L'Avançon, d'où provient ce nom?

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par H. Delacréiaz

Le monde des alpinistes est aussi composé de pêcheurs et de chasseurs. Souvent ce sont ces derniers qui ont conquis, les premiers, maints sommets de nos montagnes, parfois sans le vouloir, entraînés qu' ils étaient par la poursuite du gibier. Dans d' autres cas, une cime se transformait pour eu« en poste d' observation. Ce sont le plus souvent des idéalistes qui recherchent avant tout les saines émotions que procure le contact avec la nature: alpinistes, chasseurs, pêcheurs, mycologues.

A force de fréquenter les rives d' un cours d' eau, de rôder par monts et vaux, certaines régions deviennent pour eux une sorte de petite patrie au visage familier. Ils sont ainsi conduits à se demander: d' où vient le nom de cette contrée, de cette montagne, de cette rivière? Les savants se sont penchés sur ces problèmes; des centaines d' ouvrages nous parlent de toponymie, d' oronymie et d' hydronymie. Esquissons cette recherche au sujet de l' Avançon.

Si vous avez un jour, par curiosité, consulté le dictionnaire, celui-ci vous aura donne: avançon, allonge d' une ligne de pêche. Que voilà une belle trouvaille pour élaborer un problème de mots croisés! En revanche, elle n' offre guère d' intérêt pour expliquer l' origine du nom propre Avançon ou Avençon comme d' aucuns l' ont écrit. Cet hydronyme, ou nom de cours d' eau, se retrouve dans diverses contrées, et neuf fois dans la région de Bex.

Chacun connaît les deux Avançons, d' Anzeinde et des Plans. Celle-ci est à son tour formée de deux torrents: l' Avançon de Nant et celle du Richard. Leur ensemble, des le confluent de la Peuffaire, s' appelle l' Avançon tout court. Par contre, on parle beaucoup moins d' une autre Avançon, dite l' Avançonet ( ou Avençonet ), qui agrémente le territoire de la commune de Lavey-Morcles de deux cascades: la Belle Inconnue et Pisse Chèvre. Cette dernière s' offre aux regards des voyageurs entre St-Maurice et Martigny, à la hauteur du Bois Noir. Parfois ce même nom désigne un hameau. D' autre part, il y a trois homonymes dans le Bas -Valais, à Collombey-Muraz, à Vionnaz et à Vouvry, tous affluents de la rive gauche du Rhône. Il s' agit de torrents dont le principal a huit kilomètres de long. Il prend sa source non loin du Col de Croix, à proximité de la frontière franco-suisse, pour aboutir, après un cours très accidenté, au Canal Stockalper qui le conduit au Rhône. Les Genevois possèdent YAvanchet, nom d' origine similaire près de Veyrier.

Au delà de nos frontières, nous trouvons les désignations ci-après:

a ) Avançon, commune du département des Hautes Alpes; Evançon, dans la Vallée d' Aoste.

bVanzone, village du Val Anzasca, dans le Piémont.

c ) Avance, nom de plusieurs cours d' eau du Midi de la France, abrégés parfois en Vance et Vançon.

Il y en a sans doute bien d' autres.

Pour un esprit simpliste, il saute aux yeux que l' Avançon c' est « l' eau qui s' avance ». Peut-être a-t-il moins tort qu' on pourrait le supposer! Disséquons le mot Avançon et commençons par la racine. En romanche, le mot ava précède nombreux noms de torrents; il se retrouve fréquemment pour désigner ces turbulents enfants des montagnes grisonnes. C' est incontestablement une déformation d' un mot germanique ou celtique qui s' est mué par la suite en aqua, terme latin, conservé presque intact dans l' italien moderne acqua. C' est l' équivalent du vieil allemand aha et plus précisément du avvha gothique. Il a servi à baptiser une douzaine de cours d' eau en Suisse centrale et orientale. Tantôt ils sont désignés par Aa ou Aabach, tantôt, par contraction, en Aach. Innombrables sont les représentants du type Ar, depuis VAar en Suisse jusqu' à Y Aragon en Espagne, en passant par Y Ar en Moselle, sans oublier Y Arve en Savoie et Y Arc en Tarentaise. Enfin, plusieurs fleuves européens importants portent le nom à' Aa. Ils s' échelonnent depuis la France où le principal se jette dans la Mer du Nord après avoir baigné St-Omer, jusqu' en Russie où le cours de l' un d' eux mesure plusieurs centaines de kilomètres. Ce nom est à l' origine du patronyme von der Aa, de provenance hollandaise. Cette racine gothique avvha nous paraît déterminante pour l' Avançon.

Passons à la terminaison -on. Aussi d' origine celtique, one est devenue ailleurs ona, puis onne, comme dans Divonne, Aubonne, Gryonne, Garonne, etc. Elle a une signification à peu près identique, se traduisant par eau, rivière.

Ouvrons ici une parenthèse. De même que le cours d' eau le plus important des Alpes vaudoises se nomme tout simplement la Grande Eau ( après avoir porté d' autres noms ), l' Avançon doit signifier « la rivière », ou la « source de l' eau ». On remarque souvent, particulièrement dans les régions montagneuses, l' omission volontaire du nom propre du torrent ou du ruisseau. On les appellera plus brièvement « le Torrent, le Nant », sans autre explication. Souvent on dira « l' eau » tout court, ou « vers l' eau ». On leur adjoindra parfois une qualification, et l'on aura Y Eau Froide, Y Eau Noire ( Petite Gryonne ), ou YAiguenoire ( aux Diablerets ) ou encore la Neirivue ( en Gruyère ), tandis que l' eau rouge se traduit par YAigue-rossaz, qui devient ailleurs la Rogivue ou la Rougève. Le principe reste le même, comme du reste pour les nants, qualifiés de noir, blanc ou rouge suivant la nature du sol qu' ils traversent.

Il s' agit là de survivances d' idiomes d' époques lointaines, antérieures à l' ère chrétienne dont aucun document ne subsiste. Seule la transmission orale nous est parvenue, avec les déformations que l'on sait, revues et augmentées au cours des âges par des transcriptions défectueuses ou erronées, œuvre de scribes ignares ou distraits, à moins que de telles inadver-tances ne soient dues tout simplement à une vue défectueuse. Nos cartes contiennent encore pas mal de tels quiproquos, qui rendent inintelligibles certains toponymes \ 1 Tels Les Pléiades sur Vevey, traduction poétique et fantaisiste que le doyen Bridel a donnée du terme patois Appleyau, lieu où l'on attelle; ou encore la Pare aux Fées près des Agites, traduction de la Para è Fayes, le Rocher aux Moutons. En Savoie, les cartographes avaient marqué Vieille Route un lieu-dit dont la forme originale est Via rupta, la voie rompue.

.Nous n' avons pas la prétention d' avoir apporté une solution neuve et définitive à la question posée. Dans ce domaine, il est rare de pouvoir affirmer catégoriquement un fait, alors que les bases sont fragiles.

Signalons cependant, pour terminer, que le Mémorial de Fribourg ( T. IV, 356 ) cite un texte latin datant du IXe siècle, où il est question d' un Flumine Aquamsoni pour désigner l' Avançon de Mordes. C' est à notre connaissance le plus ancien document relevant le nom de ce cours d' eau. Il confirme le résultat de notre analyse.

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