Le Gendarme de l'Eglise

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Groupe de la Tour Sallière.

Avec 1 croquis.Par J. Ramel.

A la fin de septembre 1936 nous nous trouvions à Salvan en compagnie d' amis et du vieux guide salvanais P. L. Délez; nous discutions de projets d' ascensions, et chacun mettait en avant telle ou telle nouvelle voie à parcourir dans le massif des Dents du Midi et du groupe Tour Sallière, quand soudain notre vénérable ami Pierre-Louis s' écria:

Et le Gendarme de l' Eglise, pas encore de visites? Allez, mes jeunes amis, le voir un peu de près.

Chacun se tut et inscrivit ce précieux renseignement dans sa mémoire.

De plus pressés que nous y firent une reconnaissance en septembre 1937 1 ), mais de leur tentative ils ne dévoilèrent rien. En juin 1938 eut lieu une deuxième tentative2 ); mais à 5 m. sous le sommet un piton mal fixé fit faire au leader un brusque retour à son point de départ; tentative que j' igno. En septembre 1938, malgré de fortes chutes de neige précoce pour la saison, je voulais revoir le cirque sauvage de Clusanfe, et tout naturellement le Gendarme de l' Eglise était le point de mire de mes observations.

Un mot à mon collègue Emile Page et la course fut fixée pour le jour du Jeûne fédéral.

Arrivée tardive à la cabane de Clusanfe le samedi soir; nous fûmes reçus par le gardien avec cette jovialité qui en fait un gai compagnon. Un sommeil profond — ce qui est chose rare dans une cabane — nous fit prendre le départ seulement à 6 h. 30 et, pour rattraper le temps perdu, au lieu de suivre le sentier jalonné qui conduit sur le Glacier de Clusanfe ( ou Mont Ruan suisse ), nous prenons les pentes d' éboulis qui font face un peu à main gauche de la cabane; par un couloir, on franchit le grand mur de soutènement qui, comme un barrage, maintient dans son lit naturel le Glacier de Clusanfe; du haut du mur nous gagnons la rive droite du glacier et, par une pente de glace, où les tricounis font merveille, nous rejoignons l' itinéraire 532 du guide frontière entre la Suisse et la Haute-Savoie. Ce raccourci nous fit gagner une bonne heure.

Avant de nous engager dans les vires pour gagner les éboulis sous le sommet de l' Eglise, nous prenons un casse-croûte. Dans le lointain vaporeux, le bêlement plaintif du grand troupeau de Susanfe et la voix rauque du chien du berger nous rappellent que l' air vif a blanchi aux premières lueurs du jour l' herbe rare en ce milieu de septembre, et instinctivement, tel le varappeur aux doigts engourdis par le froid, le troupeau s' élève sur les pentes de l' Arête des Lacs à la rencontre des premiers rayons solaires qui redonnent vie aux rares plantes et font disparaître la blanche gelée.

Pour nous, nous voudrions aussi un peu de cette aurore rose; nos doigts sont engourdis, un fort vent nord-est souffle et un brouillard passager visite tous les sommets des alentours. Les vires et éboulis sont couverts par un restant de neige de la semaine; pour moi, je suis plutôt pessimiste et j' avoue franchement à mon compagnon que le succès de notre entreprise est bien compromis. Mais Page, aussi fermement que sur le quai de la gare à Territet, me certifie qu' il n' y a plus de neige sur le Gendarme et encore moins à l' endroit où l'on doit l' attaquer. Je reste surpris de tous ces renseignements et au vu de mon étonnement, il me déclare avoir fait une tentative dans le courant de l' été. Alors seulement je comprends l' entrain qui le pousse à cette seconde visite.

A 10 h. 30 nous atteignons le sommet de l' Eglise et, dans la paroi est, à 35 m. en dessous, surgit, comme collé dans la grande paroi, un curieux monolithe. Par une dalle sous le sommet même nous approchons de son sommet à 15 m ., j' en étudie la structure qui me laisse rêveur.

Sa face sud-est-nord a la forme d' un demi-cercle, avec une inclinaison pas trop accentuée et passablement fissurée; mais la base, sur une hauteur de plus de 10 m. a été rongée par les érosions, ce qui lui donne un aspect bien peu stable. Par cette face il est impossible de gagner le sommet. La paroi ouest se présente presque verticale dans les deux tiers de sa hauteur, quelques aspérités et fissures permettent d' y fixer des chevilles; à 3 m. sous le sommet, une coupure traverse la face et forme une étroite vire où l'on peut se reposer. De notre dalle un rappel de corde de 35 m. nous conduirait directement dans l' encoche entre la paroi de l' Eglise et celle du Gendarme, mais n' ayant que 110 m. de corde avec nous, il n' est pas question de faire ce premier rappel.

Nous remontons au sommet de l' Eglise en suivant l' arête nord-est sur environ 20 m. et par un couloir nous descendons dans la paroi; une vire à main gauche nous conduit au pied même du Gendarme: Se trouvant dans la paroi orientée au sud, par une cheminée où le rocher est solide, on gagne 10 m. plus haut le pied de la paroi ouest1 ). A 15 m. de hauteur, une cheville de fer témoigne de la tentative du mois de juin, mais je m' oppose à ce même itinéraire; les fissures sont presque invisibles et en dessus du piton la petite vire a un fort surplomb. Après maints palabres, nous nous décidons pour une traversée de la paroi de droite à gauche. Quelques encoches et fissures assez prononcées faciliteront la grimpée et à 3 m. sous le sommet nous tâcherons de gagner l' arête nord du Gendarme qui, de notre premier poste d' observation, nous a paru solide...

Les espadrilles sont mises; je mets pitons à boucles et mousquetons dans les poches de Page, marteau à la ceinture, et je fixe au pied de la paroi un piton où je passe la corde. S' il y a fausse manœuvre, je pourrai ralentir un peu la dégringolade.

Les premiers mètres sont assez faciles; la grandeur du leader lui permet de prendre des prises très éloignées; à 8 m. de hauteur une cheville-mousqueton est fixée et la corde passée dedans, puis, après de grands efforts, Page réussit à s' établir sur la petite vire sous l' arête nord. Un moment de repos lui est accordé. Le temps de fixer une seconde cheville-mousqueton où la corde est LE GENDARME DE L' ÉGLISE.

passée. De là, pour gagner l' arête nord, il ne reste plus que 3 m, mais le départ n' est pas facile, du fait du surplomb qui se trouve en dessus; après avoir bien étudié le passage, d' un vigoureux rétablissement mon compagnon se trouve à cheval sur l' étroite arête. Pour moi, je n' avais qu' à suivre l' iti et je pensais que, aide par la corde, ce ne serait qu' un jeu d' enfants, mais que d' illusions! Pour pouvoir monter, je devais enlever la corde prise dans les mousquetons et je ne possédais pas des jambes et des bras de Magirus; aussi, ce ne fut qu' après des efforts soutenus que je réussis à rejoindre Page. L' arête a tout au plus 35 cm. de largeur et comme rocher c' est du schiste effrité. Que de précautions ne nous ont-ils pas demandées, ces 3 m. d' arête L' Eglise terminale. A 15 h. 15, nous nous trouvions sur la casquette du Gendarme, un peu inquiets; sa forme penchée et son pied évasé nous donnent un sentiment d' insécurité; en fait, c' était la fatigue qui se faisait sentir.

L' étroit sommet est entièrement pulvérisé, aussi je dus chercher longtemps avant de trouver une fissure pour deux chevilles reliées ensemble par une cordelette qui puisse nous donner un sentiment de sécurité complète pour le rappel de corde de 29 m.

Une coulée rapide de Page, le long du filin, et je suivis, mais à 5 m. du départ un ordre d' arrêt me vient du bas, un appareil photographique était braqué sur moi, mais je remerciais mon camarade de son amabilité. Un choc brusque me rappela que j' en avais assez de cette belle paroi.

Plier les cordes, rentrer les espadrilles, lacer les souliers, tout cela fut rapidement fait; la soif se faisait sentir, le sac de provisions était resté au sommet de l' Eglise. Bien lentement nous remontions le couloir tout en admirant ce solitaire vaincu.

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