La Montagne révélatrice. Ma première cabane. Il y a 40 ans

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Ma première cabane. Il y a 40 ans.

Par Louis Gianoli.

Il est de ces jouissances exquises dont le souvenir amène au cœur un frisson de plaisir et de regret, de ces moments où l'on ne peut admirer assez les splendeurs étalées devant nos yeux, où l'on s' incline devant cette force divine qui crée.

En route! Laissons la ville et sa fièvre de plaisir, allons respirer l' air pur des glaciers.

Martigny, Praz-de-Fort, Saleinaz. Ciel couvert.

Montée ravissante; la nature semble avoir réuni tous ses attraits; à chaque pas des fleurs, et l' air pur est tout imprégné d' aromatiques parfums; le ciel se dégage peu à peu: à travers les nuages on aperçoit la teinte azurée, il prend alors une envie de s' envoler là-haut, dans ces régions éthérées, d' y oublier tout ce que la vie a de désenchanté; seule la voix du torrent trouble le silence: chacun se laisse aller à rêver.

Nous voici dans un champ de rosés des Alpes.

En face de nous le massif du Portalet s' élève fier et imposant; peu à peu, les nuages se dissipent, les Clochers de Planereuse se laissent entrevoir, les rochers surgissent d' une buée blanchâtre, et tout en haut — un drapeau flotte et semble nous dire: Soyez fiers d' être Suisses!

0h! ce drapeau, que de peines pour l' atteindre, et quelle émotion me saisit lorsque je le vis planté si fièrement sur ce rocher!

La voici enfin, cette cabane.

Je te salue, refuge hospitalier, asile au sein des glaciers. En te voyant là, debout sur cette roche ardue, bravant ces solitudes, notre fatigue et notre lassitude cessent, un sentiment s' empare de l' être tout entier.

La jouissance de se sentir si haut, de fouler ces neiges vierges... l' esprit subit une bienfaisante réaction; devant ces pyramides de glace, ces rochers bizarres et tout cet horizon sans limites, l' œil ébloui, l' homme se sent vraiment petit et misérable.

Qu' est donc que la cité qui s' enfume tout en bas dans la plaine, comparée à ces blancheurs immaculées!

Des pyramides de glace et de rochers s' enfoncent dans l' immense couche de neige, pour aller se river aux entrailles de ce monde si grand contemplé de ces endroits perdus, plus près du ciel!

L' après se passe à admirer cette nature si fière; le brouillard, en se déchirant, laisse entrevoir des sommets sans base, gigantesques et féeriques. Quelle impression!

Puis le brouillard s' épaissit, voile les sommets, et peu à peu descend jusqu' à nous, envahit crevasses et précipices; heure terrible pour le voyageur attardé qui ne voit pas le gouffre perfide à ses pieds. Au dehors, le vent hurle, et mille bruits étranges préludent dans ces solitudes d' ombres et de silence.

De grand matin, le soleil dore les sommets des Combins, nous partons.

Et maintenant quelles expressions trouver pour décrire les sentiments éprouvés sur ces hautes montagnes. Il se fait un grand apaisement dans le cœur et dans l' esprit; plus nous montons, plus notre âme s' épure au contact de ces neiges éternelles.

Voici au milieu de ces glaciers des roches moussues où éclosent des fleurs éclatantes; des oiseaux d' une blancheur de neige ajoutent à l' illusion de cet Eden parmi les glaciers.

Et toujours le tableau varie, chaque pas amène une découverte.

Combien de fois nous nous sommes arrêtés pendant cette ascension pour admirer le jeu des brouillards se déchirant au fond de la vallée pour monter vers la nue.

Nous voici au Col des Plines, de là nous faisons l' ascension du roc, et nous voici à 3700 m. sur une arête d' où le regard embrasse un horizon splendide.

Au premier plan, les Aiguilles Dorées éclatantes et féeriques sous les rayons du soleil.

Que de silhouettes, que d' accidents, et pourtant quelle simplicité dans une ligne de montagnes!

En face l' Aiguille d' Argentière, couronnée par le terrible Tour Noir; à gauche le massif du Portalet, le Grand Combin et les Clochers de Planereuse s' élèvent comme de noirs fantômes vers le ciel bleu.

En cet instant de recueillement et d' admiration, où la parole ne peut exprimer ce que l' âme ressent en contemplation devant ces masses couronnées de neiges éternelles, on se sent troublé par le charme étrange, solennel et divin qui émane des choses vraiment belles: et dans une extase infinie, le cœur ne peut que s' élancer vers Dieu en une prière d' adoration et d' hu.

Et cependant il faut redescendre sur le glacier, longer les crevasses, pour arriver à la cabane d' Orny dont la silhouette se détache nettement sur le Grand Combin éclairé des feux du soleil couchant.

L' ombre envahit la vallée, d' où s' élèvent les voix mugissantes des torrents, les montagnes pâlissent, et dans cette solitude une dernière fois je regarde le ciel: la première étoile scintille.

Le lendemain départ pour Champex.

Ce n' est pas sans un sentiment de regret que nous quittons ces solitudes entrevues un instant.

Et notre tristesse commence et s' accorde avec ce paysage désolé.

Voici le premier arbre, pauvre squelette exposé à la fureur des éléments, et cependant debout, fort de son audace.

Les rhododendrons éclatent çà et là, le contraste s' accentue, nous arrivons à un parterre de fleurs, intense de couleurs et de vie, où les papillons voltigent ivres de parfums et de soleil.

Combien semble loin, inaccessible la neige immaculée de là-haut!

Voici Champex se mirant dans son lac, au charme mystique. Le clair de lune argenté le paysage, et le mystère plane sur ce poème de la nature qui sommeille.

Le lendemain nous partons pour Genève.

La ville apparaît toute morose et grise, enlaidie par la pluie; mais ni ta complainte monotone, ni l' éternel glouglou de l' eau lavant les pavés, ô pluie, ne pourront effacer la radieuse image dont le souvenir me revient dans les heures sombres et me donne la nostalgie de ce paradis entrevu.

Feedback