La paroi nord du Tupilak vaincue en 2004. Leçons d'humilité

Leçons d' humilité

La paroi nord du Tupilak vaincue en 2004

Urs Odermatt a réalisé son rêve en août 2004: avec ses amis Klaus Fengler et Günter Wojta, il a gravi pour la première fois la paroi nord du Tupilak au Groenland. Récit d' une première et d' un marathon de 37 heures sans bivouac.

Il y a longtemps de cela, afin de compléter mon modeste revenu de guide de montagne, je dirigeais une petite entreprise de démolition. Nous nous attaquions à toutes sortes de choses: entrepôts, murets de cave, etc. C' est alors que je tombai sur un numéro de la revue du CAS 1. J' y trouvai une photo du versant nord du Tupilak ( appelé Tupilek dans la légende ) et un article intitulé Ascensions entre la mer et l' Inlandsis au Groenland. Quelle montagne! J' empochai la revue et poursuivis mon travail.

Objectif: la paroi nord du Tupilak

Je retombai sur cette revue dix ans plus tard. Nous étions en train de planifier une expédition. Pourquoi pas au Groen- En route vers l' aventureLa paroi nord du Tupilak nous attend land, un pays politiquement stable et ne posant pas de problèmes d' acclimata? Nous avons pris des renseignements auprès de connaisseurs; Stefan Glowacz et Al Powell, deux éminents experts du Groenland Est, ne se sont pas montrés encourageants. Malgré de nombreuses tentatives, personne n' avait encore réussi l' ascension de la face nord du Tupilak, notamment en raison du climat nettement plus rude sur la côte orientale que sur la côte ouest – raison pour laquelle cette dernière attire le plus de grimpeurs. Une région inhospitalière, donc, avec quelque 3000 habitants pour 3000 km de côtes. Comme alternative, nous avions pensé à Madagascar. Allez savoir pourquoi nous nous sommes décidés pour le Grand-Nord!

Dans le massif du Schweizerland 2

Nous voici donc tous les quatre – Walter Odermatt, Günter Wojta, Klaus Fengler et moi-même – au camp de base sur le glacier du 16 septembre.

Sept jours plus tôt, à bord d' un petit bateau à moteur conduit par un chasseur indigène, nous cherchions notre chemin à travers les glaces à la dérive – et rêvions d' échanger cette coque de noix contre un brise-glace. Nous sommes probablement les premiers alpinistes à tenter d' accéder au Schweizerland par ce côté. Encore cinq jours à trimballer nos sacs bourrés de matériel jusqu' au camp de base, à environ 5 km de la paroi. Hier, pour la première fois, nous l' avons vue de près. Elle est plus haute, plus froide, plus raide, plus friable et plus mouillée que dans mes pires cauchemars. Un big wall en libre dans ces conditions? Impensable. Klaus, un homme parfaitement raisonnable qui a déjà fait un grand nombre d' expédi, constate: « Depuis le camp de base, l' aller au sommet devrait nous prendre 30 ou 40 heures non-stop. » J' es percevoir une nuance d' ironie dans sa voix, mais non, il est sérieux. Et je vois bien qu' il a raison. Me voilà assis sur mon sac à dos, attendant avec impatience que le temps s' améliore.

Un horaire optimiste

Le réveil sonne. Minuit. Le ciel est couvert, mais peu importe, car ici, le temps change très rapidement. Une heure plus tard, nous sommes en route. A cause des nuages, la couche de neige sur la glace n' a pas regelé. Deux ponts de neige lâchent dans la première demi-heure. Je maudis ciel et terre. Au bout de deux heures et demie, nous atteignons enfin le pied de la paroi dans la solitude la plus complète. Un dernier coup d' œil à travers les jumelles. Nous ne savons toujours pas comment nous allons attaquer la section lisse et verticale du premier tiers. A cinq heures, je franchis la rimaye. Les deux premières longueurs en glace passent plutôt bien. Après, la paroi est en rocher compact. Je découvre un piton probablement abandonné par une équipe anglaise lors d' une précédente expédition. Je continue à travers des failles cassantes. Malgré le terrain exigeant ( degré de difficulté 5 à 6 ), nous avançons bien; heureusement, car la vitesse est un facteur décisif dans une paroi de 1000 m. Nous n' avons pas pris de matériel pour bivouaquer. Comme nous nous trouvons pile sur le cercle polaire, il ne fait nuit que pendant quatre heures. Selon nos prévisions, nous devrions atteindre le sommet vers 14 h.

1 Cf. Les Alpes, éditions trimestrielles XL-1964, pp. 111–121, « Ascensions entre la mer et l' Inlandsis au Groenland – expédition germano-suisse au Groenland, 1963 » 2 Le Schweizerland est un massif de l' est du Groenland ( voir encadré ) Le camp de base sur le glacier du 16 septembre La paroi nord du Tupilak à l' est du Groenland Photos: Klaus Fengler

20 heures d' ascension

Nous nous sommes trompés. Lorsque Klaus, Günter et moi rejoignons l' anté, que nous baptisons « Tobias' shoulder » en l' honneur du conducteur du bateau, il n' est pas 14 h. Eh non, il est 21 h 30! Nous sommes épuisés, les 40 m nous séparant du sommet principal ne nous tentent pas le moins du monde. Les Tupilaks, esprits malfaisants de la mythologie inuit, doivent bien rigoler. Mais nous venons tout de même de franchir les 1000 m de la paroi nord. A la montée, c' est étonnamment vite que nous avons atteint la section lisse dans le premier tiers de la paroi. Après, les choses se sont corsées et l' ascension s' est prolongée. La roche pourrie nous a donné du fil à retordre. Un caillou descellé a abîmé la corde à tel point que nous avons dû lui faire un nœud. L' eau qui coulait de partout, nos manches détrempées rendaient l' ascension très désagréable. Et toujours cette question: fallait-il garder les crampons ou mettre nos chaussons d' esca? En effet, il y avait de nombreux passages de degré 6. Combien d' expédi nous faudrait-il pour comprendre que la partie supérieure d' une paroi est toujours beaucoup plus longue que la section inférieure? Et toujours pas de champ de glace en vue. Lorsque nous l' avons enfin atteint, il s' est révélé trois fois plus long que nous l' avions supposé: 100 m au lieu de 30, en glace noire, entre 50 et 60°. Au-dessus, ce fut la prochaine déception: au lieu d' une arête, 70 m de roche verticale, encore plus sableuse et friable qu' auparavant, nous séparaient de l' antécime. Le doute nous assaillit, la peur et la fatigue aussi. Mais pas question d' abandonner si près du but. Jusqu' ici, tout était encore sous contrôle. Je plaçais un assurage tous les cinq à dix mètres, car une chute aurait été fatale. Je suis le premier homme à atteindre l' antécime. Nous sommes en piste depuis 20 heures et nous nous trouvons à 2245 m d' altitude.

Une descente délicate

Nous entamons la descente à 22 h. Je pars le premier en enfonçant deux pitons tous les 70 m. Entre-temps, la nuit est tombée. Je cherche mon chemin à la lueur de ma lampe frontale. Les cordes sont complètement abîmées, nous avons fait des nœuds à deux endroits. La descente prend un temps fou. Il y a des chutes de pierres et nous luttons tous contre le sommeil. Au lever du jour, nous tirons encore des rappels. La corde se coince deux fois et je dois remonter sans assurage pour la dégager. Après dix heures de descente, nous atteignons les champs de glace inférieurs. La corde se coince alors au point que nous la coupons au couteau. Il nous en reste juste assez pour passer la rimaye. Walter, qui a suivi notre progression, nous attend en bas. Encore trois heures de neige mouillée dans un terrain crevassé et nous rejoignons le camp de base. En tout, notre effort a duré 37 heures. Après quatre heures de sieste bien méritée, nous nous mettons à table pour le souper et, à 21 h, je sombre dans un sommeil profond et sans rêves. Mon rêve, l' ascension de la paroi nord du Tupilak, je viens de le vivre dans une voie que nous baptisons Leçons d' humilité a Urs Odermatt, Uster ( trad. ) Photos: Klaus Fengler Urs Odermatt dans la voie Leçons d' humilité, face nord du Tupilak Urs Odermatt et Günter Wojta, sur l' antécime « Tobias' shoulder », préparent le rappel nocturne La paroi nord du Tupilak Haute de 1000 m, la paroi nord du Tupilak est située dans le massif du Schweizerland, dans la partie orientale du Groenland. Elle est deux fois plus longue que la paroi sud, qui a déjà été gravie à plusieurs reprises. Al Powell a conquis la face nord par une voie combinée passant plus à l' est pour arriver au col situé entre les deux sommets. La nouvelle voie, Leçons d' humilité, VI 3 M6b, 1150 m, aboutit au « Tobias' shoulder », une antécime que personne n' avait atteint jusqu' alors. Première ascension les 17/18 août 2004 par Urs Odermatt, Klaus Fengler et Günter Wojta.

Alpinisme et autres sports de montagne

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