La première traversée des trois sommets du Palü en 1868

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Gerhardt Georg, Allenwinden ZG

Le 23 juillet ig68 paraissait dans le N° 446 de la Nouvelle Gazette de Zurich la note suivante:

« Le 22 juillet a marqué le centième anniversaire de la première traversée des trois sommets du Piz Palü, près de Pontresina. Cet exploit, fort applaudi à l' époque réalisé par les alpinistes Wachtier de St-Gall, Wallner de Vienne et Georg de Nuremberg, accompagnés de deux guides de Pontresina, Hans et Christian Grass. La première ascension du Piz Palü ( sommet est ) avait eu lieu cinq ans auparavant. » Or, Wilhelm Balthasar Georg, alpiniste allemand membre de cette expédition, était mon grand-père. A rage de vingt ans, il avait perdu en peu de jours son père et sa mère, victimes d' une épidémie de typhus, et avait eu dès lors la responsabilité de ses frères et sœurs plus jeunes, ainsi que celle de l' entreprise familiale - une petite fabrique de malt. C' était un jeune homme habile qui sut fort bien gérer les biens qui lui étaient échus si tôt. En effet, il put construire, peu après, une fabrique de malt plus importante dans la localité voisine de Schweinfurt, et il se fit une place dans le monde de l' industrie. Il consacra ses loisirs à l' étude des langues, à la musique, au dessin et entreprit des voyages au cours desquels naquit sa passion pour l' alpinisme. Dès avant 1868, il se rendit dans l' Oberland bernois et à l' Ortler. Un séjour en Engadine lui donna l' occasion de participer à la traversée du Palü.

Je savais qu' il avait laissé un récit manuscrit de cette ascension, mais ce n' est que récemment, et grâce à un heureux hasard, que je pus entrer en sa possession.

La lecture de ce texte, écrit d' une écriture très fine à la plume d' acier, n' alla pas sans quelques difficultés, et bien que le déchiffrage de cette prose en allemand ancien mêlé d' expressions françaises ne manquât pas de charme, j' eus besoin pour ce faire non seulement d' une bonne loupe, mais aussi d' une bonne dose de patience.

L' écrivain n' a guère accordé d' attention à la ponctuation, ni à l' orthographe, ce qui laisse supposer qu' il s' agit de notes destinées à une conférence. Mais la spontanéité de la description a certainement suscité beaucoup d' intérêt chez les auditeurs de l' époque ( rares étaient ceux qui disposaient alors du temps et des moyens matériels nécessaires à une telle entreprise ). Aujourd'hui encore, ce récit reste captivant par sa langue expressive et vivante. De plus, ce récit me semble représenter un bon témoignage de cette époque gaie et heureuse où des jeunes gens se retrouvaient par-delà les frontières pour se lancer dans des aventures qui forcent l' admiration aujourd'hui encore.

Cent dix ans après cette ascension mémorable, nous allons donc présenter à nos lecteurs ce récit original.

Afin que chacun puisse se faire une idée du manuscrit de 33 pages, nous joignons un fac-similé de la première page. Le texte est transcrit dans une langue un peu modernisée, mais proche de l' original; nous avons adapté l' orthographe et certains noms de montagne à l' usage actuel.

J' ai appris que des arrière-petits-fils des deux guides mentionnés si élogieusement dans ce récit, Hans et Christian Grass, sont restés fidèles à la profession exercée par leurs aïeuls, tout en ayant d' autres occupations, à Pontresina. C' est à eux que je dédie le récit qu' on va lire.

Le Récit RECIT DE WILHELM BALTHASAR GEORG ( t 1934 ) Nous sommes le 21 juillet 1868. C' est une journée splendide, et je me trouve avec le guide Grass et un voyageur du Tyrol sur l' Isola Persa ( Isla ) au milieu du glacier de Morteratsch. Oubliant un instant le sac à provisions et la gourde, je laisse éclater ma joie en cris sonores face au spectacle majestueux qui nous entoure, fait de glaciers et de cimes neigeuses étincelantes.

- Et ça, c' est le Palü? demandé-je à Grass en désignant une large masse qui se prolonge en crêtes et en pointes bien inquiétantes, vues d' ici.

- Oui, Monsieur, c' est ça! Ça serait quelque chose pour vous, Monsieur, ajoute-t-il en s' adres au Tyrolien.

Celui-ci sourit d' un air approbatif. Et vraiment, le bonhomme Palü nous défie tant et si bien que je sens moi-même vibrer toutes mes fibres de coureur des glaciers. Lorsque Grass ajoute que les deux sommets nommés Muottas et Spinas sont encore invaincus et qu' une traversée de l' arête qui les relie au Palü serait une affaire à tenter, le Tyrolien est tout feu tout flamme.

- Il faut que j' y aille! s' écrie en se levant d' un bond. Il faut que j' y monte!

- Et vous m' emmenez aussi, m' écrié sans quelques battements de cœur.

Mon compagnon, un commerçant de Bolzano qui a plutôt l' aspect d' un militaire aguerri, est un alpiniste patenté. J' en veux pour preuve que ce jour-là sa courte pipe bourrée d' un tabac turc ne l' a pas quitté durant toute la montée et les passages de varappe.

- Hein! fait-il à Grass en souriant, je crois qu' on peut tenter le coup avec Monsieur!

- Oui, il devrait pouvoir suivre! Il est même un peu trop téméraire, répond Grass.

L' objection est bientôt écartée et la conspiration est scellée par une poignée de main.

Nous allons gagner, le lendemain après-midi, la cabane Boval que les guides ont construite sur le glacier au pied de la Tschierva pour faciliter l' as de la Bernina. Nous y passerons la nuit, et, le jour suivant, nous longerons d' assez près les névés inférieurs de la Bernina, puis passerons le long de la Bellavista et, de la Furcula, grimperons sur le premier sommet du Palü. De là, nous franchirons l' arête aiguë qui relie les deux cimes ainsi que les sommets eux-mêmes. Mais nous sommes bien conscients du caractère problématique de cette dernière partie de notre plan. En cas de réussite, la descente se fera par le cirque glaciaire le plus proche du Cambrena. De là, nous gagnerons la Diavolezza par le Vadret Pers et rentrerons à Ponte Resina ( Pontresina ) par la route de la Bernina.

Habituellement, l' ascension du Piz Palü se fait par la voie que nous avons choisie pour la descente, mais en passant derrière les deux cimes et en partant de la selle située entre le Spinas et le Cambrena. C' est ainsi qu' on arrive au Palü par derrière; la voie de descente ordinaire est celle que nous projetons d' emprunter à la montée.

Il me faut tout d' abord me reporter à une certaine rencontre: en revenant de l' Isola Persa je m' apprête, en bon Bavarois, à déguster un verre de bière avec le Tyrolien lorsque deux silhouettes pour le moins originales attirent nos regards: des Tyroliens comme il faut! Bas verts, genoux nus brûlés par le soleil, plume de coq de bruyère, de vrais modèles pour un peintre du genre. Je ne suis pas peu surpris en entendant l' un d' eux saluer mon compagnon et se présenter comme membre du Club alpin viennois. L' autre est le guide Pinggera qui a gravi l' Ortler et la Königspitze avec le premier lieutenant Payer. Le Viennois se lance immédiatement, avec une grande maîtrise du dialecte tyrolien, dans le récit d' exploits les plus fantastiques qu' il accompagne de temps à autre de coups d' oeil satisfaits sur son apparence négligée dont il est visiblement fier. Nous ne pouvons nous empêcher de leur révéler notre projet. Cela va presque de soi qu' il sera des nôtres. Le lendemain, il arrive à l' heure fixée à notre hôtel. Je viens de ranger les provisions dans un sac à l' aide de l' ai épouse de l' hôtelier Enderlin et je pèse, au milieu des rires, le gigot de mouton qui doit nous aider à remporter la victoire. En sortant de la cuisine, je rencontre le Viennois. Il se tient devant moi, image même de l' alpiniste intrépide, un immense bâton à la main. Je me souviens aujourd'hui encore du regard qui me jaugea; il reflétait la supériorité du Nemrod des montagnes sur le dilettantisme naissant.

La petite caravane est bientôt prête. Equipés de piolet, cordes et provisions, nos guides prennent les devants. Ce sont Hans Grass, déjà mentionné, qui compte parmi les meilleurs guides d' Engadine avec Walther et Jenny, et son frère Christian Grass, un Grison robuste. Malgré l' élan qui nous anime, nous autres touristes sommes plus lents,car il nous faut d' abord prendre congé de la compagnie, surtout de sa partie la plus aimable, les dames. Celles-ci nous donnent solennellement un drapeau fabriqué en hâte et qui doit annoncer notre triomphe le lendemain aux gens de Ponte Resina. En ce moment il n' y a que des Allemands chez Enderlin, et l' ambiance est fort sympathique. Enderlin, ancien alpiniste, nous regarde partir tristement, car son épouse a opposé son veto à sa participation à l' ascension. Quelques messieurs nous tiennent compagnie jusqu' au glacier. Ils désirent suivre notre ascension depuis le Piz Languard et promettent en plaisantant de nous recevoir avec le champagne si nous réussissons.

Bien que la route postale nouvellement aménagée soit très agréable, nous empruntons cette fois le sentier raide qui suit le Muottas et le Chalchagn et s' élève dans une ombre bienvenue. Nous connaissons déjà les beautés de la vue qu' offre la route de la Bernina, mieux que l' Anglais qui, monté sur un âne, détaille son guide of Switzerland sans lever les yeux de son livre! Nous connaissons la surprise du promeneur qui voit surgir les cimes enneigées, l' une après l' autre derrière le Chalchagn, et pour finir tout le massif de la Bernina, éblouissant de blancheur, rayé de bandes rocheuses sombres, trônant au-dessus d' un immense amphithéâtre de glaciers, spectacle grandiose qui peut rivaliser avec les plus célèbres paysages de Suisse.

En suivant la rive du Flatzbach aux eaux troubles, on traverse des forêts d' aroles, de mélèzes et de pins et on arrive à l' Alp Nuova, un coin pittoresque d' où l'on atteint la porte du glacier en quelques pas. Nous ne touchons pas la glace aujourd'hui, mais prenons un sentier sur la rive droite du fleuve de glace qui coule vers nous. Aussi plane que soit ce glacier à son extrémité, le chemin nous permet tout de même une avance plus rapide. Comme le glacier de Morteratsch est en crue, sa moraine latérale est insignifiante et disparaît totalement par endroits. Tout près de la glace fleurit le rhododendron. La glace prend appui directement sur le sol couvert de végétation, et elle lèche les racines de la vie avec une violence impitoyable. Entouré de glace, l' arole lutte désespérément. Sa lutte est vaine: une puissance irrésistible le plie et le détruit. Il succombe avec les prairies et le gazon, victime de la nature. Autrefois l' Alp Nuova s' étendait jusqu' aux versants du Munt Pers ( MontPerdu ).

En ce qui concerne le toponyme Morteratsch, il semble dériver du celtique mortari, morter chez les Engadinois. Cela signifie forêt. Autrefois, la forêt tapissait le fond de la vallée,atsch est un suffixe augmentatif. Une autre étymologie se base sur une légende locale, qui vent qu' un pauvre berger nommé Aratsch se soit lié avec la fille d' une grande famille de Ponte Resina. Les parents l' ap avec dépit, pourtant ils accordèrent au berger la main de la jeune fille, à condition qu' il acquière un rang plus élevé et plus digne. Le jeune homme s' engagea alors dans les armées étrangères. Cependant la jeune fille, sans nouvelles de son bien-aimé, dévorée de chagrin, tomba malade et mourut. Quant à Aratsch, il rentra au pays bien des années plus tard avec le grade d' officier, se rendit à la cabane où il avait fait la connaissance de sa bien-aimée, mais disparut bientôt sans laisser de traces. La fille apparut pendant plusieurs années aux bergers laborieux et augmentait leur profit par son action. Puis, un autre berger l' ayant offensée, elle s' enfuit. Dès lors l' alpage devint un désert, le glacier le dévora peu à peu, et maintenant il est réduit aux dimensions de l' Alp Nuova. Cependant, la fille apparaît aujourd'hui encore aux chasseurs et aux bergers et dit en soupirant mort Aratsch, d' où le nom de Morteratsch. Voilà pour la légende de la signura da Morteratsch.

Si on admet que le glacier porte le nom de la montagne d' où il naît, le nom de Morteratsch n' est pas justifie, car les névés du Piz Morteratsch s' interrompent déjà passablement au-dessus du glacier. C' est principalement le Piz Bernina qui lui envoie ses masses de neige, si bien qu' on pourrait à bon droit le nommer glacier de la Bernina.

Le Morteratsch est le plus grand glacier du massif de la Bernina, et il compte parmi les plus importante de Suisse. Il correspond par sa longueur au glacier du Gorner à Zermatt, mais n' est qu' à moitié aussi long que le grand glacier d' Aletsch dans l' Oberland bernois, qui est, avec ses quatre heures de longueur, le plus grand d' Eu.

Des champs glaciaires du Piz Bernina et de l' ar du Palü, la chute du glacier de Morteratsch est extrêmement rapide. Il se précipite vers l' aval avec une vraie fureur et par des terrasses colossales. Les masses de glace forment de lourds cubes coupés de gorges et de crevasses, d' une largeur et d' une longueur que je n' ai vues sur aucun autre glacier. Le Tyrolien, qui a parcouru en tous sens les Alpes de l' Ötztal dans sa patrie, avoue également n' avoir jamais vu cela. Tout est à une très grande échelle. Le célèbre glacier des Bossons au Mont Blanc, par exemple, a des formes d' une finesse gothique en comparaison de ces constructions massives et cyclopéennes. Vu d' en bas, c' est un amoncellement qui donne le vertige et qui s' élance à l' assaut des hauteurs, un vrai ouvrage de Titans. La coloration est en général plus pâle que celle d' autres glaciers que j' ai vus plus tard, tel celui de la Jungfrau, d' un blanc éblouissant. Un phénomène très intéressant à observer est celui des couches annuelles du glacier mis à nu. Représentez-vous un grand bloc de glace comprimé et poussé de telle sorte que sa moitié inférieure ne repose plus sur aucune base; à un moment donne, la partie surplombante devient si lourde qu' elle se sépare de la masse et tombe, de la même façon que se forment les icebergs flottants des glaciers arctiques. La cassure représente donc une grande surface verticale, sur laquelle on reconnaît aisément l' alternance des couches de neige annuelles, séparées par une fine raie brun clair due à des particules de poussière. La transformation de la neige en névé compact et en glacier peut être observée très clairement et la compression se voit au rétrécissement progressif des couches parallèles. Toute irrégularité indique une quantité de précipitations atmosphériques plus ou moins importante durant l' année correspondante.

Ce glacier monstrueux devient plus docile qu' il a dépassé l' Isola Persa. Il reprend la moraine latérale du Vadret Pers et la transforme en moraine médiane, en profitant de fabriquer au passage quelques-unes de ces célèbres tables glaciaires - dont je n' ai observé des exemplaires qu' en cet endroit - et encore d' un format assez réduit. Autre phénomène intéressant du glacier de Morteratsch: les moulins glaciaires. Imaginez-vous des trous dans la glace, de trois pieds de diamètre et vingt pieds de profondeur, tels qu' on peut en trouver sur d' autres glaciers sous forme de marmites glaciaires. L' eau d' une rigole s' y précipite, rejaillit sur le bord et frappe la paroi opposée du trou. Il s' ensuit un mouvement de rotation et l' eau, poussée par la force centrifuge, descend le long des parois en une spirale quasi géométrique. Ajoutez à cela le bruit de l' eau, la coloration bleu clair de la glace qui passe par les plus riches nuances jusqu' au bleu profond, imaginez les gouttes d' eau scintillantes et irisées dans le soleil, et vous aurez un spectacle d' une beauté étonnante, telle que seule la nature peut en offrir.

Mais revenons à notre excursion. Nous étions montés d' un bon pas. Nous traversions maintenant un troupeau de moutons bergamasques. Le berger, pittoresque Italien, nous salua fièrement d' un « buona sera ». Puis nous avions vu une série de charbonnières, dernière trace d' une activité humaine.

Jusqu' ici, nous n' avions pas quitté le « plancher des vaches »; mais il fallait maintenant escalader une cheminée qui faisait obstacle à notre progression, belle partie de varappe. Nous grimpons tant bien que mal. La tâche principale consiste à éviter de déclencher par mégarde des chutes de pierres sur ceux qui suivent. Mais ce passage est heureusement franchi et peu après, Grass nous signifie par un appel joyeux que nous avons atteint la cabane Boval, but de la journée. Coincée sous un rocher, faite de pierres sèches, la cabane paraît offrir un lieu de repos acceptable - mais à côté de cet « hôtel Lock of Bernina », l' hôtel impérial des Grands Mulets sur le glacier des Bossons, station principale de l' ascension du Mont Blanc, fait figure de bâtiment de luxe. J' entre avec respect dans la pièce sombre de cent pieds carrés environ, après que Grass a enlevé les planches qui servent à la fois de porte et de fenêtre. Avec une grande habileté, on cherche à satisfaire nos exigences de confort, et on improvise à la fois salle à manger, chambre à coucher, local à provisions et cuisine. Quand mes yeux se sont habitués à l' obscurité, je découvre quelques ustensiles: des tasses et des assiettes qui, à vrai dire, ne semblent pas provenir de la manufacture impériale de porcelaine de Sèvres, quelques casseroles de fer-blanc et une poêle. Un trépied de fer complète l' installation; des pierres s' y ajoutent pour faire office de fourneau. Bientôt le feu se met à pétiller et l' eau à chanter. La cabane éclairée mystérieusement de rayons rougeâtres est juste assez claire pour mettre en lumière mes tentatives de cuisine rationnelle. Mais comme la fumée commence à attaquer violemment mes yeux, je fuis à l' air libre en larmoyant et je rejoins mes compagnons étendus sur une dalle toute proche. Le soir est tombé, le soleil est descendu peu à peu derrière le Piz Tschierva. Sur la cime s' attardent les dernières lueurs, témoins du jour disparu. La vieille Gaia* nous ouvre son sanctuaire. Une paix sacrée repose sur la pâle image uniforme et terne de la glace morte. Et pourtant, quelle vie, quelle richesse de formes étonnamment vivantes! Quel combat dans la tempête soudain figée! Au-dessus, dans une clarté paisible, s' élèvent les pères de notre Terre, les monts au regard sévère: le Munt Pers et l' Arias, rudes et massifs - l' imposant Cambrena sur son large piédestal — la haute tour du Palü aux cimes audacieuses - la Bellavista, trônant au-dessus des neiges éternelles, entourée de douces lueurs - et, à demi cachée, la pyramide du Zupò. Tous semblent n' être que les vassaux du puissant seigneur Bernina. Il dresse sa tête grise haut dans le ciel, dominant la scène par la force et la plénitude de ses formes. A côté, voici le dôme du Morteratsch. Le Piz Tschierva et ses glaciers suspendus complètentcetableau plein de majesté. Nos bavardages se sont tus. Une impression de profond sérieux nous envahit. Grass nous rappelle à la réalité en nous invitant au souper. Nous rentrons dans la cabane et faisons fête au repas servi avec une simplicité patriarcale. Peu après, la nuit nous fait disparaître sur le foin. Enroulés dans des couvertures de laine, nous ne tardons pas à sombrer dans les bras de Morphée. Malgré le silence total qui règne sur les glaciers, interrompu seulement à de très longs intervalles par le craquement d' une chute deséracs ou le bruit d' une chute de pierres, je ne parviens pas à trouver le sommeil, au grand dam de mes voisins. Je connais les dangers liés aux grandes ascensions et l' aura qui les entoure; quoi d' étonnant à ce que j' atteigne, en pensant à notre * La Terre déifiée ( réd. ).

projet, un état d' excitation qui m' empêche de trouver le sommeil! Ainsi, c' est moi qui sonne la diane avant l' aube. Je ranime les braises de la veille et regarde ma montre. Il est 2 heures. Bien que mon intervention au milieu du repos nocturne soit jugée prématurée, Grass se met en devoir de faire la cuisine. Il nous prépare une boisson extraordinaire, faite de chocolat cuit dans du vin rouge, d' après une authentique recette anglaise. Il nous la présente avec une légitime fierté. Cependant, après y avoir goûté, nous la déclarons impropre aux palais allemands et donnons la préférence à la potion noire bien connue.

Je suis avec étonnement les manœuvres du pseudo-Tyrolien qu' il a fallu tirer de sa noncha-lence excessive. Maintenant il se met en devoir d' enfiler des caleçons longs. Représentez-vous ce tableau: des culottes courtes en cuir, des bas verts et la place du genou, le blanc indécent d' un caleçon de lin. Je ne peux me retenir de faire remarquer que l' effet tyrolien est détruit, et de douter de ses capacités. Nous sortons de la cabane. Ouh là là! qu' il fait frais! Mon petit thermomètre indique -2°, c' est ce qu' il faut pour rafraîchir les yeux noyés de sommeil. Un quelconque bon génie semble nous préparer une journée de soleil. Un merveilleux ciel étoile s' étend au-dessus des têtes glacées des montagnes. Pas un nuage. Avec un éclat particulier, le héraut du jour nouveau, l' étoile du matin, nous fait signe. Bientôt, elle éclaire nos pas. A trois heures nous partons, bien décidés à en mettre un coup. Descendant les moraines latérales, nous nous dirigeons vers le glacier. Qui a déjà franchi des moraines caillouteuses connaît l' agrément d' une telle promenade. Pour moi, je les ai toujours trouvées désagréables. En quelques minutes nous atteignons le glacier et posons le pied sur la glace, où nous allons marcher pendant près de 14 heures.

Le paysage matinal qui s' offre à nous n' a pas seulement des charmes nouveaux, mais tout le caractère du paysage d' hier semble s' être transforme. Ombre et lumière sont moins marquées, moins strictement réparties. Un léger reflet argenté d' une douceur extrême s' étend sur les glaciers. Un charme féerique repose là-dessus, vrai tableau élégiaque pour sentimentaux. Le Viennois fait fixer ses crampons. Nous n' en avons pas. Ils ne sont utiles qu' au Tyrol et non en Suisse où je les tiens pour superflus, car une chaussure bien cloutée d' acier les remplace aisément. Moi-même, j' ai effectué toutes mes ascensions sans crampons. Le peu de lumière ne nous permet d' abord qu' une faible et prudente progression. D' ailleurs la traversée du glacier de Morteratsch présente, en raison de ses nombreuses crevasses, plus de difficultés que celle du grand glacier d' Aletsch ou de la Mer de Glace à Chamonix. De longues crevasses transversales doivent être contournées, de temps en temps un saut hardi, des crêtes et des aiguilles de glace glissantes à escalader, ici et là un pont de neige, autant d' obstacles qui se répètent et avec lesquels on se familiarise peu à peu. Je me souviens avec plaisir d' un certain passage: c' était au bord d' une crevasse; de l' autre côté, une paroi raide interrompue au milieu par une aiguille de glace dressée vers le haut et reliée au dos de la paroi par un pont de neige. Cet obstacle, Grass l' utilise et le maîtrise avec une habileté étonnante. Attaché par la corde, il saute sur la sorte de selle et commence à tailler un escalier tournant dans l' aiguille de glace, escalier qui, même s' il n' est pas conforme aux normes de construction actuelles, permet d' atteindre le pont de neige supérieur et de là, l' arête. Grass, travaillant et grimpant avec l' agilité d' un chat, est arrive en haut. Nous suivons, l' un après l' autre, à l' aide de la corde qu' il nous a lancée.

A 4 heures, le glacier est derrière nous. Il fait déjà jour. Les étoiles ont pâli lentement et les cimes les plus hautes commencent à rosir, annonçant, telles des sentinelles, l' approche du soleil. Nous avons atteint les champs glaciaires de la Bernina et, en attaquant son contrefort, nous commençons l' ascension proprement dite. Grass prend les ceintures qu' il portait sur l' épaule. Nous sommes encordés à une distance de six pas l' un de l' autre. Il est premier de cordée. Le second est ma petite personne. Ensuite viennent l' Autrichien de Bolzano, puis le faux Tyrolien et enfin Christian Grass. Celui-ci, soit dit en passant, est lourdement chargé, mais tient crânement la cadence tout le jour. L' ordre de la cordée demeurera le même pendant toute l' ascension.

Au début, tout va bien, puis nous commençons à enfoncer. La couche supérieure de neige gelée est très mince et ne porte que si on marche avec une extrême délicatesse. Sinon, elle casse. On enfonce alors jusqu' aux genoux et fréquemment davantage et une fois qu' on a enfoncé, les trois ou quatre pas suivants ne portent plus, si bien qu' il y en a presque toujours un de nous qui reste bloqué.

Le Viennois est particulièrement maladroit. Il rejette la faute sur ses crampons. Finalement, on les lui enlève, mais rien n' y fait. A tous moments nous sentons une traction sur la corde et, à la longue, cela me fait mal. La pente devient désagréablement raide. Nous devons monter tout droit et, comme nous enfonçons constamment, les genoux et la poitrine se fatiguent. Nous commençons à faire des pauses. Chaque fois, le regard s' attarde sur le monde étrange des glaciers et cela nous dédommage de notre peine, puis sur le Palü, et cela nous enflamme et nous repartons avec des forces renouvelées. Cependant le Viennois fanfaron nous énerve de plus en plus. Non seulement il se révèle être un lambin, mais encore il se laisse quasiment tirer par la corde, ne prenant même pas la peine de la saisir pour faciliter sa marche, si bien que celui qui le précède doit faire tout le travail. Nos remarques restent sans effet. Il se met à se plaindre, à déclarer que ce n' est pas une façon de grimper, qu' on veut sa mort! Ainsi finit sa brillante réputation.

La pente neigeuse est interrompue par endroits de dalles de rocher couvertes de glace que nous devons franchir à l' aide de marches taillées et avec une extrême prudence. A nouveau une pente de glace s' étend au-dessus de nous. Nos yeux cherchent à en voir la fin. Mais il faudra subir encore quelques désillusions avant de l' atteindre. Pour nous encourager, nous autres lançons des coups d' œil vers le Palü, tandis que les Grass sortent la bouteille plus d' une fois. Après quatre heures de marche, nous atteignons la Bellavista. La forte déclivité nous a tous fatigués et nous accueillons avec joie la proposition de faire halte et de prendre un casse-croûte.

Bien que le soleil soit levé depuis longtemps déjà, ce n' est que maintenant ( à 8 heures ) que ses rayons nous atteignent. Jusqu' alors nous avons marché à l' ombre, ce qui était une vraie bénédiction. Car la réverbération de la lumière et la chaleur atteignent souvent un degré insupportable, et l'on doit pour se protéger les yeux et le visage, s' envelopper de voiles épais qui gênent la respiration et tiennent chaud à la tête. Dans les endroits dangereux, ce voile doit être enlevé pour assurer une bonne visibilité.

Nous nous sommes arrêtés au même endroit que le célèbre inspecteur cantonal des forêts, Coaz, et ses guides John et Lorenz Tscharner, lors de la première ascension de la Bernina le 13 septembre 1850, endroit dont il donne la description suivante - et vous m' autoriserez sans doute à répéter ses propres paroles: « La première crevasse qui se détachait sur le névé ressemblait à une gorge remplie de débris de glace, délimitée en haut seulement par une paroi verticale. En enjambant des débris pareils à ceux d' une forteresse écroulée, nous avons pénétré par le bord inférieur dans les profondeurs de cette gorge glaciaire. Quel lieu féerique! Rien que des masses de glace autour de nous! Au-dessus, la voûte pure et bleue du ciel, le soleil au zénith. Les parois glaciaires, les tours, les blocs et mille formations glaciaires bizarres qui fermaient notre horizon et étincelaient dans un jeu de couleurs les plus chatoyantes, les plus éblouissantes qu' on puisse imaginer; une immense couronne de diamants. L' air était léger et chaud. Tout était si pur ici, un silence si profond} régnait qu' on se sentait totalement coupé du monde et qu' un sentiment de respect sacré nous envahissait. » Il ne peut avoir en vue ici que la grande paroi de glace de la Bellavista qui offre aux regards toute sa majesté et les profondes crevasses situées à ses pieds, crevasses qu' il faut traverser et dont il décrit l' une plus particulièrement.

La voie de l' ascension de la Bernina apparaît entièrement à nos yeux. Ce doit être une rude partie pour vaincre ce géant. On l' attaque presque exclusivement par des arêtes abruptes et des crêtes rocheuses. Grass nous montre également la voie nouvelle qu' il a ouverte lui-même et qui monte directement au Piz Bernina par le « chemin » le plus court. La simple vue de cette voie témoigne de l' audace, de la témérité même de notre guide. Mais en attendant, nous sommes bel et bien en train de suivre une idée née du cerveau de ce même Grass! Après nous être reposés et avoir repris des forces durant une demi-heure, nous nous remettons à l' œuvre. L' océan de glace s' étend devant nous avec ses larges bassins et ses douces collines. En sondant toujours, et en contournant les plus grandes crevasses, en sautant par-dessus les plus petites, la cordée avance avec une certaine régularité en laissant de profondes traces dans la neige. Tandis que, dans les glaciers, c' est le désordre qui nous fascinait, ici c' est plutôt la fière simplicité des longs versants qui attire le regard.

Quand nous avons traverse la première cuvette neigeuse, le Palü, caché pendant quelques instants, surgit devant nous dans l' éclat de ses glaciers éblouissants. Ceux qui ont grimpé sur le Piz Languard doivent maintenant nous voir. Nous avançons, pleins d' excitation, sur le champ de neige légèrement incliné en direction de la pyramide rocheuse du Palü qui se détache franchement des névés environnants. Nous approchons toujours plus de l' abîme qui s' ouvre au dos du Pala vers le glacier de Morteratsch. Bientôt nous l' avons atteint, et avec lui le pied du Pala. Il est io heures. Nom de tonnerre! Quelle arête effrayante! D' un côté, cela file presque verticalement jusqu' au glacier de Morteratsch, de l' autre côté, selon un angle d' environ 60 degrés, jusqu' au glacier du Palü qui est devenu visible. Un regard et un avertissement de Grass:

-Faites attention, messieurs! suffisent pour nous ressaisir. Alors commence une délicate partie de varappe sur l' arête encombrée de pierres. La plus grande attention est nécessaire pour éviter de glisser. Une chute du côté du glacier de Morte- ratsch serait la répétition de la scène du Cervin. Parfois nous avons l' arête sous le bras et marchons sur le versant du glacier du Pala, parfois nous sommes debout sur le fil de l' arête où nous n' osons plus avancer que la nuque courbée prudemment. Seul Grass continue à marcher hardiment la tête haute. Nous cherchons avidement le plus petit appui pour notre bâton, la plus petite vire, fissure ou avancement qui puisse assurer une prise à la main, au genou ou au pied. A l' avant, la vue est masquée par le compagnon de cordée. C' est ainsi que Grass nous surprend tout à coup en poussant une « youlée ». Il foule le sommet du Piz Palü!

En fait de sommet, c' est une aiguille de glace léchée par le soleil et le vent, offrant juste la place à un pied. Grass se met en devoir d' émousser la pointe et d' installer une plate-forme plus confortable. L' un après l' autre, nous montons sur le petit plateau et nous crions « hourra! » La première partie de notre projet est réalisée, le Palü proprement dit est vaincu. Sans perdre un mot, nous prenons la direction de la pointe de Muottas. Pas à pas, le dos appuyé à la paroi, nous descendons vers l' arête qui relie Palü et Muottas et reste horizontale presque jusqu' à son extrémité, où elle se redresse brusquement. Ce passage est un peu plus reposant que le précédent car le versant du côté sud a bien perdu de sa déclivité. Et surtout nous n' avons pas à marcher directement sur l' arête. Pourtant je me souviens très précisément d' un endroit qui fit battre mon cœur plus fort. De loin déjà j' ai vu cette grande corniche de neige; si nous continuons à progresser près de l' arête, nous devrons la franchir. Mais je ne peux pas croire qu' elle ait échappé au regard de Grass. Je m' étonne de le voir se diriger droit dessus et y poser le pied.

- Vous êtes sur une corniche. Elle ne vous portera pas! lui dis-je. La réponse est brève et mécanique:

- Sottises!

Je pense alors: s' il le faut, je passerai aussi! Si mon compagnon de cordée le fait, lui qui a femme et enfants, je peux bien le faire aussi! A mon éton- nement, mes camarades semblent méconnaître le danger. L' un après l' autre, ils passent sans hésiter à l' endroit critique. Enfin nous sommes tous les cinq au-dessus de l' abîme et déjà plus personne ne s' inquiète du vide au-dessous de soi. C' est alors que Grass nous dit:

- Marchez aussi légèrement que possible, messieurs!

Il s' agit maintenant d' avoir la tête et le cœur à la bonne place. La chute d' un seul nous précipiterait tous dans le vide. Ce ne sont que quelques pas, mais combien difficiles. Il ne se passe rien, Dieu soit loué! Mais mes sentiments à ce moment-là restent inoubliables. J' avais l' impression d' appro de la frontière entre l' être et le néant lorsque je passai. Mais même cette conviction n' aurait pu m' arracher les mots « je n' y vais pas », tant était grande en moi la fierté suscitée par la réponse de Grass. Ensuite nous prenons notre vengeance en détruisant cette corniche. Les blocs de neige volent vers l' abîme l' un après l' autre. Ils se précipitent dans une chute effrayante et atteignent le glacier avec un bruit de tonnerre ou bien frappent contre les parois et rebondissent à une vitesse folle en décrivant une grande courbe et en tournant sur eux-mêmes, avant de se fracasser sur le glacier en mille morceaux en réveillant l' écho du labyrinthe glaciaire. Maintenant je comprends pourquoi notre guide était distrait tout à l' heure. Un son faible et assourdi parvient jusqu' à nous des profondeurs du glacier et un petit nuage de fumée s' élève de l' Isola Persa. Nous sommes repérés! Grass a vu ses amis depuis un moment, mais n' était pas absolument sûr et voulait s' en assurer avant de nous le dire. C' est ainsi qu' il nous a exposés au danger de la corniche. Comme on nous le rapportera plus tard, nos appels ont été perçus assez distinctement jusqu' en bas. Mais nous ne saisissons aucun mot. Le Palü a une altitude de 3912 mètres, l' Isola Persa de 2490, la dénivellation est donc de 1422 mètres dont un quart ( soit 350 mètres ) de paroi. Dans la chaleur de midi ( i l h 3A ), nous posons le pied sur la pointe de Muottas encore vierge. Il y a quelque chose d' exaltant à la pensée d' être le premier poser le pied sur un point du globe terrestre qui n' a jamais été foulé, ni été la proie de la force humaine, un point privilégié de la nature qui a excité la convoitise de bien des hommes déjà. Ce sont des instants qui saisissent tellement l' alpiniste qu' il en oublie les peines et les fatigues, les inquiétudes et les dangers. Il triomphe, il sort vainqueur de sa lutte contre les forces rudes de la nature. F.v. Tschudi a traité ce thème en ces mots pour parer aux accusations des non-initiés qui voient dans la recherche de la gloire la raison de tels exploits: « C' est un sentiment de force spirituelle qui envahit l' alpiniste et le pousse à surmonter l' effroi que cause la matière inanimée. C' est le bonheur de mesurer sa propre capacité humaine, la capacité infinie de la volonté intelligente à la résistance brute de la poussière. C' est le désir sacré de découvrir la structure et la vie de la Terre, l' harmonie secrète de toute la Création. C' est peut-être la nostalgie du maître de la Terre perché sur la hauteur qu' il a conquise, regardant le monde à ses pieds, la conscience de sceller ainsi son alliance avec l' infini par un acte unique et libre. » Mais observons un peu le terrain: c' est une coupole de neige offrant place à quinze personnes et qui se prolonge de trois côtés, l' est, le sud et l' ouest, par des arêtes aiguës. C' est un lieu agréable pour se reposer. Au milieu flotte le drapeau que nous avons planté dans la neige avec de grands hourras. Le vent s' est calmé, fair est doux, ig degrés R, l' horizon est libre de nuages, sauf au sud, les contours sont nets. Nous sommes payés de nos peines. Nous restons sur cette cime, comme ensorcelés, très haut au-dessus de la vaine agitation de ce monde, loin du brouhaha de la civilisation.

Nous sommes sur la frontière qui sépare deux grandes nations. Mais la nature les unit dans une même étreinte. Nous sommes libres, sans rien au-dessus de nous que le ciel très bleu. Et pourtant un sentiment d' oppression nous habite, comme si des masses menaçaient de s' écrouler sur nous. Est-ce dû à notre lutte pour maîtriser la monotonie du tableau que nous avions sous les yeux en grimpant? Ou aux comparaisons que nous établissons entre nous-mêmes et la création déployée devant nous?

Mais où tourner le regard, où trouver la paix dans cet océan de massifs montagneux en vagues figées? Les cimes cuirassées de glace se succèdent en chaînes fermées. Le rocher s' appuie sur le rocher, la glace contre la glace. Noir et blanc sont les seules couleurs dont la nature ait doté ce tableau. Là pourtant, au-delà du glacier de Morteratsch, on aperçoit un coin idyllique de verdure, la vallée de Ponte Resina et la forêt sur les versants de l' Albris ornée par le ruban de la route de la Bernina. Au-dessus, un peu à droite, guigne la pointe rocheuse du Languard, où se trouvent certainement nos amis qui viennent de l' escalader. Les deux glaciers et leur cadre forment un premier plan fascinant: au nord le glacier de Morteratsch qui étend vers la vallée une longue langue pareille à une coulée de lave devenue glace et côté le Vadret Pers, bassin grandiose encadré par les montagnes, le Munt Pers et les Piz Cambrena Palü et Zupò, la Cresta ( Crast ' ) Aguzza, les Piz Bernina, Morteratsch et Tschierva. Vu d' ici, le Munt Pers ressemble à un nain; le Zupò et la Cresta Aguzza forment un ensemble baroque. Ce sont deux pyramides de glace qui se dressent hardiment dans le ciel. La belle coupole du Piz Morteratsch est très impressionnante. Le Piz Bernina, avec ses deux cornes, l' emporte sur tous les autres. C' est vers lui que l' œil se tourne constamment. Le second tableau que nous admirons, du côté sud, est le glacier du Palü, une mer éblouissante de blancheur, à la surface légèrement ondulée et avec un récif rocheux menaçant. Le glacier s' étend sur un vaste haut plateau entouré des Piz Verona ( Varuna ), Zupò et Palü. Entre les versants des montagnes, on aperçoit le début de la chute du glacier vers la vallée. On ne voit que des fragments de la Vadretta da Fellaria et du Scerscen. Au bout d' une heure, les sacs sont refermés et on sonne le départ. Nous attaquons maintenant le passage le plus difficile de notre course de glace, l' arête qui sépare Muottas de Spinas. La descente pour rejoindre cette arête est elle-même dangereuse. Tout ce que nous avons réussi aujourd'hui s' efface devant cette difficulté à vaincre. Notre progression semble toujours plus ardue. Aux endroits les plus aisés, l' arête a un pied de large, mais la plupart du temps elle n' a qu' un demi-pied et forme souvent un tranchant de la largeur d' un bâton. Elle est en glace vive et dure. Je dois avouer que je sursaute quand Grass insiste pour passer exclusivement sur l' arête. Il n' est pas possible de parvenir d' une autre façon à la pointe de Spinas. Nous ne voulons pas abandonner le projet si heureusement réalisé jusque-là. Il s' agit donc d' y aller carrément! A gauche s' ouvre un abîme d' une profondeur effrayante; la vue aérienne sur l' enchevêtrement de séracs, de glaciers, le dédale de gorges sombres et de crevasses est absolument terrifiante; c' est un chaos à faire perdre l' esprit. A droite, c' est une pente traîtreusement glacée et libre de neige. Malheur à celui qui, s' écartant de l' arête, se fierait à cette surface attirante! Le premier pas le précipiterait dans l' abîme. A la maison, la simple description de notre position m' aurait donne le vertige. Sur place, je garde mon sang-froid et tout se passe bien, malgré un début de chute que le Tyrolien enraye avec habileté et fermeté. Mais c' est le passage le plus aérien que j' aie jamais rencontré. Les courses les plus difficiles, telles que la traversée de la selle du Rottal à la Jungfrau ou l' arête du Finsteraarhorn ne soutiennent pas la comparaison. Je me demande si je le referais, même maintenant que je suis familiarisé avec le danger.

La difficulté est accrue par les nombreuses petites corniches de neige du côté nord. Là où on ne taille pas de marches dans la glace, il faut sonder, et très souvent nous faisons le trou dans la neige au travers duquel nous voyons le blanc du glacier. Evidemment, on n' avance que « piano » et quand l' un de nous peut faire quelques pas avec une certaines sécurité, il avance tandis que les autres attendent. C' est donc avec une concentration extrême que nous progressons et nous atteignons ainsi le Spinas, troisième but de la journée. Nos vœux sont comblés. La pensée que nos pieds n' ont pas à nous porter plus haut nous est très agréable. A cheval sur le sommet ( une arête bosselée longue de quatre pieds ) nous laissons nos regards glisser sur la mer de sommets et de dômes qui nous entourent, pour nous en imprégner la mémoire. Puis c' est le retour. Il ne s' annonce pas sous les meilleurs auspices, car le versant oriental file abruptement vers la Furcula. Pour le franchir, il faut tailler tout un escalier, besogne qui incombe à Grass. Ce dernier doit travailler au-dessous de lui dans une position risquée, le corps penché en avant. Les marches doivent être assez régulières, ce qui est difficile, car la glace vole en éclats comme du verre. Le dos appuyé à la paroi, on cherche du talon la marche suivante; on se laisse lentement descendre sur le genou et on s' as une marche plus bas. Il n' est guère recommandé de perdre l' équilibre! Christian Grass, qui descend en dernier et assume donc une charge importante ne pourrait pas réagir efficacement à une erreur de notre part. Quelquefois, Grass saisit mon pied d' une poigne de fer et le met dans la marche qu' il ne trouvait pas. A deux heures, nous avons franchi ce dangereux passage. Nous respirons enfin quelque peu; le chemin qui reste à faire est un jeu en comparaison de ce que nous avons accompli. Durant trois heures, nous avons été exposés au danger d' une chute mortelle. Cela nous fait du bien de sentir sous nos pieds un sol plus ferme que le sentier aérien que nous venons de parcourir. Nous pouvons laisser errer nos regards sans rencontrer immédiatement le vide. Le long névé en pente douce finit par un replat et invite à la glissade. Nous tenons conseil. Nous optons tous pour la glissade, moyen qui permet d' avancer à grande vitesse. Nous l' avons fait déjà des douzaines de fois. Pourquoi cela n' irait pas aujourd'hui? Nous restons encordés, car juste au-dessous, c' est de nouveau nécessaire.

Grass nous donne le départ et se met en route à vive allure. Je suis. Mais à peine ai-je fait quelques pas que je suis jeté violemment dans la neige. Mon Bolzanien, d' habitude si habile, n' était pas prêt, la corde l' a tire et l' a fait tomber, avant de nous tirer nous aussi, moi tout d' abord, puis Grass. Le Viennois et Christian Grass sont encore debout. Or, la chaleur du jour a déjà ramolli la neige si bien que c' est une sorte de bouillie. Notre chute a été si brusque que nous avons cassé la couche de neige de la surface et l' avons séparée des couches inférieures. La neige commence donc à glisser avec nous sur la pente de plus en plus vite. Aucun de nous trois ne peut s' accrocher à quelque chose. Nous avons perdu tout appui sous les pieds, tout n' est que masse en mouvement. Le Viennois ne résiste pas longtemps aux secousses données sur la corde, et Christian Grass reste seul debout. Rassemblant toutes ses forces, il enfonce les talons dans le névé et freine en s' arc sur son bâton enfoncé dans la neige, le dos touchant presque le sol, si bien qu' il parvient presque à nous arrêter. Mais à ce moment se produit un choc, je vois Christian tomber et nous recommençons à glisser sans fin. Une avalanche s' est déclenchée dont nous sommes le jouet. Impossible d' opposer une quelconque résistance. Nous sommes terriblement malmenés. Tantôt c' est l' un qui est en tête, tantôt c' est l' autre, et nous ne faisons que nous agripper douloureusement à la corde. La vitesse nous coupe le souffle. On ne peut se représenter combien nous sommes secoués et jetés en tous sens. Tournés et retournés, nous avons tantôt la tête en avant, tantôt les pieds, nous nous retrouvons sur le dos, sur le visage, nous sommes ramenés en surface par les masses de neige, puis à nouveau ensevelis. Mais pas un de nous ne perd sa présence d' esprit. Nous entendons tous le cri de Grass:

- Crevasses à droite! Pour l' amour du ciel, ne lâchez pas le bâton!

De la tête, des bras, du corps entier nous ramons vers la gauche. Nous volons déjà au-delà des crevasses, tandis que les masses de neige tombent en partie dans les gouffres et s' éparpillent encore loin au-dessous. Nous nous sommes arrêtés. Il était temps! La pression de l' air menaçait de nous couper le souffle. C' est à ce moment que je flanche. J' arrive tout juste à un bloc de neige et m' effondre dessus. C' est le premier évanouisse- ment de ma vie. Lorsque je rouvre les yeux, je vois mes camarades dans le même état, le visage d' une pâleur mortelle. Le Tyrolien est encore étendu sur le ventre, sans mouvement. Nous sommes sains et saufs par miracle. Si l' avalanche avait détaché des séracs, elle nous aurait broyés. Christian est encore debout tout en haut, paralysé par la peur. Nous lui faisons signe et lui crions que tout va bien. Sa ceinture s' est cassée, d' où le choc incompréhensible que nous avons ressenti. Nous allons à la recherche de nos chapeaux dans la neige. Il en manque deux. Une autre perte douloureuse est celle de la gourde. Mais le plus grave, c' est que l' avalanche a emporté le piolet de Grass. C' était le seul que nous avions avec nous, et nous nous trouvons au milieu du glacier, où il peut nous devenir indispensable. Entre-temps Christian nous a rejoints avec les provisions qu' il porte. Sa ceinture, à laquelle la corde était attachée, s' est rompue; aussi notre chute a-t-elle été accélérée à un certain moment. Je méprise habituellement tout ce qui est spiritueux, mais cette fois-ci je prends une bonne rasade d' Iva pour ranimer mes esprits. L' wa est une liqueur agréablement amère qu' on ne trouve à ma connaissance qu' aux Grisons. On la fabrique avec l' achillea moschata, nommée herbe de la demoiselle sauvage ou wa, une plante qui pousse entre 6000 et 7000 pieds d' altitude, dans les éboulis granitiques. Bientôt, nous échangeons des plaisanterres et la bonne humeur revient.

Pour le retour, nous avons deux possibilités. Nous pouvons soit descendre le glacier en nous faufilant entre les crevasses et les séracs jusqu' au Vadret Pers, soit tenter de rejoindre Arias par le massif du Cambrena, projet risqué qui permet de nous passer de piolet, mais nous impressionne par la verticalité des étages rocheux qu' il faudrait gravir. Ce plan est abandonné au profit de l' itiné par le Vadret Pers, malgré le handicap que représente la perte du piolet. Cette année-là, Grass n' a pas encore traversé le glacier. Et bientôt nous sommes complètement perdus. De toutes parts s' ouvrent de sombres crevasses. Je ne vois pas comment nous arriverons à sortir de ce dédale. Grass se fait encore plus taciturne ( si c' est possible !), son visage s' allonge et il laisse échapper parfois un juron. On sent qu' il est mal à l' aise. Il se décorde et nous demande de rester sur place. Il cherche autour de lui un point un peu élevé pour mieux examiner la situation. Il en trouve un et revient bientôt vers nous. Un projet audacieux semble avoir germé en lui. Sa petite silhouette trapue a en ce moment quelque chose d' impres. Aucun muscle ne bouge sur son visage tanné. Les yeux seuls étincellent d' un feu inquiétant. Sa longue barbe rousse s' étale sur sa poitrine enveloppée dans une chemise rouge, ouverte, à la Garibaldi. Il nous guide par de longues arêtes et des ponts de neige jusqu' à un point où il nous ordonne:

- Décordez-vous!

Aucun mot d' explication. Nous obéissons. Il prend tranquillement le bout de la corde, me l' at autour de la taille, m' enlève le bâton des mains et me pousse au bord d' un trou. Je jette les yeux sur le gouffre. A une profondeur de 40 pieds, il est encombré d' un tas de pointes et de ponts de neige.

- Asseyez-vous! Je m' assieds.

- Et maintenant, vous descendez là au fond!

Jusqu' à ce moment, je me suis laissé faire docilement, mais cet ordre me révolte. Descendre là! Grands dieux, c' est absolument vertical.

- Alors ça y est?

Je tente de répliquer. Un regard enflammé me ferme la bouche. Je me laisse glisser sans enthousiasme. Je suis maintenant suspendu à la corde comme un couvreur sur un clocher. On me fait glisser lentement. J' ai tout loisir de lier connaissance avec le fond du gouffre. Il est encore à six pieds sous moi quand on m' arrête.

- Encore un bout!

- On ne peut pas, on est à bout de corde, déta-chez-vous et sautez!

- Rien que ça? Est-ce que je sais ce qui m' attend là en bas?

Pas rassuré, je me détache pourtant et me laisse tomber plus que je ne saute. J' atterris sur un sol ferme!

— Hourra! Maintenant, à nous!

L' un après l' autre, mes compagnons descendent de la même manière, sauf Hans Grass qui reste en haut. Nous n' avons pas songé au dernier et la façon dont il va descendre. Mais il se met tout de suite au travail et arrive sain et saufen bas. Comment il a fait cela, nous ne saurons pas l' expli lorsqu' on nous le demandera plus tard à Ponte Resina. Le dos, la tête, le corps entier semblent faire un avec la paroi. Très lentement, il se coule comme un serpent jusqu' à environ douze pieds du bas, puis il se laisse glisser et nous le recevons dans nos bras. Ensuite nous suivons péniblement le fond de la crevasse. Quel spectacle autour de nous! La clarté du ciel sans nuage parvient jusqu' à nous, plongeant les parois de glace cristallines dans une lumière féerique. Cela brille et scintille autour de nous comme mille pierres précieuses. Nous avons le sentiment d' avoir pénétré dans le palais merveilleux d' un génie de la montagne. C' est au bout d' une demi-heure que se révèle toute l' astuce de notre guide. La rupture de pente est derrière nous, et nous nous retrouvons un étage plus bas. En sortant de la gorge, nous arrivons sur le plateau du Vadret Pers. Nous témoignons à Grass toute la reconnaissance que nous lui devons pour son étonnant travail de guide. Son énergie écarte tous les dangers et sa connaissance des glaciers ne peut provenir que d' une expérience de plusieurs années.

Comme la glace est recouverte d' une couche de neige qui recouvre traîtreusement à la fois le sol ferme et les crevasses, nous nous encordons le plus loin possible les uns des autres, et vérifions constamment la solidité de la neige avant de progresser. L' eau confère au glacier une vie intense. Le soleil fait fondre la neige et l' eau de fonte coule dans toutes les veines du glacier et bouge comme un pouls à l' intérieur et la surface de la glace.

Grass s' enfonce une fois jusqu' aux épaules malgré le sondage. Puis c' est à mon tour. Je me vois tout à coup à mon grand effroi plongé dans l' obscurité et dans un froid glacial. La situation est inquiétante. Je suis suspendu par la ceinture et totalement impuissant. Seul le petit trou par lequel je suis tombé donne un peu de lumière. Au-dessus de moi, on élargit ce trou, de la neige et de la glace me tombent dessus. Enfin je suis ramené à la lumière. Tous se couchent au bord du trou pour voir les secrètes profondeurs qui m' ont avalé si soudainement. C' est le dernier incident de la course. A 5 heures moins le quart, le glacier est traversé et nous sommes au pied du Munt Pers.

Grimper une moraine pierreuse est pénible après les fatigues de la journée! A six heures, nous arrivons à la Furcula de la Diavolezza, et nous nous dirigeons au pas de course vers les maisons de la Bernina en traversant un pierrier, dernière torture pour nos pieds fatigués. Au lieu de la voiture à quatre places que nous avions commandée, nous trouvons un char à deux places. L' hôtelier doit sortir une autre charrette et une paire de chevaux. Mais on ne peut vraiment pas nous demander de marcher encore deux heures sur la grand-route. Bientôt, nous roulons en direction de Ponte Resina. Nous nous arrêtons à l' endroit d' où on voit le mieux la chaîne de la Bernina et regardons encore une fois le terrain de nos exploits. Sur la plus haute cime du Palü flotte le drapeau rouge et blanc.

Notre arrivée à Ponte Resina provoque un attroupement, et nous passons entre des rangées de curieux. Voici notre hôtel. Mais quelle surprise! Nos amis ont orné la porte d' une guirlande de rhododendrons et d' edelweiss. Et au-dessus, sur une banderole, s' étalent des vers superbes:

Gloire aux vainqueurs du Palü! Jamais il n' avait été vaincu!

On nous accueille et nous félicite chaleureusement. C' est justement l' heure du souper. Nous allons vite dans nos chambres revêtir un costume approprié. Je m' approche du miroir. Quelle image! Tout mon visage est en feu, les joues enflées, les yeux presque cachés, le nez a changé de forme. Ma vanité se trouve fortement offensée par cette infamie des esprits du glacier, et c' est avec un certain embarras que j' entre dans la salle. De bruyants éclats de rire saluent mon apparition. Je ne le prends pas mal, car les hôtes ont débordé de prévenance: nos assiettes sont garnies de fleurs, et un bouquet est piqué dans une coupe à champagne. Une conversation animée, à laquelle participe presque toute la société, s' engage ensuite, entrecoupée de nombreuses plaisanteries. On nous a observés du Languard presque tout le jour et on a enregistré nos succès. Conformément à leur promesse, nos amis allemands nous présentent toute une batterie de bouteilles de champagne. C' est donc dans une atmosphère très détendue que s' achève cette difficile course de glace où la chance nous tint constamment compagnie.

Traduit de I' allemand par Annelise Rigo

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