Le Gspaltenhorn par l'arête sud-ouest

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations ( nos 49, 50Par Adrien Voillat

( Section de Montreux ) ( Rote Zähne ) Le Gspaltenhorn ( 3442 m .) est un des grands sommets les plus gravis des Alpes bernoises, mais il l' est presque toujours par son arête nord-ouest.

L' arête est, avec ses deux gendarmes, n' est encore vaincue totalement dans aucun sens, l' arête sud-ouest ne l' est que dans un sens1. Cette arête, en dépit de toutes les tentatives, est restée vierge jusqu' en 1914. S. Aubert, dans Les Alpes ( mai 1942, page 190 ), dit que les ascensions se comptent encore sur les doigts de la main.

C' est Mr. J. W. Young, considéré dans l' Alpine Club comme le meilleur alpiniste anglais, qui, avec deux guides valaisans, en réussit la première, mais sans la troisième dent. Celle-ci fut faite en 1918 par J. Bernet et J. Rumpf ( voir Jahrbuch des S.A.C., 1918, pp. 76—88 ) et ne fut réussie qu' une fois depuis.

Ce n' est donc pas sans appréhension sur l' issue d' une tentative que le 16 août, à 4 h. 20, nous nous glissons sans bruit, mon camarade Morel et moi, hors de la cabane du Gspaltenhorn. A la lueur blafarde de la lanterne, nous cherchons notre chemin sur le glacier qui s' incline de plus en plus. Arrivés aux premiers rochers, nous en faisons l' escalade, la lanterne à la main, ce qui n' est guère commode, aussi, au premier replat attendons-nous le lever du jour.

A 5 heures, nous repartons par un couloir de neige et de glace qui nécessite un peu de taille. Une fois sur l' arête, nous prenons sur la gauche un second couloir, sans neige. La pente est forte, il y a peu de bonnes prises, aussi la prudence s' impose. A 7 heures, nous débouchons sur un glacier suspendu bien visible de la cabane. Le soleil nous accueille de ses chauds rayons et nous rend joyeux.

Après nous être encordés, nous traversons le glacier, non sans admirer au passage l' élégante aiguille de Cléopâtre, la reine du Gspaltenhorn. Nous arrivons au pied de la première dent; sans hésiter, je m' y accroche, suivi de mon camarade Morel. Par des couloirs et des petites arêtes, nous progressons rapidement malgré le mauvais rocher et, à 8 h. 30, nous sommes au sommet. Une gorgée de thé, une bouchée de pain et un quart d' heure plus tard, nous sommes prêts à continuer.

A l' est, la paroi tombe de 200 m. sur un couloir qui va déboucher au glacier du Tschingelfirn. Au sud, le vide est prodigieux, le regard tombe 1 Ce récit date de 1942, cette arête a été descendue pour la première fois en 1943.

Ili

LE GSPALTENHORN PAR L' ARÊTE SUD-OUEST directement sur le même glacier. Au nord, du mauvais rocher nous indique le chemin à suivre. La première partie est faite en varappant, mais un impressionnant surplomb nous oblige à passer une corde de 65 m. dans un anneau de corde. En rappel, Morel disparaît dans le vide en tournoyant, ce qui ne facilite pas le glissement de la corde qui nous relie. Enfin, il arrive sur une petite vire; à mon tour de descendre, c' est splendide et terrible à la fois, dans ce paysage sauvage.

Nous suivons la vire, très exposée et pleine de caillasse, et arrivons ainsi à la verticale du premier col. Un rappel nous y dépose; il est 10 heures. Devant nous se dresse la prodigieuse deuxième dent, complètement isolée. Elle est à peu près verticale sur tous ses côtés. Quelques fissures dans sa face ouest vont nous permettre de l' attaquer avec quelque chance de succès. Nous prenons la deuxième fissure à droite, mais après une dizaine de mètres un surplomb m' arrête. Morel me rejoint et prend mon sac.

Nous passons la corde dans un piton et je me croche de mon mieux, mais les prises sont à l' envers; le passage est difficile, mais j' en viens enfin à bout.

Ma joie est de courte durée, le surplomb finit en dos d' âne... plus de prise à ma portée. A ce moment, l' appui de mon pied lâche et... c' est la chute. En passant, je saisis la corde près du piton avec assez de bonheur pour pouvoir m' arrêter. Après un examen de la situation, le retour nous paraît impossible, il faut donc passer. Je me raccroche et en vitesse je réussis à passer.

L' un après l' autre, les sacs me rejoignent, non sans mal, puis c' est au tour de Morel. Un couloir assez facile nous conduit au sommet où nous arrivons à midi. La vue sur la troisième dent est impressionnante. A sa vue, Winthrop Young disait:

« De l' autre côté de la crevasse, la paroi colossale est pratiquement invincible. La masse cyclopéenne de cette gorge et de ce monolithe dépasse de loin tout ce que j' ai vu en haute montagne. » Après un repas d' une demi-heure, nous commençons à descendre. Au début, tout va bien, mais des difficultés ne tardent pas. Il nous faut bientôt ramper sur une petite vire surplombante et surplombée pour continuer à descendre. L' impression est très forte, car le vide est prodigieux. Au bout de la vire, j' arrive à grand' peine à planter un piton qui nous permettra de descendre en rappel. Après quelques mètres de descente je vois enfin les bouts de la corde qui effleurent le petit col. Un rappel, débutant en surplomb, nous amène au deuxième col; il est 14 h. 30.

Par un couloir de glace excessivement incliné, nous descendons encore d' environ 30 m. sur la paroi nord pour nous engager sur une vire neigeuse. Le plus dur reste à faire!... la troisième dent est encore devant nous. Je l' attaque par une fissure, mais après quelques mètres, il me faut abandonner, tout est lisse...

Une traversée très délicate me conduit à une autre faille; elle est verticale, mais j' arrive à me coincer et à m' élever d' une dizaine de mètres, jusqu' à un endroit où elle se partage en deux fentes, l' une en surplomb, l' autre verticale. Entre les deux, une mince arête fait la séparation. C' est du mauvais rocher, en feuillets. Je choisis la fente verticale, mais après quelques mètres, je dois redescendre, faute de prises. Comme il n' y a pas de choix, je m' attaque au surplomb. La faille est étroite, sans prises, et il y a de la glace au fond, mais je peux y enfiler la main et faire le poing et ensuite y coincer un pied.

Avec l' autre main, j' enlève des feuillets sur la petite arête, ce qui me procure des prises. Après quelques mètres, très pénibles à passer, la paroi devient verticale, puis reprend une pente raisonnable, par contre la fente disparaît et le rocher est couvert de glace.

Morel monte de quelques mètres, car la corde est presque tendue. Avec mon marteau en guise de piolet, je taille des prises pour les pieds et les mains et parviens ainsi sur un replat. De suite j' essaie de faire monter mon sac, mais le piolet et les crampons qui y sont fixés s' acharnent à pleines dents sur les aspérités du rocher, et ce n' est pas sans difficultés ni dommages qu' il me rejoint.

Morel me rejoint et dix minutes plus tard, à 18 h. 45, nous sommes au sommet. A présent, je comprends que cette dent n' ait été vaincue que par deux cordées. Pour ma part, je ne la referai plus, du moins de l' ouest à l' est. Ce serait tenter Dieu.

Nous avons mis quatre heures et demie pour gravir cette paroi. Pendant ce temps, de gros nuages se sont accumulés et l' orage paraît imminent.

C' est donc le plus rapidement possible que nous descendons, d' autant plus qu' il se fait tard. Sans de grandes difficultés, une demi-heure plus tard, nous arrivons au troisième col, et c' est à quatre pattes que nous gravissons, en grande vitesse, l' arête de la u Suppenteller ». A 19 h. 40, nous sommes au sommet principal. Le temps s' est un peu amélioré, et nous descendons sans encombre par l' arête nord-ouest sur la cabane, où nous arrivons à 21 h. 15, à la nuit.

La traversée est terminée. Les grandes difficultés opposées par la troisième dent nous ont procuré des heures d' une intensité peu ordinaire, dans un des plus sauvages paysages de nos Alpes, en même temps que la profonde joie intérieure que ressent chaque alpiniste quand il a vaincu la montagne.

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