La Tornette en hiver

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par J.L. Blanc

Le chaînon qui s' étend du Chaussy à la Cape au Moine, entre les vallées des Ormonts et de l' Etivaz n' est guère fréquenté par les skieurs, exception faite de la région du Lac Lioson où le flanc nord du Chaussy offre une descente superbe jusque tard dans la saison, et, à l' opposé, les vastes pâturages qui s' étendent entre le Pillon et le Col d' Isenau. Ce chaînon dont la partie centrale est appelée les « Trois T » par les amateurs de varappe, présente du côté des Ormonts de longues pentes raides et monotones, très dangereuses dans leur partie supérieure après une forte chute de neige. La région a été plusieurs fois ravagée par les « areins », nom que les Ormonans donnent aux avalanches de neige poudreuse, et l'on voit très bien du train les larges blessures que ces dernières ont faites dans les forêts qui couvrent la partie inférieure du coteau. L' autre versant de la montagne, celui qui regarde le nord, est tout différent; c' est un monde à part, ignoré de la foule des touristes et plus encore des skieurs de piste; cette région est formée de combes sauvages séparées par des crêtes de rocher qui vont se souder à la chaîne principale. La montagne, comme le dit si justement M. Louis Seylaz dans son livre Nos Alpes Vaudoises, ressemble à un gigantesque râteau dont les dents sont tournées vers le nord.

Nous avions loué, entre quelques camarades, pour les fêtes de l' an, un chalet près de 1' Eglise, au lieu dit Sous-le-Sex. Bien vite lassés par la piste du Rachy, verglassée et rabotée jusqu' à la terre par la foule des « pistards », et, aussi à cause de nos maigres économies d' étudiants sérieusement écornées par le monte-pente, nous avions résolument tourné le dos à la civilisation, un peu honteux d' avoir négligé notre chère montagne.

De quel côté allons-nous diriger nos traces? Nous avons l' embarras du choix; mais très vite un projet l' emporte sur le Meilleret déjà connu, les Mosses ou le Lac Retaud; nous allons tenter de monter directement à la Tornette de notre chalet.

Par une magnifique journée de janvier nous partons en reconnaissance du côté de notre montagne; pour aujourd'hui nous nous contenterons de repérer le meilleur itinéraire pour monter jusqu' au chalet de Marnex-Dessus. Nous empruntons le chemin qui conduit aux Planards et de là au Lavanchy, un nom très suggestif. Nous montons alors rapidement à travers prés et pâturages en direction de La Dix, petit hameau blotti au pied de l' Echarvaz, promontoire qui le protège des avalanches. Le soleil est déjà haut dans le ciel et la neige, très dure le matin sur ce versant exposé en plein midi, se ramollit rapidement. Bientôt nous faisons halte pour tomber tous les vêtements superflus, et c' est torse nu, par une chaleur saharienne que nous atteignons les chalets de La Dix. C' est un véritable enchantement et une fête pour les yeux; à nos pieds la vallée baigne dans une brume laiteuse et un petit brouillard se traîne sur la Grande Eau, revêtant d' une magnifique parure de givre les arbres qui bordent la rivière. Les sombres forêts du versant opposé de la vallée, encore dans l' ombre, contrastent durement avec l' écla tante lumière et la bonne chaleur de notre belvédère. Couchés sur les « tavillons » brûlants d' un chalet nous pourrions nous croire à la plage, si le panache de neige que la bise soulève là-haut sur les Diablerets et la Becca d' Audon ne nous rappelait à la réalité.

Mais il faut s' arracher à ce doux farniente, rechausser les skis, si nous voulons arriver jusqu' à Marnex-Dessus d' où nous pourrons choisir le chemin qui nous conduira demain à la Tornette. Nous nous engageons à flanc coteau pour contourner l' éperon de l' Echarvaz et atteindre la combe qui s' étend sous le Tarent et la Tornette. Encore une montée très raide où la neige ramollie a une désagréable tendance à glisser et où quelques sapelots nous donnent un coup de main bienvenu pour franchir quelques mètres de rocaille, et nous débouchons devant le grand chalet de Marnex-Dessus, à 1928 mètres.

Le soleil est déjà bas sur l' horizon et la bise nous rappelle bien vite que notre tenue n' est pas de saison. Le temps de remettre tricots et anoraks, d' enlever les peaux, récalcitrantes comme toujours quand on est pressé, d' attraper une bonne onglée, de faire une courte inspection des lieux qui nous rassure sur notre route de demain, et nous filons en « schuss » vers Mei-treilaz dans une magnifique neige restée poudreuse sur ce versant de la combe de Marnex. De Meitreilaz nous gagnons par une désagréable descente à flanc de coteau et dans des pierriers insuffisamment enneigés Ayerne, et de là la piste des Crêtes nous ramène rapidement aux Diablerets.

Le lendemain nous partons beaucoup plus tôt et le soleil ne nous rattrap-pera pas avant La Dix. Sans nous arrêter nous nous engageons dans la combe de Marnex et bientôt nous sommes tous trois rassemblés devant le grand chalet.

Un rapide conciliabule sur le meilleur chemin à suivre et nous partons à la file indienne en traçant de grands zigzags sur la pente raide. Le coup d' œil sur la brèche des « Trois T », située entre Tarent et Tornette, est impressionnant. Arrivés au point 2056 A. S., « les Fleuries », nous obliquons à droite, et une courte marche de flanc nous amène sur une immense terrasse, entre deux bancs de rocher, montant de droite à gauche jusqu' au sommet de la Tornette. La pente se fait de plus en plus raide, et notre ami Tozo juge prudent d' enlever ses lattes pour les derniers cent mètres, car c' est à peine si les peaux mordent dans la neige dure et soufflée. Nous nous retrouvons sur la crête et gagnons à pied le sommet où la bise qui souffle en rafales nous réserve un accueil des plus réfrigérants. Tournant le dos aux Ormonts, nous regardons avidement le pays perdu qui est à nos pieds. C' est tout un monde ignoré que l'on découvre de notre sommet. De grandes combes de neige parfaitement vierge suggèrent les « schuss » les plus audacieux; c' est à peine si on devine le grand toit du chalet de Seron. Les Rochers à l' Ours s' avancent comme une proue, séparant les vallées de la Torneresse et de l' Eau Froide. On devine le long ruban de la route des Mosses près de l' Etivaz. En face de nous, derrière les Rochers à l' Ours, la Gummfluh et les Salaires dressent d' un seul jet leurs magnifiques parois de calcaire clair. Plus loin encore c' est la chaîne des Vanils et tout là-bas vers le nord-ouest, la trouée de Bulle et à l' opposé les montagnes du Simmental.

Nous nous promettons de revenir bientôt rendre visite au paradis que nous venons d' entrevoir, à ces vastes alpages qui ont nom de Sazième, Thou-maley et Laudalle. Il se dégage de ces noms une musique qui est bien en harmonie avec la sereine majesté de ces lieux.

Dans une course folle, dans un tourbillonnement de neige poudreuse que la bise enfle, dans un entrecroisement infini de stemms et de télémarks, ces derniers sont la spécialité de notre ami Tozo, nous gagnons le Col de Seron, entrée du paradis de neige entrevu du sommet; mais nous n' y entrerons pas aujourd'hui. Nous dirigeons nos traces vers le chalet d' Arpille, le plus haut du canton. Dans la combe dominée par les deux tours ébréchées et effrayantes de la Cape au Moine, la neige givrée renvoie en mille feux les rayons obliques du soleil, et les skis mordent avec un bruit métallique la masse de paillettes éblouissantes.

D' Arpille il est impossible de descendre directement à ski sur Ayerne; la pente est coupée de bancs de rocher et le danger d' avalanche est grand. Peut-être pourrions-nous franchir à flanc coteau les pentes sud de la Chaux, mais au milieu de l' après ce n' est guère prudent car la neige ramollie glisse facilement sur ces pentes d' herbe desséchée. Mais ce passage serait le plus court pour gagner Arpille d' Isenau ou de Retaud, à condition de s' y engager assez tôt dans la journée.

Pour notre compte nous allons passer par le Col d' Isenau; c' est plus long, mais ce détour vaut la peine d' être fait et ne rebutera pas le vrai montagnard.

Une courte montée où nous enlevons les skis nous amène sur le Vey où l'on peut rechausser. Puis une combe, celle d' Arpillette, conduit au col anonyme situé entre la Cape au Moine et la Chaux, à 2200 mètres environ. Là nous enlevons les peaux pour la dernière fois. Il s' agit maintenant de bien calculer notre affaire pour atteindre le Col d' Isenau situé à quelque 120 mètres plus bas, et cela sans avoir à remonter. Sur le flanc nord de la Chaux, la pente est fort raide et descend d' un bond jusqu' au pâturage de Sazième qui est à nos pieds. Je m' engage le premier suivi à quelque distance par mes deux compagnons; il s' agit d' être prudent, car la neige poudreuse et profonde peut réserver des surprises. Mais tout se passe sans incident et nous nous retrouvons quelques minutes plus tard sur le col où nous rejoignons les traces des skieurs venus de Retaud ou d' Isenau. De là une descente sans histoire dans la nuit qui monte de la vallée nous ramène par les chalets d' Isenau aux Diablerets et vers la civilisation.

Cette balade magnifique peut se faire facilement d' une journée en prenant les premiers trains du matin; elle est variée à souhait et satisfera aussi bien le skieur que l' amateur de solitude.

( Les cotes et les noms sont tirés de la feuille n° 471 fTornettaz » de l' A. S. au 1: 25 000. )

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