la Haute Maurienne, le cirque du Carro, cirque de cailloux, de moraines, de rochers, situé entre la Grande Aiguille Rousse, l' Uja di Nel et l' Ouille de Pariote.

Deux admirables petits lacs, le lac Noir, d' un bleu si profond qu' on le dirait noir, et le lac Blanc, tout gris et dans lequel tombe le glacier de Derrière les Lacs, augmentent le charme du lieu. Un confortable chalet-hôtel du C.A.F. a été bâti là et facilite les ascensions diverses du col du Carro, de la Levanna occidentale ( 3591 m ., facile ) et centrale ( 3615 m ., varappée superbe ), d' où la vue est de toute beauté sur le massif du Gran Paradiso, les vallées frontières du Nivolet et de Ceresole-Réale. La Levanna est le centre des Alpes qui se dressent tout autour d' elle du sud au nord, de l' est à l' ouest. Vision presque irréelle, tant elle est formidable.

Du refuge du Carro ( 2765 m .) une ravissante traversée, peu pénible et sans difficulté, peut être faite sur la haute vallée de l' Isère par le glacier du Montet, l' Aiguille de Pers, sommet de 3426 m ., facile et magnifique, le glacier de la Grande Pissaille, quelques moraines fleuries de génépi superbe, un petit lac adorable sur lequel nagent les glaçons comme des icebergs et où se mirent les sommets élancés de la Tsanteleina et la Grande Sassière. Et toujours un merveilleux panorama sur les Alpes Grées, le Dauphiné, la Vanoise, la Haute Savoie même, sans parler du Mont Blanc et des Alpes du Valais. Puis, c' est le col de l' Iséran avec son hôtel confortable dans un site étrange.

Un bon sentier qui vient de Bonneval descend du col sur Val d' Isère, sentier jalonné de grandes pyramides en pierres sèches, énigmatiques monuments édifiés par Napoléon.

Le fond de la vallée de l' Isère est tout un paradis terrestre. Des gorges fourrées de mélèzes et de sapins où le torrent dévide sa chanson, des conques de prairies faites pour la paix des villages qu' elles protègent, le vert profond des bois, le vert émeraude des prés, le vert fluide des eaux filetées d' écume, l' ocre léger des rochers, le blanc des neiges, et par-dessus, le bleu du ciel frissonnant, pur, virginal, quel rêve et quel enthousiasme!

Val d' Isère, village d' une tranquillité indicible dans ce dernier cirque au pied des rochers aigus; puis un défilé de roches nues, Tignes sous l' éclat de la grande cascade de la Sassière, et c' est la rapide descente vers les plaines, vers Bourg-St-Maurice: la Tarentaise.

La Maurienne est quittée, une nouvelle région est là pour vous accueillir avec son monde de merveilles, de surprises, de saisissante beauté; elle vous recevra avec sa simplicité exquise, avec sa rusticité, mais aussi comme la Maurienne avec son ardent désir que vous la connaissiez et que vous l' aimiez, elle est, elle aussi, un fleuron de la grande couronne des Alpes dont nous-mêmes, nous sommes.

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