La traversée des Courtes

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Chaîne du Mont Blanc. ) 2 h. 30. Dans la cabane endormie nous nous levons. A la lueur d' une bougie, sans faire de bruit, comme des voleurs craignant d' être dérangés, nous préparons le sac et la corde. Nous n' avons pas faim et cependant il faut manger, car la course sera longue. Ce n' est qu' avec beaucoup de volonté que chacun arrive à finir sa tartine.

Nous ouvrons la porte de la cabane, un air vif y pénètre. Au ciel des myriades d' étoiles semblent vouloir éclairer notre route, car la lune est absente. Encore tout engourdis, nous marchons silencieusement, presque inconsciemment sur la petite piste traversant la fastidieuse moraine. De temps en temps, un cairn est là pour nous remettre sur la bonne voie. Tout est tranquille, seules quelques avalanches de pierre du côté du Tacul rompent la monotonie du silence. Les étoiles filantes tracent leur fil d' or dans un ciel bleu sombre.

Bientôt nous arrivons au glacier de Talèfre, vaste cuvette bordée de ciselures qui ont noms Aiguilles Verte, Droites, Courtes, Ravanel, Mummery. La marche maintenant est aisée. Sur la neige unie nous avançons rapidement. Longeant le jardin de Talèfre, puis contournant une zone crevassée au-dessous de l' éperon E. des Droites, nous arrivons au pied des pentes du col des Droites. Le train ralentit, la pente s' accentue et la neige ne nous porte pas. Cette partie de la course est des plus monotone, aussi profitons-nous des plus petits rochers, rares sur la pente, pour varier un peu l' escalade.

Peu à peu nous approchons du col de la Tour des Courtes. Un vent violent y règne et ne permet pas d' admirer les joyaux du bassin d' Argentière. Le froid nous interdit toute halte; cependant le dernier de la cordée a une faim de loup et peste contre ses deux camarades qui, grelottants mais n' ayant pas faim, lui promettent un arrêt plus loin. A bout de forces, l' affamé étale ses provisions près de l' arête et mange. Les deux premiers en profitent pour déplier la corde, car l' arête nécessite de la prudence; en plusieurs endroits on y rencontre de la glace vive. Etant tous trois encordés, notre compagnon ayant apaisé sa faim, nous continuons notre ascension sur le fil de l' arête de neige. De temps en temps une corniche nous force à traverser soit sur le versant Talèfre, soit sur celui d' Argentière. Reprenant l' arête, nous arrivons au sommet des Courtes ( 3856 m. V. ).

La vue est splendide, c' est du reste celle que nous avons eue et que nous aurons pendant toute la traversée. A l' W, ce sont les couloirs glacés des Droites, puis le cirque de Barberine et son lac bleu vert. Plus au N., près de nous, ce sont le Chardonnet, l' Aiguille d' Argentière, puis le Tour Noir. Dans le lointain, c' est tout le monde des Alpes, la grande Suisse alpine. A l' E paresseusement accroupi, le Dolent nous montre son échine luisante de glace. Puis c' est le Triolet, l' Italie. Enfin au S. et au S.W. les Grandes Jorasses, le Géant, le Mont Blanc et bien d' autres encore.

Appuyés contre le cairn, à l' abri du vent qui souffle violemment, nous admirons en silence. Le froid nous arrache trop tôt à notre rêverie et après avoir consulté le Guide Vallot, nous poursuivons notre chemin aérien. Tout de suite après le sommet se présente une courte mais raide pente de neige. Nos prédécesseurs l' avaient descendue en rappel à ce qu' en témoigne un piquet planté dans la neige pour servir d' appui à la corde. La neige est trop molle pour que nous puissions avoir recours à cet artifice et c' est avec précaution que nous effectuons la descente. On arrive ensuite à une dépression de l' arête au pied de l' Aiguille Chenavier. De la neige molle, nous passons au rocher. C' est alors que commence une petite varappée très facile dans du mauvais rocher. Il faut traverser l' Aiguille. D' une selle près du sommet s' aperçoit la voie par laquelle s' effectuera la descente. C' est une petite cheminée pas bien terrible, suivie d' un couloir de glace. Nous nous y engageons l' un après l' autre. Descendant ainsi une vingtaine de mètres, puis marchant tantôt sur la neige, tantôt sur le rocher, nous arrivons au pied de l' Aiguille croulante. Cet obstacle est facilement contourné par le versant Talèfre et nous voici de nouveau sur le fil de l' arête en vue de l' Aiguille qui remue. En cet endroit nous avons plus recours aux qualités d' un danseur de corde qu' à celles d' un d' alpiniste. L' arête est par endroits si étroite que l'on ne peut y poser le pied. Il faut donc avoir de justes notions sur l' équilibre des corps et n' appuyer du pied ni trop à gauche ni trop à droite. Le soleil, indécis le matin, s' emploie de son mieux à ralentir notre marche en dardant ses rayons sur une neige qui commence à fondre sérieusement.

L' Aiguille qui remue, monolithe très curieux, fait grande impression et l'on cherche tout naturellement à voir par où M. Fontaine et ses guides l' ont escaladée. Sur ses quatre côtés ce ne sont que dalles lisses. On dirait une tige d' herbe qui aurait été courbée par le vent, tant son surplomb est accusé du côté d' Argentière. Il faut, de même que pour l' Aiguille croulante, la contourner, mais par le versant N. Pour cela nous reprenons le fil de l' arête, passant tantôt à gauche, tantôt à droite pour éviter les corniches qui semblent s' être donné rendez-vous sur cette chaîne des Courtes. L' arête de neige molle très relevée nous permet d' accéder au pied même de l' Aiguille que nous évitons par une traversée horizontale côté Argentière. Devant nous apparaît alors le col des Cristaux et les Aiguilles Ravanel et Mummery, gardiennes peu commodes ne se laissant pas vaincre facilement.

Cependant nous ne sommes pas encore au col et il faut batailler avec les corniches, nos compagnes de voyage. C' est sur ce parcours qu' elles sont le plus traîtresses. On dirait qu' elles tentent un dernier effort pour nous faire tomber dans l' abîme. Mais nous échapperons aussi bien aux grandes qu' aux petites. Enfin voici le gendarme de l' arête du col d' où nous descendons directement sur le glacier. Nous nous arrêtons un instant sur le roc pour enlever les crampons qui ne serviront à rien sur une neige trop molle.

Le soleil est à son déclin. Une impression de tristesse envahit tout notre être. Au loin au pied de l' Aiguille du Moine, à demi confondue avec les blocs de granit, la petite cabane nous attend. Derrière nous ce sont les pentes glacées, sans fin, qui mènent au refuge d' Argentière, petite boîte d' allumettes jetée sur la moraine. On voudrait pouvoir retenir le soleil dans sa chute lointaine, arrêter le temps pour jouir de ces moments si rares dans la vie.

Mais il faut partir; avançant tous trois à la fois, nous dévalons les pentes de neige et de rocher qui descendent du col. La grande rimaye passée, nous entrons dans un monde nouveau; la cabane n' est plus bien loin. Une heure après, nous sommes attablés autour d' une soupe préparée par le sympathique gardien du refuge. Notre course est finie et ne vivra plus que par le souvenir.

Août 1926.Pierre-F. Rollard.

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