Le désert corse des Agriate. Terre de beauté

T E X T E / P H o T o s André Girard, Boveresse

LE DÉSERT CORSE DES AGRIATE

des Agriate avec vue sur la mer. A peine 500 mètres après le col de Vezzu, la piste de Ghignu bifurque vers un lieu présenté comme un site naturel protégé: Ifana. La carte indique quelques bâtiments, un ruisseau dans une combe. Le bout du monde. Dans la pente de la montagne, les branches calcinées des arbousiers émergent de l' or des genêts, cadavres et résurrection du dernier incendie. En septembre 1992, les Agriate furent transformés en « un univers de cendre et de mort » 2. Ce qu' on nomme « incendie pastoral » pour ne pas froisser les susceptibilités corses, détruisit la moitié du territoire. Ifana fut épargnée. Je me lance dans la pente. Après quelques lacets taillés dans la verdeur du maquis, apparaissent à gauche et à droite des murs de pierres sèches bordant l' oliveraie échappée du feu. Une statue de Saint Antoine décapité émerge au-dessus des feuilles et, à l' ombre d' un châtaignier séculaire, apparaît la ferme d' Ifana. Au XVII e siècle, sous l' égide de la République de Gênes qui planifiait une mise en valeur agricole de l' île, le domaine d' Ifana prospéra grâce à l' éle et à l' huile d' olive. Il devint français avec la Corse, en 1768, puis traversa bon gré mal gré les changements de régime jusqu' à son abandon et son rachat par le Conservatoire du littoral en 1979. Ifana, c' est en résumé toute l' histoire de ces Agriate, nommés « désert » parce que désertés par ceux qui l' occupaient autrefois.

Ravages du feu, tragédie de la guerre

Considérée comme une terre libre, chacun pouvait y défricher, ensemencer, cultiver et y faire pacager ses troupeaux. Du Cap Corse tout proche, les paysans venaient en barque à la belle saison, travaillaient d' arrache, ran-

1 Agriate est un nom propre qui ne prend pas de « s » car la terminaison en « e » est, en langue corse, féminin pluriel. 2 Les Agriate, Haute-Corse, de Jean-Michel Casta. Actes Sud/Dexia Editions 2001.

Panorama sur la face est du Monte Genova ( 420 m ). La route D 81 permet l' observation de la montagne sur près de trois faces. Impressionnant de par son aspect austère et sa situation isolée, le Monte Genova fut à la fois craint et divinisé. Les Romains le vouèrent au culte de Jupiter, qui serait à l' origine du nom « Genova » La vie émerge des rochers dominant la mer Photos: André Girard

Terre de beauté

LE DÉSERT CORSE DES AGRIATE

geaient le foin et la paille dans ces paillers si particuliers, et repartaient à l' automne venant. En partant, ils laissaient un gardien chargé d' éloigner les troupeaux de chèvres qui descendaient des montagnes pour l' hiver. Les Agriate vivaient au rythme des saisons. Jusqu' à la tragédie de la Grande Guerre où la Corse devint un pays de veuves et d' orphelins. Ainsi, s' ajoutant aux incendies successifs, les guerres mondiales ont rendu ces terres à leur destin naturel. C'est-à-dire presque vierges. Victime des ravages du feu, la Buvette de la Fontaine, sur la D 81 entre Casta et St-Florent, a été entièrement reconstruite. Chaque printemps, le terrain environnant est « démaquisé », nettoyé, brûlé afin que les pompiers puissent travailler. Le propriétaire se souvient du 4 septembre 2003: « Le matin, vers 5 heures, quand le feu s' est apaisé, je suis venu voir. Tous les poteaux du téléphone étaient couchés sur la route. Ça brasillait de partout, des points lumineux, incandescents dans la cendre. Quel spectacle! Ma buvette était partie en fumée! » Très haut dans le bleu du ciel croisent des nuages lenticulaires. Sur les talus, les pétales des coquelicots battent au vent. Venues de très loin, des senteurs de mimosa et de genêts étourdissent les sens. Le parfum du maquis corse est reconnaissable entre mille. A l' entrée du village de Casta, un cantonnier casqué et masqué fait vrombir sa débroussailleuse autour des bornes et dégage les accès. Ronciers, coquelicots, genêts, cistes, épilobes, œillets sauvages, marguerites, l' escrimeur de talus ne fait pas de quartier: trois volumes de botanique y passent avant qu' il ne soulève son masque pour bavarder un peu et dire que son grand-père a vu du blé jusqu' en haut de la colline, là, vous voyez, partout où le genêt s' est mis... Pour dire encore que cette route, en hiver, n' est fréquentée que par deux ou trois voitures par jour. Le désert!

A chacun son coin de plage

Mais à trop suivre les routes, on reste à l' orée des déserts. C' est à pied que les Agriates se découvrent, par ce sentier littoral qui court de St-Florent à l' Ostriconi et qui suit l' ancien Chemin des Douaniers. Avec une bonne carte, de l' eau et des vivres, il faut se hasarder sur une des pistes cahoteuses qui plonge vers la mer. A pied ou à vélo.

Adieu bitume! A l' aube, la baie de St-Florent est une coupe d' argent sur laquelle repose la sombre péninsule du Cap Corse. Je bénis la hauteur de mon sac à dos protégeant ma nuque du soleil. Au loin, quelques pointus 3 brisent le silence, proue vers le port. Ils ont terminé leur pêche. Le sentier débute après l' anse de Fornali ( accessible à pied ou en taxi ), entre les haies de cistes et les parasols jaunes des grandes férules. Tous les cent pas, des petites sentes partent vers la mer entre les roches de craie blanche: chaque baigneur, ici, peut trouver son coin. Avant Punta di Curza, après d' innombrables détours par des petites criques, apparaît au loin la grande tour ruinée, que les gens d' ici nomment la tour morte, dressée comme

3 Pointu: barque à moteur utilisée par les pêcheurs et les chasseurs côtiers Sentier du littoral à travers le maquis, près de St-Florent Mousse sur les rochers du rivage Depuis la Puntalle, l' horizon vers le nord s' orne d' une tour imposante: la Tour de la Mortella sise sur la pointe du même nom. Cette tour d' aspect massif n' est plus qu' un décor de théâtre dont la moitié restante a dû subir restauration et consolidation La Tour de la Mortella, commanditée par Gênes suite au grand siège de St-Florent conduit par les troupes hispano- génoises, fut détruite par les canons anglais au XVIII e siècle. Impressionné par la solidité de la structure de la tour, le génie anglais en copia les plans pour en édifier de semblables. Aujourd'hui, sur les côtes du Sud de l' Angleterre et en Irlande, on trouve des vestiges de ces tours nommées Martello Towers Photos: André Gir ar d

l' unique rescapée d' un jeu d' échec, blanche et à demi fendue, sublime sur sa pointe rocheuse. Les goélands qui la prennent pour perchoir rouspètent de se faire photographier avant le petit-déjeuner. Laissant la tour et ses occupants à ma droite, je grimpe vers un ancien sémaphore. Des bâtiments de garnison, une cuisine, un âtre, une table, des bancs. En hiver, les chasseurs de sangliers l' utilisent comme pavillon. Un petit sentier raviné conduit sur de jolis replats gazonnés puis, avant de rejoindre de grandes dalles, traverse un chaos de roches, résultat de l' érosion d' une partie de la côte. La courbure des genévriers exposés disent la violence des tempêtes où les vents peuvent atteindre 200 km à l' heure. A l' ascension de la Punta Cavalata, promontoire surmonté d' une plate-forme, je préfère la quiétude d' une crique enserrée dans des roches taillées par l' érosion. Au loin, un traversier passe, chargé de passagers. De St-Florent, ils débarquent sur la plage de Loto et reviennent le soir. A l' entrée de la baie, pris entre les roches ocre et blanches, un banc de velelles semblables à des milliers de petits voiliers d' enfants s' est échoué dans l' eau turquoise. Derrière la plage de sable blanc, l' étang saumâtre de Loto rejoint le marais d' eau douce du Can-nuta, paradis de la couleuvre verte et jaune, des grenouilles cistudes et des tortues d' Hermann, où les vaches errantes vont s' abreuver librement avant de s' étendre pour ruminer sur des lits d' algues séchées. Les posidonies, ainsi nomme-t-on ces herbes, poussent en véritables prairies sous-marines et attestent de la bonne santé du milieu aquatique. Accumulées en tas sur les plages où passe le sentier, ces lits d' herbes sont parfois si épais qu' on peut craindre de s' y enfoncer.

Photos: André Gir ar d Figuier de Barbarie en fleurs Grande férule Tapis d' orpins à feuilles courtes sur les rochers près du Monte Genova

Si Bastia avait gagné la Coupe de France...

Après la plage, presque déserte à cette saison, la curiosité me pousse vers le lieu-dit Peraldu. Carcasse de voiture cramée. Eolienne. Décor traditionnel du désert mexicain moyen. Une 4 L en treillis de camouflage. Deux chiens rôdant autour de paillers mitoyens, restaurés façon casemate. Un homme, clope au bec, le ventre bronzé comme un bouclier de cuivre, rappelle ses deux chiens. Devant son pailler, le Robinson a bricolé une treille, planté de la vigne grimpante, un parterre de griffes de sorcières, construit un four à bois, une douche et, un peu à l' écart, une chiotte. L' intérieur n' est pas vraiment un foutoir, mais presque une bauge. Tandis qu' il me sert l' eau qu' il aurait dû mettre dans son pastis, j' avise une liste de noms épin-glée sur la porte: tous les potes conviés pour le vin blanc et les moules, si Bastia avait gagné la Coupe de France! Un brave homme, Ange Maurizi. Un solitaire qui vit là quatre mois sur douze, pêchant quand il le faut et ne s' occupant à rien d' autre qu' à vivre.

La plus belle plage des Agriate, accessible de Casta par une mauvaise piste de 12 km, est à quelques minutes de Saleccia, petit village dont elle porte le nom. On progresse à travers des vestiges d' une campagne autrefois productive où les paillers de pierres sèches ont depuis longtemps abandonné leur toit terreux aux herbes folles. Ici, le sable, poussé d' un côté par la mer et de l' autre par les crues du ruisseau, s' est amoncelé en dunes. Et sur les dunes ont poussé des pins d' Alep, dont la grâce et l' ombre magnifient jusqu' à l' irréalité l' étincelante clarté de la plage et de la mer scintillante. Un rêve de plage, Saleccia!

Chêne vert accroché sur un escarpement et panorama sur la lointaine baie de St-Florent Coquelicots sur le bord de la route Fleurs du maquis Composition florale sur le Monte Genova

Pailler, flibustier et tête de Maure

Au-delà de l' étang bordé d' une roselière, une forêt de pins masque un camping reclus, nommé U Paradisu, desservi par une piste de 12 km ouverte, comme sa sœur jumelle de Ghignu, dans les années soixante-dix par des promoteurs touristiques dans le but de construire un gigantesque complexe hôtelier. Sauvées in extremis en 1979 par le Conservatoire du littoral, les plages des Agriate demeurent vierges de toute construction. A Ghignu, vingt paillers forment un petit village et, restaurés de façon spartiate, servent aujourd'hui de gîte d' étape. Le Chemin des Douaniers y conduit par mille détours, traversant le maquis vigoureux. Cala di Fellajio, il faut crapahuter à travers un éboulis de roches de granit. Punta di Trave, un pailler occupé, arborant un drapeau à tête de Maure, comme un repère du flibustier, et un foyer énorme célébrant à sa façon le cuissot de sanglier et la poitrine de perdrix rouge. Plage de Trave, un catamaran se balance au bout de son ancre. Chemin de sable coupant la Punta Negra, tout droit vers la blancheur calcaire de la plage de Ghignu. J' ai repéré une fontaine discrète et vais remplir ma bouteille avant de sacrifier à une sieste, la sexta, cette sixième heure

Photos: André Gir ar d Détail d' un mur de pierres sèches avec grandes férules Bergerie abandonnée près de Casta Taffoni au lieu-dit La Cima a Monte Rossi St-Florent la nuit

romaine que les Corses eux, savent admirablement intégrer à toute heure du jour. Au-delà de Malfacu, l' air se remplit d' iode, la végétation littorale se fait rase et les débris de toutes les épaves méditerranéennes semblent s' être amoncelés ici. Je décide de piquer à l' intérieur des Agriate, remontant vers les bergeries de Luogno Pianu puis vers celles de Terricie, qui comptent une vingtaine de bâtisses, où vivent la ronce et le chardon, l' ortie et la bardane. Ici, le maquis étouffe. La mer manque à mon horizon. Reprenant mon bâton d' arbousier, j' attaque la montagne qui me sépare du littoral, me répétant que celui qui ne s' est jamais égaré dans le maquis corse ne connaît pas la Corse. Au sommet, je distingue les rouleaux qui déferlent sur la plage de l' Ostriconi.

Informations pratiques

Itinéraire: héritage de l' ancien Chemin des Douaniers ouvert au XIX e siècle, le sentier des Agriate relie l' Ostri à St-Florent. Il longe la ligne côtière sur la quasi- totalité de ses 43 kilomètres et offre au randonneur, en plus d' un itinéraire facile, de splendides panoramas maritimes et des intérêts culturels divers ( botanique, histoire, architecture, écologie, etc. ). La randonnée s' effectue sans préférence dans un sens ou dans un autre et se fractionne généralement en trois étapes: L' Ostriconi. Ou l' inverse. A l' Ostri, il est possible de laisser sa voiture sur l' an route dominant la plage et de descendre à pied par les petits sentiers à travers le maquis. De- puis St-Florent, le sentier du littoral débute à l' ex ouest de la baie de St-Florent, après la plage de la Roia.

Hébergement: à l' Ostriconi, on trouve un camping, un restaurant et une petite épicerie. St-Florent dispose de toutes les facilités. Les gîtes d' étape de Ghignu, aménagés dans les paillers ( anciennes bergeries restaurées ) dominant la superbe plage de Ghignu avec son sable calcaire et sa lagune, offrent le gîte et le couvert pour environ 50 personnes. Réservation conseillée au Syndicat mixte des Agriate: 0033 4 95 37 09 86. A Saleccia, le camping U Paradisu possède également des bungalows. La buvette-restaurant n' ouvre qu' en saison. Réservation: 0033 4 95 37 82 51. Ne pas manquer l' ancienne bergerie aménagée par le Conservatoire du Littoral en un lieu d' informations et d' exposi. Elle se trouve en retrait de la plage, en dessus de l' aire de parking, et offre une vue circulaire sur les environs ( lagune, roselière, plage, bois, pâturages, etc. ).

Renseignements au Syndicat d' initiative de St-Florent: 0033 4 95 37 06 04 a

Ferme-auberge de Petra Moneta, sur la D 81. « Dernière auberge avant le désert », annonce la publicité

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