Le grand glacier d'Aletsch

Hanspeter Holzhauser, Zurich

« Le glacier d' Aletsch est le plus grand des Alpes: nous étions maintenant sur ce glacier, face aux montagnes qui, de toutes parts, alimentent en grande quantité le noble fleuve de glace. » John Tyndall, 1860: 101 Le lac de Märjelen ( 20 septembre 1976 ) 1. Vue d' ensemble Grâce à ses dimensions importantes, le grand glacier d' Aletsch se range parmi les fleuves de glace les plus imposants d' Europe. Avec sa surface de 86,8 km2 et sa longueur de 24,7 km ( données de 1973, inventaire des glaciers, MÜLLER F. et al. 1976: 32 ) c' est le plus long et le plus vaste des glaciers alpins. Son bassin d' alimentation est bordé par des sommets de quatre mille mètres bien connus, tels que la Jungfrau, le Mönch et les Fiescherhörner; il comprend d' ouest en est: le grand névé d' Aletsch, celui de la Jungfrau, l' Ewigschnee et celui de Grünegg. Leur confluence forme la place Konkordia, où la glace atteint une couche de plus de 1000 mètres d' épais au-dessus du point le plus bas du sous-sol rocheux ( Aellen et R H. 1981: 91 ). De là, la glace s' écoule vers le sud en direction de la vallée du Rhône, descendant loin au-dessous de la limite supérieure des forêts. La langue glaciaire se termine brusquement à 1554.6 mètres d' altitude ( valeur de 1986, AELLEN 1987: 201 ) dans un chaos d' épaulements de roche polie par la glace et de blocs disloqués.

Vu de Belalp, ce glacier donne d' emblée l' impression d' une masse rigide et immuable. Mais ce n' est qu' illusion, car, comme tous ses semblables alpins, le grand glacier d' Aletsch a vécu une histoire mouvementée, au propre et au figuré. Pendant ces 2500 dernières années, il a connu huit crues importantes, dont trois l' ont amené à sa phase d' ampleur maximum. De belles moraines latérales, parfois imposantes, déposées sur les flancs de la vallée, témoignent irréfutablement de la dernière crue, assez récente d' ailleurs. Les terres abandonnées par la glace durant ces 130 dernières années sont bien visibles et bordent le glacier, particulièrement dans sa partie médiane, d' une large bande claire et encore peu colonisée par la végétation.

Malgré la diminution sensible de sa longueur, il est évident que le grand glacier d' Aletsch poursuit son mouvement vers le bas. On a mesuré, à un demi-kilomètre au sud de la place Konkordia, une vitesse d' écoule superficiel de la glace comprise entre 195 et 205 mètres par année. A la hauteur de la forêt d' Aletsch, la surface de la glace glisse encore vers la vallée à une vitesse de 74 à 86 m/an ( AELLEN et RÖTHLISBERGER H. 1981: 87)1. Mais ce flux constant n' a pas compensé la fonte de la langue glaciaire pendant ce dernier siècle. Celle-ci a donc reculé sans inter- ruption depuis le début de la mensuration annuelle des glaciers en 1892, même pendant les brèves périodes où la majorité des glaciers alpins ont progressé: entre 1915 et 1920, à la fin des années septante, surtout en 1977/78 et en 1979/80, ainsi qu' en 1983/84 ( AELLEN 1986: 213 ). La raison naturelle de ce comportement tient au fait que les glaciers petits ou pentus réagissent plus rapidement aux variations climatiques que ceux de dimensions plus grandes ou à déclivité plus faible. Le grand glacier d' Aletsch n' est donc pas un bon indicateur des variations du climat, mais il réagit bien à ses modifications prolongées et importantes.

Tout récemment encore, et même pendant le siècle dernier, notre glacier d' Aletsch était encore alimenté, en plus des névés déjà cités, par quelques affluents supplémentaires latéraux, notamment par les glaciers d' Ober et de Mittelaletsch ( 21,7 km2 et 8,5 km2, valeurs de 1973, inventaire des glaciers, MÜLLER F. et al. 1976: 78 ). La langue du glacier d' Oberaletsch, située au fond d' une profonde gorge à droite du grand glacier d' Aletsch, s' est déjà séparée de celui-ci peu après son maximum de 1850 ( entre 1870 et 1880 ), tandis que le glacier de Mittelaletsch a formé sa propre langue à la fin des années soixante de ce siècle seulement ( début de sa mensuration en 1970, KASSER et AELLEN 1972:226 ).

Deux autres masses de glace s' étalent, à altitude plus élevée, entre les glaciers d' Ober et de Mittelaletsch: ce sont les glaciers de Driest et de Zenbächen ( 2,4 km2 et 1,05 km2, valeurs de 1973, inventaire des glaciers, MÜLLER F. et al. 1976: 78 ). Le premier s' étend entre le Geissgrat et les Fusshörner, couronnés d' aiguilles abruptes, tandis que le second, de moitié plus petit environ, se trouve immédiatement au nord. Ils tirent leurs noms des alpages avoisinants de Driest et de Ze Bächu ( orthographiés parfois Triest et Zenbächen ).

Il y a fort longtemps, ces deux amas de glace rejoignaient le grand glacier. Les longues moraines, déjà recouvertes par la végétation, mais encore bien visibles au glacier de Driest particulièrement, attestent cette ancienneté. Elles se sont formées lors de l' ultime avance des glaciers, liée à la dernière période glaciaire, entre 13000 et 10000 ans avant notre époque. Au contraire de ces dépôts glaciaires anciens, les moraines marquant les crues ré- Le grand glacier d' Aletsch et le glacier de Mittelaletsch, l' Aletsch, la Place Concordia centes ( postglaciaires ) des glaciers de Driest et de Zenbächen possèdent des formes fraîches et non pourvues de végétation.

On ne saurait décrire le grand glacier d' Aletsch sans mentionner le lac de Märjelen, créé par un barrage de glace dans la dépression située entre le Strahlhorn et l' Eggishorn. Jusque dans le courant de ce siècle, c' était l' un des plus beaux lacs de barrage glaciaire connus et il constituait une attraction touristique renommée. En raison de la diminution du volume de la glace, le niveau du lac s' est considérablement abaissé et il ne reste aujourd'hui de cette merveille naturelle qu' un étang insignifiant. Cette nappe d' eau représentait autrefois une menace constante pour la population régionale. Elle se vidait à intervalles irréguliers sous le grand glacier d' Aletsch par lequel elles atteignaient Naters avec une redoutable puissance destructrice ( AL 13.2* et AL 15* p. 147)3.

2. Le grand glacier d' Aletsch pendant les temps modernes Bien que, malgré son retrait, la langue du grand glacier d' Aletsch s' avance loin dans la vallée et ait atteint les terres cultivées pendant ses phases de crue, on ne trouve pas à son sujet des témoignages historiques écrits et illustrés aussi nombreux que pour les deux glaciers de Grindelwald ( ZUMBÜHL 1980 ) et ceux de la vallée de Chamonix ( WETTER 1987 ). Son éloignement de l' ancien itinéraire d' excur longeant la vallée du Rhône nécessite une marche de plusieurs heures, ce qui explique fort probablement cette lacune.

Toutefois, le mot « Aletsch » apparaît tôt dans les écrits4, bien avant le terme « glacier d' Aletsch », que l'on découvre, pour la première fois, dans un manuscrit de 16845. Celuici n' est imprimé qu' au début du XVIIIe siècle dans l' ouvrage de HOTTINGER ( 1703: 73 ) et sur la carte du Valais de A. Lambien ( levée en 1682 et imprimée en 1709, AL 01 ). Jusque vers et, en bas à droite, le lac de Märjelen, vus de l' Eg ( 20 septembre 1976 ) Carte 1 Le grand glacier d' Aletsch et le glacier d' Oberaletsch:

Extensions de 1846 à 1980 et vestiges archéologiques dans le terrain

1957 1980 -fBisse d' Oberriederi, sections A/B/C juciiicucm, acL/uuna r^/ u/ v* Dernières traces sur les bords de la marge proglaciai Endroits où des poutres ont été retrouvées ( cf. illustrations 9 et 10 de la p. 163 ) Endroit où le maillet de bois a été retrouvé ( cf. illustration 11, p. 163 )

D

Oberried

*

0500 m Extensions du glacier ( reconstituées d' après les cartes du Service topographique fédéral L + T, aujourd'hui Office fédéral de topographie ) Feuille topographique de J. A. Müller, feuille 421 ( XVIII/6 ), 1:50000 1880/81 Carte Siegfried, dessinée par X. Imfeld, feuille 493, édition de 1882, 1:50000 1906 Carte Siegfried ( revue ) feuille 493, 1:50000 1926/27 Carte spéciale « Glacier d' Aletsch », 1:25000, L + T, VAW/EPFZ, publiée en 1966 Carte spéciale « Glacier d' Aletsch », 1:25000, L + T, VAW/EPFZ, publiée en 1966 Carte nationale de la Suisse, feuille 1269, 1:25000 Vestiges archéologiques retrouvés dans le terrain Chemins utilisés jadis à l' époque où le glacier était plus étendu ( 1-3, cf. illustration 8 de la p.161 ) Croix plantées jadis près du glacier ( cf. illustration 5, p. 151 ) AL 15.

H. Hogard. 18 août 1849: le lac de Märjelen partiellement vidé. L' eau est retenue par le grand glacier d' Aletsch; la ligne horizontale, visible sur la glace, marque le niveau du lac avant sa vidange.

la fin de ce siècle, les écrivains ne donnent qu' une image assez floue de la grandeur et de l' aspect des glaciers de la région d' Aletsch6. Les glaciers d' Oberaletsch et de Mittelaletsch ne sont dessinés en tant que tels qu' en 1797, année de la parution de la feuille 10 de I' Atlas SUISSE de Meyer - WeissMüller ) ( AL 06 ).

La découverte scientifique et touristique de la région d' Aletsch n' est intervenue qu' assez tard, au cours de la première moitié du XIXe siècle, et la majorité des documents et illustrations concernant l' histoire de ces glaciers n' est pas antérieure à 140 ans environ. Mais certaines sources écrites, remontant jusqu' au Moyen Age tardif, permettent, avec le concours de traces archéologiques relevées 147 AL 13.2 J. R. Bühlmann, 1859: le lac de Märjelen avec l' OI à l' arrière; peinture d' après l' aqua AL 13.1 du 28 juin 1835 sur le terrain ( chemins alpestres, bisses ), la reconstitution, non sans lacunes d' ailleurs, de l' histoire de l' extension de ce glacier sur l' en des temps modernes.

2.I Le grand glacier d' Aletsch au XVIIe siècle La première indication écrite de l' époque moderne remonte à l' an 1653. A ce moment-là, les habitants de Naters se sont vus dans l' obligation d'«enjoindre » au grand glacier d' Aletsch de s' arrêter, car, en forte crue depuis plusieurs années, il menaçait de plus en plus leurs alpages de l' Üssere Aletschji. Ils ont prié les jésuites de la région d' organiser une procession de bannissement du glacier. Selon les notes qu' ils ont laissées, ces ecclésiastiques ont accédé à leur requête et ont envoyé deux pères à Naters. Ils y ont prêché pendant sept jours pour préparer la population, puis ils se sont tous rendus vers le glacier. Prières et chants ont alterné pendant les quatre heures de marche vers le « siège du mal ». Pour mieux confirmer les bénédictions et invocations prononcées devant le glacier, on a ensuite érigé une colonne portant la statue de saint Ignace. Apparemment, les efforts des religieux et des villageois ont produit l' effet escompté, car, depuis ce moment-là, le glacier s' est tenu tranquille7.

Cette relation peut être qualifiée d' unique8. Elle décrit, avec de nombreux détails, le déroulement d' une procession vers un glacier. Mais elle ne livre malheureusement pas l' en exact où les invocations ont été prononcées. On peut cependant admettre que le cortège a longé l' ancien chemin d' Aletsch qui va de Blatten jusqu' au glacier par le pont de Gibidum et les berges de la Massa. Il est peu probable que l'on ait poursuivi sur le sentier conduisant par le glacier à l' Innere Aletschji, où se trouvaient les « alpages des gens de Naters ». Il est donc presque certain que la cérémonie s' est déroulée à proximité de la langue du glacier.

On ne peut pas tirer de ce document des indications plus précises quant à ce voisin inquiétant. Cependant, on est sûr que le glacier avait considérablement enflé avec les années. Le fait qu' il menaçait des terres cultivées permet de conclure qu' il se trouvait au maximum de sa crue. Les analyses de carbone 14, pratiquées sur le bois fossile contenu dans les moraines latérales, confirment cette interprétation ( cf. p. 165 ).

2.2 Le grand glacier d' Aletsch au XVIIIe siècle Un siècle environ sépare cette première description de l' indication suivante dont l' inté historique n' est pas moindre.

C' est grâce à une querelle juridique qui avait éclaté longtemps auparavant entre les communes de Ried-Mörel, de Mörel et de Bitsch d' une part, et celles de Naters et de Rischinen d' autre part, que nous avons connaissance de l' extension du grand glacier d' Aletsch au milieu du XVIIIe siècle.

Les deux parties n' étaient pas d' accord sur les conditions de propriété du versant occidental du Riederhorn. En plus de la délimitation exacte des biens appartenant à ces communes, la pomme de discorde était constituée par les Meder, un lot de prairies, traversé de nos jours par le chemin qui relie la Riederfurka à Blatten. Une première décision judiciaire en 1684 n' a que temporairement calmé cette controverse. Septante ans plus tard, les communes se sont vues obligées d' engager un nouveau procès qui a duré de 1754 à 1755. Le jugement prononcé par le tribunal à cette occasion n' a pas non plus contenté les parties et, trois générations plus tard, en 1855 et 1856, l' instance judiciaire supérieure a dû user de toute son autorité pour rendre un arrêt définitif dans cette affaire.

..4^rvèM]

Tous les actes concernant ces démêlés juridiques sont conservés dans les archives de Mörel et de Naters. Ils contiennent un plan, provenant des archives cantonales de Sion, qui nous donne une vue d' ensemble des terres contestées ( AL 02.2* pp. 148/149)9. On y distingue la totalité du versant occidental du Riederhorn dont le sommet constitue le point le plus élevé du plan. La Massa, émissaire du grand glacier d' Aletsch, correspond à la limite inférieure de la région représentée. Tout à gauche, le dessinateur a encore reporté la pointe extrême du grand glacier d' Aletsch ( « Alez Gletscher » ). Elle est en partie cachée par le « Wand oder Hoch Stock » ( appelé aujourd'hui Stockflüe ). Les nombreux arbres stylisés qui y figurent témoignent de l' exis d' une forêt épaisse recouvrant cette région et persistant encore de nos jours. Des arbres sont aussi dessinés sur la « Koll Platz » et le long de la Massa, au pied du « Hoch Stock ». Ce fait est extrêmement important, comme nous le verrons plus tard, pour l' interprétation de l' histoire du glacier10.

al 02.2.

Ancien plan provenant des archives cantonales de Sion, VS. Il s' agit de la copie, établie en 1855/56, d' un plan datant de 1754/55 ( al 02.1 ). De gauche à droite, on distingue, entourés d' un petit cercle, les millésimes ( repères ) 1756; 17 + 56, + 1755et1f56 ). Le glacier ( extension de 1755 ) est visible sur la gauche de l' image et porte le nom d'«Alez Gletscher ».

Prenant sa naissance près du pont « Brugge », comme le « Weg nach Grag », un autre sentier, appelé « Der Aletz Weg », se dirige vers le glacier. C' est ce chemin que la procession a suivi en 1653, et il continuait plus loin vers Üssere Aletschji " par-dessus la glace, lors de l' extension maximum du glacier.

Le lien entre ce plan et les actes juridiques n' était pas évident de prime abord, car ces documents étaient archivés séparément et en différents endroits. En outre, le plan ne porte aucune date, et la raison de son levé n' est pas précisée. Il faut donc faire des suppositions quant à son âge exact, si l'on veut ranger chronologiquement l' image du glacier qu' il nous fournit.

Pour cela, l' étude des actes du procès est seule susceptible de nous aider. Il en ressort assez rapidement que la région mentionnée dans ceux-ci est identique à celle représentée sur le plan et que les dénominations locales sont strictement les mêmes sur tous les documents. Un examen attentif de la carte permet de reconnaître quatre chiffres, disposés sur une ligne presque horizontale, qui ressemblent assez curieusement à des millésimes. De gauche à droite, on lit 1756, 17 + 56, + 1755 et 1V56. Les croix visibles entre les chiffres centraux font penser à des repères; cette conjecture se vérifie à la lecture des sources écrites. En effet, le jugement du procès de 1754/55 stipule que les points déterminant la frontière devront immédiatement être gravés dans le rocher. Le dernier procès de 1855/56 en fait également souvent mention 12.

Les millésimes ont certainement été reportés sur le plan dans le même ordre qu' ils ont été inscrits sur le terrain ( vue4 p. 151 ), et la date d' origine de celui-ci ne peut logiquement être que celle du dernier procès, soit 1855/56. Toutefois, cette datation n' est pas satisfaisante, car le grand glacier d' Aletsch s' avançait en réalité, au milieu du XIXe siècle, plus loin dans la vallée, jusqu' à la hauteur de la « Koll Platz ». En outre, les actes juridiques de cette époque mentionnent l' existence d' un autre plan « présenté par les gens de Naters ».

Un heureux concours de circonstances a fait apparaître un autre document dans la commune de Naters ( AL 02.1 ). Sur ce parchemin est reporté, à échelle identique, la même région que celle représentée sur le plan de 1855/56, avec les couleurs en moins. Les repères y sont aussi reportés, mais au crayon seulement, et il en manque un. Il s' agit certainement du plan présenté par Naters lors du procès de 1855/56. Cet exemplaire a été confectionné par le parti de Naters et de Rischinen pendant ou à la fin du deuxième procès, c'est-à-dire vers 1755. La date du premier procès ( 1684 ) n' entre pas en ligne de compte, car il n' est jamais fait mention, dans les écrits de 1754/55, de l' existence d' un plan antérieur.

Une copie conforme de ce parchemin a été réalisée en 1855/56 ( AL 02.2* pp. 148/149 ), afin que les communes de Ried-Mörel, de Mörel et de Bitsch disposent d' une documentation univoque pendant les débats. C' est la raison pour laquelle le plan de 1855/56 ne porte pas les dimensions du glacier à ce moment-là, mais bien celles de 1754/55.

Sur ce plan du milieu du XVIIIe siècle, la topographie est particulièrement bien rendue et l'on peut y déterminer assez exactement l' ex du grand glacier d' Aletsch. Il montrait alors les mêmes dimensions que vers 1890 et sa langue avait reculé de 900 à 1000 mètres par rapport à un maximum antérieur. Un siècle plus tard, vers 1850, la glace atteignait à nouveau la « Koll Platz », Ainsi que nous l' avons déjà constaté, le plan indiquait que cet endroit était boisé. Cela signifie que le grand glacier d' Aletsch s' était retiré de ce lieu depuis des décennies déjà. Il n' a donc probablement plus connu de crue maximum depuis 1653, année de la procession du glacier.

2.3 Le grand glacier d' Aletsch au XIXe siècle Les documents suivants, présentant une image assez nette de l' extension des glaciers de la région d' Aletsch à la fin du XVIIIe siècle et au début du suivant, sont des croquis et un relief de J. E. Müller ( 1791/92-1819, AL 03, AL 04, AL 05, AL 08, AL 09 ) 13, ainsi que le panorama de H.C. Escher de la Linth ( 1805, AL 07 ). La langue elle-même du grand glacier d' Aletsch n' est pas visible, mais les masses imposantes des glaciers voisins ( glaciers d' Oberaletsch et de Mittelaletsch, glacier de Driest et de Zenbächen ) permettent de conclure à un stade proche du maximum.

Les années 1812 à 1817 se sont notoirement distinguées par leur froidure et leur humidité extrêmes ( PFISTER 1984; 1: 126, 131, 147 ), et elles ont favorisé l' accroissement glaciaire. Pendant cette brève période, les glaciers ont fortement progressé, atteignant leur premier maximum du XIXe siècle vers 1820. Pour quel-ques-uns d' entre eux, ce stade a été authenti-fié grâce à des témoignages écrits, mais celui du grand glacier d' Aletsch fait l' objet de suppositions.

En effet, en divers endroits des Alpes, on avait l' habitude de dresser des croix de bois au voisinage des glaciers menaçants, afin d' empêcher leur avance. On pratiquait, par exemple, ce genre de bannissement glaciaire dans la vallée de Chamonix, pour la Mer de Glace et le glacier des Bossons ( LE ROY LADURIE 1967: 193; WETTER 1987: 197, 201, 204 ). Aujourd'hui encore, on trouve des croix de ce genre au lieu nommé Üssere Aletschji ( Oberaletsch ), appelées « croix des glaciers » par les autochtones. L' une d' entre elles se dresse sur l' éperon le plus avancé de l' Obfliejeregga ( carte 1 p. 146; vue 5 p. 151 ), une autre sur la Baselflie 14. Au moment du dernier maximum glaciaire, elles se situaient en bordure immédiate de la glace, et elles portent toutes deux la date de 1818, gravée dans le bois. Elles ont été érigées pour stopper l' avance du glacier d' Oberaletsch et du grand glacier d' Aletsch qui, eux aussi, avaient enflé inhabituellement. Un léger doute subsiste cependant quant à leur avance exacte; toutefois, les terres exploitées et les chemins paraissent avoir été menacés à nouveau, comme en 1653. L' hypo d' un stade maximum autour de 1820 semblerait donc se confirmer. Cette crue se Croix de bois dressée au lieu-dit Baselflie, sur l' Üssere Aletschji. Elle porte un millésime gravé « 1818 ».

serait prolongée assez loin durant la décennie suivante; selon VENETZ ( 1833: 15 ), le grand glacier d' Aletsch progressait encore en 1828.

Un panorama ( seulement esquissé malheureusement ), dessiné par S. Birmann le 18 août 1824 ( al 10 ), laisse supposer un niveau maximum atteint au début des années 1820. Le regard du dessinateur plonge de l' Eggishorn notamment sur le confluent des glaciers d' Aletsch et de Mittelaletsch. Par rapport à Birmann, la représentation n' est ni très détaillée, ni très exacte. Il est pourtant manifeste que les masses glaciaires ont atteint un niveau maximum sur les flancs de la vallée.

En 1835 J. R. Bühlmann a peint une aquarelle représentant la vue dont on jouit de la Riederfurka sur les nombreux glaciers en direction du Sparrhorn et des Fusshörner ( AL 11 * p. 154 ). A l' exception du glacier d' Oberaletsch, qui montre des signes de retrait dû à la fusion sur son lobe gauche, tous les autres glaciers semblent avoir atteint leurs dimensions maximales. La langue du grand glacier d' Aletsch est malheureusement cachée, ce qui empêche d' apprécier la longueur exacte de ce fleuve de glace. La même année, J. R. Bühlmann a gravi l' Eggishorn et a dessiné le panorama du côté « 17 + 56 », repère gravé dans le rocher, le long du chemin conduisant de la Riederfurka à Blatten. Sur le plan ( AL 02.2*, pp. 148/149 ), il correspond au deuxième repère à partir de la gauche.

de l' Aletschhorn et de l' Olmenhorn ( AL 12 ). Le confluent entre le glacier de Mittelaletsch et le grand glacier d' Aletsch n' y est qu' esquissé, mais cette illustration suggère aussi l' idée d' un stade glaciaire maximum, atteint vers 1835.

La toute dernière avance générale des glaciers alpins a débuté au seuil des années 1840, après une courte période de retrait qui n' a affecté que quelques glaciers, après leur crue de 182015. Son stade maximum se situe vers 1850.

Nous possédons de bons documents écrits et illustrés sur la poussée extrêmement puissante du grand glacier d' Aletsch à cette époque. En 1848, E. COLLOMB ( 1849 a: 34-36/1849 b: 7-9 ) constate déjà une augmentation visible de son volume. La langue glaciaire s' est insérée dans l' étroite gorge de la Massa et a détruit une partie du chemin d' Aletsch, empêchant temporairement les habitants de conduire leur bétail à l' alpage Üssere Aletschji. L' année suivante, H. HOGARD ( 1858: 316, 319 ) a confirmé l' avance de la puissante masse de glace, mentionnée par E. Collomb.

H. Hogard s' est surtout attaché à souligner l' action destructrice du glacier. Une de ses esquisses montre l' endommagement de l' ancien chemin d' Aletsch ( AL 16 ). Une autre présente le front glaciaire pénétrant dans la forêt et renversant des arbres ( AL 17 ); sur une troisième, la glace s' est rapprochée de manière inquiétante de quatre abris construits sur l' Lls Aletschji ( AL 18* p. 156; carte 1 p. 146)17. La flèche visible sur AL 18* indique la maisonnette la plus reculée qui vient d' être abîmée par le glacier. A ce propos, E. COLLOMB cf. la note 16 écrit déjà: « Au moment où nous explorâmes les lieux, une de ces maisons n' allait pas tarder à être engloutie par les pierres et les blocs énormes qui se détachaient de temps en temps de la moraine, et qui avaient en partie entamé le frêle édifice ». Actuellement, une partie des fondations de ce chalet est ensevelie sous la colline morainique de 1850. La date de construction de l' un de ces couverts, 1793, gravée dans une poutre faîtière, prouve à l' évidence l' absence de menace glaciaire; sinon, il aurait été insensé de bâtir aussi près du glacier.

Dans un petit d' œuvre artistique, H. Hogard ( dans D. DOLLFUS-AUSSET et H. HOGARD 1854 ) restitue de manière très prenante le spectacle que lui offrait la langue glaciaire ( AL 19* p.156 ). Sur l' un des versants de la vallée, le mur de glace, abrupt et ondulé irrégulièrement, bouscule des arbres, les ensevelit partiellement ou les fait basculer avec leurs racines dans la Massa par-dessus un petit gradin rocheux. L' ancien sentier d' Aletsch ( visible à droite en bas ) qui passe par la « Koll Platz » au premier plan et sur lequel trois personnages cheminent, se perd en amont sous un puissant vallum morainique poussé par le glacier. E. COLLOMB ( 1849 a: 35/1849 b: 8 ) estime l' âge des arbres arrachés à deux cents ans au minimum et il en conclut que le grand glacier d' Aletsch n' a pas atteint cet endroit depuis lors 76. La forêt dessinée à proximité de la langue glaciaire sur le plan du XVIIIe siècle, cité précédemment ( AL 02.2* pp. 148/149, extension du glacier vers 1755 ), n' était donc pas le fruit de la fantaisie artistique de son auteur puisque, juste un siècle plus tard ( 1848/49 ), elle est victime de l' avance de la glace. Le grand glacier d' Aletsch a donc progressé, pendant sa dernière grande crue, plus loin qu' en 1820. Si les indications de E. Collomb, quant à l' âge des arbres arrachés, sont correctes, ce glacier n' a plus connu, tout au moins à son extrémité, une extension aussi grande que celle de 1653, année de la procession glaciaire.

Ce mouvement s' est poursuivi en 1849. Dans plusieurs lettres, les communes de Ried, de Bitsch et de Naters sollicitent du Conseil d' État du Valais l' autorisation d' exploiter les bois immédiatement menacés par le glacier. Une première missive du 4 mai 1851 précise que « dans cette forêt, une valeur importante en bois se perd chaque annnée, soit par pourriture, soit par la forte avance du glacier ». Ce n' est qu' après une nouvelle requête du 10 janvier 1853, parlant d'«un gigantesque glacier d' Aletsch s' avançant à pas de géant dans l' étroit ravin », que le département concerné accorde cette permission18.

A cette époque apparaissent les premières photographies connues du front du grand glacier d' Aletsch ( AL 22* p. 158; AL 23; AL 24 ). Prises en 1850 par D. Dollfuss-Ausset, elles constituent un apport précieux aux docu- ments épistolaires déjà mentionnés. Elles montrent de manière expressive la forêt fortement mise à mal par la progression de la glace.

La fin de la crue de 1850 ne peut être cernée avec précision. D' après FRITZ ( 1872: 233 ), elle était terminée en 1854; en revanche, selon le géologue Bonney, le retrait n' a pas débuté avant 1859, mais il était bien réel en 1861 ( cité dans FOREL 1891: 358 ). Selon des notes de Kaplan Bamatter de Naters et en accord avec de nombreux témoignages d' habitants de la vallée ( cités dans LÜTSCHG 1915: 208 ), le grand glacier d' Aletsch a atteint le maximum de sa crue en 1856, année à partir de laquelle son comportement s' est inversé. Tyndall ( cité dans FOREL 1881: 38; 1882: 139 ) a relevé de faibles traces de fusion du glacier en 1860 et GRAD ( 1870: 178 ) a déterminé, en 1869, en certains endroits, une diminution d' épaisseur de la glace de 30 à 40 mètres par rapport au niveau maximum. Les repères chronologiques d' autres observateurs, en 1870 et en 1873 notamment ( cités dans FOREL 1881: 38 ), doivent être qualifiés de trop tardifs pour être pris en compte 19. En outre, ces investigations ont été effectuées en différents endroits, ce qui conduit parfois à des contradictions.

Trois autres documents photographiques nous permettent d' avancer dans nos recherches. La prise de vue de F. Martens, datant de 1856 environ ( AL 25.1* p. 159; AL 25.2; cf. vue 6 p. 159 ), nous offre la vue dont on jouissait, du site bien connu de Belalp, sur le grand glacier d' Aletsch, aux dimensions alors imposantes. On n' y décèle presque pas de trace de fusion. A l' exception d' un petit lambeau de glace qui s' est retiré quelque peu, visible sur le bord gauche de l' image, le fleuve glacé occupe encore complètement le premier plan de la photographie. On y reconnaît aussi, un peu au-dessus de ce lambeau, les constructions reportées sur le dessin de H. Hogard ( AL 18* p. 156; petit cercle sur AL 25.1* p. 159 et vue 6 p. 159 ).

A peu près à la même époque, en 1855 plus précisément, E. Collomb ( 1857: 44 ) s' est à nouveau rendu au grand glacier d' Aletsch 20. Ses observations laissent supposer qu' il avançait encore ( «... la forêt d' Aletsch que le glacier entame depuis quelques années... » ).

Dix ans plus tard, en 1865, ( AL 30* p. 160; AL 31* p. 160 ), deux photographies de E. Edwards fixent l' état de la langue glaciaire. Son extrémité, emprisonnée dans la gorge de la Massa, porte nettement des signes de dégradation; elle est recouverte de débris et sa forme est un peu aplatie. La limite externe du ruban de gravier que l'on voit libre de glace sur le versant droit de la vallée ( à gauche sur AL 30*, AL 31* p. 160 ) indique la limite qu' elle atteignait peu de temps auparavant, au maximum de la crue. Deux autres photographies ont été prises par A. Braun en 1865 ( AL 32 et AL 33 ). Elles sont donc contemporaines. AL 32 montre le glacier tel qu' on le voyait de Belalp. Par rapport à la prise de vue de E. Martens ( AL 25.1 * p. 159 ), le niveau de la glace a peu varié; il s' est abaissé quelque peu sur les côtés dans la région du Chatzulecher et de la forêt d' Aletsch, et la moraine latérale du stade maximum est partiellement visible.

Ces images situent le début de la phase de retrait entre 1856 et 1865; par conséquent, les observations de Bamatter, de Bonney et de Tyndall qui l' établissent entre 1856 et 1859/60 sont tout à fait concordantes. De plus, la diminution de l' épaisseur de la glace, observée par Grad en 1869, confirme les photos de 1865.

Sur le panorama de Chr.Gugolz ( copie de J. Müller-Wegmann, AL 34 ), exécuté vers 1870, le bord du grand glacier d' Aletsch s' est détaché de manière plus nette de la crête de la moraine que sur la photographie de A. Braun ( AL 32 ). Un ruban libre de glace et encore sans végétation apparaît tout au long du glacier, mais il est plus étroit que sur une photo datant de 1880 environ ( AL 35, voir aussi AL 36 ), prise de Belalp, au même endroit à peu près.

En résumé, on peut donc affirmer que le grand glacier d' Aletsch, après la fin du maximum de sa crue, entre 1856 et 1860, a commencé à décroître, mais avec une lenteur extrême. On constate des traces indéniables de fusion au voisinage de son extrémité surtout autour de 1865, tandis que l' abaissement latéral du niveau de la glace est, de prime abord, peu visible.

En 1875, la langue du grand glacier d' Aletsch se trouvait encore à la hauteur du Stockflüe ( appelé « Hochstock » sur AL 02.2* pp. 148/149, cf. remarque 11 ). Elle n' a guère ALII.

J. R. Bühlmann, 27 juin 1835: Vue de la Riederfurka en direction du Sparrhorn, du glacier d' Oberaletsch, des Fusshörner et des Fiescherhörner. Un peu au-des-sous du centre de l' illus s' étend le grand glacier d' Aletsch.

bougé en 1880 ( carte Siegfried de 1882, extension des glaciers en 1880/81; AL 37 ), alors que la glace s' est un peu étalée latéralement, en déposant quelques moraines isolées, sur le côté gauche de la vallée surtout ( HOLZHAUSER 1984 a: 46 ). En 1892, lors du début des mensurations de la langue glaciaire, de Torrente a déterminé une légère progression ( citée dans FOREL 1892: 300)21. Puis le processus de fusion a repris sans interruption jusqu' à présent. Par rapport à la dernière grande crue, l' extrémité du glacier a reculé de trois kilomètres à peine ( carte 1 p. 146 ).

3. Vestiges archéologiques 3. / Anciens chemins Face au lac de Märjelen s' étend un plan herbeux, appelé Olme, situé au pied du flanc oriental de i' Olmenhorn. Il est limité, du côté du grand glacier d' Aletsch, par la moraine de 1850. Selon la tradition, un « village de belle apparence » s' y trouvait autrefois, entouré de champs productifs et de prairies à l' herbe abondante. De nombreux troupeaux de gros bétail assuraient la subsistance de cette région ( GUNTERN 1979)22. Il semble que l' expres « village de belle apparence » soit un peu exagérée, malgré la présence actuelle de quelques vestiges de murs constituant le témoignage irréfutable d' une activité humaine dans cette région retirée. D' autres preuves de l' utilisation ancienne de cette alpe sont apportées par les traités sur les droits d' alpage, dont les plus anciens remontent au XVe siècle.

Autrefois, l' accès à l' Olme dépendait des variations du glacier. L' ancien itinéraire d' inalpe des gens de Naters passait par Blatten, empruntait le pont de Gibidum, l' ancien chemin d' Aletsch et le glacier, pour se diriger vers l' Üssere Aletschji. Il fallait, de cet alpage, grimper jusqu' à l' Obfliejeregga, puis le long d' un sentir abrupt en bordure de la langue gauche du glacier d' Oberaletsch ( carte 1 p. 146; vue 7 p. 161 ). Puis l'on traversait la glace pour atteindre finalement l' Innere Aletschji, comprenant les alpages de Tälli, de Driest et de Ze Bächu ( vue8p.161 ).

Sur le levé à la planchette24, exécuté par J.A. Müller en 1846 ( feuille 421, AL 14 ), le chemin entre Üssere et Innere Aletschji est dessiné dans sa totalité. En revanche, le segment passant à travers la gorge manque sur la carte Siegfried de 1882 ( extension des glaciers de 1880/81, AL 37 ). Cette absence s' explique par le retrait rapide de la langue du glacier d' Ober, après sa crue maximum, qui a laissé à nu, des deux côtés de la gorge, des parois rocheuses abruptes et infranchissables.

La fonte de ce glacier a donc contraint les habitants de Naters à trouver un nouveau passage pour se rendre à l' Innere Aletschji. Il empruntait la surface du grand glacier d' Aletsch dont la masse obstruait encore l' entrée de la gorge ( vue8 p. 161 ). Mais le niveau de la glace a poursuivi sa baisse et, avec les années, des obstacles pierreux incontournables sont apparus, aboutissant à un renoncement à cet itiné-raire.Vers 1935, un troupeau de vaches l' a encore emprunté, puis quelques bêtes isolées, jusque vers les années quarante25. On a récemment construit, à coups d' explosifs, un autre chemin reliant les deux alpages Aletschji par les parois de la gorge.

L' exploitation des pâturages de l' Innere Aletschji remonte à 1404 selon le plus ancien document connu. Il fait état de la vente, par un citoyen de Naters, d' un droit d' alpage pour six vaches à Ze Bächu. D' autres contrats de vente ou d' échange des XVe et XVIe siècles concernent les alpes de Tälli, de Driest, de Ze Bächu et d' Olme. Leurs dates sont mentionnées dans les notes23. A cette époque, le grand glacier d' Aletsch offrait probablement la même envergure qu' entre 1935 et 1940, puisque le chemin actuel conduisant aux alpages d' Innere Aletschji et d' Olme à travers la gorge du glacier d' Oberaletsch n' existait pas encore.

Ces écrits représentent, pour ainsi dire, les seules sources d' information sur l' extension du grand glacier d' Aletsch à cette époque. D' autres traités d' alpages ultérieurs auraient pu être utiles à notre étude, mais plusieurs méthodes et événements ( bois fossiles, bannissement de glaciers ) suffisent à prouver la crue maximum du grand glacier d' Aletsch comme celle de tous les glaciers alpins d' ail. Pendant ce Petit âge glaciaire moderne.

de 1600 à 1850 environ, ainsi que pendant la phase de retrait qui lui a succédé, jusque vers 1940, on pouvait donc facilement se rendre à Innere Aletschji par le glacier.

En résumé, les dimensions du grand glacier d' Aletsch n' ont jamais été notablement inférieures à celles de 1935/40 pendant 540 ans environ, c'est-à-dire depuis 1404. Il est maintenant nécessaire d' insister sur le fait que la documentation écrite ne mentionne jamais nommément les deux glaciers d' Aletsch. Par conséquent, en histoire glaciaire, seule la confrontation entre les anciens écrits, les vestiges de chemins et les caractéristiques topographiques permettent d' aboutir à certaines déductions logiques. Dans le cas qui nous occupe, la gorge du glacier d' Oberaletsch qui sépare les alpages d' Clssere et d' Innere Aletschji, joue, à cet égard, un rôle tout particulier. Un autre exemple va nous montrer comment cette combinaison entre les sources historiques écrites et les vestiges archéologiques permet d' éclairer certains points obscurs de l' histoire des glaciers.

3.2 L' Oberrieden Le Valais est bien connu pour ses nombreux kilomètres de conduites d' eau véhiculant le précieux liquide des torrents glaciaires des vallées latérales, pour irriguer ensuite les prairies sèches. La construction de ce réseau d'«artères vitales » s' est souvent révélée extrêmement dangereuse et de nombreuses personnes y ont perdu la vie26. Plusieurs de ces « bisses » existent dans la région d' Aletsch, dont le Riederi, exploité jusqu' en 1946, et l' Oberriederi.

L' Oberriederi est le plus intéressant des deux au point de vue de l' historique des glaciers. Abandonné depuis longtemps et ruiné de nos jours, il alimentait autrefois la région d' Oberried. On trouve des traces de cette conduite sous la forme de murs et de trous creusés à même le rocher, dans lesquels étaient logées les poutres soutenant le bisse. On peut reconstituer le parcours de l' Oberrie au moyen de ces reliques, mais son tracé n' est connu que jusqu' aux moraines de la crue maximum du grand glacier d' Aletsch ( carte 1 p. 146 ).

L' Oberriederi se compose de trois conduites différentes, désignées par les lettres A, B et C sur la carte 1 p. 146. Au contraire de la canalisation B, les variantes A et C peuvent êtres suivies jusqu' à la marge progla- ciaire. Il est fort probable que le tracé B, relativement court, a été établi à la suite d' un éboulement qui a endommagé la conduite A à la hauteur de Stockflüe, nécessitant un détournement. En direction de la vallée, les chéneaux A et C sont séparés jusqu' au lieu-dit Winterna où ils se rejoignent, puisque l'on ne retrouve les restes que d' un seul canal jusqu' à Oberried ( prolongement de A ). Le bisse Oberrieden est donc correctement représenté sur l' ancien plan ( cf. AL 02.2* pp. 148/149 ), bien qu' il n' ait plus été en service au XVIIIe siècle, comme nous le verrons plus loin.

Les restes de l' Oberriederi se perdent donc en amont, en bordure du glacier. Il est certain que les tracés A et C continuaient plus haut dans les avancées du glacier, mais ses mouvements ont effacé tout vestige. Pour les mêmes raisons, les prises d' eau ne sont plus reconnaissables. Pendant la période d' utilisa de l' Oberriederi, le grand glacier d' Aletsch s' étendait moins loin que lors de ses crues maximales. La corrélation entre le bisse et l' extension du glacier est ici évidente et justifie donc un examen plus approfondi de ce système d' irrigation.

Dans la bibliographie, l' Oberriederi est souvent qualifié de bisse moyenâgeux, dont la prise d' eau se trouvait en aval de la langue du grand glacier d' Aletsch, qui avait considérablement fondu à cette époque. Selon KlNZL ( 1932: 388 ), le glacier a détruit la prise d' eau et mis le bisse hors service avant 1385 déjà. OESCHGER et RÖTHLISBERGER H. ( 1961: 191-205 ) ont décelé, en datant des restes d' ar au moyen du carbone 14, une avance du grand glacier d' Aletsch vers 120070 après J.C. et ont mis cette crue en relation avec la destruction de l' Oberriederi. Mais une poutre en bois de ce bisse, âgée de 540100 ans a montré que l' exploitation de l' Oberriederi pourrait avoir cessé nettement plus tard ( RÖTHLISBERGER H. 1978: 12 ). RICHARD ( 1975: 191 ) émet l' hypothèse de plusieurs destructions successives de cette canalisation, dues au début de la première grande crue glaciaire des temps modernes, vers la fin du XVIe siècle.

On a ensuite tenté de trouver d' autres points de repère pour la datation de ce système d' irrigation, et les efforts se sont orientés dans deux directions:

- la recherche de documents écrits mentionnant l' existence de l' Oberriederila recherche de morceaux de bois provenant de cette construction et datant de cette époque.

On a surtout cherché des contrats concernant les droits d' eau; en effet, l' irrigation de toutes les parcelles étant nécessaire, ceux-ci étaient liés aux achats et aux échanges de biens-fonds.

Parmi les contrats retrouvés27, le bisse Oberriederi n' est pas cité expressément, mais son existence est sous-entendue, particulièrement dans celui du 17 novembre 1408. Entre autres dispositions, les droits d' eau y sont décrits de la manière suivante « pendant une demi-journée, adduction d' eau du bisse provenant du Schwarzes Fiesch, selon le plan de distribution des eaux du bisse».28 Le lieu-dit Schwarzes Fiesch désigne la partie la plus méridionale de l' arête du Riederhorn qui surplombe Oberried ( carte 1 p. 146 ). C' est précisément là que passe le tracé de l' Oberriederi qui est donc identique au bisse mentionné dans le document. La convention la plus ancienne, faisant état de l' utilisation de l' Oberriederi date de 1372, la plus récente, de 1509, et nous possédons, entre ces deux dates extrêmes, des écrits de 1404, de 1408 et de 1483. Il est donc démontré, par ces manuscrits, que, ces années-là, ce bisse apportait de l' eau d' irrigation à Oberried.

Le nombre des documents écrits ne se limite pas aux cinq conventions que nous venons de citer. Il existe plusieurs autres actes concernant Oberried après 1509, dès 1582 en particulier. Mais ils ne font plus du tout mention d' adduction d' eau 29. Il est donc certain que l' Oberriederi était déjà hors service vers la fin du XVIe siècle.

Passons maintenant aux vestiges de cette ancienne construction en bois.

En plus de la poutre déjà signalée et âgée de 540 ans ( plus ou moins 100 ans ) selon la méthode du carbone 14 ( RÖTHLISBERGER H. 1978: 12 ), on a retrouvé trois autres morceaux de bois dont la datation est également possible: deux poutres et un maillet, ce dernier ayant été utilisé pour la construction ou l' en du bisse ( carte 1 p. 146 ).

Un étai de la canalisation C est encore encastré dans une paroi rocheuse verticale, tandis qu' un autre fait partie d' un mur appartenant à la canalisation A ( vues 9 et 10 p. 163 ). La dendrochronologie a permis de fixer les années d' abattage des deux arbres ayant servi à l' équarrissage de ces poutres à 1510 ( plus ou moins 5 ans ) et 1509 ( plus ou moins 2 ans ).

L' étai fiché dans le rocher donne donc la date de la construction de la conduite C, tandis que l' âge de l' autre poutre fournit un repère chronologique concernant des travaux d' améliora de la canalisation A dans la section Stockflüe—Oberried, puisque cette partie du bisse existait, selon les sources écrites, avant la conduite C.

L' analyse au moyen du carbone 14 a permis d' attribuer un âge de 800 ans ( plus ou moins 110 ans, uz-2127 ) au maillet retrouvé au voisinage de la conduite A ( vue 11 p. 163 ). Le bisse était donc déjà en activité vers 1150 après J.C. ( plus ou moins 110 ans ). Ce marteau est probablement la plus ancienne pièce de bois datée retrouvée en Valais, en relation avec la construction des bisses.

Ces nouvelles précisions donnent peu à peu une meilleure vision, quoique encore lacunaire, de l' époque de la mise en service du bisse Oberriederi. Il existait donc déjà vers 1150 après J.C. ( plus ou moins 110 ans ) sous sa variante A. Il fonctionnait certainement en 1372, 1404, 1408, 1483 et 1509. La conduite C, très exposée par endroits, a été construite vers 1510 et des réparations ont été effectuées à la même époque sur l' ancienne canalisation A. On ne sait cependant pas grand-chose de la conduite B, sinon qu' elle est plus récente que la conduite A et plus ancienne que la canalisation C.

AL 22.

D. Dollfus-Ausset, 6 septembre 1850: Le grand glacier d' Aletsch s' avance dans la forêt.

Dans les années trente de ce siècle, on a utilisé pour le chéneau d' une maison de Ried-Mörel, un coulisseau en bois provenant de la canalisation A, portant la date 1572 ou 157430 L' Oberriederi était donc encore intact durant la première moitié de la décennie 1570-1580. Entre 1572 ou 1574 et 1582, il a été mis hors service, car les sources écrites n' en font plus mention dès 1582.

On n' aurait certainement pas renoncé à l' Oberriederi sans raison contraignante, car son apport d' eau à Oberried était extrêmement important, puisque les rares autres sources ne couvraient de loin pas les besoins agricoles en eau de cette commune31.

Ce fait incite donc à se poser les questions suivantes:

- pour quelle raison les habitants d' Oberried ont-ils dû construire une nouvelle canalisation ( conduite C ) vers 1510?

- pourquoi ont-ils été finalement obligés de renoncer à leur bisse vers la fin du XVIe siècle et pourquoi n' a plus été en service depuis cette époque?

Bien que nous ayons maintenant une idée assez précise de l' âge de l' Oberriederi, il n' est cependant pas possible de répondre à ces questions uniquement au moyen des sources écrites et de la datation par le carbone 14.

L' étroite relation existant entre l' Oberriederi et le grand glacier d' Aletsch ayant déjà été évoquée, il est donc évident que l' histoire de ce dernier doit être prise en considération à ce propos.

Ainsi que les résultats du chapitre précédent concernant l' Innere Aletschji le suggèrent, le grand glacier d' Aletsch n' a pas diminué entre 1404 et 1935/40, en deçà de ses dimensions de 1935/40, tout au moins sur une période prolongée. Ce fait bien établi permet de tirer deux conclusions.

En premier lieu, les gens d' Oberried ne cap-taient pas leur eau immédiatement au-des-sous de la langue glaciaire, comme on l' a supposé jusqu' à présent; le grand glacier d' Aletsch est trop étendu pour cela. L' endroit exact de la prise d' eau n' est pas connu, mais seulement supposé. La canalisation A s' éten fort probablement en amont jusqu' au lac de Märjelen, tandis que la conduite C débutait nettement plus en aval, près de la langue glaciaire. C' est ce que l'on peut déduire de la déclivité très faible de cette conduite.

En second lieu, l' eau coulait dans le bisse Oberriederi lorsque le glacier présentait des dimensions analogues à celles de 1935/40.

AL 25.1 F. Martens, vers 1856: Vue du grand glacier d' Aletsch, prise de Belalp. Le petit cercle signale les cabanes de AL 18* p. 156.

Il faut donc, selon toute apparence, rechercher la raison de la construction de la conduite C d' une part, et de la mise hors service de l' Oberriederi d' autre part, dans une modification de l' extension du glacier au XVIe siècle. L' hypothèse suivante peut donc être échafau-dée.

Vers 1500, le grand glacier d' Aletsch a dépassé ses dimensions de 1935/40 et détruit soit la prise d' eau, soit des parties de la canalisation A. Il était donc nécessaire d' en construire une nouvelle, la conduite C. Mais la masse du glacier a obligé les habitants d' Oberried à capter l' eau beaucoup plus en aval le long du glacier, d' où la pente nettement plus faible de la conduite. Le raccord de cette nouvelle installation avec l' ancien tracé du bisse ne pouvait donc se faire que peu avant Oberried, au lieu-dit Winterna. De plus, il fallait vaincre les parois rocheuses verticales de la Stockflüe. Cependant, afin de maintenir l' irrigation absolument nécessaire de leurs terres, les gens d' Oberried ont dû se résoudre Le grand glacier d' Aletsch, vu de Belalp en 1987. Le petit cercle indique l' emplacement des cabanes mentionnées dans al 18* p. 156.

à cette construction, malgré son coût élevé et son caractère dangereux.

Vers la fin du XVIe siècle, le grand glacier d' Aletsch a poursuivi son avance et a mis définitivement hors service la prise d' eau de la canalisation C. Pendant toute la phase ultérieure de la crue glaciaire, qui a duré plus de deux siècles et demi, les habitants d' Oberried n' ont disposé d' aucune possibilité pour capter l' eau du glacier; ils ont donc abandonné leur bisse qui s' est dégradé peu à peu. Lors des procès au sujet des Meder ( cf. pp. 148-150 ), l' Oberrie ne constituait plus qu' un « repère » sur le terrain ( cf. note 12 ).

Les avances du glacier que nous avons supposées en relation avec le bisse Oberriederi doivent encore être prouvées; pour cela, il faudra avoir recours à un autre genre d' archi: les bois fossiles des avancées du glacier.

4. Bois fossiles de la marge proglaciaire Plusieurs explorations des avancées du grand glacier d' Aletsch ont permis de découvrir de nombreux restes de bois fossiles, notamment des troncs et même des souches en place. En effet, comme la langue de ce glacier pénètre loin dans la ceinture des forêts, son retrait permet à des plantes herbacées et à des arbres de coloniser rapidement les espaces libérés par la glace. Lors d' une avance subséquente, ils sont renversés par elle et ensevelis partiellement dans la moraine de fond.

Les vieux morceaux de bois qui réapparaissent lors de la fusion de la glace sur les avancées du glacier ont, de tout temps, excité l' imagination des habitants des vallées de la région d' Aletsch, et cela a conduit à toutes sortes de spéculations sur le climat des temps passés. Ainsi, grâce à des conditions climatiques plus clémentes que celles d' aujourd, un pommier aurait poussé sur l' Aletschji, et l'on raconte qu' une table confectionnée avec le bois d' un noyer abattu à proximité du gla- cier, se trouverait dans un chalet de l' alpage de Riederalp ( Guntern 1979: 38, N° 7/8 ). Cela confirmerait donc la présence de ces essences, mais les débris mis récemment à jour ne concernent que des conifères.

Les premières découvertes de bois dans la zone frontale du grand glacier d' Aletsch ont été décrites par Correvon ( cité dans FOREL 1902: 209)32. HESS ( 1935: 288 ) mentionne des restes d' arbres provenant d' endroits encore recouverts de glace vers 1920. Ce n' est que beaucoup plus tard que, grâce à la récente méthode de datation au moyen du carbone 14, OESCHGER et RÖTHLISBERGER H. ( 1961: 191-205 ) ont réussi à fixer l' âge des racines fossiles retrouvées in situ et à déterminer une avance du grand glacier d' Aletsch vers l' an 1200 de notre ère ( plus ou moins 70 ans ).

Au cours de recherches particulières entre 1979 et 1982, d' autres vestiges d' arbres recouverts autrefois par le glacier ont été datés au moyen du carbone 14. Une datation dendro-chronologique a même été possible dans certains cas. Combinés avec les données historiques et les trouvailles archéologiques ( cf. pp. 143-159 ), ces résultats révèlent l' histoire du grand glacier d' Aletsch depuis 2500 ans environ ( fig. 3 du dépliant ).

AL 30, AL 31. E. Edwards, 1865: Langue en décrue du grand glacier d' Aletsch. La limite extérieure de la bande claire de graviers, visible sur le bord droit du glacier ( à gauche sur l' illustration ), indique l' extension maximale de la crue glaciaire, atteinte peu de temps auparavant. On reconnaît l' an chemin d' Aletsch sur le bord inférieur droit d' AL31.

Nous donnons ci-après un résumé de considérations qui ont déjà été publiées. On trouvera tous les détails intéressants dans HOLZHAUSER ( 1983, 1984a, 1984b ).

4.1 Crues anciennes Le grand glacier d' Aletsch était plus petit il y a 2500 ans qu' aujourd, et des mélèzes poussaient sur son flanc droit à la hauteur de Ze Bächu. Trois cents ans plus tard environ, il a renversé ces arbres lors d' une crue.

Cette assertion est tout à fait plausible, car on a retrouvé sur l' alpage de Ze Bächu, à proximité du bord actuel du glacier, des restes de mélèzes dont les plus âgés comptaient 280 années. Victimes de celui-ci il y a 2200 ans environ, ils avaient donc bien commencé à pousser trois siècles plus tôt.

L' ampleur de cette crue ne nous est pas connue. Après celle-ci, la glace a de nouveau fondu, et quelques siècles se sont écoulés avant la nouvelle avance d' il y a 1550 ans, laquelle a dépassé l' extension actuelle du gla- Les anciens chemins conduisant d' Üssere Aletschji à l' Innere Aletschji.

- limite de la glace vers 1850 cier33. Les bois fossiles découverts sur place en témoignent: pendant un certain temps, le glacier était plus petit qu' actuellement, cela pendant une période prolongée qui se situe entre1950100yBPet1550100yBP34.

Cette crue, qui date donc du temps des Romains, est confirmée par l' étude d' autres glaciers ( par exemple, ceux de Zmutt, de Ried et du Rhône, tous en Valais ). Elle clôt une longue période de conditions climatiques « favorables » qui a duré de la naissance du Christ à l' an 400 de notre ère environ. Celle-ci coïncide remarquablement bien avec l' époque où les Romains ont étendu leur empire loin vers le nord, au-delà des Alpes.

Il convient de mettre en évidence le fait que les anciennes phases d' extension réduite des glaciers, qui se sont produites entre 2500 et 2200 ans et entre 1950 et 1550 ans avant notre temps, présentent des durées nettement plus longues ( trois à quatre siècles ) que les périodes de « conditions climatiques favorables » du Moyen Age et des Temps modernes qui, elles, ne se sont étendues en moyenne que sur 150 à 200 ans.

Vestiges de l' ancien chemin à ( Obfliejeregga ( flèche ). La ligne continue indique la limite atteinte par la langue ( de gauche ) du glacier d' Oberaletsch, vers 1850, au moment de sa dernière crue maximale.

chemins 4.2 Crues glaciaires du Moyen Age Durant le Moyen Age ( entre 500 et 1500 environ après J.C.)35, le grand glacier d' Aletsch a subi quatre crues successives, survenant tous les 200 à 250 ans environ. On note même un stade d' extension maximum vers 135036.

La première crue de cette période a eu lieu vers l' an 600, date confirmée par l' analyse du carbone 14 de trois morceaux de bois fossiles ( 1350 ans avant notre époque ). Le glacier, qui possédait alors à peu près ses dimensions actuelles, a grandi et atteint la longueur qu' il avait vers 1920. Lors du retrait suivant, le volume de la glace a fortement diminué, et la langue glaciaire s' est considérablement retirée en amont, plus loin que de nos jours. Il est probable que, à ce moment-là, le glacier a atteint ses dimensions les plus petites de ces 1500 dernières années. Des mélèzes prospéraient alors à proximité de l' actuelle langue glaciaire, dans des fissures de rocher situées à l' entrée de la gorge du glacier d' Oberaletsch et non encore reconquises par la végétation.

Cette phase de retrait n' a pas duré longtemps; vers 750, le fleuve de glace s' allongeait à nouveau vers le bas de la vallée, en écrasant d' abord les mélèzes les plus proches, puis, vers 850 à 900, les arbres situés à une altitude plus élevée sur son flanc gauche. Il n' est pas possible de savoir si le grand glacier d' Aletsch a passé par une extension maximale à ce mo-ment-là, mais ses dimensions ont atteint celles de 1880 au moins. De toute manière, cette crue est importante, puisque, en un peu plus d' un siècle, le glacier a progressé d' un stade nettement plus réduit qu' aujourd presque jusqu' aux moraines de sa phase maximale. Il a certainement fallu, pour cela, une modification climatique très sensible.

La succession des crues et des retraits ultérieurs est mieux connue grâce à la dendrochronologie. Elle nous montre que l' avance que nous venons de mentionner s' est terminée peu après 900. Vers 973, le glacier avait repris ses dimensions d' aujourd, et un arole a poussé sur son bord gauche au niveau que la glace atteignait en 1926/2737. Il a vécu jusque vers 1100, au moment où il fut renversé par une nouvelle progression de la glace. La souche de cet arbre est restée accrochée au lieu de son enracinement jusqu' à nos jours et l' ancien sol ( riche en humus ) qui l' a nourrie est encore visible. La détermination de son âge au moyen du carbone 14 indique aussi une crue du glacier à ce moment-là38.

D' autres datations au carbone 14, notamment celles d' OESCHGER et de RÖTHLISBERGER H. ( 1961: 191-205 ), confirment cette phase d' extension des glaciers, qui n' a pas été, à vrai dire, très importante, tout au moins en ce qui concerne le grand glacier d' Aletsch.

Lorsqu' il eut passé par cette crue, guère plus forte que l' extension de 1920, le glacier s' est retiré après 1100, en laissant de nouveau de la place à la végétation. Des arbres ont colonisé ses anciennes avancées pendant la seconde moitié du XIIe siècle, notamment un mélèze qui a poussé vers 1184 au voisinage de la langue glaciaire, à peu près à l' endroit qu' elle occupait en 195737. Il avait 120 ans à peine lorsqu' il a cédé devant la nouvelle avance du glacier; c' est vers 1300, en effet, que la glace l' atteignit et l' écrasa. Il n' en reste que la souche. Par la suite, le fleuve de glace a encore progressé, et cette crue a culminé vers 1350 ( plus ou moins 60 ans)39.

Depuis fort peu de temps, nous disposons de données historiques que l'on peut interpréter climatologiquement. Elles contribuent à éclaircir certains points obscurs et, éventuellement, à mieux cerner dans le temps le moment de ce maximum glaciaire. Selon PFISTER ( 1985: 192/93 ), quelques années seulement -entre 1342 et 1347 - ont certainement suffi à faire passer le grand glacier d' Aletsch, déjà en crue, par un stade maximum vers 1380. Il me semble cependant que cette date est trop tardive pour la raison suivante: la documentation écrite nous indique que la conduite A de l' Oberriederi était en activité en 1372 ( cf. p. 157 et carte 1 p. 146 ). Celle-ci prenant naissance dans les avancées du glacier qui devait présenter des dimensions plus faibles que pendant une crue maximum, 1372 ne peut donc pas être pris en considération comme date de cette crue. Ce même bisse alimentait Oberried en eau vers 1150110 après J.C. déjà, à une époque où le glacier était aussi plus réduit que pendant une phase d' extension maximale. Cette culmination a donc dû se produire pendant une courte période après les années extrêmes, climatologiquement parlant, de 1342 à 1347.

4.3 Crues glaciaires des temps modernes Après le stade maximum du milieu du XIVe siècle, le grand glacier d' Aletsch a fondu peu à peu, sa langue s' est retirée vers l' amont, et des plantes ont à nouveau conquis les avancées désormais libres de glace. Plusieurs arbres permettent de dater très correctement ce processus de fusion et la crue glaciaire suivante, vers la fin du XVIe siècle, par la dendrochronologie ( cf. fig. 2 du dépliant ).

9 Murs avec primitivement deux poutres de bois; ces murs font partie de la conduite A, près d' Oberried. Une des poutres fut encastrée autour de 1509 +1-1 après J.C, l' autre ( signalée par une flèche ) n' est pas datée.

10 Vestige de mur et poutre de bois ( flèche ), provenant de la conduite C au lieu-dit Stockflüe. La dendrochronologie a permis de fixer la date de construction de cette conduite à 15105 après J.C.

163 11 Maillet de bois, découvert sous un rocher le long de l' Oberriederi ( conduite A, Stockflüe ). La datation au carbone 14 donne un âge de 800110ans.

Pendant la première moitié du XVe siècle, une forêt clairsemée, analogue à celle d' aujourd, a poussé devant le glacier. Vers 1412, un arole a crû sur la moraine externe ( arole 2 ); puis un mélèze, vers 1430/40, ( mélèze 2 ), et un autre arole, vers 1451 ( arole 1 ), se sont développés au niveau de l' extension glaciaire de 1890; finalement, un autre mélèze a germé en 1454 ( mélèze 1 ) à un endroit encore juste recouvert de glace en 1920.

Pendant les décennies suivantes, la langue du glacier s' est encore retirée jusqu' à la position qu' elle occupait en 1935/40; de cette manière, l' accès de l' Üssere Aletschji aux alpages de l' Innere Aletschji par la surface du glacier d' Aletsch était garanti ( cf. pp. 154/155 ).

Autour de 1500, les conditions climatiques ont déclenché une faible crue. Le grand glacier d' Aletsch a progressé jusqu' au voisinage du mélèze 1. Le microclimat de la zone de la langue glaciaire s' est aussi brusquement modifié, et ce mélèze y a réagi à partir de 1505 en formant des cernes annuels étroits ( vue 12 p. 164 ). Toutefois, le fleuve de glace n' attei pas encore ses dimensions de 1920. Jusqu' à la fin du XVIe siècle, c'est-à-dire jusqu' au début du Petit âge glaciaire, le volume du grand glacier d' Aletsch n' a guère augmenté; il a plutôt oscillé très faiblement ( entre des dimensions analogues à celles de 1935/40 d' une part, et celles de 1926/27 d' autre part ).

L' histoire du bisse Oberriederi ( cf. pp. 155-159 et carte 1 p. 146 ) est très étroitement liée au comportement du glacier à cette époque. Il a fallu construire la canalisation C vers 1510 parce que l' avance du glacier, peu après 1500, a obligé les habitants d' Oberried à capter l' eau plus bas dans la vallée. L' abandon de la conduite A est donc bien le résultat de cette faible progression. Il est bien connu que le volume d' un glacier en crue augmente tout d' abord dans sa partie supérieure, et c' est probablement pour cette raison que la section amont ( région du lac de Märjelen ?) de la canalisation A a été détruite.

La majorité des glaciers alpins, dont le grand glacier d' Aletsch, se sont mis à progresser fortement pendant la seconde moitié du XVIe siècle. Celui-ci a alors mis hors service la relativement récente conduite C de l' Oberriederi, certainement après 1572/74, mais avant 1582 ( cf. p. 158 ). Des datations précises permettent de suivre cette crue glaciaire ( cf. fig. 2 du dépliant ).

Le mélèze 1 a survécu de quelques années seulement à la mise hors service de l' Oberrie, car il a été renversé en 1590 par l' avance rapide de la masse de glace. Entre-temps, le glacier avait dépassé son extension de 1920 et s' approchait d' un stade analogue à celui de 1890. En 1600, la glace atteignait simultanément le mélèze 2 ( vue 13 p. 164 ) et l' arole 1, situé plus en amont, ce qui donne une progression du front glaciaire d' environ 400 mètres en dix ans seulement40. Pendant la décennie suivante, de 1600 à 1610, la surface de la glace s' est fortement élevée; elle atteint presque son niveau maximum, et le mélèze 3 est victime du glacier. L' évolution du grand glacier d' Aletsch pendant les quarante années suivantes, de 1610 à 1650, ne peut pas être reconstituée de manière exacte; cependant, il est certain qu' il progressait encore quelque peu au début des années 1640-1650 ( l' arole 2 est renversé à ce moment-là ) et que cette crue a atteint son stade maximum en 1653 ( cf. pp. 147/148 ), année de la procession de bannissement du glacier. Cette date est certifiée plusieurs fois par l' analyse du carbone 14 de troncs et de racines fossiles provenant de la butte morainique formée à ce moment-là.

L' analyse de bois fossiles ne permet de suivre l' histoire du grand glacier d' Aletsch que de manière insatisfaisante depuis cette époque jusqu' au début du XIXe siècle, moment à partir duquel nous disposons de sources écrites et illustrées. Selon les dates livrées par le carbone 14 provenant de restes d' arbres, le glacier a fondu quelque peu après son maximum de 1653, tout au moins sur les côtés de ses avancées, où des arbres ont pu se développer à nouveau. Il est même certain ( cf. AL 02.2* pp. 148/149 et p. 150 ) qu' une forêt ( malingre ?) existait dans la zone frontale vers 1755. Mais ses arbres retrouvés jusqu' à présent ne permettent pas une datation dendrochronolo-gique, et il convient, comme pour la crue maximum du XIVe siècle, d' attendre la mise à jour de trouvailles intéressantes et adéquates.

Traduction de Cyril Aubert

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