L'Alpe

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

L' Alpe a été chantée si souvent, elle a inspiré la lyre de tant de poètes, suscité l' éloquence et l' enthousiasme de tant d' alpinistes, qu' il paraît téméraire de ma part, à moi, pauvre citadin, de venir vous en parler. Permettez toutefois à un clubiste, épris des beautés de son pays, de la majesté de ses montagnes, de ce cadre merveilleux où s' accomplit péniblement notre labeur journalier, de venir vous répéter modestement ce que d' autres ont écrit de la montagne en caractères immortels ou pensé dans le profond de leur cœur.

Ohi Alpe aimée, dont les cimes aux flèches élancées, les glaciers étincelants bravent l' azur inviolable des cieux, mot cher à nos oreilles, inspiratrice de nos sentiments les plus élevés, exalte-moi pour qu' en ce jour je ne diminue pas ton prestige, mais, au contraire, te fasse aimer et admirer plus encore.

Chers amis, nous sommes réunis ici pour commémorer une date qui nous est chère à juste titre, le 60e anniversaire de la fondation de notre section, pour rendre un éloquent hommage à ces premiers pionniers de l' alpinisme en Valais, aux fondateurs de Monte Rosa.

Ces hommes devaient nécessairement avoir compris toute la beauté et les sublimes secrets de nos montagnes pour vouer leur enthousiasme, leur énergie et leur idéal à l' Alpe encore mystérieuse.

Honneur leur soit rendu I Car l' Alpe, c' est tout un poème, une histoire merveilleuse, un nom magique qui attire les intrépides, charme les timides, fascine les audacieux.

Elle est ce monument grandiose que Dieu a élevé pour signifier à l' homme que nos regards et nos cœurs doivent toujours se diriger vers la hauteur, image de paix et de grandeur, point d' attraction de nos plus hautes aspirations.

Oui, messieurs, la montagne renferme en elle le secret du bonheur. Elle est généreuse parce qu' elle multiplie ses dons et ses grâces à chacun suivant ses capacités et ses goûts. Elle remplit nos oreilles de la musique de ses ruisseaux, du chant impétueux de ses torrents, du roulement sourd des avalanches, du carillon joyeux des troupeaux; elle charme nos regards par le vert imposant de ses forêts, les couleurs incomparables de ses flancs, le cristal étincelant de ses glaciers, les lignes audacieuses de ses arêtes, l' ar grandiose de ses cimes. Elle offre à tous les amis de la science un champ d' action si vaste qu' il n' est personne qui ne puisse satisfaire ses goûts ou ses désirs.

Le botaniste y récoltera à pleines mains et à cœur joie la îlore la plus riche, merveilleuse dans sa structure, si disparate dans ses couleurs, fleurs incomparables, étoiles terrestres dignes de rivaliser avec celles toujours éclatantes du firmament.

Masse figée, sortie incandescente des entrailles de la terre, l' immense mer de sommets, résultat gigantesque de la lutte des éléments, quel champ d' ac pour le géologue toujours préoccupé de sonder les mystères de notre monde pour en tirer les conclusions utiles à la science!

Variété infinie dans la flore, diversité inouïe dans la roche. Couches terrestres où les minerais les plus divers forment la structure de nos montagnes, blocs de granits ou roches calcaires, que de secrets ne livrez-vous pas au minéralogiste, avide de nouvelles découvertes!

Messieurs, dans toutes ses manifestations, que ce soit dans le plus petit repli de ses vallons ou dans les profondeurs de ses précipices, dans le gouffre béant de ses crevasses, à l' heure où l' orage gronde et hurle à tous les vents sur les sommets, la montagne nous empoigne, nous émeut, nous bouleverse, nous enthousiasme ou nous réjouit.

Chers clubistes, si l' Alpe dispense ses richesses et ses faveurs si largement, n' a pas pour l' alpiniste une prédilection toute particulière, ne sentons-nous pas que nous l' aimons pour sa beauté et sa grandeur! Oui, l' Alpe nous appartient à nous, fils de la montagne. Nous l' aimons lorsque, sac au dos, piolet à la main, nous parcourons ses vallées profondes semées de forêts, coupées de précipices, faisant grincer les cailloux du chemin sous nos souliers ferrés; nous l' aimons quand, accablés de fatigue, nous voyons dans les rochers lointains surgir la cabane d' où s' échappe une claire fumée bleue. Comme tout notre être tressaille à la vue de ce refuge hospitalier!

La cabane, le foyer du clubiste, la maison où tous les enfants de l' Alpe sont accueillis avec la même et la plus franche hospitalité. Quel mot évocateur, quelle source intarissable de souvenirs!

Et puis au réveil, lorsque dans le crépuscule rougissant du matin, les cimes se détachent immaculées dans l' azur du ciel, nous contemplons cette nature alpestre, l' émotion nous saisit, la fièvre des sommets nous envahit.

Quelle heure inoubliable que la lutte pour le sommet! Pentes de glace à gravir, crevasses béantes à sonder, corps à corps avec le rocher auquel on s' agrippe ne faisant qu' un avec lui, suspendu dans le vide, impressions ineffaçables que seuls les initiés peuvent comprendre, car l' Alpe ne dispense la victoire qu' à ceux qui l' aiment et croient en elle; elle repousse les téméraires et ceux qui ne voient en elle que le couronnement de leur orgueil.

Le fier sommet atteint, l' Alpe vaincue, quelle gloire pour l' alpiniste! Quoique victorieux, il ne connaît dans cette victoire que le contentement de l' effort accompli, le bonheur de chanter là-haut la paix, le silence impressionnant des sommets, la liberté.

Oh Alpe passionnante! pourquoi donc viennent-ils de si loin, d' un pôle du monde à l' autre, ceux qui recherchent la tranquillité du cœur, le repos de l' esprit, si ce n' est qu' en admirant la majesté de tes cimes sublimes, en goûtant là-haut la paix sereine, l' air vivifiant des régions éthérées, ils se sentent plus près de Dieu, loin des soucis du monde, des affaires accablantes, des pernicieuses émanations d' en bas!

L' Alpe, messieurs, fait plus que tout cela. Elle forge de solides amitiés. Et les amitiés contractées à la montagne sont sincères, parce qu' elles revêtent un caractère sacré et qu' elles ont pris naissance sous l' impulsion d' un même sentiment, l' idéal commun dans l' amour pour la montagne.

Messieurs, je termine et me plais à répéter la pensée d' un de nos écrivains romands épris de la même passion que nous pour la montagne.

Le bonheur est là dans le contact intime avec la nature, et la santé aussi, celle du corps et celle de l' âme; à ce contact-là toute douleur s' apaise, les rancunes s' évaporent, l' esprit s' élève et le goût s' épure. Et comment malgré tout ne pas croire au bonheur quand on a le plaisir de contempler ces choses?

Ici, messieurs, devant ce cadre majestueux de montagnes, dans cette maison du Grand St-Bernard, siège d' hospitalité, de générosité et de bonté, je suis heureux de remercier ces bons chanoines de leur réception si cordiale, accueil chaleureux qui répond si bien aux vœux et au désir de leur éminent et saint patron saint Bernard, qui, pour montrer que les Alpes sont hospitalières, a élevé ici cet hospice, au cœur même des Alpes.

Alpe enviée, Alpe admirée, Alpe hospitalière, toi pour qui nous sommes réunis ce soir dans la plus franche intimité, toi qui es la raison d' être de notre grande famille alpine, toi pour qui vibrent nos cœurs, toi, patrie des alpinistes et image respectée de notre patrie, nous te saluons et nous t' aimons!

Grand Saint-Bernard, juin 1925 Maurice Allei.

60e anniversaire de Monte Rosa.

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