L'Ailefroide par l'arête de Coste-Rouge

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par André Roch.

L' Ailefroide est une des plus belles montagnes du Dauphiné. Elle n' est encore que peu connue et, même de nos jours, elle n' est gravie que rarement.

L' Ailefroide forme une crête de trois kilomètres de longueur, orientée de l' est à l' ouest, et dont l' altitude moyenne varie autour de 3900 m. Cette crête comprend trois sommets principaux qui sont: l' Ailefroide Occidentale ( 3954 m .), la plus élevée, l' Ailefroide Centrale ( 3928 m .) et l' Ailefroide Orientale ( 3848 m. ) 1 ). C' est par le flanc sud que montent les différentes voies ordinaires d' ascension aux trois sommets. En effet, les pentes méridionales sont moins inclinées que la majestueuse paroi nord.

Cette immense face nord, d' une hauteur d' environ 1000 à 1200 m ., est parcourue en son milieu par une arête bien marquée qui, du Col de Coste-Rouge, rejoint le sommet central; c' est la fameuse arête de Coste-Rouge; elle sépare le petit glacier du même nom, à l' ouest, du Glacier Noir à l' est.

La première ascension de l' Ailefroide Occidentale date de 1870 et fut effectuée par W. A. B. Coolidge 2 ) avec Christian Aimer, Ulrich Aimer son fils, Christian Gertsch et un porteur de Vallouise nommé Lagier. Les alpinistes bivouaquèrent sur les moraines du Glacier du Sélé qui s' étend au pied des pentes sud de l' Ailefroide.

Ce n' est que dix ans plus tard que l' Ailefroide Orientale fut gravie à son tour par M. James Nérot avec Emile Pic et Giraud Lezin qui, eux aussi, montèrent par le versant sud.

En 1889, Felix Perrin et Auguste Reynier, avec Gaspard père, Christophe Clot et Joseph Turc, montent du côté de la Bérarde par une falaise située entre le Glacier Gris et le Glacier Long et atteignent la brèche des frères Chamois sur l' arête sud-ouest de la cime occidentale. Ils redescendent par le versant du Sélé, sans avoir atteint le sommet.

C' est cette même année que ces alpinistes effectuent la première ascension de la cime centrale de l' Ailefroide.

Plus tard, en 1893, MM. H. C. B. Baker et T. W. Danby avec Christophe Turc et J. B. Rodier reprennent la voie de la brèche des frères Chamois à la descente du sommet de l' Ailefroide Occidentale 3 ). Ils terminent ainsi l' itinéraire de 1889.

Le parcours des arêtes qui relient les trois sommets de l' Ailefroide entre eux ne fut complètement réalisé que ces dernières années; ce fut une conquête ardue.

Tout d' abord, en 1926 et 1931, M. Xavier de Grunne et Jean de Laire en plusieurs tentatives parcourent la plus grande partie des arêtes à l' est et à l' ouest du pic central. Mais l' enneigement et les mauvaises conditions de la montagne 1 ) empêchent ces alpinistes d' atteindre les sommets extrêmes.

En 1926, le porteur Engilberge suivit l' arête du pic central vers l' est jusqu' à une tour dénommée plus tard tour Broisat. Trois ans après, M. P. Rouyer avec Broisat atteignent la même tour mais en partant du sommet oriental.

Ainsi le parcours entre les cimes orientale et centrale se trouvait entièrement exploré.

Ce n' est que tout dernièrement, en 1932, que l' arête occidentale fut parcourue par Mlle Glogg, X. Carraud et André Migot. Cette caravane paraît avoir trouvé de bonnes conditions; la traversée dura six heures 1 ).

Telle est, en résumé, l' histoire de la conquête des trois sommets et de l' arête faîtière de l' Ailefroide.

L' arête de Coste-Rouge, à elle seule, possède toute une histoire; avant sa conquête, de très nombreuses tentatives échouèrent. A l' heure actuelle, cette arête a été parcourue par cinq caravanes de deux alpinistes chacune. Un seul guide, celui qui en fit la première ascension, escalada cette arête. Celle-ci, malgré sa grande difficulté, mériterait d' être visitée plus souvent. En effet, je crois pouvoir affirmer que l' escalade de l' arête de Coste-Rouge est une des plus sérieuses et des plus fantastiques des Alpes.

Les célèbres guides Emile Rey et Supersaxo, puis J. Maître avec ses guides y firent des tentatives vers 1886 et 1888. En 1896, M. H. A. Beeching, P. A. L. Pryor avec Roman Imboden et Hippolyte Rodier montent par un couloir du versant nord-ouest jusqu' à quelques mètres de l' arête de la Tour du Géant. Ils déclarent n' avoir jamais rencontré de rochers aussi délités.

En 1898, M. E. L. Littledale, Christophe et Etienne Turc, et en 1907, M. H. W. Dollar avec Christophe Turc père et fils, tentent également d' es cette arête 2 ).

Ce n' est que le 30 juin 1913 que M. Guido Mayer, avec le guide Angelo Dibonna de Cortina, escaladent l' arête pour la première fois. Avec les porteurs Roderon et Pierre Rodier, ils bivouaquent au Col de Coste-Rouge, puis ils montent le lendemain en 12 heures au sommet. Ils bivouaquent, une seconde fois, sur le Glacier du Sélé, pour rentrer le troisième jour à la Bérarde par le Col du Sélé 2 ).

Cette escalade est répétée le 17 juillet 1925 3 ) par deux cordées composées des célèbres alpinistes français: MM. Lagarde et de Ségogne, les frères Jean et Georges Vernet. Ils partent à 23 heures du refuge Césanne, remontent le Glacier Noir jusqu' au Col de Coste-Rouge et atteignent le sommet central de l' Ailefroide 21 heures après. Ils employèrent 14heures du Col de Coste-Rouge au sommet, soit deux heures de plus que les premiers ascensionnistes. Ce retard est expliqué par le danger des chutes de pierres, danger résultant de la marche simultanée de deux caravanes. En effet, deux de ces alpinistes furent blessés au cours de l' ascension. Ils bivouaquèrent un peu en dessous du sommet, dans le flanc sud. Deux ans plus tard, cette escalade est répétée par l' alpiniste français bien connu Edy Stoffer avec Hardouin. En dépit des mauvaises conditions de la montagne, ces derniers paraissent avoir accompli la performance la meilleure.

A l' ouest de l' arête de Coste-Rouge, la face nord de l' Ailefroide se continue jusqu' à un petit glacier très incliné, nommé le Glacier Long. Ce glacier fut exploré en 1928 par Jacques de Lépiney et E. Stoffer, tandis que la face située entre le Glacier Long et l' arête de Coste-Rouge fut gravie par les frères Jean et Georges Vernet en 1929. Ils tracèrent ainsi un nouvel itinéraire dans cette paroi balayée par d' incessantes chutes de pierres. A la vue de ces murailles striées, sombres et abruptes, nous baptisâmes irrespectueusement leur route du nom de « Pissoir Vernet ». J' espère que nos amis, les frères Vernet, ne nous en voudront pas.

L' arête de Coste-Rouge s' élève de 650 m. environ du Col de Coste-Rouge au sommet central de l' Ailefroide.

Guido Mayer divise cette arête en cinq parties, mais, pour la bonne compréhension de mon récit, je ne la diviserai qu' en trois. La première partie est formée d' une double série de gendarmes, véritables flammes de pierres; la dernière de celles-ci, bien caractéristique, est plus grande que les autres; elle a été dénommée la Tour du Géant.

Après les gendarmes, l' arête, moins bien marquée, s' élance vers le ciel en une série de gigantesques cannelures sillonnées de coulées de glace. C' est cette partie que l'on pourrait appeler la Coste-Rouge proprement dite. Dans la troisième partie, l' arête est très aiguë; elle est découpée d' abord en une nouvelle succession de gendarmes; enfin elle finit par se redresser et se fondre à la paroi sommitale.

L' itinéraire suivi par les caravanes Lagarde-de Ségogne et Vernet frères paraît être en général le même que le nôtre, sauf dans la partie supérieure, où ces alpinistes abandonnèrent l' arête pour terminer l' escalade dans le flanc nord-est. Cette variante ne paraît avantageuse que si le flanc nord-ouest est, lui aussi, très enneigé.

De son côté, la caravane Dibonna-Mayer suivit un chemin qui diffère sensiblement des autres et qui paraît être plus exposé encore aux chutes de pierres. Tandis que les autres caravanes attaquent l' arête au Col de Coste-Rouge, les premiers ascensionnistes rejoignent par la rive droite d' un couloir du flanc nord-ouest une brèche profonde située juste avant la Tour du Géant. Celle-ci, ils la tournent à l' est, ce que firent également toutes les autres caravanes. Ils paraissent ensuite avoir escaladé les grandes cannelures par les couloirs du flanc est alors que la montée directe d' une immense paroi rougeâtre et dégarnie de neige semble être moins dangereuse. Dans le haut, l' itinéraire s' impose presque, il traverse tout en montant des séries de couloirs glacés et contourne des gendarmes soit d' un côté, soit de l' autre.

Au mois de juillet 1933 mon ami Gréloz et moi étions en vacances dans le Dauphinc, et cette fameuse arête de Coste-Rouge était à notre programme. Or, nous n' avions aucun renseignement et c' est tout juste si nous savions où se trouvait l' Ailefroide.

De retour à la Bérarde, après la traversée d' une Meige verglacée, nous avions dormi une bonne partie du jour et, sitôt reposés, nous voulions attaquer l' arête réputée. A vrai dire, nous ne savions pas très bien par où commencer. Le seul guide disponible se refuse à nous accompagner avec des couvertures pour un bivouac, car des douleurs dans le dos l' empêchent de faire le moindre effort.

L' heure tardive compromet également notre projet de bivouac et le lendemain nous flânons délicieusement sur le Pic Coolidge en étudiant d' un côté l' arête de Coste-Rouge et de l' autre la face sud des Ecrins au sujet de laquelle nous avons aussi quelques projets cachés.

En descendant du Pic Coolidge sur le refuge Temple-Ecrin, nous poussons une petite reconnaissance jusqu' au Glacier de Coste-Rouge et construisons de nombreux cairns afin de pouvoir retrouver le meilleur passage dans la nuit.

Enfin, avec une bonne provision de renseignements qu' un charmant M. Guillaumin veut bien nous communiquer, nous nous retirons sur les couchettes, avant le grand jour.

M. et Mme Guillaumin dont nous venons de faire la connaissance, sont avec toute leur famille en séjour à l' hôtel du village d' Ailefroide. A eux deux, ils nous ont donné tant de détails sur la descente de l' Ailefroide et du Glacier du Sélé que, bien que ces multiples renseignements se mélangent un peu dans nos cervelles, nous avons bon espoir de trouver notre chemin. Et avant de nous séparer de ces pionniers du Dauphiné, nous leur donnons rendez-vous pour le repas du soir le lendemain au village d' Ailefroide, en les priant d' avertir la tenancière de l' hôtel.

Déjà minuit, il faut nous lever. A 1 heure départ. A la lueur de la lanterne, nous retrouvons tous nos cairns et atteignons le glacier. La neige ne porte qu' à moitié. Le cirque sombre qui nous domine est très impressionnant et les pierres sifflent par moments dans l' ombre du « Pissoir Vernet », qui nous domine à droite.

Au col, nous nous arrêtons pour attendre le jour. Peu à peu les sommets s' éclairent. Hésitant sur le choix du meilleur chemin, nous attaquons l' arête qui tout de suite nous montre ses dents.

Du Col de Coste-Rouge, nous escaladons la paroi ouest, verticale et délitée, par des fissures et des vires difficiles. Nous atteignons bientôt une brèche sous un immense gendarme surplombant. De l' autre côté, sur la face est, mieux exposée, le soleil nous réchauffe bientôt agréablement. En remontant par de nouvelles fissures et des vires, nous contournons la série de gendarmes impraticables qui flanquent l' arête. Nous avançons aussi rapidement que possible, mais la roche friable nous oblige à faire très attention. Nos progrès rapides sont bientôt arrêtés par la présence d' un vilain couloir infranchissable. Nous sommes obligés d' en remonter la rive gauche jusqu' à ce qu' un pendule nous permette d' en atteindre le fond. Peu à peu nous arrivons à la Tour du Géant que nous longeons toujours sur le flanc est, en plein soleil. Ici nous sommes au pied d' une paroi très impressionnante et nous restons fort perplexes: Devons-nous escalader directement la muraille rougeâtre ou prendre à gauche dans les couloirs verglacés?

A ce moment, une dégringolade de pierres qui dévalent dans les couloirs répond à la question, et avec mille précautions nous nous engageons dans la paroi rouge. En somme, nous ne trouvons aucune grosse difficulté. Partout le chemin s' ouvre à mesure que nous avançons le long de vires encombrées de débris et par des fissures aux nombreuses prises, toutes branlantes.

Nous nous élevons rapidement et arrivons bientôt au pied d' un immense gendarme en lame de couteau. A notre droite, une dalle très inclinée et couverte de glace flanque le gendarme à pic. Le meilleur chemin paraît être le long de cette dalle. Mais après un essai entrepris sans grand espoir sur les rochers verglacés, nous y lisons bien distinctement ces mots « Défense de passer ». Il nous reste donc à traverser à gauche ou à redescendre pour prendre les rochers verglacés du couloir. Or, les couloirs tels que nous les voyons d' où nous sommes n' ont rien d' engageant. Nous préférons donc rester le plus longtemps possible dans du rocher bien sec et bien chaud. Cependant, la traversée est absolument à pic et nous sommes émerveillés de pouvoir continuer sur une paroi si raide. Dans une anfractuosité nous découvrons un anneau de corde. Cette trace du passage de l' homme nous rend notre courage et nous terminons avec peine et non sans hésitation cette traversée aérienne, suspendus à des prises minuscules au-dessus des sombres couloirs au fond desquels vrombissent les projectiles.

Mais le travail sérieux n' a pour ainsi dire pas encore commencé; arrivés au couloir, nous sommes obligés de sortir les piolets que nous avions jusqu' à cet endroit portés dans un de nos sacs. L' escalade continue ici ardue, délicate et dangereuse. D' un bec de rocher à l' autre, qui pointent hors de la glace, nous traversons et montons par des miracles d' équilibre. Les prises sont verglacées; la glace est souvent trop mince et le piolet heurte le rocher. Les assurages sont précaires. Les parois et la corde gelées écorchent les mains.

Ici, c' est une fissure que nous devons remonter au prix de grands efforts; là, il nous faut traverser dans la glace vive une vingtaine de mètres, et la taille prend beaucoup de temps.

Plus loin, le premier ne trouve plus aucun bec pour assurer et, comme la corde est entièrement déroulée, nous avançons simultanément au-dessus de l' abîme. Nous gagnons de l' altitude; le travail ardu nous a fatigués terriblement et nous éprouvons le besoin de nous restaurer sans que nous puissions trouver un lieu de repos. Peu à peu, nous atteignons la troisième partie de l' arête où nous contournons de magnifiques gendarmes par le flanc ouest au-dessus de sombres parois. Le rocher y est bien sec et l' escalade plus agréable. Mais la dernière paroi nous nargue encore et elle est bien, bien raide. Nous atteignons le pied du ressaut terminal où une fissure remplie de glace nous semble être la seule issue. Gréloz s' y lance; mais il rencontre des difficultés accumulées avec un tel raffinement qu' il redescend bientôt à grand' peine de sa dangereuse position. Il chausse des espadrilles de façon à pouvoir utiliser de petites plaques rocheuses qui émergent de la glace. Le voilà parti pour un second essai. Suspendu à rien dans une cheminée où tout est glissant, il s' arrête pour souffler. Puis, hésitant, il se coince un peu plus haut, risquant cent fois de perdre l' équilibre. Insensiblement, il se trouve dans une situation telle qu' il risque davantage de tomber en essayant de redescendre qu' en tentant de continuer. C' est la lutte désespérée où l' être est si tendu, si concentré que ses forces s' en trouvent décuplées. C' est le moment tragique où l' alpi, bravant la chute, atteint la limite de ses possibilités, moment de vie si intense, qu' il s' imprime pour toujours dans sa mémoire. Plein d' anxiété, j' ai vu Gréloz s' élever peu à peu au-dessus de la bosse verglacée. Essoufflé et épuisé, il s' est assis au haut de l' obstacle pour se reposer. Puis il a hissé les sacs et je suis monté à mon tour.

Mais les parois nous dominent toujours, et les difficultés ne sont pas toutes surmontées. Le rocher est pourtant plus sec, et malgré notre grande fatigue nous nous coulons, nous nous rétablissons, nous nous hissons entre les blocs instables.

Le sommet approche; l' inclinaison de l' arête s' adoucit; encore quelques bonds et nous serons à la cime.

Quel bonheur! Nous y sommes. Nous poussons d' immenses cris qui retentissent au loin dans ces montagnes sauvages. Et nous voyons tout là-bas, sur le Glacier Noir, Mme et M. Guillaumin qui s' arrêtent pour écouter. Puis les deux petits points se meuvent de nouveau et reprennent leur descente vers Ailefroide.

Il est 2 heures de l' après, nous avons mis dix heures d' une escalade ardue et exposée du Col de Coste-Rouge au sommet et nous sommes heureux de pouvoir nous étendre au soleil.

Mais le temps presse et, si nous voulons arriver à Ailefroide pour dîner, il faut quitter ce sommet d' où nous apercevons tous les géants du Dauphiné.

Nous sortons du sac un fragment de papier d' emballage sur lequel M. Guillaumin a bien voulu nous dessiner l' itinéraire de descente. Avec ce précieux document nous commençons par nous perdre en allant trop à gauche pour revenir enfin au-dessus de ressauts très raides. Tant bien que mal nous finissons par atteindre une vire à une quinzaine de mètres au-dessus du glacier. Sur la droite, nous découvrons un piton que nous déplaçons afin de poser un rappel de corde. Nous sommes très fatigués; il fait chaud, la neige est fondante, la paroi ruisselle et nous buvons beaucoup de cette eau de neige. Enfin le rappel est placé et sous une cascade nous glissons péniblement le long de la corde dégouttante. Enfin nous atteignons la neige. Tout à coup, le fracas de la chute des pierres contre la paroi nous glace d' effroi. Une avalanche bondit par-dessus le mur que nous venons de descendre à la double corde. De notre mieux nous nous cachons. Mais nous n' avons pas encore rappelé le filin. Ce travail de tirer sur la corde mouillée est pénible et, dès que nous sommes prêts, nous nous encordons à nouveau et dévalons le névé en pente.

Mais, à peine sommes-nous engagés sur la neige, qu' une nouvelle avalanche nous entraîne presque. Effrayés, nous sautons en arrière pour nous abriter et dès que le calme se rétablit nous déguerpissons de cet endroit exposé sans demander notre reste.

Puis ce sont d' innombrables crevasses à traverser et nous sommes bientôt sur la rive gauche du glacier, au-dessus de nouvelles parois infranchissables.

La chute du glacier est presque impraticable et nous décidons d' aller explorer l' autre côté. Nous remontons donc péniblement et traversons le glacier. Or, sur la rive droite, il ne faut pas non plus songer à descendre car nous devrions bien tailler pendant quatre heures pour franchir les séracs. Nous commençons à douter d' atteindre le village d' Ailefroide, et tandis que la perspective du bon dîner qui nous y attend s' estompe, celle du bivouac se précise.

Or, il fait encore grand soleil et nous voulons absolument trouver une issue. Nous traversons donc quelques séracs instables pour atteindre une vire d' herbe ascendante sur la rive droite du glacier. Sur cette vire nous découvrons une bouteille et d' autres débris de verre cassés, ce qui nous redonne de l' es. En effet, au haut de la vire d' herbe, nous aboutissons à un bon chemin qui longe en diagonale toute la paroi à pic pour atteindre le glacier du Sélé.

C' est alors que nous nous souvenons des nombreuses explications de M. Guillaumin qui nous avait parlé, parmi tant d' autres choses, de la vire, grand secret de l' Ailefroide. De là nous ne craignons plus de perdre le chemin et le long d' interminables moraines nous dépassons bientôt le refuge du Sélé. Il nous faut encore descendre une immense pente de neige, contourner la cascade et traverser le torrent jusqu' à un bon sentier qui nous amène à Ailefroide avant la nuit.

Hélas, nous sommes en retard pour le dîner et M. et Mme Guillaumin se sont déjà retirés. L' hôtelière avenante nous reçoit bien étonnée car elle avait été avertie que nous n' arriverions certainement pas avant le lendemain matin. Bref, comme l' hôtel est plein, on nous installe un lit dans la salle à manger.

Le lendemain, encore fatigués et après avoir fait sécher au soleil notre équipement mouillé et nous être munis de nouvelles provisions, nous nous acheminons sous la grosse chaleur de midi vers le Pré de Madame Carl. Au refuge Césanne nous rencontrons les frères Vernet et passons en leur compagnie un délicieux après-midi en devisant d' aventures alpestres et de projets de premières.

Nous ne sommes pas encore complètement reposés de notre dernière course et n' avons plus l' intention d' escalader la face sud des Ecrins. Mais nos amis Vernet nous conseillent si bien de passer la nuit avec eux au refuge et d' escalader le lendemain les Ecrins en montant par le sud à la brèche Güssfeld, que nous nous laissons tenter.

Et le jour suivant, nous recommençons une de ces grandes ascensions difficiles et exposées qui laissent de si forts, de si grands et de si beaux souvenirs.

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