L'apparition du 14 juillet 1865 au Cervin

PAR L. G. VALLETTE

Avec 2 illustrations ( 32, 33 ) Qui n' a pas été intrigué à la lecture de l' apparition mystérieuse dont Whymper et ses deux guides, Taugwalder père et fils, furent témoins après la terrible chute de leurs malheureux compagnons? Et que faut-il penser de ce phénomène? Pour ce qui me concerne, je n' ai jamais trouvé dans la littérature alpine une explication plausible de cette vision. Spectre du Brocken, aurore, illusion d' op, hallucination collective due à l' intense émotion des trois montagnards après l' accident, double arc-en-ciel déformé par la réfraction ou simplement par les sens surexcités des observateurs, apparition céleste, tout a été avancé sans donner de solution satisfaisante. J' ai été moi-même quatre fois au Cervin par temps divers, beau ou orageux, avec des ciels surnaturels de beauté, mais sans pouvoir observer le moindre mirage. Au surplus, le guide Hermann Schaller de Zermatt qui a fait le Cervin plus de 200 fois n' a jamais pu observer quelque chose de semblable non plus. Pour aboutir à une explication plus plausible du phénomène, sinon plus scientifique selon la rigueur cartésienne, il convient d' examiner à fond non seulement les diverses possibilités, mais aussi toutes les données susceptibles de reconstituer dans son ensemble le climat, c'est-à-dire les conditions météorologiques de cette mémorable journée que fut le 14 juillet 1865 pour l' alpinisme et pour l' histoire du Cervin et de Zermatt.

6 Us Alpes - Die Alpen - 195781 Dans sa description, Whymper dit notamment « quant à moi, je pensais, au bout d' un moment, que c' était peut-être un mirage où nous jouions quelque rôle, mais nos mouvements n' y apportaient aucun changement. Les formes spectrales demeuraient immobiles ».

Et plus loin: « C' était un spectable terrible, merveilleux, unique dans mes souvenirs. » Il était « 6 heures du soir » et la cordée arrivait « à la neige sur l' arête qui descend vers Zermatt ». Elle se trouvait donc au névé de l' épaule à environ 4200 m d' altitude. « Nous nous préparions à descendre, quand, soudain, un arc immense se dessina dans le ciel, s' élevant très haut au-dessus du Lyskamm Pale, silencieuse, mais parfaitement nette et arrêtée, excepté aux extrémités qui se perdaient dans les nuages, cette mystérieuse apparition semblait une vision d' un autre monde. Frappés d' une terreur superstitieuse, nous suivions avec stupéfaction le développement graduel de deux grandes croix placées de chaque côté de cet arc étrange. Si les Taugwalder n' avaient pas aperçu les premiers ce phénomène, j' aurais douté de mes propres sens... » Toutes ces réflexions prouvent que Whymper avait considéré cette apparition avec objectivité et sens critique. Au surplus, il accompagne son récit d' un excellent dessin ainsi que d' un croquis schématique exécuté probablement pendant l' apparition. Ce qui frappe dans l' illustration, ce sont les bandes gris-foncé, espèces d' ombres et pénombres projetées sur un banc brumeux entouré de quelques nuages. Par son dessin, l' apparition ressemble étonnamment à un halo solaire un peu compliqué, mais tel qu' il peut se produire parfois, avec la seule différence qu' un halo de cette sorte se produit autour du soleil, et que l' arc du halo solaire et ses traits croisés ne sont pas foncés comme ceux du dessin de Whymper, mais lumineux. Les clairs-obscurs sont intervertis, ce qui est lumineux dans le halo est noir dans l' image reflétée par l' écran nuageux qui se trouve perpendiculairement aux rayons solaires. L' apparition se trouve en direction sud-est, il est 6 heures du soir et à cette saison, le soleil se trouve du côté opposé, c'est-à-dire au couchant.

De toute façon, à la lecture de la description de Whymper, les hypothèses citées plus haut ne tiennent plus dans tous les points, et il faut chercher ailleurs. Faisant allusion au récit de l' abbé Gorret sur la première ascension du Cervin par l' arête italienne réussie le 17 juillet 1865 par Jean-Antoine Carrel et J. B. Bien, après que les deux vainqueurs eurent rejoint leurs deux camarades, l' abbé Gorret et J. Meynet, restés à une altitude de 4350 m environ, Whymper ajoute: « C' est au moment où ils arrivèrent à 1 ', Epaule'( 4250 m environ ) qu' ils furent témoins du phénomène dont j' ai parlé. » Mais la date ne concorde pas. L' observation de Whymper est du 14 juillet 1865, alors que celle de l' abbé Gorret se situe au 17 du même mois, trois jours plus tard. En examinant le récit complet de l' abbé traduit en allemand par Alfred Graber dans Les Alpes 1935, pages 94 et suivantes, l'on peut retenir ceci de la journée du 17 juillet 1865:

« Après avoir ramassé nos provisions laissées sur le rocher 1 ( nous n' avions même pas le temps de manger, il était trop tard ), nous aperçûmes une apparition qui fit notre joie ( sic ). Le temps était clair en Suisse et nous nous vîmes au milieu d' un cercle en couleurs d' arc. Cette Fata Morgana nous entourait tous d' une couronne au milieu de laquelle nous vîmes nos ombres. » II faut dire que l' observation de l' abbé Gorret est moins précise quant à l' identification du phénomène, alors que Whymper avait constaté sans doute possible que, malgré ses mouvements, la configuration restait immobile. Whymper parle de « couleur pâle », alors que Gorret mentionne des « couleurs d' arc ». Mais ce dernier parle expressément de « nos ombres » et relate: « nous nous vîmes au milieu d' un cercle ».

1 Epaule italienne 4250 m. 82 A noter en passant combien un phénomène naturel inexplicable peut agir différemment sur le moral des humains selon leur état d' esprit. La cordée de Whymper fut « frappée d' une terreur superstitieuse », alors que l' apparition « fit la joie » de celle de l' abbé Gorret, enthousiasmée par une ascension réussie sans accident I. Selon le récit de l' abbé, il se trouvait le 14 juillet 1865 en compagnie de l' ingénieur Giordano sur le Theodulhorn lorsque, vers 14 heures, il aperçut des personnes sur le sommet du Cervin, et descendit tout de suite après au Breuil pour préparer la réception des « vainqueurs » qui, dans son imagination, ne pouvaient être autres que Carrel et ses compagnons, partis le même jour que Whymper. Il est donc absolument certain que les observations de Whymper et de l' abbé Gorret concernent deux apparitions différentes survenues à trois jours d' intervalle. Whymper s' est trompé inconsciemment sur la coïncidence chronologique des deux phénomènes ou a-t-il simplement voulu dire à l' appui de son observation que ce phénomène s' est produit une seconde fois trois jours après? Peu importe d' ailleurs pour l' identification du phénomène lui-même. En poursuivant la lecture du récit de Gorret, l'on constate que pendant la nuit du 17 au 18 juillet le temps se gâta définitivement. L' auteur parle d' une tempête nocturne. Le matin du 18 juillet, la tente du bivouac « était couverte d' un pied de grêle ». Le Cervin était « tout blanc » et le « temps n' é pas beau ». L' abbé Gorret mentionne encore tout particulièrement « qu' ils perdirent 2 heures pour faire fondre les grêlons » et « qu' il n' aurait jamais pensé que des grêlons étaient aussi difficiles à faire fondre ». Il s' agissait sans doute de grêlons fortement surgelés d' une température bien en-dessous de zéro, ce qui aura son importance plus loin dans cette étude. La descente elle-même fut rendue difficile. « Tout était verglas. » Au sujet des conditions météorologiques, Whymper dit de son côté en parlant du temps qu' il faisait le 14 juillet après le « splendide coucher de soleil » du 13 juillet: « C' était une de ces journées merveilleusement pures et tranquilles qui précèdent d' ordi le mauvais temps. L' atmosphère absolument calme n' était troublée par aucun nuage, par aucune vapeur. Les montagnes situées à 75, à 100 km de nous se voyaient avec une absolue netteté », etc. etc. « Le Viso, éloigné de 160 km, paraissait tout près de nous; à plus de 200 km de distance se montraient les Alpes maritimes qu' aucune brume ne voilait. » Aucun vent! Whymper cite « les champs verdoyants de Zermatt, parsemés de chalets d' où s' échappaient lentement des filets de fumée bleuâtre ». Même spectacle du côté du Breuil et plus loin les « plaines ensoleillées ». Un temps exceptionnel, d' une limpidité cristalline, à 2 heures de l' après! Le temps continue d' être beau et clair les 15, 16 et 17 juillet ( lundi ), alors qu' il devient brusquement mauvais le lendemain.

Tous ces signes laissent penser qu' il s' agissait d' une période de föhn et que l' atmosphère était surchargée d' humidité. Malgré l' observation incomplète de l' abbé Gorret, l'on peut présumer qu' il s' agissait dans ce cas du phénomène caractéristique du spectre du Brocken, accompagné de couleurs d' arc dues aux rayons de soleil qui se réfractaient dans les fines gouttelettes d' eau ou de fins cristaux surgelés d' un brouillard de condensation sans lequel le phénomène décrit n' aurait pas pu se produire.

Tout autre était l' apparition de Whymper. En examinant son dessin ( voir l' illustration ci-contre ), l'on peut remarquer que le phénomène se projette à une altitude supérieure à 4500 m ( « au-dessus du Lyskamm » ) sur une sorte d' écran immense se trouvant à une grande distance. Cet écran était constitué par un banc homogène de nuages sous forme de cirrus, c'est-à-dire d' un amas de fines 1 II paraît d' ailleurs que J.A. Carrel et ses compagnons, le jour de leur échec, c'est-à-dire le 14 juillet 1865, auraient également vu au-dessus du Lyskamm le mirage de Whymper, mais sans en donner une description détaillée par la suite. Dans leur contrition rageuse, ils auraient interprêté cette vision comme une gettatura diabolique du démon de « la Becca » pour accélérer leur fuite, ce qui est également un exemple d' une réaction antagoniste à celle qu' ils ont éprouvée le 17 juillet après leur victoire. ( C. Haensel, La lutte pour le Cervin, p. 178. ) aiguilles de glace. Comme le temps était très calme, il m' était pas déformé par les vents et formait au lointain une sorte de miroir vertical.

Il est curieux de constater que le phénomène lui-même ressemble étrangement dans son dessin à un halo ( ou plutôt une couronne ou auréole ) qui se forme sous certaines conditions atmosphériques autour du soleil et qui est le signe d' un changement de temps prochain. Généralement, ces halos se présentent sous forme d' un cercle unique autour du soleil. Ils peuvent parfois sedoubler en deux ou ( très rarement ) en plusieurs cercles ou arcs étalés, les uns séparés des autres ou se croisant pour former des figures géométrique extrêmement régulières reliées entre elles par des arcs et des croix. Ils sont dus à la diffraction ( en allemand Lichtbeugung ) des rayons lumineux par les fines gouttelettes ou plutôt aiguillettes de glace d' un nuage très délié ou d' un léger brouillard diaphane et translucide interposé. Lumineux au milieu, ils sont colorés en rouge à l' in et en violet à l' extérieur. Par suite de la non-homogénéité des couches d' air superposées, ces couronnes peuvent se déformer considérablement et former notamment des lignes droites verticales ou horizontales qui, parfois, se touchent ou se croisent. Le soleil lui-même peut former une croix lumineuse de toute beauté, phénomène assez rare dans nos latitudes, mais plus fréquent dans les régions polaires.

Selon son dessin, Whymper se trouvait en plein soleil avec ses guides. Il aurait donc pu voir directement un halo solaire éventuel s' il avait été visible epuis nos régions. En tout cas, en bon observateur qu' il était par sa profession même, il l' aurait certainement mentionné dans son récit. Il faut donc penser que la couronne solaire a dû se produire a nord-ouest en dehors de nos latitudes, derrière la courbure de la terre, et qu' elle a été reflétée partiellement par un écran nuageux immobile se trouvant à une altitude supérieure à 4500 m et présentant l' angle et le plan d' incidence propices à la formation d' un mirage capté de très loin à l' instar des mirages de navires qui se présentent parfois sur le ciel aux navigateurs stupéfaits. Le calme absolu et l' extraordinaire limpidité de l' atmo du 14 juillet 1865 jusqu' à plus de 200 km, c est-à-dire au-delà de la courbure terrestre, rendent tout à fait possible un pareil phénomène atmosphérique.

Ce qu' il y a de curieux, à part l' image partielle d' un halo solaire, c' est que sur le dessin de Whymper la couronne et les barres verticales et horizontales sont foncées, alors que, vues contre le soleil, elles devaient être lumineuses. Cette anomalie d' apparence paradoxale m' avait frappé depuis longtemps, lorsqu' un jour, au cours d' une promenade dans les environs de Genève, j' ai eu la chance de pouvoir observer à la fois une auréole solaire vers 1 ouest et son reflet sur un banc de cirrus situé à l' est. Or, la couronne solaire réfléchie sur ce banc n' e fait pas lumineuse, mais foncée. C' était pour moi une révélation accompagnée d' une grande joie, car je tenais enfin la clé du mystère qui m' avait intrigué dès mon enfance.

Que de pareils mirages sont parfaitement possibles dans nos latitudes et en confirmation de ce que j' ai pu observer moi-même par une chance fortuite est prouvé entre autres par un communiqué paru dans Nouvelle Gazette de Zurich du ter décembre 1947 intitulé « Eine Himmelserscheinung ». Il s' agissait d' un halo qui se dessinait magnifiquement contre le ciel couvert d' un stratus de haute altitude. Ce qu' il y avait de curieux, c' est que non seulement le halo lui-même était visible contre le soleil, mais qu' il était réfléchi par un très haut nuage constitué de fines aiguilles de glace, de sorte que deux halos opposés étaient visibles. Fait à noter, c' est que le deuxième halo était incomplet et forme d' un secteur de cercle seulement. Selon le quotidien, de nombreuses personnes ont pu observer ce phénomène. Malheureusement, la relation ne dit rien sur la couleur foncée de l' image réfléchie. Par contre, d' autres observations récentes faites en France mentionnent « sept soleils » avec des reflets opposés « terriblement obscurs ».

Il faut donc penser que Whymper a vu le mirage partiel, c'est-à-dire le reflet d' une couronne solaire cachée par la courbure terrestre et déformée ou combinée avec le phénomène d' une croix de soleil. Ce mirage n' était pas nécessairement visible à plus basse altitude, puisqu' il nécessite toujours un certain angle d' incidence pour être aperçu.

Avec toutes les données et points de repère exposés ci-dessus, on peut conclure que l' apparition dont furent témoins Edward Whymper et ses deux guides le 14 juillet 1865 n' était ni un spectre du Brocken, ni une aurore, ni un arc-en-ciel double déformé et encore moins une illusion d' optique ou une hallucination collective. Ce ne pouvait être une couronne solaire vue directement puisqu' à « 6 heures du soir » le mirage s' est produit au sud-est, c'est-à-dire dans la direction opposée au couchant. La description de Whymper illustrée par son dessin magistral est en effet trop précise pour qu' on puisse faire valoir ces hypothèses. La description de l' abbé Gorret revient à une preuve différentielle susceptible de confirmer notre conclusion. En comparant ci-contre la reproduction du dessin de Whymper avec celle d' un halo solaire complet tel qu' il se forme parfois contre le soleil, la ressemblance est frappante si l'on tient compte des effets de déformation, de déviation et de redressement, et aussi de l' interversion par interférence et de la suppression partielle des ombres et des parties lumineuses de ce météore dû à des jeux de lumière réfléchis par un écran à très haute altitude après réfraction, diffraction, polarisation et absorption optique, phénomènes qui se produisent toujours à grande distance à travers les couches d' air interposées, à transparence, translucidité, diaphanéité et réfringence variables. Il est fort probable aussi qu' il se soit agi d' une image renversée comme celle de la plupart des mirages, ce qui, vu la forme symétrique du halo solaire, ne change pas grand' chose à l' apparition elle-même. Si les halos solaires peuvent persister pendant fort longtemps ( j' en ai observé des après-midi entiers ), il n' en est pas de même de leur image réfléchie qui, comme le mirage de Whymper, a disparu au bout de très peu de temps par suite de perturbations venteuses de l' atmosphère qui ont dissipé l' écran de cirrus réfléchissant. De toute façon, il s' agit là d' un phénomène météorologique très rare survenu par le concours d' un temps exceptionnel dans une région où deux climats se rencontrent, vision fantastique susceptible de nous laisser rêveur, puisqu' elle n' a plus jamais été observée au Cervin.

La flore de Chasserai; ses éléments alpins

PAR MAURICE THIÉBAUD Avec 1 illustration ( 35 ) Le Jura, selon le professeur Heim, est un rameau égaré des Alpes. Il s' y rattache au massif de la Grande Chartreuse et forme un arc de 360 km dont la concavité est tournée vers le NE. Ses sommets les plus élevés se trouvent sur le bord interne et vont en diminuant d' altitude en s' éloi des Alpes. Le plus haut sommet, le Crêt de la Neige, encore en France, est à 1723 m, tandis qu' en Suisse, de la Dôle ( 1678 m ) à Chasserai ( 1609 m ), zone des plus hautes cimes, la diminution, quoique faible, se constate.

M. Ludi, directeur de Y Institut Rudel à Zurich, dans son rapport de l' excursion botanique qu' il conduisit dans le Jura du 15 au 26 juillet 1952, de Chasserai à la Dôle, relève le fait que la flore de ce dernier sommet renferme beaucoup d' espèces alpines méridionales qui ne se rencontrent pas à Chasserai.

Un botaniste connaissant bien la flore du Jura central et septentrional est frappé de l' aspect étranger de cette végétation alpine qui est encore plus accentué vers le sud-ouest au Reculet et au Grand Credo, tandis qu' elle s' appauvrit graduellement vers le nord-est. Chasseron, le Creux du-Van, Chasserai sont les étapes de cette diminution des éléments alpins de la flore jurassienne.

La flore de Chasserai a depuis longtemps attiré l' attention des botanistes. Albert de Haller a profité d' un court séjour d' un été qu' il fit chez un oncle, pharmacien à Bienne, pour herboriser sur la chaîne de Chasserai. Thurmann, dans son « Essai de phytostatique appliqué à la chaîne du Jura », publié en 1849, cite très souvent Chasserai comme station de plantes rares. La « flore du Jura » du botaniste neuchâtelois Ch. H. Godet publiée en 1853 avec son supplément de 1869 conserve encore toute sa valeur pour notre sommet, car l' auteur relate tout ce qui avait été publié sur la flore de Chasserai, en particulier par le pharmacien Gibollet de la Neuveville et le pasteur Lamon de Diesse. Le « Rameau de Sapin », organe du Club jurassien, relate les découvertes dues aux professeurs Tripet et Spinner, et tout récemment, une remarquable étude du Dr Krähenbühl et de B. Aeberhardt montre l' intérêt de la flore du marais des Pontins, sur le versant nord de la chaîne, au-dessus de St-Imier.

Il semblait donc que tout avait été dit sur la flore de Chasserai. Cependant des recherches systématiquement poursuivies pendant ces trois dernières années m' ont permis, non seulement de retrouver quelques-unes des espèces rares, signalées par les auteurs anciens et qui semblaient avoir disparu, mais encore de trouver, dans la région sommitale, quelques espèces alpines connues seulement du Jura méridional. C' est la raison qui m' a engagé à publier cette étude, convaincu que tout ce qui se rapporte à Chasserai intéresse un grand nombre de clubistes jurassiens et neuchâtelois.

Quelques mots sur la morphologie de la chaîne. Chasserai est un exemple typique d' un anticlinal régulier, profondément ouvert, mettant à découvert au milieu du pli, une voûte batho-nienne formant le Petit-Chasseral. Cette voûte est flanquée de deux profondes combes creusées dans les couches marno-calcaires de YArgovien, et dominées par un crêt séquanien, au nord, l' arête de Y Egasse et la crête du Hubel, profondément entamée par la Combe Grède - et au sud par l' arête de Chasserai. Vers l' ouest ces deux combes se rejoignent pour former la Combe Biosse plongeant vers le Val-de-Ruz. Le versant sud avec sa zone de grands pâturages et plus bas sa ceinture de forêts se raccorde par une pente régulière au plateau de Diesse.

La flore de Chasserai est riche et variée. Bien des plantes de la plaine montent jusque dans les pâturages de la région sommitale. On y trouve en outre un fort contingent de plantes alpines venant du Jura méridional et dont plusieurs atteignent ici la limite de leur extension vers le nord-est. La flore analytique de la Suisse la plus récente, celle de Binz et Thommen, cite 18 espèces qui ne dépassent pas Chasserai. Il est vrai que cet automne j' ai constaté la présence de l' une d' entre elles, YEuphraise naine ( Euphrasia minima ) sur le Grenchenberg, en compagnie du Bu-plèvre Fausse Renoncule ( Bupleurum ranunculoides ).

Le crêt séquanien qui forme l' arête de Chasserai présente au nord des escarpements qui n' ont pas le développement qu' ils atteignent au Creux-du-Van ou à Chasseron. Des fissures et de petites vires herbeuses permettent de les escalader facilement. A l' est du sommet la forêt du versant nord qui garnit les couches plus humides, de YArgovien monte jusqu' à près de 1550 m. Des reboisements récents, entourés de murs ou de barbelés, mettent ces parcelles à l' abri du bétail qui estive de juin à la mi-septembre. C' est là qu' on trouve de très grands exemplaires de Y Anémone des Alpes ( A. alpina ) qui commence à redevenir plus fréquente grâce aux mesures de protection prises par le canton et la surveillance bénévole de quelques amis de la nature de Villeret et de St-Imier. Cette belle espèce descend jusque sur les rochers du haut de la Combe-Grède. L' ané à fleurs de Narcisse ( A. narcissiflora ), assez rare à Chasserai même, est par contre la plante caractéristique du versant nord du Petit-Chasseral où, vers la mi juin, un grand pâturage est entièrement blanc de la multitude de ses tiges fleuries portant chacune un bouquet de fleurs blanches ou roses quand elles sont encore en bouton. La flore saxatile du crêt séquanien est riche et variée. La globulaire à feuilles cordées s' étale sur plusieurs décimètres carrés et ses fleurs d' un bleu pâle contrastent avec celles d' un blanc très pur de YAndrosace lactée; le saxifrage des rochers ( Saxifraga Aizoon ) implante la rosette régulière de ses feuilles incrustées de calcaire dans les fissures du rocher. La drave faux-Aizoon aux fleurs d' un jaune ardent est une des premières à fleurir au printemps en même temps qu' une autre crucifère aux fleurs blanches, le Cranson des rochers ( Kernera saxatilis ). Dans les endroits un peu plus frais se trouvent de belles colonies de la fine Renoncule alpestre et de la Campanule menue ( Campanula cochleariifolia ). Sur les vires herbeuses on peut voir, en été, l' élégant Pigamon à feuilles d' Aconit, l' Oeillet superbe aux grands pétales profondément découpés d' un rose pâle, l' orchis globuleux et, cachée dans le gazon, la curieuse fougère le Botriche lunaire ( Botrychium Lunaria ) dont les spores, au lieu d' être à la face inférieure des feuilles, sont portées sur une ramification spéciale de la tige. C' est aussi sur les rochers du versant nord que se trouvent plusieurs buissons intéressants, les Saules rampants ( Salex refusa et S. reticulata ), le Sorbier Petit Néflier ( Sorbus Chamaemespilus ) dont l' aire s' ar à Chasserai. Quelques fervents de Chasserai connaissent encore l' emplacement de quelques buissons de Rose des Alpes ( Rhododendron ferrugineum et R. hirsutum ) introduits il y a quelque 70 ans et menant une existence précaire. La partie la plus occidentale du crêt, vers la métairie de l' Isle, a aussi une flore variée. On y voit la belle composée, YEpervière velue toute grise de son épais revêtement de longs poils protecteurs; ses grands capitules d' un jaune doré contrastent avec les fleurs roses de l' Oeillet silvestre ( Dianthus Caryophyllus ssp. Silvester ), plante des garigues des bords du lac de Bienne qu' on est étonné de trouver à pareille altitude. Dans les fissures du rocher une ombellifère aux feuilles très finement découpées, YAthamante de Crête, implante ses longues racines. C' est dans ces parages que subsiste encore quelques rares exemplaires d' une plante ligneuse gazonnante, la Dryade à huit pétales, très abondante au Chasseron. La partie supérieure du versant sud de Chasserai est couverte de pâturages secs, plus ou moins rocailleux, et soumis à des conditions climatériques extrêmes. Le soleil ardent de l' été risque de dessécher la végétation, tandis qu' en hiver on enregistre des températures descendant parfois au-dessous de — 20° C. La neige, accumulée en « menées » ( synonyme neuchâtelois de congère ) par la bise, reste certaines années dans des combes orientées dans le sens de la pente jusqu' à fin juin. En septembre déjà, la première chute de neige met fin à la saison d' estivage. C' est dans les pâturages et les zones de pierriers voisins du sommet que se rencontrent les espèces alpines les plus caractéristiques, les unes assez abondantes, d' autres en quelques rares exemplaires. Au printemps apparaissent d' abord la Gentiane printanière et la gentiane acaule ( Gentiana Clusii et G. Kochiana ). La Gentiane printanière, très fréquente vers le col à l' ouest de l' hôtel, présente une grande variabilité en ce qui concerne la grandeur et la couleur d' un bleu plus ou moins foncé des fleurs ou les caractères du calice qui peut être cylindrique ou renflé avec des côtes saillantes. En général la plante est uniflore, mais certains exemplaires ont jusqu' à cinq tiges florales issues de la rosette des feuilles concaves appliquées sur le sol. Contrastant par la couleur jaune vif de leurs corolles régulières avec le bleu intense des gentianes, la Potentille dorée et la Potentille de Crantz fleurissent jusqu' en automne. Ces deux espèces sont représentées dans les hauts pâturages surtout par leur variété naine, étroitement appliquée sur le sol; mais, dans des petites dé- 87 pressions plus humides où l' herbe est plus haute, elles développent leur tige florale qui se ramifie et atteint parfois 25 cm de longueur et donnent ainsi les deux variétés ( Potentilla aurea var. vegetior FAVRAT et Potentilla Crantzii var. striticaulis Gremii ) qui, à ma connaissance, n' avaient pas encore été signalées dans le Jura. En été une orchidée des montagnes, la nigritelle ou orchis vanillé, est encore heureusement assez fréquente dans des parcelles éloignées des chemins battus.

J' ai eu le plaisir de retrouver dans le pâturage rocailleux, directement sous le sommet, deux rares espèces alpines déjà signalées par Godet, mais qu' on croyait disparues, une petite caryophyllacée gazonnante, la Sabline ciliée ( Arenaria aliata ) et la jolie et grêle Véronique des rochers ( Veronica fruticans ). La première se trouve sur une étroite zone de 2 m de largeur et 20 m de longueur et semble se développer actuellement. Cet été j' en ai comi té une cinquantaine de touffes vigoureuses. Par contre, la Véronique est très rare et ne fleurit pas toutes les années.

La plus profonde « combe à neige » possède une fonile intéressante riche en variétés naines d' espèces alpines comme Ranunculus montanus ssp. grc ciles ( Schleicher ). La Campanule à feuilles rondes qui, dans la plaine, atteint 30 cm de haut et porte de nombreuses fleurs, se réduit ici à une plante uniflore de quelques centimètres. J' y ai aussi retrouvé la Vergerette des Alpes ( Erigeron alpinus ) citée déjà par Godet et une plante nouvelle pour Chasserai, le Plantain des montagnes ( Plantago montana ) qui n' était connue du Jura suisse qu' à la Dôle.

En automne les pâturages de toute la chaîne sont égayées par la floraison de plusieures espèces d' Euphraises connues dans le public sous le nom de Casse-lunettes vu leur emploi en lotion pour les yeux.

Pour le botaniste c' est un genre assez difficile aux espèces voisines les unes des autres et très variables. La plus connue et la plus fréquente est YEuphraise officinale ( E. Rostkoviana ) habitant aussi bien la plaine que la montagne où elle est représentée par une forme réduite. Elle peuple en automne les pâturages de Chasserai en compagnie de la Petite Euphraise ( E. minima ) dont la corolle, très petite, présente une coloration Variable, entièrement jaune ou violette ou avec la lèvre supérieure violette et la lèvre inférieure jaune ou blanche. Examinant au microscope les exemplaires récoltés, j' ai eu l' heureuse surprise de découvrir une espèce connue seulement des Alpes, Euphrasia drosocalyx, qui ne diffère de E. minima que par son calice et ses bractées florales glanduleux. L' espèce semble être très rare, comme toutes ces espèces alpines reliques du Jura, car je n' en ai trouvé qu' une douzaine d' exemplaires. Une autre espèce à petites fleurs, YEuphraise de Salzbourg, dont la feuille est plus allongée, est fréquente sur le versant sud vers le sommet et dans les combes à neige. Sur toute la chaîne on trouve encore deux espèces dont l' une, YEuphraise des bruyères ( E. stricto ), est assez rare et la seonde, YEuphraise un peu luisante ( E. nitidula ), est plus fréquente et descend assej; bas jusqu' au d' Orvin. Plusieurs de ces espèces, croissant dans la même station et, fleurissant à la même époque, s' hybrident facilement, ce qui n' est pas sans compliquer leur determini ition. Une d' entre elles, Euphrasia Rostko-viana E. minima, porte de nombreux poils glanduleux comme E. Rostkoviana, mais ses fleurs de grandeur intermédiaire ont la belle couleur jaune de E. minima. Elle se trouve entre Chasserai et le Petit-Chasseral en compagnie des deux parents.

Une station très spéciale du versant sud est la zone des éboulis sous le crêt séquanien, à l' est du signal, située entre 1500 et 1550 m. La région inférieure, envahie peu à peu par la forêt, présente la flore de hautes plantes des sous-bois de nos forêts jurassiennes et en particulier la Patte d' Ours ou Berce avec sa sous-espèce qu' on ne trouve que dans le Jura ( Heracleum Sphondilium ssp. juranum ). La Grande Marguerite sous sa forme ssp. montanum y forme une colonie aux individus particulièrement vigoureux. La région supérieure de Féboulis, alimentée chaque année par de nouveaux apports, est très instable et présente, malgré tout, une flore abondante et très caractéristique, où le Violier de Chasserai ou Vélar jaune pâle ( Erysimum ochroleucum ) prédomine en compagnie de la Linaire alpine ( L. alpina var. jurana ) dont les fleurs d' un bleu violacé et le fin feuillage glauque contrastent vivement avec les taches jaunes du Vélar. Une autre plante des éboulis, la Scrophulaire de Hoppe, est plus rare. Chose curieuse, il y manque le Centranthe à feuilles étroites qui hante les éboulis de la Combe Biosse, pas très éloignée. Dans les couloirs herbeux au-dessus de Féboulis abondent deux grandes ombellifères, le Laser Suer et le Laser à larges feuilles, tandis que le Bupleuvre à longues feuilles et le Bupleuvre Fausse Renoncule semblent devenir plus rares. J' y ai cherché vainement le bel Aster des Alpes dont Godet dit qu' on le cite aussi à Chasserai, mais sans l' avoir jamais vu.

Cette étude, où je n' ai parlé que des espèces les plus caractéristiques, vous aura convaincu, je l' espère, de l' intérêt que présente la flore de notre beau sommet jurassien. Malheureusement elle est menacée par la construction projetée d' un téléphérique Nods-Chasseral dont la station supérieure serait établie dans les pâturages entre l' hôtel et le sommet où se trouvent les représentants les plus rares de la flore alpine de Chasserai. Une fois de plus le développement du tourisme moderne et la protection de la nature entrent en conflit.

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