La mer à vos pieds. Le « Selvaggio Blu » en Sardaigne, l'itinéraire de randonnée le plus exigeant d'Italie | Club Alpin Suisse CAS

La mer à vos pieds. Le « Selvaggio Blu » en Sardaigne, l'itinéraire de randonnée le plus exigeant d'Italie

Le « Selvaggio Blu » en Sardaigne, l' itinéraire de randonnée le plus exigeant d' Italie

La mer à vos pieds

Sur la côte rocheuse du golfe d' Oro en Sardaigne se trouve le Selvaggio Blu, un itinéraire de trekking sans compromis. Pour cette randon-

Une randonnée aventureuse: sur le sentier du Selvaggio Blu, à la sortie de la forêt de Biriola

née grandiose, mieux vaut être doté d' un bon sens de l' orientation et d' une excellente résistance à la chaleur.

Les premiers rayons de soleil percent le brouillard matinal sur les falaises côtières. La vue se dégage sur l' imposante aiguille rocheuse de Goloritzè, haute d' une centaine de mètres. Filippo, le capitaine, fait ralentir le bateau. Dans la baie, la mer est calme et nous glissons tranquillement sur les eaux turquoise en direction de la plage. Evitant de regarder les énormes sacs à dos que nous devrons bientôt nous coltiner, nous savourons nos derniers instants de farniente.

Bien vite, la quille du bateau racle le sable, nous déchargeons nos sacs et Filippo nous lance un dernier « Arriver-derci »: nous voilà partis pour l' aventure du Selvaggio Blu. Le village le plus proche se trouve à une heure en bateau, la prochaine route à plusieurs heures à pied et nous espérons atteindre un robinet d' eau potable dans deux jours. « Selvaggio Blu », qu' on pourrait traduire par « désert bleu », est l' itinéraire de randonnée le plus exigeant d' Italie. Empruntant des vieux chemins de bergers et de charbonniers, il fut créé à la fin des années 1980 par les alpinistes Mario Verin et Beppino Cicalò sur les bords du golfe d' Orosei, la section la plus inhospitalière de la côte sarde. Le but: s' éloigner le moins possible de la grande bleue. Ils ouvrirent la voie en dix jours de marche, d' escalade et de crapahutage, dormant dans des grottes, traversant de profondes gorges et se taillant des sentiers à travers le maquis. Aujourd'hui, le Selvaggio Blu est considéré comme un défi ultime pour les amateurs de nature sauvage. Malgré la parution en italien d' une description du sentier, les prétendants restent peu nombreux.

Photo: Bernar d van Dier endonck

Un escalier à chèvres exposé en d' œuvre

Nous attaquons le sentier à mi-chemin, à quelques jours au nord du départ original. Mais les trois à quatre jours de marche depuis la plage de Goloritzè sont les plus difficiles. A partir d' ici, cordes, baudriers et mousquetons sont incontournables. Après quelques pas sur le bord de mer, nous comprenons vite notre douleur: nous avons failli rater le premier marquage, déjà bien pâle, qui nous mène par un pierrier raide vers un gradin rocheux. Des bergers ont appuyé un vieux tronc d' arbre au rocher. Le bois vermoulu n' inspire pas confiance, mais cet escalier à chèvres est notre seule option pour monter. Le pied droit prend appui sur le rocher tandis que le gauche cherche prudemment une prise dans une branche. Le tronc vacille. Je tends prudemment les jambes, lesté par les 20 kilos de mon sac à dos. Après 5 mètres franchis comme sur des œufs, un piton. Vite, je mousquetonne la corde. Une traction brutale sur une arête rocheuse et le surplomb est passé. Je me ressaisis, avec une pensée pour les indigènes qui franchissaient de tels passages pour que leurs bêtes puissent profiter des pâturages les plus reculés. La culture pastorale faisait ici partie d' un système autarcique qui a persisté durant des siècles: pendant que les hommes gardaient les chèvres et faisaient du fromage loin de chez eux, dans les montagnes inhospitalières de la côte, leurs familles cultivaient les oliviers, le blé et les légumes dans les vallées.

Le sentier se perd dans une dense forêt de chênes verts noueux. Gardant à l' esprit notre ligne générale, nous descendons dans un vallon, marchant voû-tés pour passer sous les branchages. Les marquages en couleur sont rares, mais des cairns composés de deux pierres, des branches cassées en direction de la marche ou, plus original, un caillou troué suspendu à une branche nous indiquent la direction à suivre. Si on quitte l' itiné, on se retrouve vite pris dans un pugilat avec le maquis, dont on ressortira avec de nombreuses égratignures.

Les plus grands défis: l' orientation et l' hydratation

Nous commençons à comprendre: les spectaculaires passages d' escalade ne sont pas la principale difficulté de ce sentier. Le plus délicat est l' orientation. A côté des cartes peu détaillées de l' armée italienne et des descriptions en italien agrémentées de dialecte de bergers, nous devons surtout nous fier à notre instinct. Sans oublier de nous hydrater, car la chaleur nous fait énormément transpirer. Au début de la randonnée, mon camarade Peter se demandait quels étaient les symptômes de la déshydratation. Au bout de quelques heures de marche, il connaît la réponse: la tête douloureuse et bourdonnante, il rêve d' une bouteille d' eau minérale bien fraîche, voyant l' eau En arrivant à la plage de Cala Goloritzè, la brume matinale se lève Photos: Bernar d van Dier endonck perler dans le verre, couronnée d' une rondelle de citron.

Mais jusqu' à la réalisation de ce rêve, il faudra se contenter de l' eau tiède au goût de plastique qu' il nous reste dans nos sacs à dos. Chacun de nous en porte 7 litres, dans des gourdes souples et des bouteilles en plastique. Une ration qui pèse lourd, mais qui est à peine suffisante en plein effort.

En fin d' après, nous tombons sur une habitation de bergers abandonnée. Un grand ovale de branches pour retenir les bêtes, et une rudimentaire cabane de branchages. La cabane est construite comme le faisaient déjà les Nuraghes, habitants originels de la Sardaigne, avant l' ère chrétienne. Les branches sont disposées de façon à ce que l' intérieur reste au sec même sous le déluge. L' endroit est magnifique, avec sa vue sur les douces vallées sauvages et sur les falaises qui tombent vers la mer. Mais l' odeur de crotte de chèvre dans la cabane nous pousse à préférer une nuit à la belle étoile. Pendant que nous étendons nos membres endoloris sur nos matelas de sol, notre menu du soir, soupe de tomates et pâtes en sachet, bouillonne sur le réchaud.

Descente en rappel vers la plage

Le lendemain, l' incertitude sur l' étape du jour, la plus difficile, nous réveille tôt. Les buissons sont encore mouillés de rosée lorsque nous nous mettons en route vers la mer. Une heure plus tard, nous voilà au bord de l' abîme. A environ soixante mètres sous nos pieds s' étend la terrasse arborée de Biriola. Comment y arriver? Nos cordes sont trop courtes, et il n' y a pas d' ancrage pour le rappel. Nous reprenons la description de l' itiné Cala Goloritzè Cala Sisine Cala Luna Baccu Mudaloru Portu Cuau Cuile Mancosu Cala Gonone Santa Maria Baunei Dorgali Pedra Longa Cuile Duspiggius Cala Fuili Une cabane de bergers abandonnée près de Cala Sisine. Ces abris de branchages n' ont probablement pas changé d' aspect depuis l' époque des Nuraghes, avant l' ère chrétienne Certains passages sont très aériens, d' autres obligent à bien se baisser. Au début de l' itinéraire près de Baccu Mudaloru, mieux vaut ne pas perdre le nord Photo: Bernard van Dierendonck Peu avant l' arrivée, on traverse déjà le portail final: l' arche naturelle de s' Architeddu Lupiru Un colchique d' automne – rare tache de couleur dans l' univers sec et minéral du Selvaggio Blu, en Sardaigne Technique alpine indispensable: descente en rappel pour accéder à la forêt de Biriola Seul passage possible: un escalier à chèvres en branchages Photos: Bernar d van Dier endonck raire et la suivons pas à pas, comme des détectives, jusqu' à nous retrouver nez à nez avec un marquage bleu tout frais qui nous mène dans le labyrinthe rocheux de Sa Nurca. Franchissant des failles profondes, des arbres et de nombreux contours rocheux, nous traversons ces lieux féériques jusqu' à une solide chaîne en inox, où nous installons le rappel. Dans la sauvage forêt de broussailles de Biriola, nous rencontrons d' étranges plateformes artificielles et les restes d' un large sentier, les dernières traces des charbonniers qui travaillaient ici jusqu' il y a cent ans. Le charbon de bois était ensuite emmené vers Marseille et Naples. Cette exploitation intensive réduisit à néant la plupart des forêts côtières de Sardaigne.

Le robinet providentiel

Le sentier, près de la mer, continue à suivre les traces des charbonniers. Alors que nos réserves d' eau diminuent, que des crampes de plus en plus fréquentes nous nouent les jambes et que l' idée d' une grande gorgée de boisson fraîche s' appa de plus en plus à un fantasme, nous entendons sous nos pieds les moteurs des bateaux dans lesquels des excursionnistes se promènent joyeusement, certainement assis sur des frigos débordant de boissons. On en oublierait presque la beauté sauvage du paysage, la vue sur le golfe d' Orosei et sur ses falaises calcaires, et le miroitement turquoise de la mer. Au bout de la forêt nous attend le prochain passage délicat: une grimpette exposée surplombant la mer, équipée de chaînes, avant deux rappels vertigineux. Le temps presse, car l' obscurité approche. C' est presque au pas de course que nous fendons le maquis pour atteindre notre éden, le robinet d' eau potable de la plage de Cala Sisine. Enfin, nous posons nos sacs à dos sur les galets de la plage. Mais où est donc le fameux robinet? Le ruisseau est à sec et le cabanon de plage est bouclé. Heureusement, notre soif est le meilleur des bâtons de sourcier, nous conduisant loin de la plage vers un restaurant fermé. Nous escaladons la clôture et trouvons par hasard, dans la broussaille derrière la maison, une douche extérieure. De l' eau à volonté! Revenus près de nos sacs, nous fêtons notre découverte et trinquons à l' étape du lendemain. Sans eau, notre seule option aurait été un appel de détresse à notre capitaine, Filippo. a Bernard van Dierendonck, Zurich ( trad. ) Petit-déjeuner sur la Cala Sisine: le bonheur de boire de l' eau fraîche Informations pratiques Où: ce trek de six ou sept jours suit la côte sauvage de la Sardaigne, dans le golfe d' Orosei. L' itinéraire intégral va de Punta Pedra Longa/Baunei à la plage de Cala Luna. Nous n' avons parcouru qu' une partie de l' itinéraire, nous faisant amener en bateau de Cala Gonone à la plage de Goloritzè. Pour qui: le sentier Selvaggio Blu est réservé aux marcheurs très expérimentés et entraînés, avec une bonne expérience alpine. Cet itinéraire est très exigeant au niveau de l' orientation et de l' endurance. Les étapes journalières sont d' au moins six heures. Passages d' escalade de difficulté 4 ( en chaussures de montagne avec un gros sac à dos ) Matériel: chaussures de marche solides, matériel d' escalade, cordes 2345 m, matériel de bivouac, réserves d' eau ( au moins 3-4 litres par jour et par personne ). Il est possible de déposer de l' eau à l' avance, par la mer ou la route. Saison: printemps ou automne. Au printemps, on peut encore trouver de l' eau. En été, il fait beaucoup trop chaud. Cartes/Topos: Il Sentiero Selvaggio Blu, Corrado Conca, disponible sur place ou p. ex. chez Piz Buch & Berg, Müllerstrasse 25, 8004 Zurich, 044 240 49 49, www.pizbube.ch. Cartes topographiques 1: 25 000: IGMI, F.517 Sezione 1 et F.518 Sezione IV, à commander chez Travel Book Shop, tél. 044 252 38 32, www.travelbookshop.ch Contact: le guide local Telemaco Murgia propose ce trekking: Mediterranea Adven-tura, tél. +39 33 88 10 51 41, www.mediterraneaadventure.it, Office du tourisme de Cala Gonone, www.calagonone.com, tél. +39 0784 93696

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