Le Hölloch (trou de l'enfer) de 1961 à 1967

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR ALFRED BÖGLI, HITZKIRCH

Avec 5 illustrations ( 67-71 ) Le dernier rapport de la commission de travail pour l' exploration du Hölloch remonte à six ans déjà. Cette longue interruption est due à la médiocrité des progrès réalisés jusqu' à l' hiver 1964/65. De plus, notre excellent chef technique, Hugo Nünlist, quitta la communauté en 1960, ce qui imposa une réorganisation. Son successeur fut désigné en la personne du prof. Dr Alfred Bögli, qui fut bientôt secondé par les divers chefs de groupe. Hugo Nünlist avait pris en 1949, sous le patronage de la section Pilatus du CAS, l' initiative d' explorer le Hölloch. Jusqu' à l' heure de sa retraite, il s' est dévoué pour assumer la direction technique des recherches et l'on se souvient avec plaisir de ses rapports dans les Alpes.

En 1959 prit fin l' ère des grands succès. Les vastes galeries, longues de bien des kilomètres, étaient mesurées - la galerie du CAS, celle des titans, le tunnel des éboulis, la galerie céleste, d' autres encore. Il restait des galeries basses, en général humides et barbouillées de glaise. La proximité des eaux souterraines impliquait la permanence du danger des hautes eaux. Il y avait encore, dans les couches supérieures, de petits souterrains pénibles à franchir. L' exploration prit le caractère d' une liquidation; c' est pourquoi l' hiver 1959/60 se solda par un minimum de 770 mètres de galeries mesurées.

1 Le Hölloch, la grotte la plus profonde explorée à ce jour en Suisse, est situé dans la vallée de la Muota ( Schwyz ). Hugo Nünlist, de Lucerne, a publié plusieurs rapports à ce sujet dans Les Alpes ( Cf. en particulier les numéros I/1957 ( p. 300-310 ) et 1/1959 ( p. 165-170Réd.

Rares étaient ceux qui s' intéressaient encore à l' exploration; parmi ces derniers, les prisonniers du Hölloch d' août 1952 ( Bögli: Im Banne der grossen Höhle. Editions Spectrum, Stuttgart ): Alfred Bögli, Walter Burkhalter et Jean Gygax, ainsi que l' ancien chef des transports Toni Bucher et Max Gubser. Ce dernier constitua déjà en 1960 un groupe de varappeurs d' escalade artificielle et travailla d' abord pour son compte. L' hiver suivant lui permit de réussir le grand coup: son groupe força le puits, près du lac triangulaire, dans la galerie du CAS, et découvrit la Galerie du puits qui s' enfonce sur plus d' un kilomètre et demi vers la zone des hautes eaux. En même temps, nous-mêmes, partant du bivouac I, avons commence la mensuration de toutes les « bagatelles » oubliées dans l' euphorie des grandes découvertes. L' hiver 1960/61 nous valut ainsi tout de même trois kilomètres de nouvelles galeries ( voir le rapport détaillé, hiver 1960/61, de Hugo Nünlist, bulletin 1/1961 ). Notre perche à grimper de dix mètres en anticorodal étant restée au pied des ressauts de la Galerie de la gorge, nous nous en sommes procure une nouvelle. Nous pûmes ainsi forcer, l' hiver 1961/62, le Dôme de la galerie luisante et le remonter un bon bout. L' hiver suivant, c' est également là que nous avons travaillé. Le groupe de Paul Berg a atteint, dans un puits, la cote 1065 mètres, ce qui porta la différence de niveau à l' intérieur des grottes du Hölloch à 425 mètres. En même temps, le groupe Bögli progressa en remontant un ruisseau, mais, dans une étroite galerie en forme d' ellipse, un gros bloc de rocher arrêta l' avance. Le ruisseau grondait sous ce rocher, et le vent sifflait dans la brèche vers la paroi. Cet endroit devint plus tard celui de la plus grande surprise. Le travail dans la zone des hautes eaux ne fut pas délaissé pour autant. Il donna de précieux renseignements sur le comportement des eaux souterraines, sur la direction de leur écoulement ( il peut se modifier pendant les hautes eaux ) et sur la rapidité de leur débit.

Ce qui ne manqua pas de nous étonner, ce fut la présence, même dans les plus grandes profondeurs, d' une grande quantité de vers. Entre ceux-ci de minces « vers de terre » se tortillaient. Le ver de terre cependant ne supporte pas d' être recouvert d' eau trop longtemps, encore moins une pression d' eau allant jusqu' à 80 mètres. Il y a quelques années seulement que ces vers ont pu être déterminés comme étant des octolasium transpadanum Rosa. Jusqu' à maintenant, leur présence n' a pas été signalée plus au nord d' une ligne passant par Ascona. Le Hölloch re révèle ainsi être un refuge où des animaux méridionaux ont pu survivre aux glaciations qui normalement les auraient anéantis ( Bögli: « Wurmhäufchen? », publication jubilaire du Tiroler Höhlenverein, 1967 ).

Malgré des efforts accrus, le résultat des explorations de ces deux années ( environ deux kilomètres ), fut médiocre en comparaison du passé. La moisson scientifique fut d' autant plus importante.

Bögli trouva plus d' une preuve de la corrosion combinée qu' il avait découverte et qui seule explique la formation de grottes sous le niveau des eaux karstiques ( voir ill. nos 67 et 69 ). Cela lui permit de procéder à leur publication ( Bögli: Mischungskorrosion - ein Beitrag zum Verkarstungs-problem. Erdkunde, archives de la géographie scientifique, 1964, Bonn ). Le plan des grottes put être amélioré par la découverte de nombreuses communications transversales entre les diverses galeries.

L' hiver 1963/64, nous avons transféré notre camp de base au bivouac II, la région du bivouac I pouvant être considérée, dans son ensemble, comme étant explorée. Au programme, il y avait l' attaque en force de la Galerie Gubser, tout au fond du Hölloch. On atteint cette grande et belle galerie par un tunnel en sandwich, qui exige d' être bien à jeun si on veut le passer. Et cette galerie pleine de promesses ( comme tant d' autres dans cette région ) prend fin, elle aussi, devant de gros éboulements. C' est probablement la multiplicité des cavernes qui, avec les conditions géologiques, a été la cause de cet énorme éboulement. Jusqu' ici nous n' avons pu le tourner.

Quelque temps plus tard, nous avons fait sauter un bloc, à l' ouest de la Halle des illusions, et avons ainsi ouvert la voie vers le Puits des coraux que Pedro Ghelfi avait découvert à un endroit tout à fait imprévu. Il y alà, aujourd'hui encore, bien du travail pour les amateurs d' escalade artificielle.

Entre-temps, nous avons mesuré quelques petits puits. Dans la galerie du gosier par laquelle, plusieurs fois par an, se précipitent les hautes eaux, nous avons examiné le gouffre qui en forme la fin. Al' aide de l' échelle à nœuds, Oski Wüest est descendu 65 mètres à pic et a constate que ce gouffre était identique au mur des orgues, derrière le Lac d' Uri. Ainsi fut repérée une nouvelle jonction, de grande importance. La voie des hautes eaux est maintenant connue, de la galerie de la gorge à l' orifice des grottes, exception faite d' un bref parcours entre la Galerie d' Osiris et l' Orcus. Avec 1726 mètres de nouvelles galeries, on peut parler de progrès sensibles ( on devient modeste, quand chaque mètre doit être péniblement conquis sur la grotte !).

Dès 1960, la communauté de travail a subi une importante modification de structure. Un grand nombre de jeunes gens se sont joints à nous. En même temps l' extension du domaine de nos activités nous a obligés à constituer des groupes pleinement responsables. Celui des varappeurs d' escalade artificielle, dirige par Max Gubser, s' était constitué il y longtemps déjà. En outre, les groupes de choc de Paul Berg et d' Alfred Bögli ont été créés: ils comprennent tous deux des varappeurs de première force. Le groupe Bögli, en plus de ses tâches topographiques, s' efforce de trouver une solution à différents problèmes scientifiques, surtout morphologiques et hydrauliques, pour lesquels il bénéficie de l' appui des autres groupes. Un groupe pour la mensuration de précision, dirigé par Bernhard Fuchs, travaille avec un théodolite Wild dans la voie d' accès principale: Entrée- Galerie des titans - Galerie du CAS. Ses levés constitueront l' épine dorsale du plan des grottes, à laquelle seront rattachées les autres galeries, généralement mesurées en polygones fermés de mensuration. Cette multitude de groupes rend la tâche du chef des transports, Godi Bärtschi, particulièrement RoggenstockSternen Couche du Drusberg Pragel Couches de l' Axen Rätschtal Chupferberç ADs.s.

Coupe à travers les couches du Drusberg et de l' Axen. Le Hölloch traverse, dans sa plus grande partie, le calcaire des falaises de la couche du Bächistock ( BD, 83 km ). Le long d' un chevauchement, une petite galerie elliptique conduit dans la couche des Silbern et s' y développe en un système supérieur ( 10 km ).

importante. Son travail est d' autant plus délicat que les spéléologues sont, par définition, des individualistes. Les transports préliminaires qui obligent à amener jusqu' à 200 charges dans les divers bivouacs nécessitent beaucoup de patience, et leur responsable doit être un parfait organisateur. De cas en cas, Bärtschi met à disposition du groupe Gubser un petit groupe de transports, car la marche d' approche jusqu' au bivouac exigerait des explorateurs une dépense de forces touchant la limite des capacités humaines. L' hiver 1964/65, nous étions au milieu de cette évolution. Elle fut à l' origine de nouveaux succès, encore plus importants.

L' expédition de l' hiver 1964/65 avait à son programme le fond du Hölloch. Il s' agissait de terminer son exploration ( voir ill. 67 ). Le groupe Bögli s' appuyait sur le malcommode bivouac IV, les autres sur le bivouac IL La marche d' approche supplémentaire d' au moins deux heures fut quelque peu compensée par la bonne installation de ce bivouac. Au début, nous pensions qu' il ne s' agissait que de liquider quelques dernières inconnues. Le Reinacherstollen, la plus grande de celles-ci, conduisait 300 mètres à l' est vers un ruisseau coupé de siphons que la plus modeste montée des eaux devait fermer. Face à une cascade, le groupe renonça. La limite des capacités humaines paraissait atteinte.

A la Saint Sylvestre tous, sauf le groupe Bögli, quittèrent les grottes. Les résultats avaient été des plus maigres. Une consolation cependant nous restait: à part le château d' eau, que Max Gubser voulait voir de plus près, l' exploitation du fond des grottes était terminée. Les trois explorateurs restés sous terre se mirent, le jour de l' An, à la revision des galeries précédemment mesurées. Ils descendirent d' abord la Galerie de l' énigme, puis remontèrent la Galerie Bûcher. Le plan et l' original ne semblaient pas concorder; un contrôle s' imposait. Il s' est révélé payant. Il n' y a que 20 mètres qui séparent ces deux galeries de celle de la chute, au lieu des 120 mètres de l' ancien plan. A cette occasion, nous avons creusé dans la base de la couche du Bächistock où nous sommes tombés sur des couches de Drusberg. L' embranchement 5, lui aussi, réserva des surprises. L'on y trouva 350 mètres de nouvelles galeries. Il avait donc valu la peine de persévérer. Mais l' hiver n' était pas encore terminé.

Avant que les groupes ne se séparent, au matin du 31 décembre, Bögli a signalé le bloc dans la galerie de l' eau, qui en 1963 a arrêté l' avance du groupe. Oski Wüest s' est offert pour le faire sauter tandis que Paul Berg et ses camarades promettaient de réaménager l' accès au dôme de la galerie luisante, à l' aide de la perche à grimper. Quelques semaines plus tard l' explosion ouvrit la voie à un nouveau champ d' action. Une fissure permet maintenant d' atteindre, depuis le lieu de l' explo, des galeries tellement vastes que les camarades non habitués à de telles découvertes en eurent des transports de joie. Elles sont larges de 4, 5 et 6 mètres, hautes de 1,2 mètres et même davantage. La continuation de la galerie de l' eau donna, jusqu' au milieu de février, presque 1000 mètres de nouvelles galeries de tout format, dont un puits majestueux, le Dôme de la chute d' eau, où, sur une échelle à nœuds qui pend dans le vide, on descend 12 mètres dans le noir, à côté d' une cascade. C' est provisoirement le point final.

Max Gubser et ses camarades ont pénétré dans le château d' eau. Déjà l' an passé, nous avions descendu notre vieille perche à grimper du Dôme de glaise vers la Galerie Gubser. Maintenant cet instrument est à l' honneur: la perche, considérée dans les années cinquante comme un accessoire inutile et encombrant, s' est révélée un grand auxiliaire, indispensable. Le groupe Gubser a pénétré dans un immense système de galeries, très intéressantes au point de vue de la varappe, et qu' il a baptisé Galerie des dieux ( voir plan: Galerie des dieux ). 450 mètres - et un excellent emplacement de bivouac, le futur bivouac V, en furent le résultat. Ainsi la longueur mesurée cet hiver atteignait presque trois kilomètres et la longueur totale mesurée était portée à 80927 mètres.

Les membres de la communauté de travail ont attendu impatiemment la saison d' exploration 1965/66. Pour la première fois on a voulu travailler avec des groupes complètement indépendants. Le bivouac II a hébergé les groupes Berg ( système supérieur ), Gubser ( Galerie des dieux ) et un groupe de transports, dirige par Godi Bärtschi, tandis que le groupe Bögli ( système supérieur ) et le groupe de mensuration Fuchs a dormi au bivouac I.

Déjà dans les années cinquante, Bögli avait pressenti l' existence d' un système supérieur. Avec la galerie supérieure des eaux, la réalisation de cette découverte s' approchait. Paul Berg et ses cama- rades, partant du Dôme de la cascade, remontèrent le cours de l' eau. Ils voulaient aller très haut -ce qui leur réussit au-delà de toute attente. Peu avant la fin de l' année, ils atteignirent, après une escalade très difficile et sur des rochers humides, le Dôme de la pluie, à l' altitude de 1165 mètres. Le Hölloch dépassait ainsi de 22 mètres la grotte de Suisse la plus profonde connue à ce jour ( Gouffre du Chevrier, 504 m ). Un mois plus tard, ils poussèrent même jusqu' à 1205 mètres, ce qui fait que le Hölloch, avec ses 565 mètres de différence de niveau, est devenu l' une des 15 grottes les plus profondes de la terre. En même temps, ils découvrirent une nouvelle galerie avec de splendides stalagmites qu' ils nommèrent via gloriosa. Au retour, ils furent pris par les hautes eaux qui les retinrent prisonniers. Le secours que nous pûmes leur apporter vint juste à point pour leur permettre de faire l' économie d' un détour astreignant de 6 heures.

Le groupe Bögli s' est attaché à élucider le mystère de quelques embranchements qui, contre toute attente, s' élargirent jusqu' à former un grand complexe. En même temps, il trouva la solution d' un problème longtemps resté en suspens. Après une brève avance, ses membres découvrirent, la première fois, dans le hall du ruisseau, le chevauchement de la couche de Silbern sur celle du Bächistock. La roche y est tellement pourrie qu' on peut la racler avec les doigts. Il s' agit de couches de Drusberg fortement tectonisées, épaisses de trois mètres. La couche du Silbern repose immédiatement sur le calcaire du Bächistock. A d' autres endroits, l'on trouva même du calcaire de Seewer. Il est ainsi prouvé que toute la région derrière la galerie de l' explosion est située dans la couche du Silbern et, de plus, qu' il s' agit du système supérieur recherché.

Nous ne nous rendîmes compte des conséquences de ces faits que l' année suivante. Les galeries sont indubitablement de deux sortes: les unes ont une coupe elliptique ( voir ill. 67,69,70 ), les autres sont en forme de gorge étroite. Les galeries à coupe elliptique se forment quand elles sont remplies d' eau, et elles sont un des modes d' écoulement de la zone phréatique ( zone au-dessous du niveau le plus bas des eaux de la zone karstique ). La formation de ces galeries ne peut être expliquée que par la corrosion combinée ( voir Bögli: Die Kalkkorrosion, das zentrale Problem unterirdischer Verkarstung, Steirische Beiträge zur Hydrogeologie, Graz, 1964 ). Au vu des conditions tectoniques données, l' ancien cours d' eau alimentant les grottes devait être à l' altitude des galeries du système supérieur, donc entre 1000 et 1200 mètres. Ces altitudes correspondent aux replats préglaciaires de la vallée de la Muota. L' appartenance du système supérieur au karst préglaciaire est donc en quelque sorte nécessaire. En faveur de cette thèse, il y a les glaises brun-rouge très colorées, qui ne se forment plus dans les conditions climatiques actuelles; lorsqu' elles se sont formées, les galeries existaient déjà. Comme on l' a démontré ailleurs, l' espace phréatique près de la surface des eaux glaciaires et la zone voisine des hautes eaux sont un terrain propice aux formations de grottes ( Bögli: Karstwasserfläche und unterirdische Karstniveaus. « Erdkunde », archives pour la géographie scientifique, Bonn, 1966 ). Dans cette zone se forment surtout des grottes en réseau ( désignées par « network caverns » aux Etats-Unis ) ( voir plan système supérieur ). Aux USA les « network caverns » sont considérées comme forme typique des grottes phréatiques. Le Hölloch appartient indubitablement à ce type.

Les galeries en forme de gorge ( voir ill. 71 ) sont liées à un plan d' eau libre, comme le sont les ruisseaux en surface. Ces galeries n' accusent guère de contre-pentes, alors que les galeries elliptiques sont tout en montées et descentes successives. Dans le système supérieur, les galeries sont d' hui encore, presque toutes, actives. Il n' est pas possible de déterminer s' il s' agit de galeries elliptiques qui se sont transformées par la suite, le toit des cavités n' ayant pas son aspect initial par suite d' incasion ( déformations tectoniques, éboulements ). Ce qui est plus intéressant est le fait que les parties elliptiques, donc les parties de grottes qui se sont constituées dans le domaine phréatique, se \

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sont constituées le long des points de contact des diverses couches géologiques, tandis que les galeries en gorge suivent les fissures. Cette différence prend au Hölloch la valeur d' une règle générale, car là où les galeries elliptiques longent, sur un bref parcours, une fissure - en général elles s' en éloignent après quelques mètres - il se crée une ellipse dont l' axe est parallèle au plan de la fissure, réserve faite d' une incasion postérieure. L' incasion peut détruire n' importe quelle forme primitive et de ce fait, pour beaucoup de grandes cavités, l'on ne peut plus reconnaître la forme qu' elles avaient à l' origine.

Mais revenons à notre progression! La marche d' approche à partir du bivouac I exige trois heures d' une varappe fatigante. C' est ensuite la facile mensuration, qui nous éloigna toujours plus de notre point de départ. C' était un vrai plaisir que de contempler les magnifiques stalagmites rouges, d' une singulière beauté. On peut le dire ici, car les grandes distances, le réseau très embrouillé des souterrains, la varappe dans les cascades et bien d' autres « particularités » encore seront un obstacle invincible pour les voleurs de stalagmites. D' autre part, les stalagmites les plus lumineuses deviennent ternes et insignifiantes dans la sécheresse de l' air extérieur, et pour cela il y a des grottes plus aisément accessibles. Pendant les dix jours d' exploration, il y eut quatre attaques comportant en général plus de 20 heures de travail. Lors de la dernière, nous fûmes surpris par les hautes eaux et Bivouac V f- v Château d eau Dôme des dieux Galerie des dieux 1965/67 ce n' est qu' après une longue attente que, trempés, nous pûmes atteindre le bivouac I. Quoi qu' il en soit, nos efforts ont trouvé leur récompense: 2008 mètres de nouveaux souterrains dans le système supérieur. Les jours de carnaval nous permirent d' améliorer ce bilan de 885 mètres supplémentaires. Un vaste réseau de souterrains se développe donc 250 mètres au-dessus du Hölloch primitivement connu. Malheureusement le travail dans ces souterrains n' est pas aisé, car si leur largeur est convenable, ils sont en général bien bas et la progression, en règle générale, n' est possible qu' en se baissant ou en rampant.

Le groupe de Max Gubser travailla dans une partie de la Galerie des dieux ( voir ill. 68 ) très menacée par les hautes eaux. Vu la grande distance à partir du point de départ - deux journées de marche normale qu' en règle générale ces excellents marcheurs et varappeurs abrègent - un redoublement de prudence s' impose. Après la première attaque, la météo étant défavorable, Max Gubser interrompit le travail et fit marche arrière. Ce sacrifice apporté à la sécurité était d' autant plus lourd qu' il avait devant lui des cheminements prometteurs et des varappes alléchantes. Mais le premier devoir du chef de groupe est de veiller à la sécurité des siens.

10 Us Alpes - 1967 - Die Alpen Le résultat des mensurations au théodolite du groupe Fuchs est des plus intéressants. Il confirme l' exactitude de notre méthode de détermination des altitudes par l' altimètre Thommen Cela ne va pas de soi, car les conditions de vent et de pression peuvent donner, à des points de mesure rapprochés, des différences allant jusqu' à 30 mètres sur l' altimètre. Les divergences avec les valeurs déterminées au théodolite de 802,5, resp. 807,9 pour les deux bivouacs I sont de moins de cinq mètres et de ce fait encore acceptables.

Cet hiver-là, le temps était des plus mauvais. Continuellement il y avait des radoucissements de la température et de brèves périodes de hautes eaux. Dans ces conditions, la découverte de 4300 mètres de nouveaux souterrains peut être considérée comme un excellent résultat.

Au début de l' hiver 1966/67, Max Gubser espérait une grande avance vers l' est. Paul Berg fut attire par le haut, et Alfred Bögli comptait sur des travaux de liquidation, si l' avance dans une fissure à moitié écroulée devait être bouchée par incasion. Les trois groupes et un autre de revision, nouvellement constitué et dirigé par Peter Hotz, voulaient faire tout leur possible pour dépasser la limite des 90 kilomètres qui, il y a trois ans encore, était considérée comme infranchissable. Mais désormais chacun des trois groupes de pointe disposait de plus de matériel que l' ensemble de la communauté de travail n' en avait jamais eu dans les années cinquante.

Le groupe Gubser quitta Stalden le 26 décembre vers midi. Le lendemain, à 13 heures déjà, il atteignait le bivouac V, accompagné d' un groupe de transport dirigé par Oskar Brunner. Ce dernier retourna immédiatement au bivouac II avec l' instruction formelle de ne retourner en aucun cas au bivouac V, s' il y avait menace de hautes eaux. A titre d' exercice préliminaire, les quatre camarades restés au fond des grottes forcèrent, à l' aide de la perche à grimper, l' entrée d' un grand souterrain latéral. Il conduisait vers un gros éboulement ( voir Galerie Gubser ) et, après quelques levés déjà, il était irrémédiablement barré par des blocs. Pour l' avance du lendemain, il fallut quatre heures d' efforts. Remontant un ruisseau, le groupe força plusieurs cascades à l' aide de la perche à grimper. La mensuration fut pénible et exigea de très gros efforts. Pour une paroi de 20 mètres de haut, il ne fallut pas moins de deux heures, mais, plus haut, les conditions s' améliorèrent. Ce n' est que tard le soir, au retour de cette région fort prometteuse, qu' ils se retrouvèrent au bivouac. Par la radio, ils apprirent qu' il fallait s' attendre au redoux et à la pluie - donc à la fonte des neiges. A 4 heures du matin, ce furent les premières hautes eaux, dont le grondement parvenait au bivouac. La voie du retour était bloquée. Comme l' année précédente, ils durent renoncer à poursuivre leur avance. Avec la légère amélioration du temps, la veille du 31, le niveau des eaux baissa quelque peu. Alors commença une longue et aventureuse retraite pendant laquelle tous les records de vitesse précédents furent battus.

Les perspectives semblaient tellement favorables que Max Gubser et trois de ses camarades se remirent à la tâche dès que le temps se fut amélioré ( voir ill. 69 ). Depuis l' expédition de Noël, des échelles et des cordes sont restées suspendues aux parois. En conséquence la progression du bivouac V au point d' attaque fut rapide. En terrain inconnu, ils se trouvèrent cependant bientôt devant des galeries basses, dans lesquelles ils devaient péniblement ramper pour pouvoir avancer. Oski Wüest note dans son journal: hauteur 0,6 mètre - et cela s' appelle Galerie des dieux! Le système supérieur l' avait habitué à d' autres formats. Mais les quatre varappeurs débouchèrent bientôt sur une vaste salle dont le regard ne pouvait embrasser toute l' ampleur. Le Dôme des dieux, c' est ainsi qu' elle fût nommée, est long de 56 mètres, large de 35 mètres et haut de 25 mètres. A son extrémité se dressaient un gradin effrité de 12 mètres et un clocher, mesurant 40 mètres. Max Zumbühl fit de la haute voltige dans les surplombs, assuré par Otti Lindauer. Parfois, avec un bruit de tonnerre, un bloc s' écrasait au fond: en bas un bloc de plus, en haut une prise de moins. Max allé- guait que l' un compensait l' autre. Cette varappe exigea deux heures et demie de durs efforts. Les deux camarades restés au pied du rocher furent ensuite hissés « à la mode du chef », comme Oski appelle cette façon de varapper. Plus haut, contre toute attente, la progression devint horizontale. 900 mètres de voies nouvelles avaient été conquis. Le retour au bivouac V exigea six heures; une sérieuse ration en guise de point final d' une excursion de 24 heures.

Le 17 février, le groupe prit ses risques une troisième fois. Le temps était froid, donc favorable. La mensuration d' un souterrain latéral d' habitude plein d' eau promettait d' être un travail assez sec. Mais il n' en fut pas ainsi! Sur 200 mètres, ils varappèrent dans la Galerie de la pluie; si quelques passages étaient horizontaux, la différence de niveau dépassa quand même 100 mètres. Ce parcours exigea huit heures d' un travail humide. Tout au fond, ils se trouvèrent en présence de trous infranchissables.

Le groupe Berg avait installé un bivouac dans la Via gloriosa. Les stalagmites certes étaient splendides mais les gouttes qui régulièrement tombaient sur les sacs de couchage l' étaient moins. En se dressant, on se heurtait la tête au plafond, ce qui n' amusait que les autres, et cela même pas bien longtemps. Nous préférons taire le nom donné à la glaise qui lentement mais sûrement se transformait en bouillie. Et dire que c' était loin à la ronde le meilleur emplacement de bivouac! La tâche que Paul Berg s' était assignée était aussi pénible que le bivouac lui-même. Son but était le Dôme de la pluie. Hansjörg Gerschwyler prit sur lui de surmonter le gradin de 12 mètres dominant le bassin de la cascade, à l' aide de la perche à grimper et de l' échelle à nœuds, l' eau bouillonnante déferlant sur lui. Décrire cette ascension dramatique nous conduirait trop loin. Mais lorsque Hansjörg, essoufflé, arriva au sommet, il dut constater que, derrière le gradin, se dressait une nouvelle paroi, que les circonstances ne permettaient pas de forcer. Le groupe n' eut pas que cette seule malchance. Partout il se heurta à des puits ou des précipices. Les explorateurs eurent la surprise d' entendre des voix au fond d' un de ces puits. A 65 mètres plus bas le groupe Bögli était au travail. Le Dôme de l' appel, nom que nous lui avons donné, a une profondeur totale de 100 mètres et il est le plus profond des abîmes du Hölloch.

Le groupe Berg lui aussi eut à pâtir des hautes eaux. Deux fois encore, au cours de l' hiver, il se mit en route, et il put établir de bonnes positions de départ pour l' hiver suivant. L'on comprend Paul Berg, lorsqu' il s' écriait: davantage de cordes, davantage d' échelles à nœuds, si possible une seconde perche à grimper!

Le groupe Bögli, avec Hans Burger, Pedro Ghelfi et Oski Wüest installa derrière le Dôme de la cascade un bivouac qui était un vrai bijou, avec cinq emplacements pour couchettes. L' approche vers l' inconnu, exigeant trois heures de gros efforts, fut quelque peu longue ( voir ill. 70 ). Peu après le commencement des mensurations, on vit la galerie s' éloigner à angle droit de la faille, puis devenir elliptique et large. C' était comme dans le bon vieux temps: de grandes galeries, parfois nettoyées par les hautes eaux, parfois recouvertes de gravier ou de glaise. Rarement nous devions nous baisser. Des dizaines de galeries latérales ont été relevées. Puis ce fut la grande gorge avec le torrent aux eaux mugissantes, de hautes cascades, des lacs dont le plus grand était long de 45 mètres ( voir ill. 71 ). Et tout cela à 300 mètres au-dessus du Hölloch, seul connu jusqu' à maintenant, où nulle part ne coule un ruisseau, où tout au plus quelques gouttes tombent ici ou là. La progression se poursuivit par la Galerie rouge avec sa glaise, ses parois et ses stalactites rouges. Des galeries elliptiques aux points de contact des diverses couches géologiques, des galeries en forme de gorges, grises, parcourues de ruisseaux bruyants, le long des fissures - un monde fascinant! Des galeries larges de 10 mètres, hautes de 3 mètres; des gorges larges de 6 mètres et hautes de 20! Sept ruisseaux mugissent dans la montagne. Une feuille après l' autre se couvre des chiffres de nos levés topo- graphiques - et, à la fin de l' expédition de Noël, ce sont plus de 4000 mètres qui ont été mesurés ( voir le plan du système supérieur ).

Le 4 février, nous sommes de nouveau à la Galerie rouge, et la chance continue à nous sourire: en deux attaques, nous pénétrons encore une fois dans 1100 mètres d' inconnu. Et de nouveau, au point le plus éloigné du nouveau réseau, à cinq heures du bivouac, nous trouvons une suite. L' an prochain, un nouveau bivouac sera sans doute indispensable: l' emplacement en a déjà été choisi. Ce sont des prospectives réjouissantes, mais aussi opprimantes.

Le groupe de revision Hotz, dans le bassin de Y Araignée au Hölloch antérieur, reprend le vieux plan. Il a pu être sensiblement amélioré et complété.

Le résultat de cet hiver, avec 8000 mètres de nouvelles galeries, est le meilleur depuis l' hiver 1952/53. La mise en œuvre de groupes d' exploration indépendants s' est révélée propice. La limite des 90 kilomètres a été largement dépassée.

Il faut bien se rendre compte de la signification de ces chiffres Sont-ce des records? Oui, en un certain sens, car le Hölloch en soi est devenu un record. Ils sont cependant bien plus. Ils nous ont révélé des phénomènes karstiques: chaque kilomètre représente un tronçon de cours d' eau souterrains, présents ou passés, 1000 mètres de galeries elliptiques ou en boyaux, 1000 mètres de l' écoule des hautes eaux ou de retenue des eaux ou de stalactites, 1000 mètres de particularités scientifiques à mettre en ordre, qui en leur ensemble peuvent ébranler d' anciennes théories, en étayer de nouvelles, révéler de nouvelles connaissances. Chacun comprendra que ces chiffres sont aussi le résultat d' un splendide engagement de jeunes hommes pour une œuvre scientifique et en même temps, un précieux stimulant. La question suivante de mes camarades en est certainement la plus belle preuve: Quand serons-nous à 100 kilomètres, quand aurons nous atteint ce « chiffre de rêve »?

Le bilan de ces six années peut être résumé en peu de mots. Depuis 1961 plus de 19 kilomètres de nouvelles galeries ont été mesurés, dont les deux tiers au cours des deux derniers hivers. De ce fait, au 15 mars 1967, le Hölloch comporte une longueur mesurée de 93336 mètres. La différence de niveau à l' intérieur des grottes est de 577 mètres. Voilà le résultat topographique. Il s' y ajoute de nombreuses découvertes scientifiques, parmi lesquelles celle du chevauchement de la couche des Silbern qui prend une importance particulière, tant pour l' exploration du Hölloch que pour la géologie régionale. De nombreux problèmes sont à l' étude. La faune du Hölloch est encore trop peu connue et pourtant nous comptons déjà 38 espèces, dont deux ne se trouvent nulle part ailleurs. Un admirateur de ces grottes a dit une fois que leur exploration était l' œuvre de toute une vie. Elle est encore plus: elle constitue une tâche pour des générations. Donc: l' exploration continue!

Pour terminer un mot personnel: La communauté de travail pour l' exploration du Hölloch doit une vive reconnaissance à tous mes camarades; mais moi aussi je leur dois toute ma gratitude. Non seulement leur dévouement et leurs efforts ont permis l' exploration des grottes, mais ils ont aussi contribué à amasser les éléments de mes travaux scientifiques. Ces remerciements s' adressent aussi au groupe des plongeurs de la Société Suisse de spéléologie, section de Bale, qui à trois endroits différents contribua à élucider des problèmes. Il n' est pas possible de citer nommément tous les collaborateurs et tous les bénévoles transporteurs, ils sont trop nombreux. Les quelques noms cités l' ont été pour tous ceux qui ont donné leur maximum pour accomplir une grande tâche, dans un franc et loyal esprit de camaraderie montagnarde.Traduit de l' allemand par G. Solyom )

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