La traversèe du névé

du névé

Konrad Klotz, Zurich

Lorsque le train pénétra dans le tunnel, les palabres se turent dans le wagon bondé; le ronronnement de la crémaillère se fit plus bruyant, devint un grondement rythmé qui couvrit les autres bruits. Après l' éblouisse du glacier, les visages paraissaient maintenant tendus et pâles dans la lumière artificielle; l' entrée dans le tunnel et le défilement tout proche des parois grossièrement excavées avaient calmé l' excitation des touristes japonais. Semblables à des figures d' ivoire, cambrés sur les bancs pour résister à la forte déclivité, les oreilles obturées par la surpression interne, ils avaient soudain oublié appareils de photo et caméras vidéo.

Renz souffrait lui aussi du changement de pression. Tassé sur le banc de bois, les yeux baissés, fixés au sol sur les nervures de caoutchouc, il se concentrait sur sa respiration. Fanni, à son côté, essayait de le dérider; elle, la novice de la montagne, le réconfortait et se moquait tout à la fois de son accès de faiblesse. « Tu ne sens rien? » demanda Renz, mais Fanni éclata de rire, attirant sur elle les regards de ses voisins japonais. Cette nausée, Renz s' y était attendu, sachant bien que les tunnels, et surtout les boyaux étroits et raides, ne lui valaient rien. Mais puisqu' ils voulaient traverser le névé et descendre le glacier, il fallait bien en passer par là. Toujours plus oppressé. Une fois, dans un tunnel d' autoroute, il avait été bloqué dans une colonne de voitures; les conducteurs ne faisant pas mine d' arrêter leur moteur, il avait failli déboîter et aurait foncé tout droit sur la piste d' en face, si les personnes qui l' accompagnaient ne l' avaient retenu de force. Il ferma les yeux; Fanni se pencha sur lui, lui massa légèrement la nuque d' une main. « Ça va? » demanda-t-elle. Renz secoua la tête, se prit les cheveux. Lui eût-elle posé la question plus tôt, il n' aurait pas avoué, ni rien voulu savoir; persistant à croire qu' il pourrait un jour venir à bout de son mal ( claustrophobie, mal des montagnes ?), il lui fallait à chaque fois se faire violence.

Non, il n' y a pas que cela, pensa-t-il, c' est aussi à cause de Fanni, nous aurions dû choisir une course plus facile, d' un jour. Il se força Pholo Robert Bosch à sourire et l' épia par en dessous: « Et toi, tu vas bien? » Oui, visage épanoui, elle allait bien. Le train s' élevait dans un fracas monotone, le silence se prolongeait à l' intérieur du wagon, on ne parlait pas ou les voix étaient couvertes, comme dans un film muet, des bouches mobiles et inaudibles, de la somnolence aussi, de la passivité, oui, Renz aurait aimé s' assoupir un moment, à l' exemple de quelques autres.

Ils avaient eu du mal à se décider pour cette course, et cela non seulement en raison du temps incertain ou de la répulsion que Renz éprouvait à l' égard des tunnels. Ils avaient longtemps hésité, avaient consulté le gynécologue sur les dangers que l' altitude pouvait faire courir à Fanni, avaient retourné dans leur esprit sa réponse réservée, et en définitive, c' est l' absence d' une interdiction explicite qui les avait déterminés. « Tu n' en es qu' au deuxième mois », avait lancé Renz avec un geste impatient, « est-ce qu' il nous faut déjà renoncer à tout? » Et sachant qu' elle l' accom pagnait de grand cœur, il avait ajouté, presque provocant: « Advienne que pourra, tu es une nature robuste! » Renz inspecta le sol, parcourut du regard le couloir central jusqu' à la porte, il lui fallait de l' espace pour pouvoir respirer librement, mais les employés du train avaient verrouillé les portes avec une clé carrée, il l' avait bien vu, ils étaient donc enfermés là-dedans, aucune issue, dans l' entrée tout au plus, il y avait de la place, on aurait pu s' y coucher sur le sol en cas de besoin. La courroie de cuir d' un appareil de photo pendait du porte-bagages, se balançait de gauche et de droite sans vouloir s' arrêter, dans quelle histoire ils s' étaient lancés, partir en montagne alors que Fanni - il devait se le répéter sans cesse - était enceinte! Et puis si vite, en l' espace de quelques heures, monter à 3500 mètres d' altitude... Renz joignit les mains sur la nuque et se pencha en avant, les coudes serrés, nous en viendrons à bout, se dit-il, j' en viendrai à bout.

A l' instant où, résolus enfin, ils avaient tiré les sacs de l' armoire et où l' idée leur était venue de sauter dans le premier train, leurs scrupules, comme balayés, avaient cédé à la joie. Libérés, ils avaient ri de leur esprit de décision. Renz avait eu le sentiment de commettre une lâcheté, mais il était en même temps certain de prendre en compte le risque encouru par Fanni.

Une voix féminine annonça par le haut-par-leur la première station intermédiaire, l' alti au-dessus de la mer et le paysage à admirer, cinq minutes d' arrêt pour la vue mondialement célèbre sur la face nord et la vallée, tant de mètres plus bas. La version japonaise du message ranima d' un coup les conversations dans le wagon; peu après, le train s' im avec une secousse et le conducteur passa de porte en porte avec sa clé. Renz respira profondément, mais resta assis avec Fanni lorsque les autres passagers allèrent se presser aux fenêtres ouvertes dans le roc, la lumière à elle seule suffisait à le soulager.

Lorsque le train redémarra, Renz n' eut plus que le désir d' arriver en haut, d' émerger enfin de la galerie, se tenir sur ses skis et s' élancer sur le névé en pente douce, il fixa sa pensée sur la traversée du névé, la lumière éblouissante qui le baignerait et, se tournant vers Fanni, dit: « Il y aura de la neige fraîche, une poudreuse légère... Tu te réjouis? » Il la vit répondre d' un signe de tête souriant et repensa aux paroles qu' elle avait prononcées le soir précédent, comme pour détourner le mauvais sort: elle n' allait pas, avait-elle dit, faire une fausse-couche sur le glacier! Elle, debout devant le miroir, fixant ses cheveux, et lui faisant mine de ne pas comprendre, taisant sa pensée, oui, une pensée déjà ancienne, une objection toujours refoulée et en fin de compte réfutée: et si elle... Il avait écarté l' hypothèse d' un geste nerveux. Avait-elle parlé au médecin? Elle enfonça quelques épingles dans ses cheveux, oui oui, il lui avait seulement conseillé d' éviter les efforts. Elle n' aurait aucun effort à faire, lui avait-il assuré en hâte, n' aurait à l' accompagner dans aucune ascension, pourrait se reposer à la cabane, peut-être s' étendre au soleil tandis qu' il suerait en altitude; ils ne feraient ensemble que la descente, un trajet qu' elle connaissait de l' an dernier, à coup sûr rien de fatigant, oui, pour une fois, rien que le facile et l' agréable de la course. Elle pouvait se réjouir!

A la station supérieure, l' Eismeer et les sculptures de glace le laissèrent indifférent. Il était heureux, simplement, de savoir le tunnel derrière lui et de pénétrer dans l' élargisse de la halle d' arrivée. Tandis qu' au milieu de la foule des touristes, ils s' écrasaient devant la porte du wagon, attendant que le contrôleur vienne les délivrer, il se déclara incapable du moindre pas avant un bon café. Fanni se jeta à son cou avec enthousiasme. « Tu sais lire les pensées! » lança-t-elle en pleine bousculade, faisant se retourner sur elle des visages étonnés.

L' orifice de la galerie était obstrué par plusieurs mètres de neige, on devait se hisser à une corde et haler après soi les sacs et les skis. Renz aida Fanni à franchir le bombement grâce à des marches taillées dans la glace.

Enfin, ils se tinrent devant l' étendue vide du névé couvert de neige fraîche; le ciel et l' hori étaient tendus d' un voile laiteux, le fœhn éclaircissait les sommets alentour. S' il pouvait tenir, pensa Renz, nous aurions de la chance. Ici sur les hauteurs, après le vrombissement du train à crémaillère, régnait un silence saisissant; les bruits ténus, déclic de la fixation, claquement des boucles de souliers, se volati-lisaient dans l' air raréfié. Renz et Fanni demeurèrent un moment à contempler cette paix, puis, brusquement décidés, poussèrent sur leurs bâtons.

C' était bien une neige poudreuse qui fusait sous leurs skis et, dans les virages, leur écla-boussait le visage. Renz se laissa porter presque sans effort jusqu' au bas de la pente vierge: de l' année précédente, il savait qu' il leur fallait se tenir à droite pour contourner un ressaut du glacier; il traça donc une large courbe et traversa vers un replat. En se retournant, il vit Fanni qui le suivait à peu de distance. Au-delà, le restaurant panoramique de la station disparaissait déjà derrière la bosse. Aussi loin que leur vue portait, ils étaient seuls maintenant.

Ils effectuèrent toute la descente sans reprendre haleine et s' arrêtèrent sur le plateau glaciaire où débouche le névé. Renz épous-seta la neige de ses habits et releva Fanni qui s' était laissé tomber avec un cri de plaisir. Ils se tenaient dans l' ombre outremer d' une pointe de montagne, face à des empilements de glace turquoise, dans un silence qui les auraient peut-être effrayés s' ils en avaient été conscients. Mais Fanni se débarrassa en s' ébrouant de la neige qui enfarinait son visage. Ils filèrent désormais sur le plat du glacier, se propulsant à coups de bâtons, Renz courbé sous le poids du sac et suivant la trace de Fanni. C' était une progression aisée, un glissement léger, comme dans l' oubli.

L' oubli, voilà tout ce qu' il allait chercher en montagne; tandis qu' il suait sous le poids du sac, il pouvait se libérer de celui qui lui chargeait la tête, rejeter loin de lui ce ballast, atteindre à la clarté, débrouiller ses pensées dans l' air léger.

Ils firent une brève halte, collèrent les peaux de phoque sous leurs skis, puis reprirent leur marche sur le plat du glacier où ils semblaient s' évanouir dans l' intense lumière. Renz suivait Fanni de tout près, bien qu' un instant il eût caressé l' idée de la laisser gagner seule la cabane, par ce chemin commode, tandis qu' il monterait par l' itinéraire plus long et plus raide de la Fluh. Il n' y avait renoncé que de mauvais gré, mais n' en laissa rien voir. Ensemble donc, ils s' élevèrent à la rencontre du soleil bas de l' après. Fanni dut s' arrêter à plusieurs reprises, le manque d' air, fit-elle tout essoufflée, lui donnait du fil à retordre cette année, et malgré la montée facile, ils arrivèrent plus tard que prévu. Déjà le soleil s' était abaissé dans l' échancrure de la vallée et jetait de longues ombres sur le glacier, lorsqu' ils se laissèrent descendre par le câble et les marches enneigées jusqu' à l' entrée de la cabane.

A la lueur des lampes à pétrole, ils partagèrent leur table avec d' autres skieurs. Renz était allé prendre une carafe de vin au guichet, même s' il savait que l' alcool lui monterait aussitôt à la tête. Echauffé, les paupières lourdes, il écoutait les conversations de ses voisins et se serait bientôt assoupi, lorsque Fanni se leva, déclarant qu' elle était trop fatiguée pour rester debout plus longtemps. Renz bâilla, dit qu' il venait lui aussi, et versa le reste du vin dans son verre.

Le brouhaha général s' était calmé dans la pièce. A sa table seulement la discussion demeurait vive, mais il ne la percevait qu' à demi, comme dans un rêve. Une tête blonde ébouriffée, pourvue de lunettes métalliques et d' une lampe frontale, faisait circuler un index sur une carte déployée. On débattait de la course du lendemain, les doigts se chamaillaient et se repoussaient mutuellement. L' ébouriffé accu- mulait les objections contre tel sommet que, de toute évidence, il voulait éviter. Le nom de la montagne qu' on prononça alors le fit bre-douiller et, finalement, taire tout à fait. Puis soudain, sans avoir été relancé, il demanda si l'on ignorait que c' était là, lors d' une course avec lui, que son ami Klaus avait eu son accident. Au milieu de l' été. Des conditions parfaites. Les autres le dévisagèrent, gênés, seul un jeune garçon dont le doigt avait indiqué une prédilection pour la montagne fatidique, lança: « C' était donc là! » La tête blonde acquiesça. Mais ce n' était pas une course extrême. Peut-être un peu longue, mais rien d' extrême. Du moins pas pour Klaus, qui était le meilleur grimpeur des deux. Il secoua la tête: c' est à cause de son état moral que Klaus aurait dû éviter de s' engager dans une aventure. Physiquement, il était en forme; mais psychologiquement, non; on pouvait l' affirmer maintenant.

Renz avala une gorgée de vin, les paroles de l' ébouriffé lui parvenaient de très loin, il l' en raconter que ce n' était pas arrivé dans un passage délicat, pas une paroi difficile, non, des empilements de rochers branlants qu' on franchit sans peine, pour peu qu' on avance assez vite. « Mais là justement, Klaus s' était arrêté. Un moment de trop. Je grimpais quelques mètres derrière lui. Nous n' étions pas encore encordés. Voilà que le rocher lâche sous son pied et lui: loin! J' ai dû même me jeter de côté pour l' éviter... » Personne n' osa ajouter un mot. Renz, lui non plus, ne remua pas, on n' entendait que le ronronnement de la lampe. Le jeune garçon lui-même, à qui - Renz le voyait bien - la langue démangeait, resta silencieux. « Cela peut arriver à tous ceux qui partent dans des courses extrêmes, ajouta l' ébouriffé; mais surtout, on ne doit pas venir en montagne en traînant avec soi des conflits. » « Et comment tu t' en es sorti, » demanda tout de.même le jeune garçon, « tu as fait demi-tour? » La tête blonde toussota: « Moi? Je ne pouvais plus avancer ni reculer. J' ai essayé de bivouaquer sur une saillie du rocher, même que c' était le plein jour, très chaud, comme je l' ai dit, mais je tremblais de tout mon corps, je n' arrivais pas à me tenir calmement accroupi. Finale- ment, j' ai continué et je suis arrivé au sommet vers le soir. Comment, je ne pourrais pas le dire aujourd'hui. Je n' en sais rien. Je me rappelle seulement avoir été assis là-haut et avoir pleuré, désespérant de redescendre jamais de cette montagne. » L' ébouriffé se tut à nouveau, et les autres se mirent à chuchoter entre eux. Renz repoussa son verre sans l' avoir vidé, se racla la gorge et souhaita bonne nuit à mi-voix.

Lentement, il monta l' escalier... Surtout, ne pas venir en montagne avec des conflits... Trottinant dans l' obscurité du dortoir, il découvrit Fanni en bout de rangée, enroulée dans les couvertures de laine rêche. Il se dés-habilla et s' allongea contre elle, mais elle dormait déjà. Il resta longtemps éveillé, oppressé à nouveau, respirant avec peine, comme lors de la traversée du tunnel.

Vers le matin, Renz entrouvrit la fenêtre pour laisser pénétrer un peu d' air dans la pièce suffocante. Dehors, l' aube pointait déjà, mais le ciel n' avait pas la limpidité qui promet le soleil et le beau temps. Il se recoucha, mais il ne fallait plus espérer dormir, la maison s' emplissait de bruits: piétinements, chuintements de fermetures-éclair, froissements de nylon; à cause du changement de temps, on paraissait vouloir partir sans retard.

Au déjeuner également, impatience générale, certains pressaient pour se mettre en route, d' autres semblaient indécis et discutaient d' alternatives possibles. On se succédait à la fenêtre pour jeter un coup d' œil sur la combe glaciaire qui, à mesure que la clarté descendait sur les sommets, s' embrumait et s' obscurcissait. Le gardien de la cabane, un moustachu, exhorta les personnes qui ne connaissaient pas la région à ne pas se risquer dans la descente du glacier, les traces étant effacées et les crevasses, invisibles dans le brouillard. Cet hiver déjà, deux alpinistes s' y étaient égarés et avaient dû passer la nuit dehors.

Fanni arriva à son tour, mal réveillée. Renz, assis devant la table, remuait des sachets de thé dans une tasse d' eau chaude, surveillant le lent brunissement de l' infusion et évitant le regard de Fanni qui le sondait et, il le devinait, s' accrochait à lui avec une expression coupable. La perspective de revenir sur leurs pas et de reprendre le train ne l' enchantait pas, mais il était trop dangereux désormais d' entraîner Fanni sur le glacier; et tout le reste, courses de sommets et nouvelles descentes, excédait ses forces. « Le foehn est tombé », dit-il enfin sans lever les yeux, « nous devons faire demi-tour ». Il ne prêta pas attention aux questions qu' elle ne posait que pour dissimuler son embarras, mais ajouta brièvement: « Par le névé, tu crois que ça ira? » Fanni acquiesça sans hésiter et, riant pour le rassurer: « Bien sûr! Il faudra bien! » « Alors activons-nous », dit Renz. Il porta à ses lèvres la vaste tasse, lapa hâtivement le breuvage brûlant et non sucré, inter-rogeait Fanni du regard, gagné à son tour par le remue-ménage de la pièce où, sans un mot, on bouclait les sacs, préparait piolets et baudriers.

Lorsqu' ils quittèrent la cabane, il n' y avait pas de vent, pas le moindre souffle, la manche à air fixée sur le toit, gonflée encore le soir avant, pendait mollement, et nul panache de neige ne couronnait les crêtes. Une couverture de nuages chiffonnés se déployait sur le ciel. Là où Renz et Fanni étaient descendus subsistaient encore quelques déchirures bleu pâle.

Dressé sur ses skis à l' angle de la pente raide, Renz agita son bâton en direction de Fanni, ce qui manqua de lui faire perdre l' équi. Il descendit plusieurs mètres, incapable de rajuster son sac et de se remettre d' aplomb. Fanni le dépassa, le poussant par derrière, puis lui riant au visage. Ils longèrent à flanc de coteau au-dessus de la trace qu' ils avaient laissée la veille, derrière un groupe de quatre skieurs qui s' élevaient vers la Fluh, petits bonshommes à la queue-leu-leu. Ils croisèrent plusieurs pistes, évitant autant que possible de dévier vers le bas, de manière à arriver de niveau et en glissade sur le plat du glacier.

La neige ne brillait plus, sa couleur était devenue grisâtre et mate, une croûte bosselée et raboteuse. Les quelques traces avaient gelé pendant la nuit, on était secoué à leur passage, ralenti, finalement bloqué. La voix de Renz retentit comme un juron dans le silence soudain rétabli: « Mettons les peaux! » Il fit tomber son sac d' un coup de reins, se retourna vers le col et aperçut les brouillards qui s' y accumulaient.

Il savait que la remontée du névé serait plus ardue qu' il ne l' avait présentée à Fanni; aussi la pressait-il de franchir les premières rampes peu inclinées. Et en réalité, c' était toute la course dont il avait hâte d' être débarrassé, la perspective du retour par le tunnel lui gâchait à elle seule la journée, il aurait voulu être déjà en bas; il maudit le mauvais temps, et plus généralement leur décision d' être partis malgré leurs premières réticences. Pour la première fois depuis que Fanni lui avait avoué être enceinte, il prenait conscience de ce que cela signifiait pour elle. Jusqu' à maintenant, ils n' avaient jamais rencontré d' obstacle, ni jamais eu le sentiment de devoir renoncer à un projet. Jamais, lors d' une course, ils n' avaient été forcés de reculer; ainsi, par exemple, ce jour d' été où un énorme cône d' avalanche s' était dressé en travers de leur chemin, et où ils n' avaient pas hésité à s' aventurer dans le marécage de neige molle, escaladant les troncs éclatés et les souches retournées. Et maintenant, voilà qu' ils revenaient sur leurs pas! Tout de même, on aurait pu tenter le coup, pensa Renz, oui, c' aurait été la solution la plus naturelle.

A regarder les pentes qui les dominaient, il sentit seulement qu' ils devaient se sortir de là; il aurait voulu presser Fanni d' avancer, un peu plus vite, s' il te plaît! mais il se contenta de souffler bruyamment. Il lui semblait qu' ils rampaient comme des escargots sur le névé. De temps à autre il s' arrêtait, pour retrouver bientôt son rythme habituel, plus rapide. Une fois, il rattrapa Fanni, et, tout haletant, lui souffla: « Prends ton temps, nous avons toute la journée! » Cela ne faisait pas si longtemps que la nouvelle de la grossesse les avait surpris tous les deux - elle aussi, il l' avait bien senti au téléphone, à son hésitation, son arrêt au milieu de la phrase, sans doute dans l' attente de sa réaction, un cri de joie peut-être. Mais lui, pris à froid, n' avait su que rire sèchement: « Voilà bien la nature! » Un silence avait suivi, accentué encore par leur séparation, puis Fanni, soupirant, avait ajouté d' une voix timide: « Nous ne sommes pas obligés, tu sais. » Non, pensa Renz, il n' aurait jamais pu se résoudre à une chose pareille, à aucun prix.

A intervalles toujours plus brefs, Fanni devait s' arrêter et reprendre son souffle, cour- bée en avant, mais, dit-elle, ce n' était pas qu' elle se sente fatiguée, seul le manque d' air lui donnait du mal. Elle esquissa un sourire: « C' est que je respire pour deux! » « Faisons une petite pause », proposa Renz, qui sentit la mauvaise humeur s' emparer de lui et désigna à contrecœur un rocher formant promontoire dans le névé.

Ils s' assirent sans déchausser sur un anorak étendu. Renz tira quelques provisions de son sac et tendit le thermos à Fanni. Observant le ciel, encombré désormais de nuages, il annonça: « Pas plus de dix minutes ». Fanni but un peu, mais n' avait pas faim et voulut se relever aussitôt, lui répétant qu' elle n' était pas fatiguée. « Je te crois », fit Renz, « je n' ai jamais douté que tu y arriverais ». Il grignota un morceau de saucisse sèche, tandis qu' elle se préparait et se remettait en marche. « Je te suis! » lança-t-il dans le silence. Il se détourna, lâcha un trait d' urine entre ses skis, la vit attaquer déjà la première pente, avec plus de vigueur maintenant et sans interruptions. Il rebou-tonna son pantalon: « Tiens-toi toujours à gauche! » cria-t-il.

Bientôt elle disparut, avalée par le renflement de la bosse. Il suivit d' abord sa trace, puis, dans l' espoir de la rattraper, coupa droit dans la neige molle et profonde. Mais il ne tarda pas à s' essouffler, dut multiplier les arrêts. Angoissé par la solitude, il tenta de forcer l' allure - en vain, car il glissait. Tassant le sol sous ses pieds, il s' immobilisa un instant, plaça ses mains en cornet, appela plusieurs fois, sans obtenir de réponse; à peine sortis de sa bouche, ses appels semblaient se volatiliser. Il redémarra, parvint haletant au sommet de la première bosse du névé. Fanni ressurgit, mais plus loin et plus à gauche qu' il ne l' avait escompté, engagée déjà dans l' ascension de la côte suivante.

Renz n' y tint plus et cria de nouveau: « Ar-rête-toi! Attends-moi! », mais Fanni ne réagit pas. Lui-même, c' est à peine s' il s' entendit, aucun écho ne lui revint, comme si la voix lui avait manqué, ou comme si l' ouate des nuages, effilochée dans l' air, l' avait étouffée. Jouant des bras avec une énergie redoublée, il retrouva bientôt la trace, où il put progresser plus aisément, sans parvenir toutefois à se rapprocher de Fanni. Un tremblement gagna ses genoux, le sentiment de son impuissance l' envahit. Fanni, confiante en elle, semblait décidée à continuer, mais connaissait-elle le chemin? Il allait crier, tourné vers les dômes neigeux que le brouillard changeait en chapeaux pointus, mais il ne poussa qu' un hurlement furieux, aigu et inintelligible. Hébété, il s' accroupit sur ses skis, contemplant leur couleur rouge dont le vendeur lui avait assuré qu' elle restait visible à travers trente centimètres de neige, en cas d' ensevelissement sous une avalanche.

Lorsque Renz releva la tête, il vit Fanni s' ar au milieu de la traversée, oui, elle n' avan plus, paraissait même vouloir s' asseoir et l' attendre. Il se redressa, agita son bâton: « Attends, je viens! », mais Fanni ne répondit pas. Il attaqua résolument, jurant et faisant tournoyer son bras. En approchant, il remarqua qu' elle s' était blottie dans la neige de la pente et ne bougeait pas. Il quitta la trace, raccourcit sa foulée et s' éleva directement vers elle.

Fanni s' était mise en boule, Renz le constata avec contrariété, et malgré sa respiration sifflante, l' entendit dire: « Je n' en peux plus ». Il piétina la neige: « Qu' est que cela veut dire?... Nous devons continuer! » Fanni avait quitté ses skis et, jambes repliées, essayait maintenant de se coucher dessus. « Mais je ne peux pas! », murmura-t-elle, « j' ai perdu du sang. » En examinant plus attentivement le trou qu' elle s' était creusé, il découvrit effectivement une trace de sang déjà coagulé. « Ce n' est pas grave », dit Renz en recouvrant la tache. Fanni secoua la tête. « Non, je ne peux pas continuer. » Renz se pencha sur elle et vit combien elle était pâle. Il insista: « Fanni, dans une heure on n' y verra plus rien! » Il indiqua les sommets enveloppés de brouillard: « Nous n' avons pas le choix! » Fanni laissa retomber la tête: « Tu ne comprends donc pas? Si je conti- nue... » Renz fixa les séracs où il imaginait des rangées de dents, jura doucement et se tut; après un moment, il répéta d' une voix sourde: « Nous devons y aller. » « Non, c' est à l' hôpital que je dois aller! » Fanni étreignit la jambe de Renz, leva les yeux vers lui, vers son visage fermé et, devinant à son hésitation et à son entêtement la réponse que ses lèvres n' osaient pas formuler, cria en lui secouant le genou: « Non... Après tout, c' est moi qui en prends le risque. » Déséquilibré, Renz céda, déposa avec irritation le sac dans la neige et en dénoua le lacet. « Cela peut prendre des heures jusqu' à ce qu' on vienne te chercher », dit-il. Il sortit l' ano rak: « Couche-toi dessus! Je te laisse mon sac, tout y est, si tu as besoin de quelque chose, d' habits chauds, de nourriture... » Il marmonna encore quelques mots, comme pour l' encou ou lui donner un conseil, puis tourna les talons et se lança à grandes enjambées dans la montée. Sur la bosse, avant de disparaître, il jeta, moins à l' adresse de Fanni qu' à celle de la montagne qui surplombait: « Tu ne bouges pas! » Il ne se retourna plus, avança désormais sans plus faire de lacets, droit dans la ligne de pente, et fut bientôt à bout de souffle. Ses haltes devinrent plus fréquentes, il épiait le silence absolu dans lequel il ne percevait que son halètement et, retenant sa respiration, le chuintement de coulées lointaines qu' il ne parvenait pas à repérer. Ses jambes étaient prises de tremblements, la faiblesse le gagnait à chaque pas et le clouait sur place. Il inspira profondément, lutta contre sa peur, tenta de la refouler; tu ne dois pas penser, se recom-mandait-il, en même temps qu' il pensait: ça devait arriver.

Je me suis lancé au hasard, se disait-il au rythme de ses mouvements, j' ai compté sur la chance et, sans me l' avouer, j' ai oublié Fanni. Jamais je ne lui aurais imposé quoi que ce soit et pourtant, je l' ai entraînée jusqu' ici. Et la voix de Renz retentit comme un aboiement sans écho: « Tu l' as voulu! ».

Les discussions qu' ils avaient autrefois, au cours desquelles il avait pris position, à coups de grands mots, contre l' avortement! Si elle croyait qu' en définitive, la décision appartenait à la femme! Comment pouvait-on décider d' une chose qui était déjà arrivée? Et le père avait lui aussi voix au chapitre... Il s' agissait de la Vie, et le foetus, cela ne faisait aucun doute, était aussi une vie... Tout cela pour en arriver à cette course!

Il allait avec trop de précipitation, ne songeait plus à répartir ses efforts, ses skis se croisèrent, se plantèrent, il piqua en avant. « Sale lâche! » hurla-t-il, distribuant autour de lui de vains coups de bâtons.

Il émergea avec peine des amas de neige soufflée où il s' était affalé et, apercevant en dessus de lui le restaurant de la station, comprit qu' il s' était fourvoyé. Un instant, il crut distinguer des gens aux fenêtres, Ota son pullover et l' agita furieusement. Puis il repartit, traversant sous la paroi de rocher vers ce qu' il espérait être l' entrée de la galerie. A intervalles, il faisait des signaux, tout en sachant qu' on aurait du mal à le découvrir, là où il était. « Ma Fanni perd son sang », gémit-il, pataugeant dans la neige profonde, « et vous autres, bien installés là-haut, vous prenez le thé! » Il aperçut, le dominant de biais, le renflement qui devait dissimuler l' entrée de la galerie, mais fut incapable de continuer: il enfonçait jusqu' aux cuisses. S' abandonnant, il se mit à sangloter devant les rochers verglacés.

Mais soudain, un homme en veste écarlate surgit de l' orifice de la galerie. Renz commença à le héler et, un moment, on cria dans un sens et dans l' autre. On ne se comprenait pas, mais du moins, l' homme parut avoir saisi de quoi il retournait, car Renz entendit le grésillement d' une radio. Ramant des bras et des jambes, il se libéra et se fraya un chemin vers le haut, agrippa avec reconnaissance la main qui se tendait et se laissa hisser sur la terrasse. Hors d' haleine, il ne put tout d' abord que balbutier. Qu' avait donc sa femme? interrogea l' homme, s' était cassé quelque chose? Renz hocha la tête: « S' il vous plaît, appelez un hélicoptère! », implora-t-il. Il se sentit ridicule, comme s' il avait demandé un taxi. Mais le sauveteur avait enfoncé la touche de son appareil et, aussitôt, des bribes de voix se firent entendre. « Il est déjà en route », dit-il, placide. Renz néanmoins ne se calmait pas, son doigt tremblant circulait sur la carte que l' autre lui avait tendue en le priant d' indiquer le lieu de l' accident, et où il ne voyait qu' un fouillis de fines lignes bleues avec beaucoup de blanc, une couleur qui recouvrait toutes les autres. Il remarqua soudain qu' il avait perdu ses lunettes en chemin. L' homme en veste rouge désigna sa montre. Combien de temps avait-il marché seul, une demi-heure, ou moins? Dans ce cas, elle ne pouvait pas être loin, probablement juste au-dessous des séracs. Renz se rappela les blocs de glace et approuva. Donc vers 3300 mètres, conclut l' autre, et il transmit le renseignement.

« Ils vont arriver d' un moment à l' autre », promit-il. Renz toussota, ne vaudrait-il pas mieux qu' il redescende, pour qu' elle ait quelqu'un près d' elle? L' homme lui mit la main sur l' épaule: « Restez ici! Kaspar, le pilote, et son collègue se tireront d' affaire tout seuls, ils ont déjà ramené des blessés dans les pires conditions. » Les bras ballants, Renz suivait du regard les ondulations du brouillard, las soudain, mais aussi soulagé. Seul, il se serait assis dans la neige et laissé aller, mais même ainsi, c' est avec le plus grand empressement qu' il répondait aux questions laconiques de son interlocuteur, comme si tout avait dépendu de lui.

Brusquement, comme actionné par un interrupteur, le claquement des pales retentit dans les parois de la montagne. Les voilà déjà, dit l' homme en pointant le doigt vers le brouillard. L' hélicoptère apparut dans une brèche, fantomatique, étincelant une seconde, puis vira pour redescendre vers le névé. Au bruit, on put l' imaginer tourner, croiser sur le glacier, perdre de l' altitude; son bourdonnement s' assourdit, sembla s' immobiliser, fut enfin étouffé par le brouillard. Le sauveteur eut une mine satisfaite: « Ça y est, il l' a trouvée... Kaspar va s' en occuper! » « Est-ce qu' il peut atterrir? », s' inquiéta Renz. L' autre, les yeux plissés, avait l' air d' assister à la scène; il hocha la tête: « Ils font seulement une dépose. » Renz n' avait pas consulté sa montre, mais l' opération ne lui parut pas dépasser la minute. Déjà, le moteur se remit à hurler, l' héli émergea des nuages, se souleva au-dessus du névé, prit de la hauteur, puis, piquant légèrement du nez, se balançant, décrivit une courbe, les survola et s' éloigna. Renz le suivit des yeux, leva la main à moitié, aurait volontiers fait signe aux personnes assises dans le cockpit vitré, mais très vite l' appareil s' effaça derrière le dôme d' un sommet et son bruit s' éteignit. « Venez », dit l' autre, « je vais vous faire un thé. » Il aurait pu compter les secousses que les roues produisaient aux raccords des rails - un compte à rebours: il attendait à chaque instant un choc, le fracas des tôles désarticulées, l' éclatement des engrenages de la crémaillère, attendait qu' ils quittent la voie, aillent rouler sur le ballast, puis, déboulant du tunnel, basculent dans le vide et s' écrasent sur le glacier.

Renz se cramponnait des deux mains au banc, tendait les jambes contre le sol incliné. Le train tressaillit et sa vitesse augmenta, quelques personnes pâlirent, mais le ronron des roues dentées demeura régulier, la résistance à la pente ne faiblit pas. Le wagon tan-guait légèrement et les passagers entassés accompagnaient passivement son balancement; quelques-uns, paupières grisâtres et closes, menton abandonné sur la poitrine, dodelinaient. Renz faisait face à deux garçons, le plus jeune, un adolescent à lunettes et à visage bouffi, avait posé la tête sur l' épaule de son aîné; celui-ci, bouche tombante, regardait fixement devant lui et murmurait à son frère des phrases de consolation en français.

Litanie somnifère, le vrombissement de la mécanique l' avait emporté sur les conversations; les lèvres articulaient les mots sans produire de sons. La voix féminine du haut-par-leur, elle aussi, resta silencieuse pendant cette descente.

Un homme portant une casquette à carreaux vissa un énorme objectif sur son appareil de photo, tripota nerveusement son matériel et échangea des regards paniques avec la femme à l' expression stupide assise à ses côtés. Renz découvrit une tache sombre sur son pantalon. Etait-ce du sang? Il en suivit les contours avec son ongle, gratta le tissu, mais la tache était sèche et il ne réussit pas à la faire disparaître. En face de lui, l' adolescent gémissait ou pleurnichait dans son demi-som-meil, son frère lui tenait la tête pour l' empê de glisser; il accepta d' un air vexé un de ses gants, que Renz avait ramassé.

Une fois, le train s' arrêta et ils restèrent pris dans le tunnel, loin de toute fenêtre ouverte sur le jour, les portes ne furent pas déverrouil-lées, les trains montants se firent longtemps attendre, avant de défiler devant eux; mais leur passage n' atténua en rien l' obscurité, au contraire, la lumière électrique du wagon sembla faiblir soudain et vacilla, escamotant le visage des occupants.

Renz était incapable d' ordonner ses pensées, de s' imaginer Fanni dans un hélicoptère ou dans un lit d' hôpital. Simplement, elle lui paraissait tout à coup très loin, et lui manquait. Il colla le dos au dossier dur du siège, ferma les yeux, essaya d' oublier les faces ci- reuses, une descente aux enfers, pensa-t-il encore, sans un regard en arrière.

Il se sentit s' enfoncer, s' enfoncer... puis tout se fondit dans une douce et protectrice ébriété. Fanni elle aussi, se dit-il, était à l' abri. Si cela avait pu la soulager, il aurait même accepté de trouver délicieuse sa situation à lui, serait allé féliciter les passagers de leur participation à la descente.

Serrant des mains, il passa dans les rangées, invita les gens à se lever et à se serrer, l' Américain à casquette cria en extrayant son appareil: « Une photo du groupe, please! », tandis qu' il rassemblait de ses bras poilus le troupeau des touristes, où il poussa encore sa grincheuse de femme. L' expulsion du tunnel eut lieu sous les acclamations. Renz se vit soudain au centre de l' attention: « C' est comme de renaître », lança-t-il; puis les conducteurs arrivèrent avec leurs clés carrées et l'on se pressa en riant au dehors. Tout de blanc vêtu, il entra dans le cercle des montagnes qui l' entouraient, leva les yeux vers les fenêtres ouvertes dans le rocher, par lesquelles les touristes le saluaient en agitant des fanions. Il répondit d' un geste et se sentit enlevé, soudain une clarté aveuglante, douloureuse le baigna.

Lorsqu' il s' éveilla, ils étaient arrêtés à la station devant le glacier, et un homme en uniforme, penché sur lui, lui secouait doucement l' épaule.

( Traduction de Denis Stulz )

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