Le Darreï

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Fragments.Par R. Rey.

A mon frère. « Je n' ai pu fatiguer que mon corps. » Quelques jours ont passé. Je regarde mes doigts troués, mes mains usées, encore gourdes et douloureuses d' avoir peiné. Et pourquoi, grand Dieu! Pour me hisser là-haut, au-dessus des brouillards de l' automne, au haut du sommet désiré.

Déjà, sous les gerçures, le derme nouveau rosit. Blessures du corps, blessures physiques, si vite cicatrisées. Bientôt vous ne serez même pas un souvenir.

Cette année-là on avait inauguré une nouvelle cabane, celle que H. Dufour offrit à ses amis de Lausanne et aux amants de la montagne en souvenir de ses heures alpestres. Nous étions allés, mon ami et moi, y chercher le repos d' une nuit d' octobre, dans ce vallon de la Neuvaz, encoche béante au flanc de la chaîne suisse du Mont Blanc, sur la rive gauche du fleuve de glaces qui dégorge entre le Tour Noir et les Darreïs.

Dans le clair-obscur de ce soir d' automne où des lueurs crépusculaires tachaient des brumes, après le dernier détour du sentier, elle nous était apparue au haut de son éperon rocheux, château d' avant solidement campé sur cette proue qui domine, de ses longues lignes d' écorce éclatée, la houle des vagues figées du glacier, les lentes ondulations des neiges, la grisaille des pierriers, puis plus loin les courbes fuyantes, évasées, des pâturages déjà noirs.

Une bande de ciel vert limpide découpait au-dessus d' elle la ligne descendante de rochers noirs.

A mi-pente de ce vallon sauvage, au cœur de cette montagne: le Tour Noir, qui là-haut dresse vers le couchant sa tête d' aigle impérial et l' abrite de son aile gauche à demi repliée: le chaînon des Essettes, devant le grand Dolent inerte et carapacé de glace, notre cabane semblait, dans son isolement, le refuge idéal de la méditation et de la solitude.

Pas de lueur à ses fenêtres et, sur le toit, pas la dissonance du filet bleu de la fumée dans le ciel pâle.

La cabane sera bien à nous ce soir.

Un escalier rocheux nous éleva à son niveau. Un rempart de neige abritait son flanc nord: corolle blanche qui grandira, fleur de l' hiver.

Nous hâtons le pas, pressentant derrière la pénombre marbrée de son mur le confort de ses boiseries, l' abri solide et sûr.

Sur la table nous posâmes nos charges avec ce sentiment de plénitude, cette satisfaction que donne le but atteint. La neige inconsistante de l' automne défendait l' espoir d' un sommet. Pendant quarante-huit heures notre monde allait tenir entre ces quatre murs.

Bienfaisante, reposante perspective: le goût de la possession limité à un sac et à un piolet, celui de l' aventure, à l' étroit promenoir de la cabane. Pendant un moment du temps, si court fût-il, notre devoir était accompli et notre désir, tout notre désir allait trouver ici sa limite et sa fin.

Sans insomnie, nous étions tombés dans un sommeil sans rêves.

Le soleil du dernier jour d' octobre vint bien tard, par la Fenêtre de Ferret, frapper à nos carreaux. Nous fûmes longs à repousser les couvertures. Somnolents nous traînons nos sabots sonores sur les dalles et sortons, les mains dans les poches, la tête dans les épaules.

Un petit vent aciéreux, à saveur de pierre, coulait le long des roches de granit... et ce fut l' ordinaire miracle! Redressés, souriant aux longs rayons tièdes qui glissent sur les brumes bleuâtres du fond de la gorge où baignent encore, au-dessus de la Fouly, les chalets de Ferret, nous aspirons à longs traits cet air enivrant. Aux flancs trapus de notre abri flammaient les stries rouges et blanches des volets. Sous le rayon impératif, à nos corps reposés, la cabane ne fut plus qu' une cage; son promenoir la cour d' une prison.

Là-haut la lumière réveille le peuple des glaces endormies, les redresse, les groupe: faces bleuies ou mâchurées, en bonnets de neige fraîche, verticale menace à qui s' attaquerait au Tour Noir.

Déjà l' air vacille sur les éboulis. Rester ainsi à mi-pente? quand tout revit! Il faut partir, abaisser les barrières, grandir l' horizon. Ici aussi s' élever, c' est vivre. Ces rocs qui hier nous dominaient, ce matin ils nous oppressent. Allons nous réchauffer à leurs flammes malachites vibrantes dans l' azur.

A 9 heures les cailloux croulaient sous nos pas pressés d' arriver au Col des Essettes. Kurz dit que c' est là le chemin du Grand Darreï. Nous traversons quelques névés, collerette du chaînon des Essettes où ont coulé ses larmes de pierre. Nous longeons les immenses monolithes. Une croûte de neige les borde étroitement de ses festons éblouissants et de son liseré d' ombre.

Sur la droite dans l' ombre du couloir des Essettes les névés sertissent très haut les monolithes, les grises pierres tombales. Leur pied plonge sous les neiges éternelles; sur leurs ogives pèse le bleu matériel de la voûte céleste. A gauche dominent les masses du Darreï. L' air est immobile, dense. Sèche-ment nos clous crissent sur la croûte glacée et le long du flanc fauve de la montagne; les mains au granit sauvage, nous gagnons le col.

Le temps presse. Il faut surmonter au plus tôt cinq cents mètres de rochers. Une croupe neigeuse nous conduit à la paroi. Marco franchit les gradins inférieurs. Nous pénétrons plus haut dans la montagne: un flanc étroit, ouvert, aux longues déchirures verticales. A droite et à gauche ses lignes plongent dans le vide.

Tout à coup l' élan ralentit. La corde ne monte plus. Marco est là-haut, immobile, dos au rocher, au cœur même de l' entaille. Derrière, le rebondissement de la roche charge sa nuque. La montagne, de sa gorge opulente, repousse qui cherche à voir sa face. Marco me fait des signes, il ne peut plus monter, il faut chercher ailleurs. Où ailleurs, entre deux verticales?

Suspendu au filin qu' il « assure », je vais au gouffre de gauche. C' est un mur vertigineux, sans prise. « ...oit ' »! entends-je sous moi, brusque éclat d' écho montant du col. C' est Marco qui d' en haut guide ma recherche sur la droite, sur l' autre lèvre de la blessure de ce corps éventré où nous nous débattons.

Mon regard quitte la verticale de rocher mauve, un instant séduit par les douces horizontales descendantes des trois vallées, des trois Dranses bleutées de leurs forêts embrumées, jaunies de leurs gazons desséchés.

Durement, je reviens à l' arête mauve qui se découpe sur la frange bleu-noir et sur le ciel de l' Oberland bernois: il n' est pas temps de contempler, il faut agir.

Faisant le pendule sous Marco qui de là-haut assure ma traversée, lentement je me rapproche du précipice de droite. De l' ombre des fissures glissent des effluves froids, l' odeur morne du granit, odeur fade, odeur de chute, de choc, de sang, et très vite un frisson me traverse les épaules. Mais de saisir à pleine force de poignet les fortes entailles, je reprends confiance et gagne précautionneusement la base de ce torse dressé. Les mains rivées aux prises, les yeux avides, je regarde.

La ligne régulière, aux légères inflexions, monte verticalement jusque sous le rebondissement du buste. L' élan de cette ligne émeut. Et devant sa beauté malgré la volonté de vaincre, un sentiment me fait hésiter: la peur ou peut-être une crainte mystérieuse devant l' inconnu... Mais l' ardeur de vaincre chasse bien vite ces scrupules de timide. Il faut passer, passer là. Mais comment?

Ah! sentir bouillonner l' excès de sa vie, de sa force et ne plus savoir où diriger son effort! Buter sur ce corps dressé quand tout faisait espérer une victoire facile!

Insupportable fièvre! Je cherche, et ne trouve rien. Renoncer? sans combat? Moment passionnant; appel profond aux ressources de son être pour déchiffrer l' énigme. Jeu admirable, le jeu gratuit de l' alpiniste où enfin sourdent les puissances les plus primitives de l' instinct, celle du chien sur la piste, une joie sauvage à chercher une vérité palpable. Les yeux fleurent le chemin possible, cherchent dans les lignes fuyantes, brisées, lâchées, bossuées, celle qui élève, celle qui sauve, l' issue vers le sommet.

Et la montagne semble se refuser. Elle est mystère qu' il faut dévoiler. Et devant sa résistance l'on sent monter en soi cette sombre fureur qui durcit l' âme, tend les nerfs, met une tempête intérieure dans un corps où pas un muscle ne tressaille. Car au plus profond de soi, de son quartier général, l' esprit calme, coordonne, décide ce que l' armée des muscles exécutera, et dans cette guerre faite de victoires et de défaites il sait que sa volonté vaincra, que l'on passe toujours si l'on veut passer. Mais pour vaincre il faut cette fureur, cet amour transposé: oui je te vaincrai, montagne! pour mieux t' aimer.

Dans cet instant je lui crierais des injures, à cette... qui fait sa bégueule. Mais je sais trop bien que la montagne n' est pas femme et que « théâtre impassible », elle n' est que pierre sans âme.

Cette paroi, les yeux en fouillent tous les détails. J' imagine la composition musculaire que permettra l' escalade, les stratagèmes, les efforts complexes des doigts, des mains, des poignets, des bras, du torse, de tant de muscles de tout un corps assoupli, dont l' action coordonnée et équilibrée permettra l' ascension. Une création « en puissance » avant la réalisation: comment harmoniser un rythme humain et le rythme figé de ce rocher.

Là, à trois mètres au-dessus de ma tête, j' aperçois une encoche sur le tranchant de l' arête: une main y tiendrait. Est-ce bien là le chemin? Qu' im, c' est là qu' il faut aller, je le sens. Et puis ce sera un chemin! L' angoisse de savoir sèche ma gorge. Mais comment jusque-là passer cette plaque presque lisse. Passionnante, angoissante recherche où toutes les secondes sont un moment de vie, où chaque pulsation du cœur devient un souvenir.

Ici un clou s' incrustera, là tiendra une phalangette, plus loin cette étroite saillie sera un appui pour le pied... mais il n' y a pas de prise pour la main: il faudra glisser le corps déjeté à gauche, coller la tête à la roche pour garder l' équilibre. Après, pour atteindre de la main droite la carne aperçue, un élan suffira, un élan, plutôt un allongement félin du buste.

Mais quoi! Cette manœuvre, sur cette plaque dont je vois la ligne se perdre dans le vide, et là, à cent mètres au-dessous, le glacier de Treutzebouc! La corde! Elle peut casser... Ah! n' y pensons pas. Pour vaincre il ne faut pas penser, il ne faut pas douter, il faut avoir confiance, en soi, en la montagne...

Mais mourir ici! sans même la maigre consolation d' une immortalité... temporaire! Le Darreï n' est pas montagne qui immortalise. Et, cadavre, n' avoir pas même le droit d' habiter ces roches sauvages, au soleil, ou dans la caresse des vents glacés et des brouillards. La société veut que le corps reprenne son rang et pourrisse dans la plaine sous le numéro de la tombe humide.

Et puis mourir ici, hors des chemins battus! 0 mon pays, mon pays!

Un frisson m' affaiblit soudain: serait-ce la peur? La peur! Ne suis-je pas ici pour l' éprouver et pour la dominer?... Ah carcasse! il faudra bien... Une dernière répétition mentale ( non pas prière avant la bataille, mais concentration de forces ), les yeux ont à nouveau suivi la suite des prises, le corps tout entier imprégné de la composition de ce texte rocheux, les mains jusqu' alors au repos à des prises inférieures, en gestes mesurés se tendent vers le ciel, glissent sur le clavier de granit, cherchent encore, tâtent, puis grippées commencent la bataille. Les lèvres serrées, le regard aigu, muet, tous les sens décuplés, sachant bien que la montagne ne pardonne pas une défaillance, j' arrive à la plaque et dans une résolution passionnée, d' un élan fougueux, furieux, j' atteins la faille salvatrice où les deux mains tiennent. Une crispation de tous les muscles, les clous grincent sur le granit et je suis allongé sur un étroit rebord horizontal de l' autre côté de l' arête, rebord qui se prolonge en vire presque confortable!

J' ouvre mes mains, j' agite mes doigts, les articulations roidies et d' un regard noyé daigne à peine regarder l' abîme. Regarder, n' est pas s' affaiblir?

C' est au tour de Marco qui a surveillé pas à pas la marche périlleuse, la corde à la main, inquiet pour son frère d' armes. La corde maintenant passée dans la forte encoche assure sa montée. Elle vient à moi qui la reprends, le dos arqué, l' œil sur cet angle où elle vient pied par pied, par à-coups irréguliers.

Réunis, nous suivons la vire étroite de roche neuve où grésille le fer des clous, roche vierge peut-être et non la pierre lisse des cheminées du Cervin ou le marbre du Râteau de Chèvre, élimé par trop de ferrures, poli par trop de mains.

Ce chéneau aérien nous mènera-t-il au sommet? Oui! là, à quelques mètres un petit tas de cailloux, un cairn minuscule, pieux vestige humain. Ici a passé une fois au moins l' énergie fugitive et haletante d' un grimpeur. Nous toucherons donc au sommet. Mais il y a plus de quatre cents mètres à gravir.

Un bref regard de reconnaissance au cairn, une pensée à ceux qui les premiers gravirent cette arête 1 ), et l' assaut reprend qu' avait brisé la marche horizontale. Fébrilement les mains pianotent, les bras agrippent, se crispent, le corps ondule et s' élève. Ascension régulière et facile, mais toujours sous soi le vide, toujours au-dessus de soi le poids massif de la montagne. Et l'on monte, des heures, interminablement.

Deux fois nous avons cru toucher au but... Enfin une flèche dorée, le sommet bientôt! Et l'on dépense hâtivement ses réserves. Hélas!... La déception s' exhale en un juron. Ce faux sommet n' est qu' un immense gendarme. Et Vu de la cabane Dufour.

loin, là-haut, après une profonde coupure, la croix du sommet. Irons-nous? Non! c' est trop loin... c' est jour bref d' automne... et cette lassitude...

De flanc, le dos sur le sac, nous laissons tomber les unes après les autres nos raisons d' aller là-haut. Nos espoirs rompent successivement comme les fils d' un câble trop longtemps tendu. Une torpeur hivernale nous colle au rocher, dans un creux tiède comme un nid. Le regard se traîne... Pourquoi soulever encore le poids de ces grosses bottes et de leurs clous... Que ces rochers sont beaux dans le soleil: d' un blanc cendré, soyeux, où maintenant repose une clarté mate et presque trop mûre. Nous admirons, et le regard involontairement remonte au sommet.

Une gêne obscure monte en nous, non pas souffrance d' amour — qu' est un sommet de plus ou de moinsmais celle de ne pas accomplir sa tâche, de sentir sa limite, la fin de son énergie.

Etre là, à quelques pas du but, devant cette arête facile, plus facile que celle d' où nous surgissons... Un bond nous met debout. Nous ne laisserons pas ces pierres nous dominer, nous voulons un instant avoir tout l' azur.

La paroi nord du gendarme en verglas saupoudré de neige descend de vingt mètres. Nous gagnons le fond de l' encoche. Puis c' est la dernière arête et enfin nous touchons ce bois blanc, la croix symbolique, le repos. Enfin la tâche est accomplie: ce jour-là encore nous savourons l' enfantine joie d' arriver à la cime. Moment de plénitude inexplicable, où une fois encore le lancinant appel du désir sera un instant apaisé.

Etendu sur la roche plate, le corps éteint son émoi. Nous oublions les angoisses de l' ascension. Plus de regards crispés, plus ces rides qui barraient nos fronts, plus même celles qu' imprimèrent au long des années l' inquiétude ou la douleur.

Nos visages souriants s' ouvrent à la splendeur du spectacle, les yeux se repaissent d' espace. Puis c' est le salut aux cimes connues, aux lieux où dorment les souvenirs. Nous sommes en face, presque au niveau de ce grand mur, crénelé du sud au nord par le Dolent et ses Aiguilles Rouges, le Tour Noir, l' Argentière, le Chardonnet et plus loin les Aiguilles du Tour, qui soutiennent du côté suisse la chaîne du Mont Blanc, partout crépi ou festonné de glace. Sur nos côtés, dans les vallons, la carapace tortueuse des glaciers. Notre rocher noir, par son bord méridional, nous a conduits jusqu' à cet océan dont la marée blanche reflue jusqu' à notre sommet. Maintenant l' homme n' y peut marcher, ni le skieur s' y aventurer, car bien vite la poudre inconsistante balayerait d' une avalanche l' imprudent qui se risquerait sous ses flancs.

Neiges et rocs. Rien de la rouille de l' automne, la lente flétrissure qui ailleurs frappe la nature à sa toison de feuille. Ici le blanchiment n' est pas décrépitude mais pureté et renouveau de jeunesse. Et pourtant c' est ici l' hiver.

Nous dominons le bas-côté de l' immense parvis que forme le glacier de Saleinaz. A nos pieds, à mille mètres, minuscule, sa cabane solitaire: la longue droite de son faîte, ordre humain dans ce chaos, refuge maintenant inaccessible. Tout autour l' éventail, le cirque harmonieux. Au nord la courbe des Aiguilles Dorées et leur dentelure mordorée qu' atténue au bord du ciel la frise plus immatérielle des sept cimes de la Dent du Midi. Au fond, derrière le chœur, la blanche étole du Couloir Barbey se suspend à la Tête de l' Argentière, le prêtre pesant qui, immuable dans son surplis, préside chaque matin en cette cathédrale, réellement gothique, à la communion silencieuse du soleil et du glacier, de la lumière et de la montagne, la plus belle fête que je vis jamais.

Nous étions à son pied il y a dix ans ( oh, comme je me souviensquand le dieu couronna de roses la tête de neige et la crosse de son prêtre. Aussitôt, sur le glacier où, avant l' aurore, nos pas hésitants avaient erré à travers les crevasses, ces ventouses qu' allonge le poulpe bossué, tapi sous les Darreïs, sur ces déserts glacés aussitôt bleuirent et s' enfuirent les ombres de la nuit, plaquées un instant aux flancs de l' Aiguille de la Neuvaz, réfugiées enfin violettes et frissonnantes au creux de la Grande Luis. Mais là, l' éclat impérieux du surplis sacerdotal figea brusquement leur fuite: ombres grises... puis tout à coup vaines formes blanches, neiges immobiles, inoffensives...

Libérés, nos yeux s' étaient relevés vers le mont. Merveille. L' enfantine lumière était, là-haut, la couleur purpurine d' une joue d' adolescente émue, rose de neiges, céleste incarnation d' une pureté indicible. Elle penchait sa tête sur son voile irisé.

Devant ces noces de la lumière et de la neige, troublés délicieusement, nous nous étions arrêtés conscients du sacrilège, prosternés sur nos sacs, attendant l' accomplissement du miracle journalier.

La montagne d' argent était couronnée d' or. La pourpre descendit sur les épaules du prêtre, puis toute la montagne vibra, adamantine, sur ses pieds, massives colonnes noires au fond du chœur entre le mur des Dorées, les frontons de la Varappe et du Chardonnet, les glaces de la Grande Luis et la haute silhouette du Tour Noir, sous l' immense voûte céleste: elle devint un autel silencieux et gigantesque, foyer de flammes métalliques, et je compris pourquoi elle se nommait « l' Argentière ».

Ce jour-là nous étions montés vers l' azur.

L' azur! c' est vrai, nous allions vers l' azur! 0 jeunesse du cœur, ardeur brûlante de nos rêves d' alors. Un ami appelait; et nous partions, ivres du désir d' être seuls, loin des hommes, et de sentir battre nos cœurs à l' unisson, dans une nature grandiose, le seul cadre digne d' une grande amitié. Nous allions, mystiques, au milieu des dangers de la montagne vers un inconnaissable dont la découverte était à chaque pas révélation. L' infini était partout autour de nous, et gagner un sommet c' était gagner le ciel. Une force mystérieuse nous poussait à nous élever dans la joie obscure de l' effort inconscient. Les yeux levés vers le sommet, nous ne nous demandions ni pourquoi, ni même comment. Nous allions. Quel élan dans nos cœurs, et quel frémissement!

Au retour, quand venait le moment de l' adieu, que nos mains avaient de peine à desserrer leur étreinte! Sentiment ineffable, dont je ressens encore quelquefois la nostalgie mélancolique.

... Nous contemplions les cimes et l' austère silence de la montagne d' hiver nous oppressa. Muets, Marco frappa la pierre de son pied engourdi, je secouai la cendre de ma pipe et fermai le sac. La vie n' est pas longtemps supportable sur les sommets. On a réalisé un rêve, on en écoute le retentissement dans son cœur, et, le tumulte de la lutte passé, c' est le vide — il n' y a plus de but. Malgré l' immense clarté des cimes, le cœur n' est pas moins pesant sur les sommets, à la cabane ou dans la plaine. Allons! il faut rentrer dans la vie.

Déjà le ciel blanchissait. 3 heures. La lumière sans force s' étale maintenant sur les pierres de notre sommet. Nulle vibration, nulle vie. Le pouls de cette journée ne bat plus. L' ombre monte dans le vallon de la Neuvaz où des creux s' emplissent d' ombre. Il faut regagner la cabane, le refuge. Par le même chemin — la neige n' en permet pas d' autre — nous redescendons. Inlassablement les mains retiennent le corps qui s' insinue, se coule dans les fissures, dans les cheminées. Les heures passent. A chaque pas, sous le rebondissement de l' arête, c' est le vide, continuellement. Alors on oublie le danger.

Tout à coup une épingle de granit glisse sous un clou: mes mains râclent le roc, le corps se plaque — une côte craque, mais arrête la chute. Haletant, crispé sur le bord du rocher, de l' œil je sonde le précipice. Sueur froide... frémissement de vie... La langue blanche du glacier s' allonge là-dessous à 300 mètres et sur les bords se hérissent vers nous les dents voraces des roches inférieures. Réveillée, la bête en nous a repris toute son attention. La montagne n' aura pas sa proie.

L' arête est à sa fin. La traversée horizontale n' est plus qu' un jeu connu. Nous arrivons au col.

Là-haut, sur le mur, vers le Col d' Argentière, les gendarmes de pierre ont un instant tenu le soleil sur leurs lances —maintenant c' est lui qui dresse leurs silhouettes dans un ciel fuligineux. Puis il retire du vallon ses rais épais. Le ciel s' éloigne. Insensiblement les monts sombrent dans la nuit montante.

Nous dévalons le couloir des Essettes, le long de la roche grise, hostile. Nous quittons un instant la neige pour reprendre au pied du couloir nos sacs. Puis c' est la traversée sur des neiges éteintes, des dos croulants de pierriers, la descente zigzagante qui nous mènera au repos.

Sur l' autre rive du vallon, seuls, les glaciers vivent encore d' une pâle vie de reflet vers le sommet du Dolent; plus bas, comme des vapeurs immatérielles, ils semblent flotter sur des vagues d' ombre, au-dessous blanchoie l' allongement des névés. Plus bas encore l' ouate grise des quelques taches de neige marque le tournant gigantesque de la muraille noire des Rosettes qui épaule le Glacier de la Neuvaz avant sa chute dans le fond de la gorge. Près de nous le glacier se prépare à la nuit, silencieux et froid sous la matite implacable de sa neige. Emportant des cimes, pour l' hiver, notre provision de clarté, nous fuyons vers la cabane, derrière ces pierriers mouvants, cette cabane, hier nid d' aigle et maintenant terrier où nous nous hâtons pour enfouir notre fatigue, et nous roulons avec les pierres, la pupille dilatée, les genoux vannés, le piolet sonore, vers cet angle hospitalier qui se dessine là-bas sur la blancheur morne des neiges, vers ce toit qui bientôt fumera, vers cette flamme à laquelle on tendra les mains, on sourira, humant la soupe, le visage apaisé, le corps tranquille, à laquelle on sourira d' avoir accompli son rêve de l' heure... assez las pour n' aspirer plus qu' à enfin dormir.

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