Le debordement du St-Barthelemy en 1835

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Eug. de la Harpe.

Intéressé depuis nombre d' années à la question du St-Barthélemy et à celles qui lui sont connexes ( Tauredunum, etc. ), à la recherche de documents, nous avons eu l' occasion de lire dans un livre de famille manuscrit le récit ci-joint. Il nous a paru, après examen attentif de cette pièce et après l' avoir confrontée sur place avec les sites décrits, qu' il valait la peine de faire connaître cette page inédite aux amateurs d' histoire alpine, encouragé en ce sens par plusieurs collègues.

M. Charles Monastier-Gonin, un des vétérans de la section des Diablerets, a bien voulu, au nom de la famille, nous autoriser à publier ces pages qui n' étaient point destinées à la publicité; depuis ce moment son décès est survenu à un âge avancé; nous lui gardons une grande reconnaissance.

Nous nous bornerons à annoter ce récit afin d' en faire ressortir les points sur lesquels il fournit des lumières précises et peut-être ici et là nouvelles sur cet intéressant problème des méfaits du torrent du St-Barthélemy et de ses causes, dans le passé et le présent.

Copie

de quelques pages des « Souvenirs » de Louis Monastier ( 1809—1884 ), ancien pasteur à Cheseaux près Lausanne et à Payerne, et père de Charles Monastier-Gonin, membre de la Section des Diablerets du Club alpin suisse.

Pages 201 et suivantes: ...nous ne partons ( de Martigny ) 1 ) que vers 11 heures et demie. Entre le pont sur le Trient et la cascade de Pissevache 2 ), une voiture croise la nôtre et nous crie de ne pas aller plus avant, que la route est barrée par un torrent débordé, qu' ils n' ont pas pu passer, qu' il nous faut aussi rebrousser chemin... Une seconde voiture, où sont deux dames, nous adresse la même invitation; toute tentative est inutile, nous dit-on; vous ne passerez pas... Eh bien! soit! mais je veux voir les choses d' un peu plus près. Nous voici à Evionnaz 3 ), petit village. La route monte. On voit les gens sortant les meubles de leurs maisons. Ils sont effarés; ils ont l' œil hagard. Les femmes et les enfants sont déjà réfugiés sur les pentes et les rochers. Ils nous crient de nous en retourner au plus vite. Je n' y comprends rien. La route monte; le village touche à la montagne, à gauche. Je ne conçois pas qu' un torrent puisse le menacer de ruine et nous avec lui. Cependant, nous descendons de voiture, j' ordonne au cocher de retourner le char; mais de nous attendre; que je veux aller à pied un peu plus loin voir ce qui en est... Je dis à Laure 1 ): Reste dans la voiture, mais elle me répond qu' elle ne veut pas se séparer de moi. Vers le haut du village, deux Français qui le descendaient m' arrêtent pour me dissuader d' aller plus loin et, comme je persistais, le plus jeune me dit: Monsieur, si j' avais une femme, je ne la mène-rais pas là avec moi... Ces paroles si sérieuses me firent un peu réfléchir; je regardai ma Laure... qui me répéta: Je ferai ce que tu feras, et nous continuâmes à cheminer sur la grande route, non plus en suivant le pied de la montagne, mais en nous éloignant de celle-ci, en contournant à plat un dos d' âne 2 ) s' avançant de la montagne de gauche vers le Rhône qui le bornait et le rongeait à droite. Je ne savais pas alors que ce dos d' âne avait été formé autrefois par des éboulements semblables à celui qui venait d' avoir lieu un peu plus loin. Nous cheminons avec le pionnier qui nous explique qu' une énorme avalanche ou coulée de limon, de pierres et même de rocs 3 ) est descendue des hauteurs de la Dent du Midi avec le torrent de St-Barthélemy qu' il me montre au-dessus de nous, sur la gauche4 ), et débouchant près des maisons de la Rasse que nous apercevons ainsi que des masses noires tout à côté; bientôt nous en 1 ) La jeune femme de M. Louis Monastier.

2 ) La vieille route en question existe encore.

3Il parle d' une coulée de limon, de pierres et même de rocs, mots qu' il faut retenir. Le lendemain, deux Français qu' ils rencontrent, leur racontent leur impression et aussi, sans doute, ce qu' ils ont entendu dire sur les lieux: « en tombant ( la Cime de l' Est ) avait entraîné un peu de glacier et cet amas de rocs, de pierres, de glace et de neige, etc » Déjà dans ce second récit, l' amplification inévitable apparaît, surtout que ce ne sont pas des gens du pays qui parlent.

A la Rasse, certain témoin, grand connaisseur du torrent, ne m' a rien dit du glacier quand il me donnait ( au soussigné ) des détails sur le cataclysme; mais il attribuait simplement la formation du barrage qui a crevé à la présence de deux grands névés, restés d' anciennes avalanches ramollies et hâchées par la mitraille descendue de la Cime de l' Est.

En ce qui me concerne, je ne crois absolument pas à la présence d' une quantité notable de glace descendue du glacier dans cet amalgame; il faut se souvenir qu' entre l' extrémité du glacier et le bassin où s' est accumulé l' eau et ces divers matériaux il y a en tout cas une différence d' altitude de 1200 m ., à peu près verticaux, précipice coupé de ressauts, sur lesquels inévitablement ces blocs de glace se sont brisés en poussière avant d' arriver en bas. Conclusion: le glacier nous paraît n' avoir joué aucun rôle sensible en toute cette affaire.

4Si, à ce moment, il y avait eu la masse de poussières dont les divers récits de l' époque font si grand état jusqu' à dire qu' elles ont obscurci le ciel, notre narrateur l' aurait dit, avec l' esprit observateur qui le caractérisait; il faut voir, à ce point de vue, les albums de dessin et d' aquarelles que l'on a conservés de sa main, souvenirs de nombreux voyages dans les Alpes; c' est toujours d' une fidélité scrupuleuse. Comparons cette sobriété au témoignage du chanoine Boccard, en 1835: « Bientôt une noire poussière pressée par le vent le plus violent couvrit toute cette étroite vallée d' une effrayante obscurité... L' obscurité disparaît pour faire place au plus affreux des spectacles. » Et à celui de M. de Gingins: « Quand les nuages qui enveloppaient la montagne se furent dissipés, on vit clairement la cause de cet événement... » — Nous concluons, pour rester dans les limites de la neutralité, qu' en tout cas on a beaucoup exagéré l' importance de ce nuage en 1835, ainsi qu' en 1926.

En tout cas, en 1926, il y eut autour de la Cime de l' Est des masses de poussière momentanées, avant et après le cataclysme, constatées par divers témoins absolument sûrs. Nous pouvons supposer qu' en 1835 il en fut de même, mais que c' était à ce moment-là si peu de chose que du fond de la vallée on n' en voyait pas assez pour frapper le regard.

apercevons aussi devant nous à quelque distance... La pluie recommençait à tomber. Je me décide au retour. Mais à peine avons-nous fait quelques pas, que le bruit que faisait le torrent boueux augmente, et que des cris partant de la Rasse se font entendre, et bientôt le tocsin.

Je compris alors combien j' avais été imprudent. C' était une seconde coulée qui arrivait. La première, qui avait 1 ) eu, disait le pionnier, la rapidité d' un boulet de canon, avait suivi la ligne droite devant elle, mais, comme l' observa un homme, il se pourrait que celle-ci, rencontrant un obstacle, fût rejetée sur une autre partie du dos d' âne, dans la direction où nous sommes, ou dans celle d' Evionnaz. Laure voulait courir. Non, lui dis-je, ménageons nos forces. Cependant, nous hâtâmes le pas; mes yeux cherchant parmi les arbres qui abondaient sur ce sol, ceux sur lesquels je pourrais hisser Laure s' il en était besoin. Grâces à Dieu, nous en fûmes quittes pour l' émotion qu' amenait la possibilité du danger. Arrivés à notre voiture, après une dixaine de minutes d' une marche rapide, nous y sautâmes lestement, et ne respirâmes pleinement qu' au bas de la descente. Nous rentrons à Martigny, d' où il nous est impossible d' augurer quand il nous sera permis d' en sortir, la route du Pays de Vaud étant sur une large étendue interceptée par une niasse de limon et de rocs de 10 à 15 pieds de hauteur, sur une dixaine de minutes de largeur 2 ).

Le jeudi 27 août ( 1835 ) dans la matinée, deux messieurs partirent pour St-Maurice, voulant suivre l' exemple d' un voyageur qui en venait et avait réussi à passer le torrent, non par la route, ce qui était inexécutable, mais à l' endroit où il sort de la gorge 3 ) profonde de St-Barthélemy, à la Rasse. Nous tenterons donc aussi l' aventure ou, du moins, nous irons jusqu' au bord du ravin nous assurer s' il peut être franchi. Arrivés à Evionnaz, des officieux nous disent que le petit pont sur lequel on passait vient d' être emporté par une nouvelle coulée. C' est égal! nous voulons voir par nos yeux, et ne rien négliger de ce qui sera possible. Un énorme jet de boue a envahi une portion de la Rasse qui est cependant élevé d' une cinquantaine de pieds au-dessus du bord du torrent; des maisons sont en partie ensevelies dans une boue noire; Laure en est toute émue. Comme nous abordons le torrent à sa sortie même de la gorge, nous avons à nos pieds comme un gouffre profond d' une soixantaine de pieds et large de deux cents, avec des pentes escarpées des deux côtés, toutes noires du limon qui l' a comblé, mais qui s' est écoulé, en attendant que de nouvelles coulées n' arrivent, car elles se succèdent depuis 24 heures, à des intervalles irréguliers. Des hommes sont échelonnés sur les hauteurs, dans le ravin, pour annoncer par des coups de fusil répercutés, quand la marche des coulées recommence 4 ).

Tout était tranquille à cet instant. Des hommes vigoureux déposaient sur le bord où nous étions des Misses anglaises qu' ils avaient transportées sur leurs dos.. Laure les regardait avec étonnement. Madame! lui dirent-elles, désirez-vous aussi passerOui, mais je ne sais, je... Ohne craignez rien. Et pendant qu' elles parlent, j' avise le plus gros et le plus fort de ces braves lurrons, qui s' essuyait le visage inondé de sueur, et je lui dis: Voyons, mon brave, voulez-vous me transporter cette jeune dame de l' autre côté? Et sur son signe affirmatif, eh bien! dépêchons-nous! Avant que ma digne Laure ait eu le temps d' objecter, la voilà à cacou-magnou sur le dos de cet homme que je suis pas à pas, surveillant son précieux fardeau, tandis qu' un autre portait nos effets derrière nous. On descendit comme on pouvait en bas le talus entre les pierres noircies; une longue échelle, avec une planche sur les bâtons, traversait le torrent presque à sec en ce moment; ce passage s' effectua rapidement et heureusement, ainsi que la montée du bord opposé, mais avec un peu de lenteur pour celui-ci.

Nous étions passés. Un peu plus tard, nous entrions dans St-Maurice, contents et remerciant Dieu. Après le dîner, nous grimpâmes à l' ermitage dans les rochers; le vieillard qui l' habite est aveugle, une vieille femme qui le soigne est borgne. De cette position élevée, nous vîmes de biais le chemin parcouru par la coulée de la gorge du St-Barthélemy jusque dans le Rhône, mais nous nous dîmes que nous la verrions encore mieux et de face depuis le chemin qui monte de Lavey à Mordes... 1 ).

Une voiture nous conduisit à Lavey, où l'on venait de construire les premiers bâtiments de bains. Du haut du premier lacet conduisant à Mordes 2 ), nous vîmes non seulement l' étendue parcourue par la coulée, mais nous en vîmes une s' avancer assez lentement pour que nous ayons pu la suivre qu' au Rhône, car elles étaient intermittentes et irrégulières. Nous soupâmes à Bex avec des messieurs français, dont l' un avait été témoin du premier et 1 ) Ce besoin de précision et de vérité caractéristique chez M. M. apparaît encore ici: Il veut avoir tout vu de ses yeux, il ne s' en remet pas aux récits des tiers... c' est le reporter modèle I 2 ) C' est de là, en effet, qu' il faut aller contempler toute la scène; de là seulement, on a une impression juste. Or, de là, regardant à ses pieds l' embouchure du torrent dans le Rhône, il :ne dit pas un mot du lac dont on retrouve constamment la mention dans les récits de tous les temps en 1926, 1835, 1636, 1635, etc. Il suffit de faire comme M. M. pour avoir une idée exacte de ce qui s' est toujours passé; de cet endroit, on plongeait, en effet, sur une flaque d' eau, grise ou verte suivant les jours, causée par l' obstruction du cours du Rhône; mais c' est si peu de chose que la pensée comme le regard s' y arrête à peine. Il a trouvé qu' il ne valait pas la peine d' en parler, parce qu' à côté du reste c' était une bagatelle.

Notre impression est exactement la même, ce qui nous amène à conclure que ce lac en réalité, n' a jamais eu l' importance que les récits lui ont donnée et que la tradition a amplifiée.

Point capital quand on regarde l' histoire du passé, parce que cette impression s' ajoute à d' autres arguments encore plus frappants qui militent absolument contre le fameux lac et surtout la fameuse vague qui, en 563, en serait sortie, démolissant tout sur son passage jusque dans la ville même de Genève !!

Dernière conclusion: Notre sentiment est qu' il faut lire avec une très grande prudence ces vieilles histoires où il y a beaucoup de... littérature... et assez peu d' observations précises.

formidable éboulement. Au bas du couloir dans le ravin, entre les rochers, la pression de l' air fut si forte qu' il avait vu, sur les côtés et en face, des arbres que le souffle du vent déracinait ou brisait sans que la masse boueuse ou les rocs détachés les eussent atteints. Nous apprîmes déjà la cause probable de ces coulées successives. Une portion de rochers de la pointe Est de la Dent du Midi était tombée dans un haut vallon, dont elle avait fermé l' issue du côté de la plaine; en tombant, elle avait entraîné un pan de glacier; c' est cet amas de rocs, de pierres, de glace et de neige 1 ) que les pluies abondantes que nous venions d' avoir, avaient liquéfié. A un moment donné, la rupture s' était faite sur l' un des bords et avait produit cette suite de coulées de boue...

Feedback