La «Paroi Rouge»

Etienne Gross, Berne

Une escalade dans le Vercors à la Pentecôte 1982 Le voyage d' approche Partis de Berne en voiture le vendredi après-midi, nous atteignons le soir Grenoble, une ville qui s' étend au confluent de deux profondes vallées, mais qui ne m' a jamais donné la moindre envie de m' attarder. Nous laissons derrière nous avec soulagement sa monotone banlieue industrielle aux émanations sulfureuses. Peu après, nous découvrons à droite, silhouetté dans les dernières lueurs du jour, le double sommet des Deux Sœurs. Notre cœur bat plus vite à la pensée des joies de l' esca qui nous attendent. Monestier-de-Cler-mont... Un village terré dans une ombre charbonneuse, à droite et à gauche de la route, et comme engourdi par les gaz d' échappement 11 On trouve plus d' une « paroi rouge » dans les Alpes, mais une seule offre en même temps une escalade exposée dans le style dolomitique et l' atmosphère lumineuse, embaumée de lavande, d' une France déjà presque méditerranéenne.

Mais qui, parmi nous, a déjà entendu parler de la région reculée du Vercors sud, où des falaises rocheuses abruptes et des collines aux courbes adoucies s' unissent pour créer un pays harmonieux dont les noms ont des consonances étranges pour nos oreilles: Chichilianne, Treschenu?

Aujourd'hui l' autoroute directe Genève-Grenoble a mis presque à portée de main cette région du Vercors si propice à l' escalade et à la randonnée. Néanmoins, le Vercors est encore loin de jouir, parmi les spécialistes de l' escalade, de la renommée des gorges du Verdon; aussi n' est pas superflu d' en donner une vue d' ensemble précise. Il s' agit d' une région de caractère subalpin dont le plus haut sommet, le Grand Veymont, atteint 2341 mètres. La chaîne principale, la Montagne de Lans, s' étend de Grenoble vers le sud, en présentant à l' est des parois rocheuses abruptes. Vers l' ouest, les escarpements diminuent progressivement de taille jusqu' à l' approche de la vallée du Rhône. On désigne par Vercors la charmante région montagneuse formant une sorte de triangle entre quatre cours d' eau: l' Isère, le Rhône, la Drôme et le Drac.

Vue du pied des Rochers des deux Sœurs ( env. 1500 m ) vers le sud-est. A l' arrière, les montagnes des Dévoluy.

d' innombrables poids lourds. Plus loin, la localité de Clelles. Nous quittons la route de grande circulation pour pénétrer dans l' étroit vallon caché de Chichilianne. La nuit, à présent, s' est emparée du pays, où se détache seule la silhouette du Mont Aiguille, tel le château arrière d' un vaisseau de haut bord. Puis c' est la plongée dans le noir total.

Col de Menée... Une étroite route cahoteuse grimpe un lacet après l' autre. Tantôt à droite, tantôt à gauche, c' est l' interminable et monotone alternance, dans le faisceau des phares, d' images violemment éclairées, arbres, troncs solitaires, buissons et rochers. Leur défilé rapide suscite comme par magie d' incroyables formes humaines ou animales. Le regard tendu, on cherche à creuser les ténèbres pour prévoir la prochaine épingle à cheveux. Je suis fatigué. Le trafic de Pentecôte, par moments presque immobilisé, nous a coûté beaucoup de temps.

Et voici le col, le tunnel sommital. Puis la descente en tournants innombrables, et enfin le village de Menée... quelques maisons. Un 1 Godi Dübendorfer, de Berne.

poteau indicateur: Cirque d' Archiane... Nous le dépassons. Demain, nous reviendrons à cette bifurcation, mais notre but, pour le moment, est Die, où nous attend une couche délicieusement molle. La vallée s' ouvre peu à peu, voici Châtillon-en-Diois, et enfin Die. La clé se trouve sur la tablette de la fenêtre, derrière trois pots de fleurs. Sans bruit, la porte ouverte, nous nous glissons dans l' escalier montant. Enfin étendus, nous plongeons au fond, tout au fond d' un sommeil bienvenu.

Un jour plus tard Hier, Godi' et moi nous avons escaladé en manière de préface, au Jardin du Roy ( qu' on appelle aussi Rocher d' Archiane ), la partie supérieure du pilier nord-est. A part deux longueurs vraiment belles, il en était d' autres, hélas! où se justifiait pleinement la remarque du Guide du Vercors: « le rocher demande souvent beaucoup de précautions. » La marche d' approche et l' ascension Nous roulons vers Archiane dans la vallée encore nocturne. Aux premières lueurs du Vue du pied des Rochers des deux Soeurs ( env. 1500 m ) vers le sud-sud-ouest. De droite à jour, les formes larges et massives des rochers du Jardin se dessinent dans un ciel où les stratus passent en rapide dérive. Impossible de se fier aux pronostics officiels par trop optimistes. Notre matériel d' escalade se trouve déjà en dépôt haut dans la montagne, où nous l' avons laissé hier à la descente du Pilier. Considération qui facilite notre décision.

gauche: Rocher du Playnet, Rochers de la Peyrouse et Rochers du Rane Traversier.

Archiane, un petit village au terminus de la route. On sort de la voiture pour pénétrer dans la fraîcheur d' un matin mouillé de rosée. Un vent presque tiède s' est établi... Une bonne heure plus tard, nous peinons à remonter les éboulis du couloir au nord du Jardin du Roy. Tirant vers la gauche, nous atteignons le pied du surplomb où nous avons caché le sac rebondi. Ici commence la longue vire abrupte, à peine visible de la vallée, qui ceint à mi-hau-teur tout l' édifice rocheux. C' est là que passe le sentier parfois aérien, mais jamais vraiment exposé, sous les cuirasses rocheuses de la pa- roi est et du pilier sud-est. Puis il s' infléchit vers l' ouest pour atteindre l' impressionnant à-pic sud où font saillie, çà et là, des toits rocheux rougeâtres.

Ici le sentier se perd. Une courte ravine, que suivent quelques pas de varappe facile, et nous voici au pied de la paroi noirâtre et bombée qui domine une sombre « balme ». Un peu à sa gauche, selon le Guide, un mur gris donne accès à la Paroi Rouge... Or, la falaise rocheuse qui nous domine est en fait grise de bout en bout, d' une structure uniforme, et elle s' étend loin vers la gauche au-delà d' un éperon en forme de pilier. Bien difficile de trouver des traces de passage! Après de longues hésitations nous croyons découvrir le meilleur point d' attaque, trente mètres environ à gauche de la grande caverne. A cet endroit la roche paraît mieux pourvue de saillies, mais d' assez piètre qualité. Deux pitons - toujours selon la description - doivent assurer cette longueur.

Tandis que nous vidons le rucksack et faisons choix du matériel, nous savourons le plaisir de la solitude... Mais voici que nous parvient un léger bruit. Dans la profondeur va mourir un ricochet de pierres tandis qu' émer un casque blanc, une tête, un rucksack. Bientôt se tiennent à nos côtés un jeune et sympathique varappeur et son amie à longue chevelure. Un salut amical, et les voici qui préparent leur équipement sans attendre davantage.

Dommage! J' avais espéré, vu le temps incertain, que nous aurions la paroi pour nous seuls. En grimpeur plutôt posé, je n' aime pas sentir quelqu'un derrière moi. L' impression que la main du suivant guette la prise que mon pied va quitter m' ôte le calme nécessaire pour étudier la suite de la progression. La pression morale qui vous force alors à vous hâter ne laisse plus de place au plaisir de la photo, de la contemplation, de la fusion avec la nature environnante.

Dans la Paroi Rouge Déjà Godi est en train de tâter le terrain dix mètres plus haut, en direction d' un bloc de rocher qui paraît simplement collé contre la paroi et n' inspire guère confiance. Il engage un anneau de corde dans le branchage d' un maigre buisson, place un coinceur, empoigne l' arête du bloc quelque peu surplombant... mais le lâche presque aussitôt avec un cri « Attention! il arrive! », pour redescendre de deux pas à la vitesse de l' éclair. A présent il reprend sa reptation vers le haut en contournant avec soin l' endroit croustilleux, car nous nous trouvons exactement dans la ligne de chute. Hélas! les deux pitons indiqués par le Guide sont introuvables. Un deuxième coinceur disparaît dans une fissure, tandis que le rocher, sous le pied de Godi, s' écaille peu à peu. Une dernière traction, et il se rétablit par-dessus le bord, disparaissant ainsi à ma vue. Un bruit de grattement, la chute balancée de quelques feuilles sèches, suivie d' une coulée de terre, de quoi remplir la main... Il a passé.

-A toi!

Me voici bientôt en position inconfortable à la recherche de prises. Le passage est toutefois plus malcommode que difficile, quand on a devant soi une corde qui assure en fil à plomb.

Nous sommes sur une large terrasse qui s' ouvre devant nous, envahie d' arbres et de buissons. Elle nous permet de progresser à gauche vers la Paroi Rouge que l'on voit se cambrer, impressionnante, presque aussi colorée que de la tuile. Des traces à peine visibles nous conduisent à une vire exposée de roche friable. En la suivant, nous parvenons après soixante bons mètres à un relais, point d' attaque proprement dit au pied d' un dièdre-fissure surplombant. Un pin vigoureux, dont le tronc tordu en spirale suggère la force de résistance et la ténacité, s' est accroché comme avec des serres puissantes dans l' étroite plate-forme. Ses racines ont fait leur chemin profondément dans les fissures, à la recherche de terre et d' eau. Mais ce tableau de nature est quelque peu gâté à nos yeux quand nous découvrons plus haut la silhouette d' un grimpeur en train de scruter le rocher. En suivant son regard, mes yeux rencontrent d' abord des étriers qui pendillent, puis deux chaussures à semelles souples occupant le dernier échelon. Outre cela, une corde double pend librement, tombant d' on ne sait quelle hauteur. Des voix parviennent à mon oreille. « Notre » route paraît bien, trop bien visitée, et mon rêve secret d' une escalade dans la paix d' un Vercors solitaire doit céder à la dure réalité. Un dernier soupir: « C' est la Pentecôte, bien sûr! », et je reprends pied dans les exigences du moment.

Entre-temps un rayon de soleil a percé la couverture nuageuse et nous réchauffe d' un peu d' amicale lumière. Le temps tiendra, es-pérons-le, car une retraite poserait de rudes problèmes...

On entend de nouveau des lambeaux de phrases. L' extrémité des étriers semble vouloir, puis ne plus vouloir disparaître. Le temps passe et l' impatience croît. La situation ne me plaît guère. Devant nous, un nombre inconnu de cordées. Plus qu' il n' en faut sans doute. Une autre derrière. Les nuages, qui s' accumu de nouveau, roulent en masses profondes venues du sud-ouest.

Enfin! là-haut la corde se tend et le second se met en route.

Si nous ne pouvons pas bientôt progresser à bonne allure, estimons-nous heureux d' at le plateau sommital avant la nuit. Perspective peu réjouissante! D' ailleurs, je ne suis pas venu ici seulement pour pendiller, çà et là, dans les parois. Avec l' âge, le fanatisme de la grimperie semble m' avoir quitté quelque peu. Si nous faisions demi-tour pour recommencer demain?

Godi semble faire la sourde oreille, et je suis au fond d' accord avec lui. Nous avons derrière nous une approche longue et compliquée. Il ne faut pas abandonner sans autre examen. Et qui sait si le temps, demain, aura tourné du bon côté?

Sans mot dire, la décision de continuer est prise. Reprenant la grimpée, je me trouve bientôt bloqué par l' homme qui me précède. Pour éviter d' être emporté au cas d' une glissade toujours possible, j' attends, assuré à un piton, que les semelles de caoutchouc noir, pliées à l' extrême, aient disparu au-dessus de ma tête. La voie est libre, c' est mon tour d' en prendre la mesure... Les prises sont arrondies, le rocher repousse le corps, mais les pitons se succèdent, laissant pendre à leur tête rouillée des anneaux de cordelette blanchis. Comme premier de cordée, le plus exposé, je ne méprise pas ce matériel tentateur. Je suspends mes étriers aux pitons et continue ma progression ascendante. Mais tout cortège de pitons a une fin. Un passage inconfortable, encrassé de poussière de terre rouge, m' amène enfin au relais où le grimpeur précédent vient de se nicher. Son partenaire s' élève de quelques mètres dans le mur dallé d' un ressaut, progressant d' un point d' appui à l' autre. Un peu plus haut, le dernier d' une autre cordée fait un grand écart pour prendre pied sur un relais, invisible d' où je suis. Sur le ciel enfin se dessinent, ténus comme des cheveux, les brins flottants d' une double corde, signe évident qu' une traversée exposée nous attend là-haut.

Je fixe rapidement mes anneaux d' auto et cherche la position qui rendra aussi confortable que possible l' attente inévitable.

Ces longueurs au départ, quand plusieurs cordées se talonnent, c' est pareil au passage dans le chas d' une aiguille. Mais si l'on est disposé à se laisser pénétrer par l' ambiance, avec un peu de patience les minutes semblent s' écouler facilement. Le murmure irrégulier du torrent encaissé dans les profondeurs s' enfle et diminue avec les bouffées humides et tièdes du vent qui vous caresse le visage. En face, au-dessus de forêts sombres, les tours rocheuses s' érigent dans un élan tumultueux, bastions creusés de couloirs d' éboulis. Les bancs de nuages accourent à l' assaut des rondeurs chauves du plateau karstique des Glan-dasses... Tout cela me remplit d' un sentiment de vie pleinement vécue et d' intime recueillement. De grande paix intérieure...

Une légère pression sur l' épaule, le bruit d' un mousqueton qu' on décroche, je suis tiré en sursaut de ma rêverie. « Tu peux venir! » J' ai lancé cet appel vers l' aval. Le jeu peut recommencer.

Godi ne tarde pas. Il émerge bientôt et, sans attendre, s' attaque à la courte cheminée qui se présente devant nous. Il la quitte peu après à gauche pour suivre une fissure. Traversant ensuite sous un surplomb, il disparaît à ma vue. Bientôt arrive à mon relais le Français qui nous suit. Il s' y installe et se met en devoir d' assurer sa compagne. Moi, j' attends avec impatience les trois secousses de la corde annonçant que je peux me lancer dans la longueur suivante.

Les voilà! Le rocher rouge, que j' aborde avec méfiance, se révèle étonnamment solide. Les nombreux grimpeurs qui ont fait la voie, et dont les semelles ont laissé, çà et là, des traces noires de caoutchouc, ont fait prendre à tout ce qui bougeait le chemin des profondeurs.

Une corniche inattendue, traversant de bord à bord l' immense à-pic, offre une excellente place de relais.

A mon tour de nouveau de prendre la tête. Traversant prudemment vers la droite - un anneau de cordelette entourant une solide racine assure le passage - je parviens à un dièdre déversant. Je grimpe en opposition pour atteindre le premier piton, y passer ma corde et reprendre haleine. On trouve de nouveau des prises de pied et de main, mais les passages en léger surplomb continu exigent force et audace. Un peu préoccupé, je lorgne en aval la dernière des broches de fer quelque six mètres plus bas, et en amont un bout de corde éclaté en mèche de fouet qui semble sortir d' un coin de bois blanchi par l' âge. Ici, plus question d' un assurage de confiance. Je progresse lentement, la main coincée aussi pro- 19 Cirque d' Archiane: le Rocher d' Archiane ou « Jardin du Roy » ( env. 1700 m ). A gauche, la Paroi Rouge éclairée par le soleil du fond que possible dans la fissure au creux du dièdre. Je pousse de la semelle contre une verrue rocheuse et tente de placer un coinceur... qui n' est pas du bon calibre et dégringole sans s' être bloqué. Puis un Friend, dont les surfaces dentées mordent immédiatement la pierre. Je finis par trouver une fissure exactement du calibre d' un de mes coinceurs. Mais à présent il s' agit d' attendre, je suis de nouveau en panne, le second de la cordée qui précède occupant le prochain relais sur cordelette. Je préfère donc rester ici, où je peux compter sur un bon assurage en place. Un regard suffit pour reconnaître que le dièdre, dans sa partie suivante, déverse encore davantage et n' offre que peu d' endroits où s' offrir une pause... J' ai tout le temps de mesurer la verticale sous mon relais et de laisser agir sur moi l' ex extrême où je me trouve. Nos di- verses traversées, en contournant habilement plusieurs toits, nous ont conduits de plus en plus « en dehors ». Sous mes pieds, la paroi se dérobe. Le regard ne caresse le rocher que sur quelques mètres avant de « prendre l' air » librement jusqu' au pierrier au pied de la Paroi Rouge. A bonne distance du mur ainsi coloré pendent en écharpe les cordes de la caravane précédente. Elles frissonnent légèrement dans le vent, et parfois se haussent par petites secousses.

La pensée me vient soudain d' un tremblement de terre et de ses conséquences. J' ima un instant les fissures qui s' ouvrent, d' im plaques descellées qui basculent, prélude à la désagrégation générale de la montagne... Perspective dramatique, à donner le vertige!

La puissante masse du Rocher d' Archiane qui, d' un seul jet, s' élève de presque 500 mètres au-dessus des derniers gazons.

Les cordes qui pendillaient ont disparu. Un appel lointain: « Relais! » L' homme qui se tenait au sommet du dièdre se met en mouvement, s' allonge, suspend un étrier, puis un autre; progresse laborieusement dans une fissure-cheminée qui semble avaler son corps; enfin disparaît à ma vue. La voie est libre.

Me fiant à mon ancrage solide, je m' élève au moyen d' un coin de bois qui, à vrai dire, peut s' extraire à main nue de son logement. Je déplace mon poids, je fais le plus grand écart possible et atteins ainsi une série de pitons invisibles jusque-là. Ils me permettent de gagner, bien assuré, le relais sur cordelette.

La longueur suivante, qui échoit à Godi, n' est certes pas facile. Elle aboutit à un trou en forme de niche où il peut s' installer commodément et à l' abri.

En revanche, c' est un morceau délicat qui m' attend. Je dois, sur d' étroits rebords, me glisser vers la gauche en prudents tâtonnements, sans autre assurance qu' un piton branlant rongé de rouille. Je gagne ainsi un ressaut dallé qu' il s' agit de surmonter. Ici, point de pitons. Quant aux coinceurs, ils sont inutilisables dans la roche compacte. Grâce à des appuis minuscules, je m' élève peu à peu. Ça va mieux que prévu. Un dernier ressaut pauvre en prises, ouf! voilà un piton. Son oeil long comme le doigt fait saillie hors d' un petit trou et s' offre à recevoir mon mousqueton. Encore quelques pas... Halte! Le deuxième, devant moi, est en train de s' escrimer dans une élégante fissure à prendre en artif.

Godi m' a rejoint. En traversée, il gagne la fissure, se hisse et disparaît. Un temps encore, et je perçois la triple secousse bien connue. Par le chemin indiqué par la corde, je parviens, d' abord en artif puis surtout en libre, à l' endroit où il m' attend debout dans une niche glaiseuse. Plus haut, ça continue. Je suspends un étrier, pendille, m' allonge, et voilà le surplomb derrière moi. Une fente aux lèvres arrondies, large comme la main, représente la suite logique...

Cruelle illusion, je m' en aperçois bientôt. Ici, la voie n' est plus équipée. Etrange! Jusqu' à cet endroit, de tels passages l' ont toujours été solidement. Je me hisse, presque hors de souffle, sur un petit rebord. A la plus forte branche d' un buisson qui s' étale au point de boucher le passage, un large anneau de sangle tubulaire est fixé. Où la voie peut-elle bien passer? Au-dessus de moi, rien que de$ bombements de rocher noirâtre luisant d' humidité. A droite et à gauche, des pans de rocher friable conduiraient après quelques pas à l' échec pur et simple. Je finis par prêter attention aux appels de Godi: j' ai sans doute suivi la mauvaise fissure... Donc, demi-tour! Un court rappel m' amène au-dessus du premier surplomb... C' est bien ça! Je découvre à présent derrière un gros ventre de rocher la dalle cachée par où la voie se continue. Irrité d' avoir ainsi perdu du temps, je rappelle furieusement la corde et je me rattache aussitôt pour suivre en vitesse l' alignement des pitons qui s' offrent nombreux à présent. Une écaille prise en dülfer, puis une courte traversée, me conduisent à un relais sur cordelette follement aérien. Suspendu à trois points d' ancrage, je ravale la corde qui, quelques mètres plus bas à peine, pend sans toucher le rocher. D' autres barres rocheuses d' un jaune rougeâtre soulignent encore le haut de la muraille dressée au-dessus de nos têtes. Bardé de tout le matériel, mon compagnon gagne lentement de la hauteur. Un premier passage très surplombant, suivi d' une fissure inclinée qui repousse le corps désagréablement, l' arrête tout d' abord...

Je peux jeter de nouveau un regard à la ronde. Etonnant, il ne pleut pas encore! Les nuages sont rassemblés en une sombre masse étagée, lourde couverture de grisaille qui s' ap inexorablement. Les environs plus proches s' enveloppent déjà d' un voile laiteux, et les sommets voisins baignent dans une triste lumière décolorée. Les pentes d' éboulis, là dans les profondeurs, sont plus sombres encore. Mais qu' est donc que ce bruissement qu' on entend à distance?... Ça y est, il pleut! Heureusement, la barre surplombante des rochers sommitaux nous protège de l' averse qui tombe - depuis combien de tempsà bonne distance de la paroi sans atteindre le rocher, et nous pas davantage.

Le vent, brusquement refroidi, nous fait frissonner... Quel genre de plaisir cherchons-nous donc ici? Serait-ce le sentiment merveilleux de libération qui suit une course réussie, et dont le souvenir nous ramènerait à ces murailles pourtant rébarbatives? Non! l' attirance qu' exerce sur nous une paroi, une montagne, une voie que nous avons choisie, ne s' explique pas non plus par le seul besoin de se prouver à soi-même et de prouver aux autres qu' on est capable d' affronter de telles difficultés. Bien sûr, défi et compétition jouent un rôle. Mais le prestige qu' on acquiert dans les milieux alpins pour avoir forcé une voie difficile est bien vite émoussé, pour autant qu' on puisse même se distinguer en un temps où le niveau des per- formances atteint au plus haut. Seuls de rares spécialistes de pointe, des grimpeurs exceptionnellement doués et entraînés, peuvent encore cueillir des lauriers... Qu' est donc qui nous attire, nous, dans ce monde de la verticale? Ne serait-ce pas quelque chose comme le plaisir de maîtriser une situation « à la limite »? Ou le désir d' éprouver en peu d' heures une intensité d' impressions et de vitalité que rien d' autre, nulle part, ne procure? Serait-ce le besoin de percevoir par tout son corps la présence de la nature multiforme, aussi bien la fraîcheur du vent que l' ardeur lumineuse du soleil, ou la menace des sombres nuages, ou la présence du rocher qui se cabre devant nous, nous repousse, ou au contraire nous offre les appuis permettant une escalade aisée et sûre? Quand nos mouvements, nos gestes, nos sens ont épousé tout ce que la nature nous offre, alors un intense bonheur nous envahit et nous porte à la jubilation.

Le sifflement d' une pierre détachée tombant loin à l' extérieur me fait lever les yeux. Loin au-dessus de moi mon camarade quitte une sombre cheminée-dièdre pour se mesurer avec un surplomb. Un étrier se balance un peu dans le vent, puis d' un coup disparaît. Les derniers mètres de la corde glissent dans les tours et retours du freineur. Un appel enfin: « J' y suis! ». La double corde d' attache se raidit... Le premier surplomb passe sans grand problème. Il en va autrement dans une fissure oblique si étroite que le sac me plaque au rocher et m' ôte le calme qu' il faudrait pour chercher les prises parcimonieuses. Pour me dégager du passage épineux, je dois me débattre comme un nageur. Et voici le dièdre-che-minée, puis un bombement jaunâtre de rocher friable. Je me rétablis enfin à côté de Godi au pied d' un mur rocheux compact. Quelques pitons indiquent le chemin le long d' une fissure.

Mais tout le paysage visible se couvre à présent de tristesse. Des lambeaux de nuages sont montés des profondeurs sans être remarqués et nous enveloppent d' un manteau humide et froid. Tantôt plus épais, tantôt plus légers, ils noient les lignes du rocher qui plongent dans le néant vertigineux...

Sans tarder, je me hisse, pendillant de piton en piton, mais j' hésite un peu en atteignant le dernier, qu' il faut quitter sans grand enthousiasme pour se jucher sur une prise déversante. Je hâte un peu ma progression vers un autre piton là, au-dessus de ma tête. Je cherche en vain quelques bonnes prises. Position peu confortable. Surtout, pas de nervo- sité! Ma main saisit tranquillement un mousqueton, essaye de l' engager dans l' œil du piton... Il manque trente centimètres à ma taille! D' autres pourtant ont passé par ici, il y a donc une solution!... Et voilà que mon regard tombe, à hauteur de poitrine, sur une petite écaille légèrement détachée, griffée par de nombreux passages. Du rocher s' est ici détaché récemment, il y a de la pierre effritée alentour, ce qui me rend un peu hésitant. Re-culant d' un pas, je suis mieux placé pour éprouver la résistance de la prise... Elle branle, et ce n' est pas tout. Sur la croûte rocheuse courent déjà des fissures, comme de fins cheveux. Mais le temps presse. Utilisant cette prise avec la plus grande prudence, je m' élève un peu... je m' étire... je touche le piton avec mon mousqueton, mais il manque les deux centimètres décisifs! La position croustilleuse commence à miner mes forces... Encore une tentative! Bien conscient que le dernier piton d' assurage ne vaut pas grand-chose, je me dresse encore de tout mon long, trouve une petite prise de pied. Elle m' amène un peu plus haut, cramponné de la main gauche à la pouilleuse écaille... A la dernière tentative, je réussis à passer dans l' œil du piton un mousqueton avec un long anneau de cordelette. Ouf! il ne me reste qu' à suspendre ma corde...

Un cri aigu: « Attention!»-Je glisse d' un trait dans le vide avec la prise éclatée, à qui cette épreuve de charge était trop demander. Une secousse étonnamment douce, un léger rebond contre le rocher, et je me trouve suspendu quelque deux mètres sous le point d' assurage de la corde, tandis que Godi est soulevé d' un mètre par la traction. Le Français qui nous suit considère d' un œil étonné ma silhouette descendue inexplicablement des hauteurs nuageuses.

Revenu près de Godi, je m' assure que chacun de mes membres remplit encore ses fonctions. Plus l' endroit est exposé, moins grand est le danger pour le corps de venir battre contre le rocher.

Au premier moment, je ne pense qu' à reprendre aussitôt l' escalade, mais après quelques pas, je me rends compte que les dix mètres de chute m' ont un peu coupé les jambes -et je n' appartiens pas à cette génération pour laquelle grimper à la limite de la chute fait partie de l' entraînement ordinaire. Mais comme mon compagnon n' est pas plus chaud que moi pour prendre la tête, j' attaque de nouveau cette longueur, plante deux pitons qui me permettent d' empoigner enfin l' anneau de corde resté là-haut suspendu, et sans délai je me hisse jusqu' à une petite terrasse. Laissant alors à ma gauche le relais, qui est ici équipé, je gagne, par une splendide fissure que suit une dalle, la sortie de la voie.

Une pluie fine mais serrée m' y accueille. Parvenu au relais d' assurage, à l' abri d' un pin vigoureux, je peux constater qu' un facile couloir conduit au plateau sommital.

C' est par là qu' à 17 heures nous atteignons ledit plateau, couronné d' arbres remarquables par la puissance et l' âge. Mais d' un sommet, ici, il ne peut être question, à proprement parler. Nous ramenons les cordes, nous jetons avec plaisir notre pesant matériel dans le gazon détrempé, nous nous détachons. Un des nœuds proches de moi est tellement serré qu' il faut le couper net, rien de mieux à faire.

Le jeune couple français est, lui aussi, arrivé à bon port. Comme ces deux grimpeurs ne connaissent pas la descente, nous voulons les attendre et n' avons pas à nous presser. La bruine diminue, tandis que nous faisons route à paisible allure dans la gorge-couloir débouchant à l' est. C' est dans sa partie inférieure que nous avons durement peiné ce matin même. Contournant la partie supérieure du Jardin du Roy, à 1760 mètres environ, nous arrivons au départ de la descente en double corde, au sommet de la gorge impressionnante dont le fond est à 70 bons mètres sous nos pieds, à la verticale. En deux rappels nous arrivons au creux de cette entaille burinant la montagne. La pluie tombe de nouveau plus serrée, alors que, pressant le pas, nous traversons des bois clairsemés et parfois buissonneux pour regagner la vallée d' Archiane, où l'on nous attend avec impatience depuis quelques heures déjà.

Quant au reste... c' est le doux tambourinement de la pluie qui nous réveille le lendemain. Un temps comme il n' en faudrait pas dans la Paroi Rouge!

Quelques données techniques La Paroi Rouge a été ouverte, du 24 au 26 avril 1965, par B. Conod, J. P. Frésafond et D. Leprince-Ringuet, en 28 heures d' escalade effective, au moyen de 90 pitons et de 9 coins de bois qui, en général, sont restés en place aujourd'hui.

La voie de la Paroi Rouge passe pour être l' une des plus belles « classiques » du Vercors. ( Voir Guide de Serge Coupé, Escalades en Chartreuse et en Vercors, Arthaud, 1972, pp. 379/380. ) Equipée à l' origine sur de nombreuses longueurs pour la progression en escalade artificielle, on peut la parcourir aujourd'hui très généralement, peut-être même intégralement, en escalade libre, si l'on est un grimpeur doué et bien entraîné. Pour autant, il ne faudrait pas sous-estimer cette paroi, haute de 250 mètres et partiellement surplombante. Une retraite pourrait présenter des problèmes très sérieux.

La voie est entièrement équipée. Il est recommandé d' emporter un bon assortiment de coinceurs ( petits et surtout moyens ). Pitons et marteaux ne sont pas indispensables pour de très bons grimpeurs, mais en cas d' accident ils pourraient se révéler utiles. On peut évaluer le temps nécessaire pour ces 9 ou 10 longueurs à 5 à 8 heures.

Traduit par E. Pidoux

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