La vie du montagnard et la crise actuelle

PAR RICHARD WEISS, KÜSNACHT ( ZH )

Dans son livre La Suisse démocratie-témoin, si riche d' enseignements même pour nous autres Suisses, André Siegfried a dit fort justement: « Economiquement c' est la plaine qui est essentielle, mais psychologiquement c' est la montagne. » Il n' y a pas que les étrangers pour s' étonner qu' un quart seulement de la population suisse habite au-dessus de 700 m, et que les montagnards et les pâtres proprement dits ne forment qu' une petite fraction de ce quart. Sur vingt Suisses, on compte un paysan de la montagne tout au plus, et cette proportion ne cesse de diminuer.

Du point de vue statistique et économique, le « peuple des bergers » n' est donc plus qu' une minorité sans poids. Mais que faut-il penser du rôle « psychologique » des montagnards et des montagnes?

Otto von Greyerz a dit que tout Suisse, y compris et peut-être surtout le Suisse des villes, avait « un jodleur au fond du cœur et une paire de souliers de montagne dans son armoire », reprenant un mot de Sainte-Beuve: « Tout vrai Suisse a un ranz éternel au fond du cœur. » C' est surtout dans les cités, loin des Alpes, qu' on trouve les chœurs de jodleurs. A l' étranger, ils sont applaudis da-vantage.Vêtus de gilets de vachers et coiffés de leurs culottes, ils moissonnent des succès sur les scènes d' Europe. Comme les clubs sportifs, ils se disputent le concours des vedettes concurrentes en leur offrant des contrats avantageux. Mais les étrangers ne sont pas seuls à goûter les jodleurs suisses. Chez nous aussi l' auditeur populaire aime leurs concerts. Nous lisons dans les comptes rendus de la grande fête des chanteurs de 1843 que les jodleurs « avaient touché le fond le plus sensible du public confédéré. » Toute l' éducation du goût et l' ironie des gens cultivés ne changeront rien à ce fait. Bien que le jodel ne soit pas exclusivement alpin et encore moins exclusivement helvétique, nous en faisons sentimentalement un symbole de tout ce qui est suisse et montagnard. Il en va de même du cor des Alpes, répandu lui aussi loin au-delà des frontières de notre pays. Cette identification sentimentale et symbolique date de l' époque romantique, de même que le jamboree d' éclai de Gödöllö ( Hongrie ) en 1933 a fait de la calotte imitée de celle du vacher un emblème suisse universellement connu. L' edelweiss fleurissant chapeaux, sacs de montagne et porte-plumes en bois sculpté appartient au même « folklore » sentimental. Là, il est vrai, le Tyrol a surpassé encore la Suisse.

On peut se désintéresser de ces manifestations d' un goût douteux. Mieux vaut essayer de rendre justice à ces phénomènes, en considérant ce qu' ils signifient pour notre peuple dans leur contexte historique. On ne pourra plus les séparer alors de cette vénération, traditionnelle et profonde, que nous portons au paysage, à la civilisation et à l' homme alpins, et surtout au pâtre de la montagne. Ce sentiment historique a souvent contribué à garantir l' originalité et même la simple existence de la Suisse. C' est ce qu' a montré H. G. Wackernagel 1, ouvrant ainsi les yeux à toute une génération de jeunes historiens.

Pour l' imagination populaire, Tell est un chasseur de chamois, vêtu du blouson du vacher. Ainsi le montre le monument de Richard Kissling à Altdorf, si discutable qu' il paraisse à notre goût, si inexact à l' historien du costume. Notre propos n' est pas de montrer le rôle qu' a joué la légende ou la mythe de Tell dans l' histoire ou l' esprit suisses. Mais il importe de constater que toute image propre à exprimer à la fois l' originalité et l' unité de la Suisse prend spontanément un aspect montagnard.

Assurément cette imagerie primitive de la Suisse alpine plonge ses racines dans un passé plus reculé que le romantisme de Rousseau. Mais il est tout aussi évident que les voyages du 18e siècle dans les Alpes, dont naîtra l' alpinisme classique du 19e, ont été provoqués par cette idée-force capitale pour l' histoire de la pensée 2. On cherchait une « nature » qui ne fût pas corrompue par la civilisation; on la trouvait dans les Alpes inhumaines, qu' on avait évitées jusque-là. On croyait y découvrir une humanité naturelle et pure, à l' image du paysage.Voici ce qu' en écrit le poète comte Frédéric de Stolberg dans les souvenirs du voyage en Suisse qu' il avait entrepris avec Goethe en 1775 3: « Une fois de plus, je parcours cette terre de grandeur, habitée par une humanité pure. J' entends le chant du Gothard et de son peuple de cascades, je vois les sommets inviolés couverts 1 H. G. Wackernagel, Die geschichtliche Bedeutung des Hirtentums, in Altes Volkstum der Schweiz. Gesammelte Schriften zur historischen Volkskunde. Bale 1956, p. 30 ss.

2 R. Weiss, Das Alpenerlebnis in der deutschen Literatur des 18.Jahrhunderts, Horgen-Zürich/Leipzig, 1933.

3 R. Weiss, Die Entdeckung der Alpen. Eine Sammlung schweizerischer und deutscher Alpenliteratur bis zum Jahr 1800. Frauenfeld und Leipzig, 1934, p. 93 et ss.

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Aurikel: FlüehblüemliPrimula auricula, Ganguelin, Oreggia d'ors ) 72 - Photo Ernst Bachmann. Luzern *-:

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Frauenschuh: JumpfereschüeliCypripedium calcéolus L, Sa/>o/ 79 - Photo Ernst Bachmann, Luzern de neiges éternelles, je visite des champs de bataille où une poignée de héros ont massacré des armées entières. J' écoute au fond des vallées fertiles les cloches des troupeaux dont se nourrissent les hommes les plus heureux et les plus vertueux, libres comme l' aigle de Dieu et simples comme les colombes. » Cette vision idéale a influencé d' autres écrivains. Elle a inspiré non seulement le Guillaume Tell de Schiller ( malgré les scrupules réalistes de Goethe ), mais encore le Chant du Soir que Joseph Anton Henne écrivit en 1833 pour les élèves de l' école de Wehrli à Hofwil, dans le style gentiment sentimental de l' époque: « Lueged vo Bergen und Tal... » On y trouve le vers: « Chiijer-glüt üseri Lust, tuet is so wohl i der Brust. » ( La sonnerie des troupeaux réjouit nos cœurs. ) Jamais un montagnard primitif n' a songé à idéaliser les sentiments du vacher en les interprétant ainsi. Ces vers sont nés de l' éloignement, de la nostalgie du citadin. Mais par la suite, ces chansons de vachers et de montagnards, comme par exemple les « Kühreihen und Volkslieder » de J. Kuhn, publiés en 1818, ont appris au montagnard à sentir la poésie des cloches de ses troupeaux, des couchers de soleil, des ioulées et du cor des Alpes.

Le cor des Alpes avec son fa trop haut est entré dans la musicologie avec le Dictionnaire de musique de J.J. Rousseau ( Paris 1768 ). Clemens Brentano l' a utilisé adroitement comme motif romantique dans sa chanson « Zu Strassburg auf der Schanz », où il provoque et symbolise le mal du pays du mercenaire suisse. Cet attachement sentimental aux attributs populaires du romantisme alpin est dès lors resté vivant.

Mais, nous l' avons dit, il serait faux de voir dans le romantisme la seule source de la vénération des Alpes, de même qu' il est faux de se désintéresser de cette vénération sous prétexte que les reflets actuels du romantisme alpin ne sont que des reliques sentimentales et sans valeur esthétique d' une époque révolue.

Longtemps avant J.J. Rousseau, et même avant le célèbre poème sur les Alpes d' Albrecht de Haller, le savant zurichois Johann Jakob Scheuchzer écrit dans ses « Histoires naturelles de la Suisse » ( 1705 ): « Le vacher est communément un homme honnête et droit, empreint de la vieille simplicité et franchise helvétiques, dans sa vie comme dans ses actes; il est vêtu d' un rude et honnête blouson, chaussé de souliers en bois comme les anciens Allemands. » On pourrait encore noter cet intérêt pour l' homme alpin et la Suisse primitive bien loin en arrière, en remontant à l' époque des humanistes. Il faudrait rappeler surtout le nom de Gilg Tschudy. Les descriptions du pays et de ses habitants, comme la cosmographie des humanistes, fondent la prise de conscience historique et patriotique de l' homme moderne. C' est là aussi qu' on trouve les premiers signes d' une vénération consciente des Alpes et de leurs habitants.

Le mot d' André Siegfried demeure vrai: psychologiquement, la montagne est essentielle. Elle est la colonne vertébrale non seulement physique, mais, si l'on peut dire, morale du pays. Pour le vrai alpiniste, les montagnes ne sont pas seulement un terrain de varappe et de jeux sportifs, mais véritablement la patrie de son âme.

Reconnaissons donc l' importance psychologique des Alpes pour nos compatriotes, alpinistes ou non. Mais n' oublions pas non plus l' importance pratique de la montagne, ni la situation actuelle de ses habitants. La beauté de la nature ne doit pas nous aveugler sur leur vie concrète et présente.

Nous allons tenter d' esquisser une image réaliste de la vie à la montagne, même s' il faut corriger la vision traditionnelle idéalisée du montagnard fort, hardi, libre et heureux.

En ces années de haute conjoncture s' impose la constatation que les régions alpestres traversent une véritable crise matérielle et morale, économique et psychologique. Si l'on ne trouve plus guère de miséreux ni de taudis en ville, il en existe bel et bien dans les hautes vallées alpestres. Revenu et standard de vie ne sont pas seuls en cause ici. A l' origine de cette misère il y a souvent une 14Les Alpes - 1957 - Die Alpen209 attitude morale, un mécontentement de principe et le relâchement des liens anciens. Les paysans montagnards forment un pourcentage toujours plus faible de notre peuple; c' est un groupe social en déclin. Or, quitter la campagne ou quitter la montagne, ce n' est pas la même chose. Une bonne partie de la population paysanne doit abandonner la campagne parce que le progrès des techniques agricoles a rendu ses bras superflus et que la ville offre des possibilités de travail plus rémunératrices. L' étendue des cultures en plaine n' en souffre pas; elle progresse au contraire, grâce à la rationalisation et à la mécanisation. Il en va tout autrement à la montagne. Là, les cultures sont négligées ou même abandonnées, particulièrement à la limite supérieure de l' habitat humain. La régression démographique - non seulement relative mais absolue - entraîne un rétrécissement des surfaces cultivées et une diminution du volume de la production. La limite supérieure des cultures et de l' habitat humain ne cesse de baisser. Le touriste y rencontre constamment des bâtiments en ruines, des fermes, des hameaux ou des villages abandonnés ou qui se dépeuplent. C' est un trait typique des vallées hautes ou d' un accès difficile. Il est vrai qu' il s' agit quelquefois d' une concentration de l' habitat: on préfère le village principal et ses services centraux alléchants ( école, église, administration, magasins, électricité, etc. ) à la ferme, au hameau isolé. Mais il y a tout de même une perte de substance évidente. Il en va de même des prairies et des champs. Les champs en terrasse, autrefois arables, envahis par l' herbe ou la forêt, témoignent de ce recul en Haute Engadine et dans les Alpes centrales ou méridionales. Les pâturages à vaches sont abandonnées aux moutons. ( Ajoutons pourtant que l' éleveur d' aujourd préfère des races bovines plus lourdes et plus délicates: cela a son importance. ) La régression se manifeste donc dans tout le domaine montagnard. Les surfaces cultivées se rétrécissent, les édifices se délabrent, la population diminue.

L' industrie et l' artisanat des cantons alpestres sont souvent incapables d' offrir du travail aux indigènes qui quittent les hautes vallées ou les régions atteintes par la crise. Ces cantons n' ont que peu de ressources industrielles. Le Valais, favorisé dans une certaine mesure, fait exception. Il a pu s' adapter aux méthodes industrielles du travail de la terre, grâce à ses cultures de fruits et de légumes destinés à l' exportation. Un heureux climat a permis en certains endroits de faire remonter les cultures, par exemple celle des fraises, de la large plaine d' alluvions du Rhône jusque dans les zones alpestres des vallées latérales 1.

Comme dans les vallées des Alpes françaises, l' industrie électrochimique et électrométallurgique a pu s' implanter en Valais le long des voies de chemin de fer normales qui les rattachent à la plaine. On y rencontre de plus en plus le paysan-ouvrier 2. Dans les Grisons, l' autre grand canton des Alpes centrales, les difficultés du trafic, les tarifs élevés et la voie étroite des Chemins de fer Rhétiques freinent le développement industriel. De façon générale, ce sont les liaisons ferroviaires qui permettent de faire valoir les seules matières premières qu' on trouve en abondance dans les vallées alpestres: pierre, bois, eau, air. C' est pourquoi les carrières de granit au bord de la ligne du Gothard sont presque seules à exploiter la pierre; aux Grisons, la grande industrie du bois nepasse pas Landquart et Ems, gares terminus des CFF.

C' est l' eau qui a la plus grande importance économique. Mais il n' est pas facile d' en tirer profit, et ce sont précisément les traits tant vantés du montagnard qui y font obstacle: son attitude conservatrice, son attachement à la terre et sa pensée étroitement fédéraliste. Il est vrai que des changements se dessinent. D' une part, les entreprises qui projettent des constructions adaptent leur 1 K. Suter, Bevölkerungsbewegung und wirtschaftliche Wandlungen im Wallis. Brigue 1947.

2 A. Niederer, Das Gemeinwerk im Wallis. Bale 1956.

tactique à l' esprit des autochtones; d' autre part, cantons, communes et propriétaires du sol songent de plus en plus à assainir leurs finances - qui en ont grand besoin - grâce aux usines électriques. Mais s' il n' y a ni industrie électrochimique ni aucune autre industrie locale alimentée par l' énergie ainsi produite, les usines électriques offrent peu de possibilités de gain aux indigènes, une fois leur construction achevée. La vie sociale et spirituelle n' en subit pas moins une véritable révolution.

L' air est la quatrième matière première, après la pierre, le bois et l' eau. C' est lui qui, de concert avec tout ce qu' offre le paysage de la montagne, favorise l' industrie touristique, la plus ancienne et la plus importante des industries alpestres. Elle apporte un appoint financier indispensable aux paysans, mais elle rompt toujours davantage l' unité primitive de la vie et de la nature montagnardes.

On a suffisamment parlé des désavantages de l' industrie touristique. Les installations visibles -hôtels, chemins de fer, skilifts, etc. modifient le paysage primitif. Le contact avec l' étranger transforme la mentalité paysanne. L' habitude plus récente de louer des appartements de vacances permet de nouer des relations plus étroites avec ceux d' en bas. Il en résulte plus d' une fois des rapports humains fort heureux; des liens se tissent entre la plaine et la montagne, entre la ville et la campagne. Mais du même coup les paysans commencent à comparer leurs fatigues et leur standard de vie avec ceux, combien différents, des citadins, qu' ils ne voient d' ailleurs que pendant leurs vacances, alors qu' eux sont accablés de travail en été.

Ces effets moraux et matériels agissent sans doute plus profondément encore dans l' hôtellerie. C' est là qu' on rencontre cette déformation professionnelle typique: l' esprit du portier. On a deux visages, deux attitudes, deux jugements de valeur: l' un pour l' étranger, l' autre pour soi-même et son monde. Gardons-nous cependant de condamner sans nuances ce dédoublement voulu par le métier. Parmi les employés d' hôtel et les directeurs d' organismes touristiques, on trouve souvent des hommes attachés à leur terroir, à qui le contact avec l' étranger a fait reconnaître et aimer leur originalité, leur langue, leurs traditions, leurs coutumes.

Il faut donc voir dans l' industrie touristique une composante nécessaire de la civilisation alpine. Il faut l' assimiler, de même que la paysannerie des Alpes orientales a dû assimiler l' influence des mineurs, qui ont marqué très tôt sa vie spirituelle, particulièrement son théâtre et ses chants populaires.

En Suisse, il importe de voir qu' on a découvert la beauté des Alpes et commence à l' exploiter industriellement juste au bon moment: une autre source de revenus supplémentaires, l' engagement des hommes au service militaire à l' étranger, venait de tarir. Les désavantages que comporte l' in touristique sont faibles en regard des dégâts moraux et physiques provoqués par le mercenariat, que l' historiographie entoure d' une auréole imméritée. Les travailleurs de l' industrie touristique restent au moins au pays et rentrent à la ferme à la fin de la saison.

Hans Bernard, qui a bien mérité de la colonisation intérieure, a vu déjà que les possibilités restreintes d' implantation industrielle font du tourisme un moyen privilégié pour freiner la régression démographique dans les Alpes. Au cours du siècle écoulé, la population de l' ensemble du pays a progressé à pas de géant. Si un canton de montagne comme les Grisons a pu enregistrer un léger accroissement, la paysannerie n' y a aucune part. Le déclin des villages d' altitude restés agricoles accompagne la croissance véritablement américaine de quelques stations. La population stable d' Arosa a augmenté de 6000 %, celle de Saint-Moritz de 1600 %. Alors qu' il y a cent ans les paysans formaient les deux tiers de la population, leur part est tombée à un tiers, malgré l' industriali faible.N Mais ce qui est grave, c' est que l' influence politique et les ressources économiques de cette minorité déclinent, que son équilibre spirituel est ébranlé. La situation financière du paysan de mon- tagne, dont le revenu annuel dépend du cours du bétail au marché de Thusis, est extrêmement inquiétante. L' endettement de certaines vallées y étouffe tout espoir, et cela à un moment de haute conjoncture! Le montagnard connaît ce contraste et en ressent les effets. Dans son cœur, le découragement et la haine de classe livrent une rude bataille à la fierté paysanne.

Il est certain qu' on trouve encore chez plus d' un paysan pauvre de la montagne des traits du « pur suveran », du paysan libre, tel qu' Anton Huonter ( 1825-1867 ), le poète de la Surselva romanche, en a fixé pour nous l' image idéale:

Quei ei miu grepp, quei ei miu crap, Cheu tschentel jeu miu peiArtau hai jeu vus da miu bab, Sai a negin marschei Voici mon röcher, voici ma pierre; Sur eux je pose mon pied.

Ce que mon père m' a donné est à moi:

Qui a mérité mon hommage et ma reconnaissance?

Une étincelle de la « libra pauperdad » du « pur suveran » jaillit encore de temps à autre, par exemple lorsqu' on refuse des projets d' assainissement élaborés à Berne, dont les conditions paraissent contraires à la dignité d' un paysan grison, ou lorsqu' on rejette avec la fierté du montagnard libre les subventions pour des constructions contre les avalanches ou des offres pour l' exploitation des forces hydrauliques...

Nous avons mentionné déjà l' attitude plus réaliste qui commence à se manifester à l' égard des projets d' usines électriques. Mais il n' est que trop évident qu' à la résistance fière et opiniâtre a succédé souvent le sentiment de n' avoir plus ni patrie ni attaches, trait fondamental du caractère du prolétaire. Il y a des paysans que seule leur indécision et leur résignation retiennent encore à la montagne. Un sourd désespoir ou une indifférence de gens qui ont renoncé à être responsables enveloppe des villages entiers; on est fondé alors à parler de « vallées malades ».

Un slogan traditionnel fait de la paysannerie, et particulièrement de celle des Alpes, la source de l' énergie nationale, un réservoir de santé et le berceau d' une jeunesse vigoureuse. Mais là aussi, un examen critique s' impose. Il y a sans doute encore des régions alpines où les enfants sont nombreux, comme le Valais catholique. Mais les naissances diminuent là où la crise sévit. La population y est trop âgée; cela frappe surtout dans les vallées du Tessin, où l' émigration saisonnière et permanente est forte. Il s' y ajoute la dépression économique et psychologique et bien d' autres raisons, souvent fort complexes. C' est ainsi qu' O. Wettstein a compté en 1910 une moyenne de 1,5 enfants par famille à Safien-Thalkirch ( « Anthropogeographie des Safientales » ). C' est une valeur particulièrement basse pour une vallée alpine relativement riche. Elle s' explique non seulement par la crise alpine, mais sans doute aussi par des coutumes successorales et des raisons d' ordre confessionnel ( comme chez les paysans-propriétaires de l' Emmental ). Ici comme ailleurs à la montagne, il faut se garder de généraliser.

Quant à la santé, les résultats du recrutement et d' enquêtes médicales par villages ou par vallées montrent une fréquence de maladies graves, surtout tuberculose et débilité mentale, même lorsque le climat est particulièrement sain comme au Val d' Anniviers.

Notre population citadine se porte bien en comparaison de celle de mainte vallée alpestre. Même l' hygiéniste trouve des avantages au milieu urbain. En Valais par exemple, on voit souvent que tous les membres d' une famille dorment serrés dans une seule pièce; c' est aujourd'hui un spectacle exceptionnel en ville. La chambre à lits escamotables sert fréquemment de pièce de séjour durant la journée, et il est presque impossible de l' aérer. Lorsque l' économie autarcique s' effondre, il s' y ajoute une nourriture incomplète et malsaine. Fruits et légumes font défaut depuis toujours. Lorsque le paysan remplace le pain noir qu' il cuisait lui-même par le pain blanc du boulanger, le lait frais par une sorte de café, les maladies de carence s' emparent de lui. La relation précise entre le recul du pain cuit à domicile et les progrès de la carie dentaire a été mise en lumière de façon éclatante par les statistiques concernant la vallée de Conches, la partie la plus élevée de la vallée du Rhône.

Cependant, dans ce tableau de la santé et de l' hygiène de la population montagnarde, que le médecin jugera fort inquiétant, il ne faut pas oublier la résistance psychologique à la souffrance et à la maladie. Les difficultés du trafic, le peu d' enthousiasme des médecins, la pauvreté et la pudeur traditionnelles des patients, ont empêché jusqu' ici qu' on soigne les indigènes à la montagne comme on le fait ailleurs. Mais c' est précisément cela qui leur a conservé face à la douleur un stoïcisme que le citadin, constamment surveillé, voire gâté par ses médecins, n' imagine même plus. Je songe à un célibataire d' un certain âge qui « soignait » seul, des semaines durant, sa jambe blessée par une fourche et envahie de pus. Je songe à un jeune homme qu' une tuberculose osseuse avait rendu inapte au service militaire, et qui a fait preuve d' une hardiesse et d' une endurance extrêmes lors du flottage du bois: au mois d' avril, il faut entrer dans l' eau glaciale du torrent qui vient juste de fondre, s' exposer ensuite à la morsure du vent, toute la journée, sans garder un fil sec, et pour se réchauffer il n' y a qu' une gorgée d' eau de temps en temps.

Il serait certes faux de s' opposer au nom d' une vie primitive et naturelle à de meilleurs soins médicaux, hygiéniques et sociaux donnés aux montagnards. Mais force nous est de constater que ces régions médicalement « arriérées » ont conservé une insensibilité à la maladie et la douleur, une résistance à la souffrance et une soumission au destin qui rappellent les tableaux médiévaux où les martyrs sourient au milieu des tortures, puisque la souffrance conduit l' homme à son but transcendant. Il est vrai que même à la montagne on oublie de plus en plus que cette patience est liée à la foi chrétienne. Mais l' homme moderne et surtout le citadin l' a complètement perdue et remplacée par la confiance en son médecin et en la science. Sa foi vitaliste et optimiste affirme que l' homme est fait pour la force et la joie terrestres et que la souffrance et la maladie, erreurs anciennes, doivent être vaincues par le progrès de la médecine et de l' hygiène.

Cette attitude du montagnard à regard de la maladie et de la douleur est archaïque. Ce trait en rejoint bien d' autres, moins visibles, qui définissent sa structure mentale. Cela s' accorde avec l' idée courante de son caractère arriéré et conservateur. Mais il faut ici encore un examen critique. C' est une illusion de croire que rien ne change dans l' âme du montagnard, qu' il vit en quelque sorte hors du temps. Le touriste et l' estivant, qui aiment la montagne et fuient la civilisation, se flattent de cette idée qui les dispense de s' inquiéter du sort du montagnard. Toutefois, la science semble avoir accumulé nombre d' arguments en faveur de son archaïsme immuable. C' est Leopold Rütimeyer ( « Urethnographie der Schweiz », Bale 1924 ) qui donne la documentation la plus impressionnante sur la civilisation matérielle des Alpes. L' auteur commence son enquête par les sceaux à pain, les marques de propriété, les enseignes des maisons et les tailles ( « Tessei » en patois alémanique ). Il compare les tailles en os actuelles avec celles de l' époque paléolithique ou celles des Samoyèdes, dont la forme est semblable. ( Cette méthode paraît quelque peu suspecte aujourd'hui. ) Un autre chapitre, accompagné lui aussi d' illustrations et de l' indication exacte de l' origine des objets, concerne les lampes en pierre, simples vases en pierre ollaire, qu' on remplit de beurre et garnit d' une mèche.

Une de ces lampes brûle encore actuellement devant l' autel de la petite chapelle de Weissenried dans le Lötschental. Autrefois, on tirait bien d' autres vases de cette pierre verdâtre d' aspect et grasse au toucher, mais on en fabriquait aussi des fourneaux ( Oberland Grison, Uri, Tessin et Haut Valais ). Un des derniers ateliers est encore en activité à Hospenthal. Rütimeyer cite des objets préhistoriques tout à fait semblables à ces lampes et marmites alpines en pierre. Il décrit ou reproduit ensuite d' autres objets tels que des chandelles en écorce de bouleau ( alpage tessinois ), des couteaux, des grattoirs, des ciseaux ( en forme de ciseaux de tonte ). Le chapitre suivant, consacré aux jouets, cite particulièrement les vaches en os, dont les formes primitives intéressent les folkloristes ( « Beinechiie » grisonnes, avec lesquelles on voit encore maintenant les enfants jouer ici ou là ). Les vaches en bois, faites de fragments de branches, aux formes presque aussi abstraites, présentent quelquefois au bas du ventre un petit tiroir avec un veau, pour qu' elles puissent vêler comme une vraie vache. Est restée encore archaïque à bien des égards la culture du blé, la nature du terrain et d' autres raisons interdisant tout progrès. Citons les fléaux, les aires primitives, les chevalets à blé ( « Histen » ou « rescane » dans la Leventine, « chischné » dans le Tavetsch ), les « raccards », greniers à pilotis et plaques de pierre horizontales, un des motifs photographiques les plus recherchés des Alpes. Selon Niederer, on voit parfois un paysan battre son blé avec l' instrument le plus primitif, un simple bâton; mais il s' agit alors d' un paysan-ouvrier valaisan qui travaille à l' usine et qui n' a ni le loisir ni le goût de fabriquer un fléau; c' est donc moins une survivance qu' une rechute moderne à un niveau inférieur. L' exploitation des châtaignes dans les Alpes méridionales est en voie de disparition; c' est ce qui lui a permis de conserver jusqu' à présent des traits primitifs ou archaïques, tels que les méthodes et les cabanes de séchage ( les « grà » du Tessin ), les outils et les travaux de décorticage, le traitement des fruits jusqu' à la cuisson des galettes sur des dalles exposées au feu de l' âtre. Cette technique, qui constitue une sorte de forme ancestrale de la cuisson du pain, est restée vivante jusqu' à ces dernières années dans le Val Bavona. Un autre groupe d' ob comprend les charrues primitives, les chars à roues pleines grossières, et les traîneaux. Mais on voit aujourd'hui des modes de transport archaïques - à dos d' homme, à dos de mulet, en traîneau - céder, brusquement et sans transition, dans certaines vallées, devant la jeep, si importante et si utile dans les Alpes. Ailleurs, par exemple dans les parois de granit du flanc de la vallée du Gothard, le câble de transport s' impose.

Puis Rütimeyer aborde les objets qui sont en rapport avec la vie spirituelle. Il cite d' abord les masques, les « Roitschäggeten » ( Rauchgescheckten, c'est-à-dire tachés de fumée ) bien connus du Lötschental, qui sont malheureusement devenus une sorte de marchandise dont l' expression sauvage ne suffit pas à garantir l' ancienneté. Les pierres à cupules, que Rütimeyer a trouvées en différents endroits, sont les témoins muets d' idées disparues, religieuses ou non. Toutes sortes de superstitions peuvent s' y attacher encore de nos jours: c' est ainsi par exemple que le peuple appelle « plattas dallas strias », pierres à sorcières, celles qu' on rencontre en Engadine près de Boscha, au bord du magnifique sentier d' altitude de Guarda à Ardez.

On pourrait ajouter aux listes de Rütimeyer bien d' autres témoins d' idées ou de conditions d' existence disparues. Ainsi Stoffel décrit le premier dans son beau livre sur le Val d' Avers ( lre éd., Zofingue 1938 ) les « Seelapallga » ou fenêtres d' âmes, petites ouvertures fermées à l' aide d' une cheville ou d' une planche et jouxtant la fenêtre normale. On les ouvrait seulement lors du décès d' un habitant de la maison pour permettre à son âme de sortir. Depuis lors, on a trouvé ces fenêtres d' âmes dans d' autres vallées.

Mentionnons enfin les antiquités juridiques alpines, d' abord les corporations d' alpages et de pâturages communs, ou consortages, dont Max Oechslin a décrit la plus grande et la plus importante du point de vue politique, dans son beau livre « Die Markgenossenschaften der Urschweiz »; ensuite l' institution de la pâture commune \ abolition temporaire des limites de la propriété privée au printemps et en automne, et enfin la corvée commune 2, obligation pour chaque habitant de travailler gratuitement au service de la commune ou de la corporation. L' influence de l' argent sur les esprits fait tomber la corvée commune en désuétude, la pâture commune a du céder devant des techniques agricoles plus rationnelles et devant l' individualisme envahissant. Seules les corporations d' alpages résistent à ces forces nouvelles; le partage du sol et l' exploitation privée sont ici impossibles. Le reste n' est que survivances en voie de disparition, comme Rütimeyer le souligne d' ailleurs.

Il serait complètement faux de vouloir tirer l' image d' une civilisation archaïque cohérente et intemporelle de ces fragments et de ces résidus prêts à entrer au musée. Si nous tenons compte de la valeur et de l' importance que le montagnard d' aujourd attribue à ces survivances dans le contexte de sa vie et de sa pensée, nous devons admettre qu' il s' agit vraiment de résidus fragmentaires que le hasard des circonstances a maintenus en vie. Il n' y a pas de montagnard qui se servirait d' une torche de bouleau ou d' une lampe en pierre s' il disposait d' un éclairage meilleur; et même la lampe de pierre de la chapelle de Weissenried brille encore pour cette seule raison que le petit hameau isolé et qui décline n' a pas pu faire restaurer son sanctuaire à fond.

Les habitants de Furna dans le Prätigau constituent ici une rare exception. Bien qu' ils voient à leurs pieds une grande usine électrique, ils ne cèdent pas à leur envie de profiter de l' énergie tirée de leurs torrents; il y a même des gens pour dire qu' il serait plus urgent de construire de nouveaux chalets d' alpage que d' introduire la lumière électrique. Ils ne veulent pas non plus voir monter en hiver le car des PTT, parce qu' il abîmerait les chemins pour le traînage du bois.

On rencontre rarement cette fidélité à la vie simple, cet amour conscient de la tradition qui refuse les innovations et se sent à l' aise dans un monde archaïque. De façon générale, l' archaïsme, visible surtout dans les objets de la vie quotidienne et dans le retard technique, pèse au montagnard actuel; il se sent gêne et désavantagé; son mazot brûlé du soleil que le touriste admire n' est pour lui qu' une vilaine cabane noire. Le montagnard se sent déshérité. Il sait ou croit savoir comment on vit ailleurs. La publicité remonte jusqu' au fond des vallées et le renseigne. Les catalogues des grands magasins sont devenus dans mainte famille montagnarde le livre populaire et le livre d' enfant favori, voire unique, remplaçant la Bible, l' almanach et les contes.

La spirale ascendante du standard de vie fascine aussi le paysan. N' est pas le critère qui détermine les classes sociales, de nos jours où l'on fixe le rang d' un homme d' après le nombre de chevaux de sa voiture? Si l'on admet cette hiérarchie du « How much are you » - combien valez-vous -le paysan de montagne a la dernière place. Le manœuvre de la ville, le moindre bricoleur l' emporte largement sur lui. Si le montagnard songe encore à ses vêtements démodés et pauvres, à sa nourriture, à son logement insuffisants, à l' absence de conduites d' eau et de WC, à l' impossibilité d' aug ses gains - le prix du bétail ne cesse de baisser - il sera amené à juger son état désespéré, même sans le fardeau de la maladie, d' un désastre naturel ou de la malchance.

On comprend que ce découragement de l' ancien pionnier qui vivait hardiment à la limite des terres accessibles à l' homme, ne laisse souvent qu' une issue: le départ pour des régions plus clémentes. Ce ne sont en général ni les plus mauvais, ni les incapables qui suivent cette voie. L' aide aux montagnards, si nécessaire pour des raisons sociales et humaines, favorise souvent la tendance 11.M. Curschellas, Die Gemeinatzung. Ilanz 1926. 2 Niederer, ouvrage cité.

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au départ. Le standard de vie plus élevé, le téléphone, le trafic plus intense, et surtout les routes, qui coûtent cher, rapprochent la vallée, renforcent son attrait.

Nous ne voudrions pas que cette remarque fasse du tort au mouvement d' aide aux habitants de la montagne, Mais nous devons comprendre qu' il y aurait un seul moyen de les retenir chez eux: ce serait de leur montrer, au lieu de l' idole matérialiste, un but supérieur qui rende leur vie digne d' être vécue. Hélas! l' amour de la liberté qui a inspiré les premiers montagnards comme les pionniers du Nouveau Monde, a cédé le pas aujourd'hui à d' autres mobiles.

Pouvons-nous pour des motifs d' idéalisme exiger de l' homme actuel ce renoncement aux biens de la civilisation, nous qui en sommes favorisés? L' alpiniste qui fuit la plaine a cette tendance à l' ascèse, puisqu' il recherche les montagnes plus ou moins inhospitalières. Mais il le fait pour quelques jours ou quelques semaines, et son gré. Ensuite, il jouit d' autant mieux de sa voiture, de sa baignoire et de son lit. Peut-être, si la technique continue à progresser au rythme actuel, verrons-nous naître le besoin d' une ascèse sérieuse et durable, dans quelque monastère de montagne comparable à ceux du Tibet. Qui sait? Mais nous ne pouvons demander au montagnard de résister pour ces motifs quasi religieux à l' attrait d' un standard de vie supérieur.

La région des Alpes centrales, dont les Grisons et le Valais font partie, nous fournira pour finir un exemple local propre à illustrer la crise de l' homme et de son existence à la montagne.

Une nette différence sépare le nord des Alpes de leur centre. Les précipitations abondantes rendent leur versant septentrional impropre à l' agriculture. Une lente évolution, liée à la fondation de la Confédération, a amené leurs habitants à renoncer à la culture du blé et par là à l' autarcie. Cette région est devenue le pays des bergers de la Suisse. Spécialisés dans l' élevage du bétail, les indigènes ont dû étendre au loin leurs relations commerciales. C' est à cette spécialisation économique que sont liés les progrès politiques des cantons de la Suisse primitive. Cette civilisation pastorale est caractérisée par un esprit ouvert et mobile, un tempérament guerrier et agressif, des jeux montagnards et une expression artistique et musicale typiques, traits habituellement engendrés par ce mode de vie \ Toute cette région du nord a subi une série de crises et de transformations profondes dès la fin même du moyen âge. La dernière date de la construction de la ligne du Gothard qui a mis un terme à la forme traditionnelle du commerce du bétail en Suisse centrale, avec ses descentes périodiques dans les terres latines. Cependant, quand on considère les secousses qui ont ébranlé les structures économiques, sociales et culturelles du reste du monde, la région des Alpes centrales a offert jusqu' à l' époque contemporaine l' image de la stabilité, conservant son autarcie spirituelle et matérielle. Mais cette autarcie est en voie de disparaître, aussi les vallées les plus conservatrices sont-elles le plus durement touchées par une transformation rapide et peu harmonieuse, un vrai bouleversement.

Ainsi le Val d' Hérens et le Val d' Anniviers2, deux vallées latérales sur la rive gauche du Rhône, comptent encore aujourd'hui parmi les régions les plus archaïques de l' Europe, du moins par l' allure extérieure de l' habitat, de l' économie, des usages et des institutions sociales. Ils sont coupés de la vallée du Rhône par de hautes falaises. La technique moderne les a franchies, ouvrant au trafic des routes aux lacets vertigineux, entrecoupés de tunnels routiers. Il n' y a plus d' obstacle maté- 1 Wackernagel, a.a.O., und Y. Wyrsch, Das Volk von Unterwaiden, in: Schweizerisches Archiv für Volkskunde pp. 43 et ss.

2 W. Gyr, La vie rurale et alpestre du Val d' Anniviers, Zurich 1942. Nous attendons avec un intérêt particulier la monographie locale du même auteur, qui ne donnera pas seulement une description détaillée du Val d' Anniviers, mais sera un témoignage durable sur une forme d' existence alpestre en voie de disparition.

riel entre les indigènes et les étrangers. Chandolin, qui est avec ses 1936 m d' altitude une des agglomérations permanentes les plus élevées de l' Europe, est le seul village de quelque importance que la route n' ait pas encore atteint. Mais ces vallées ont tout de même conservé une originalité frappante. Elles sont séparées du monde par leur dialecte franco-provençal, également incompréhensible aux Romands et aux Alémaniques. Les habitants du Val d' Hérens portent encore le costume dont ils tissent eux-mêmes une partie des lainages. La laine provient d' une race indigène de petits moutons à cornes. Les petites vaches presque noires, belliqueuses et agiles comme des chamois, sont un autre facteur d' autarcie. Elles sont capables de chercher leur nourriture dans des pâturages à forte pente, jusqu' au bord des glaciers à 3000 m d' altitude. Comme nous sommes dans la région des masses alpines les plus vastes et les plus élevées, la végétation grimpe ici plus qu' ailleurs. Nous y trouvons donc les chalets d' alpage et les établissements temporaires les plus élevés ( Alpe de Lona près Grimentz à 2665 m ).

L' élevage du bétail y est donc lié à l' exploitation des hauts pâturages, impossible sans transhumances saisonnières. Ce premier des trois piliers de l' autarcie locale paraît inébranlable. Le second, très mine actuellement, est la culture du blé. Elle se fait sur de petits champs très inclinés, morcelés à l' extrême par les partages successoraux et les difficultés du terrain. Ils atteignent la limite des 2000 m ( à Findelen-Zermatt, même 2200 m ). Le blé est souvent coupé à la faucille et transporté à dos d' homme ou de mulet dans les « raccards », que les héritages ont partagés aussi entre de nombreux propriétaires. Il passe ensuite par le petit moulin paysan au bord du torrent et par le four communal, où l'on cuisait autrefois quelques jours par année, pour devenir enfin le pain de seigle noir et lourd en forme de galette. Tout cela exige beaucoup de travail et de peine. Bien que l' esprit moderne voie une disproportion absurde entre ces efforts sur des champs minuscules et les cours mondiaux du blé, la culture de cette céréale n' a presque pas diminué dans ces vallées jusqu' à un passé tout à fait récent. Elle s' est appuyée sur cette autarcie qui comporte toute une morale: à savoir un goût profondément marqué de l' indépendance par la frugalité, et une propension à créer des réserves. D' où la fierté de garder de la viande séchée et du fromage pendant cinquante ans et plus et de servir ces nourritures à peu près incomestibles à certaines occasions spéciales, comme des mariages, etc.

Le troisième pilier de l' autarcie est la culture de la vigne. Les vignes, généralement situées dans la vallée du Rhône fort éloignée, suffisent largement à couvrir les besoins du ménage. Les vignes communales, cultivées en corvée commune au son du tambour et des fifres, fournissent les vies des bourgeois et l' agréable accompagnement des séances où l'on discute le budget communal. La morale traditionnelle de l' autarcie a favorisé tout particulièrement la culture de la vigne jusqu' à un passé fort récent. Encore dans l' entre, à l' époque de la grande crise, le président de l' une de ces communes, qui était en même temps guide, me disait que son village et lui-même ignoraient la crise du marché mondial. Ses filles ne seraient pas obligées de descendre à Chippis, aux usines d' aluminium. En effet, lui et bon nombre de ses concitoyens tiraient assez de viande, de fromage, de beurre, de lait, de pain, de légumineuses et de vin, mais aussi de laine et de cuir de leurs propriétés, et les ventes de bétail leur procuraient l' argent pour les impôts, les assurances et d' autres « luxes ».

Cette image d' une oasis d' heureuse frugalité dans le tourbillon du marché mondial et de la crise ne doit pas nous faire oublier le prix de cette indépendance. Il y a d' abord les transhumances saisonnières qui ne ressemblent en rien à la vie libre du nomade, bien qu' on les y ait souvent comparées. Il s' agit ici d' une servitude immuable qui impose inexorablement son rythme. Il faut se rappeler que le village de Chandolin est à 1936 m, que les chalets d' alpage montent jusqu' à 2500 m et que la vigne avec les maisons qui en dépendent se trouve à Muraz près de Sion, à 500 m d' altitude. Les domaines s' étendent donc sur une différence de niveau de près de 2000 m. Dans l' intervalle nous trouvons les mayens de Sousillon ( 1387 m ) et de Réchy ( 1600 m ), situés en l' occurrence au-dessous du village. Les indigènes passent constamment d' un niveau à l' autre, empruntant en partie des sentiers très rapides, dangereux en hiver, souvent avec de lourdes charges, avec ou sans mulets. A certains moments de l' année, des personnes isolées, des parties d' une famille ou des familles entières vont et viennent entre le village montagnard et le village vigneron pour s' occuper de la vigne, du blé ou du bétail. Autrefois, on emmenait même l' école et le régent. Les familles sont donc ou bien séparées ou bien en déplacement, et il faut entretenir logements, maisons, étables et autres bâtiments agricoles non seulement à Chandolin, mais aussi à Muraz et aux mayens. C' est un fardeau pesant; aussi les maisons et les logements demeurent-ils provisoires et primitifs. Cette vie diffère à la fois du confort stable de la ferme soignée en plaine, où le même toit protège tout au long de l' année hommes et bétail, et de la liberté errante du pasteur nomade.

Les Anniviards sont las de cette instabilité. Bien que les camions soulagent leur peine, ils cherchent à se fixer pour de bon ou à la montagne, ou près de leur vigne; même certains mayens peuvent les retenir. Mais cet enracinement détruit les bases complexes de leur autarcie; leur vie est bouleversée de fond en comble. Ce refus des peines que les générations d' autrefois ont supportées sans plainte est un symptôme de la transformation complète des esprits, liée à la révolution économique moderne.

« Le chemin de fer a libéré le Valais des contraintes de l' autarcie » dit Karl Suter dans un de ses écrits de géographie économique et humaine. Entre 1856 et 1878, la ligne s' est avancée de Monthey à Brigue; en 1905, le Simplon était percé. Mais la dissolution de l' ancienne économie d' au complexe s' est encore fait attendre relativement longtemps. Ce n' est que ces années dernières que certaines familles du Val d' Anniviers se sont spécialisées dans la culture de la vigne, alors que ceux qui sont restés à la montagne ont nécessairement choisi l' élevage, en renonçant à la culture du blé ou en la remplaçant par celle des fourrages. Ces nouvelles techniques et la spécialisation agricole ont permis à l' argent de dominer davantage les esprits. Aussi la corvée commune, irrationnelle et gratuite, les déplacements, qui coûtent du temps, et bien d' autres usages disparaissent-ils comme des survivances gênantes et peu rentables. Ce sont précisément les mieux doués qui se montrent individualistes et entreprenants. S' ils n' émigrent pas, ils arrachent souvent les charges communales à la vieille aristocratie villageoise qui garde ses jugements surannés. La majorité approuve les vainqueurs. Cette lutte, qui accompagne l' avènement d' une époque nouvelle, est menée avec toute la passion politique qui a toujours caractérisé les Valaisans. Il n' est pas rare d' assister au passage brusque d' un règne conservateur des plus noirs au radicalisme effréné et rouge vif. Ces signes de crise sont apparus ces années dernières aussi bien en Valais qu' aux Grisons.

Cela éclaire encore une fois notre propos principal: la civilisation alpine n' est pas immuablement archaïque; au contraire, ce sont précisément les régions protégées en apparence par leur isolement qui sont bouleversées actuellement par une série de transformations morales et matérielles, humaines et géographiques. Elles paraissent plus menacées que nos villes, qui ont découvert peu à peu la vie qui leur convient. Nous ne pouvons plus nous cramponner au rêve d' une existence alpine harmonieuse et faire du paysan de la montagne un objet de musée. Ce serait passer à côté de nos devoirs historiques, sociaux et humains.Traduit et adapté de l' allemand )

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