La traversée des Droites

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations.Par François Bader.

Par la moraine du Jardin et le Glacier de Talèfre nous parvenons à la hauteur de la baie glaciaire qui s' ouvre entre les éperons central et oriental des Droites. La rimaye est peu conséquente et le couloir qui la domine se monte par les blocs relativement commodes quoique très instables de sa rive gauche. Nous progressons ensuite, à travers une zone de rochers, entremêlés de neige et une pente rapide qui rejoint l' arête, sous le sommet est. Le jour s' est levé et nous atteignons le point culminant des Droites, dans une lumière éclatante. En cette matinée d' août la vue sur le Mont Blanc est entièrement dégagée; il forme avec les aiguilles un bloc compact que l'on se plaît à admirer de ce côté du massif. Nous apercevons aussi la multitude de pointes, hérissées le long de l' arête, et au fond la calotte neigeuse de l' Aiguille Verte qui se détache de ce chaos.

Nous commençons la traversée en descendant vers le premier groupe de gendarmes, les Tours Effilées, qui doivent être contournées sur le versant d' Argentière. C' est là que nous devons franchir le passage le plus exposé de la course, au-dessus de l' impressionnant abîme de la paroi nord. A califourchon sur le faîte douteux d' une corniche, il faut avancer de quelques mètres et se frayer une voie le long d' une dalle de glace, pour pouvoir rallier l' arête après une pointe escarpée.

Les Droites sont divisées par une brèche profonde en forme de V et nous allons descendre maintenant la branche de droite au moyen de deux rappels, d' une vingtaine de mètres chacun. Arrivé au fond de cette dépression, nous passons de suite sur le versant de Talèfre et tirons parti d' une vire ensoleillée pour faire une courte halte, à l' abri du vent. En face de la splendide ouverture du grand V nous reconnaissons au sud une ligne ascendante de vires et de cheminées qui nous permettront de reprendre la crête sans difficultés. Nous réalisons combien il est plus avantageux de suivre la chaîne dans ce sens car la neige qui garnit les dalles serait un sérieux handicap dans la remontée est de la brèche.

La partie essentiellement rocheuse qu' il nous reste à parcourir se distingue par une succession interminable de pointes, échelonnées sur la ligne de faîte très aiguë qui conduit au sommet ouest. Chercher à éviter ces gendarmes serait plus difficile que de les franchir, et l' excellente qualité du rocher rend l' escalade propice. Une seule fois nous avons réussi à quitter l' arête, en utilisant une vire étroite du versant Talèfre. Chaque difficulté doit être résolue de façon différente et la vue restreinte ne permet aucune préparation. La corde de rappel nous fut de secours, à mi-chemin du sommet, pour descendre d' un gendarme à la brèche suivante. Exception faite de ce passage, la double corde n' a pas été utilisée. Bien qu' à l' ouest le point culminant de l' arête soit peu individualisé, la tranche effilée qui le précède est d' une finesse sans égale.

La meilleure voie de retour emprunte l' éperon occidental, surmonté du Signal Vallot; c' est le gendarme, en forme de plume de paon, bien reconnaissable du Couvercle. Pour l' atteindre, nous devons descendre en rappel une paroi de 50 mètres à la base du sommet et chercher une issue vers l' éperon central en évitant la première tour. Malheureusement, nous nous laissons tenter par le couloir du Col de l' Aiguille Verte au lieu de suivre jusqu' au glacier la crête d' éboulis de sa rive gauche. Nous perdons ainsi une bonne heure à tailler la rimaye très ouverte qui barre tout le couloir dans sa partie inférieure. Entre temps la nuit est venue et la rentrée s' achève à la lueur clignotante d' une lanterne, par de nombreux faux pas et de pénibles glissades sur les moraines verglacées qui mènent à la cabane. Mais ce qui reste, ce sont les heures d' une étrange beauté, passées à quatre mille sur l' arête crénelée des Droites.

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