Le Maroc, terre de randonnées?

Sur la côte atlantique

Parti de Zurich et de Genève, notre groupe de 14 personnes atterrit à Marrakech après 3 heures de vol. Le pilote de l' avion est une Marocaine - non voilée. Nous sommes en février. Le bus confortable qui nous accompagnera durant 15 jours nous conduit d' abord à Essaouira, sur l' Atlantique, ancienne ville portugaise de Mogador. Le trajet, en partie nocturne, se déroule sur une route bordée d' accotements non asphaltés sur lesquels notre chauffeur ne s' engage qu' à la dernière seconde, lorsque arrive face à nous un imposant camion! Le lendemain nous trouve dans le port de pêcheurs grouillant d' un monde de charpentiers, peintres, hommes de peine, pêcheurs occupés à réparer ou apprêter des bateaux, à en débarquer le poisson ou à surveiller les autres. Ainsi, un jeune cadre au teint relativement hâlé et visiblement sûr de lui me lance en me regardant:

- ça va mon ami?

- Oui, et toi? Que fais-tu parmi tout ce monde?

- Et lui de répondre fièrement: Je suis businessman!

Le soir, avant le repas à l' auberge du port, on assistera à l' arrivée nocturne de pêcheurs ramenant, entre autres, de longs poissons-sabre d' un mètre et demi.

 

Notre parcours en bus jusqu' à Tafraoute est ponctué de surprises et de découvertes. A Tiznit, c' est le spectacle magnifique de femmes vêtues de leurs longs drajas aux couleurs chatoyantes, allant du rouge au bleu en se déclinant dans les tons jaunes et orangés; tandis que d' autres, plus âgées, vêtues de noir et voilées, soulignent encore davantage les contrastes des couleurs de ces silhouettes déambulant avec grâce et dignité dans des rues aux tons ocre ou terre de Sienne que dominent de hautes maisons. Plus loin, le bus s' arrête dans un décor semi-désertique. C' est alors qu' apparaît un vieux Touareg à la peau noire. ( Tous sont de race noire, car leurs ancêtres furent amenés du Soudan comme esclaves. ) L' homme vend quelques bouteilles d' huile d' argane. Cette huile polyinsaturée est tirée de graines qui sont moulues avant de subir une première pression à froid, effectuée par les femmes. Elle serait, nous dit-on, irremplaçable pour les soins de la peau... aussi bien que pour les salades!

Plus loin encore, nouvel arrêt et nouvel étonnement: l' arbre à chèvres. Couvert d' épines acérées que les quadrupèdes ne craignent pas, cet arbre, l' arganier, pousse dans des sols cultivés ou semi-dé-sertiques. Il représente une bonne aubaine pour ces bêtes robustes et agiles qui grimpent facilement sur ses branches jusqu' à 4 ou 5 mètres de hauteur pour y manger les feuilles.

 

Notre première excursion pédestre nous conduit par un vallon bordé de palmiers dans un sol sablonneux, que nous remontons, puis sur un plateau élevé entouré de roches granitiques ocre et de sols cultivés qui attendent la pluie. A l' extrémité de l' immense cuvette que constitue ce décor, nous sommes frappés par des monticules parsemés d' étranges blocs de rocher... bleus ou rouges. En fait, le peintre belge Jean Verdame est passé par là avec ses peintures et ses pinceaux pour colorier ces blocs dont certains ont presque le volume d' une maison. Le repas de midi tiré du sac est simple, très digeste et revitalisant: un oeuf, un délicieux navet, une tomate, assaisonnés d' épices marocaines; un bon morceau de pain en galette et de l' eau achetée le matin même dans un débit de boissons de Tafraoute complètent ce frugal repas. Ce sera ainsi pour chaque randonnée. Les repas du soir pris à l' hôtel seront plus copieux.

Le jour suivant, la randonnée se fera encore dans les environs de Tafraoute, et nous marcherons de 1600 à 2000 m d' altitude. Nous nous trouvons dans l' Anti, où les sommets dépassent 3000 m. Le sentier est d' abord très raide, puis nous marchons sur une route de montagne en lacets, après avoir découvert un village intéressant. Nous sommes au pays des Ammels, une tribu berbère. Le regard découvre peu à peu un paysage lointain, enchanteur, formé de chaînes successives et dont la végétation se compose principalement de cactées et de palmiers assoiffés, dans un décor pierreux et sauvage. A proximité du village d' Assguine, cachées dans une conque, voici des terrasses, assoiffées elles aussi et destinées à des cultures et à de maigres arbres fruitiers, dont quelques amandiers en fleurs.

Après notre pique-nique, un jeune chasseur en burnous et sandales vient nous rejoindre. Il parle assez bien le français, acquis à l' école, et se propose comme guide pour notre descente à raccourcis. Tout en marchant, il nous fait part de ses préoccupations. Agé de 34 ans, il n' est pas encore marié, mais quelle jeune fille accepterait de venir vivre dans un village perdu dans la montagne? Et puis, ça coûterait bien trop cher, ajoute-t-il.

Dans le vallon, nous trouvons une agglomération totalement différente de celle du haut. Ici, une magnifique palmeraie borde un joli village ombragé. Tout est très bien irrigué et, toujours en terrasses planes bordées de canaux et de murs de pierres sèches, des plantations de froment et de légumes confèrent à l' endroit une généreuse vitalité. Les « bisses » en terre, en brique ou même bétonnés n' ont rien à envier à ceux du Valais. Les amenées d' eau font partie du paysage depuis des générations. Le gouvernement se charge des grands travaux dans toutes les régions du pays. Il s' est engagé - et tient parole - à construire au moins un barrage de retenue par année, ce qui garantit des cultures viables.

 

Nous poursuivons en bus pour Taliouine par la belle plaine du Sous, partiellement cultivée et parée d' amandiers en fleurs. Haut perché à 200 mètres de la route, voici un agadir, village fortifié, vieux de plusieurs siècles. Nous y montons et y pénétrons par l' unique porte d' accès et par un escalier mal taillé dans la roche. Après avoir déambulé quelques minutes dans les ruelles, nous nous trouvons face à face avec le chef berbère du village, un grand type maigre, dans la soixantaine, au nez aquilin. Il se montre affable, mais sans véritable cordialité. Pourtant il nous invite tous à prendre le thé! Hospitalité ou calcul? Nous nous déchaussons et pénétrons dans sa maison par un minuscule escalier. La chambre de réception mesure environ 12 m sur 4, les murs sont revêtus de vieux tapis; les bords du sol sont garnis de matelas de 40-50 cm d' épaisseur.

Nous y prenons place. Une table basse, carrée, est ramenée vers la sortie où va se préparer, avec on ne sait quelle eau, un thé de menthe très parfumé et très sucré. Le chef ouvre une trappe, y plonge un récipient au bout d' une ficelle, et en extrait l' eau. Nous sommes ébahis d' apprendre que sous l' en même où nous sommes assis se trouve une profonde citerne, de la grandeur de la pièce! La conversation se fait par l' intermédiaire de notre chauffeur arabe. La langue berbère comprend de nombreux dialectes incompréhensibles à celui qui n' est pas du pays. D' ailleurs, elle est uniquement parlée, raison pour laquelle il n' y a hélas pas de mémoire écrite de ces peuplades nomades venues du sud.

A la suite de cette visite, notre guide Lisa nous informe que la visite précédente avait été récompensée par des dons d' habits. Cette fois-ci il n' y aura pas de don au chef du village; les habits que nous laissons le seront directement à l' attention des femmes du village. C' est ainsi que nous apprenons que l' invitation au thé vert est toujours implicitement faite avec l' idée de recevoir en échange quelque chose d' une valeur supérieure à ce qui est offert.

 

Ce jour-là est également consacré à une randonnée qui va débuter à 1700 m après que le car nous eut amenés à l' endroit prévu. Par montées et descentes à travers des champs dénudés brun-rouge, desséchés à cette époque mais soigneusement entretenus, on côtoie des genêts et des broussailles épineuses. Le sentier est agréable, le ciel sans nuage. Nous rencontrons peu de monde dans ces étendues semi-désertiques et sèches. C' est le Ramadan.

On nous explique que ces champs nus sont consacrés à la culture du Crocus sativus. A l' époque de la floraison, entre 4 et 6 heures du matin, avant le lever du soleil et la fermeture des pétales, les femmes en cueillent le pistil: c' est le safran. Nous aurons l' occasion d' en acheter pour 35 dirhams les 5 g ( environ 6 fr. suisses ), près d' un village à 2000 m d' altitude. Et, ici, la grande pauvreté des gens ne nous autorisera pas à marchander. 

Au loin, des terrasses verdoyantes soutenues par des pierres sèches nous paraissent bien irriguées, malgré la sécheresse qui se prolonge. Au-dessus, quelques taches rouges, bleues, jaunes. Ce sont les djellabas et les drajas des femmes qui sèchent à même le sol, retenus par des pierres. Ailleurs, voici un vieil homme sur un âne. L' âne et le mulet représentent un peu la « Deuche » et l' Audi des Berbères: ils coûtent entre 500 et 5000 dirhams, suivant l' âge et la constitution de la bête. Us vont partout, transportent tout et se montrent plutôt dociles, car ils sont bien traités.

 

Un village de l' Anti se présente sous la forme d' un rassemblement de bâtiments quadrangulaires plats, à un ou deux étages, de la même couleur que le terrain alentour dont ils sont faits. Ils ont été construits par les hommes du lieu soit à l' aide de moellons, soit en pisé ( terre additionnée d' eau et de paille que l'on pile, souvent à pieds nus, entre deux planches verticales posées sur deux pieux horizontaux et perpendiculaires au mur construit ). Le toit plat, de terre également, est obtenu par des bambous ou d' autres bois résistants serrés l' un contre l' autre, et il sert souvent à capter l' eau. En montagne, la pierre domine pour la construction des murs. A l' intérieur, une, deux ou trois pièces. Le toit est percé d' un trou pour laisser passer la fumée qui s' échappe de la cuisine.

Des habitants d' un village, les plus présents sont toujours les enfants, qui nous repèrent de loin et viennent mendier un stylo ou un dirham. Un refus ne les décourage jamais. Agés de 4 à 12 ans, ils nous suivent parfois d' un village à l' autre. Les plus grands d' entre eux font un peu de conversation avec le français qu' ils sont fiers de parler. Je me suis fait faire un petit chameau en tresses de feuilles de palmier pour 1 dirham. Très habile, le garçon l' avait terminé en quelques minutes. Mais sans une contrepartie de travail, pas d' argent ni de stylo! Sinon, on déclenche la bagarre, et surtout on provoque la déresponsabilisation.

Les femmes et les adolescentes portent souvent un jeune enfant sur le dos, en écharpe. Le contact est ainsi constant entre la mère et son rejeton. On n' entend pratiquement jamais les enfants pleurer. On vit en communauté. Pas de problèmes inhérents aux homes pour personnes âgées: devenus trop vieux pour travailler, les parents vivent chez leurs enfants, tantôt chez l' un, tantôt chez l' autre. Dans un pays montagneux hostile, où la nature ne fournit que parcimonieusement et au prix d' un travail acharné le nécessaire pour survivre, on n' imaginerait pas une localité berbère entourée de villas. C' est pourtant ce que nous avons vu, à notre grande surprise. Il s' agit, semble-t-il, de maisons appartenant aux fils du pays qu' on a envoyés en ville faute de travail au village et qui, de retour de Casablanca, Rabat, Londres ou Paris après y avoir fait si possible fortune, reviennent dans leur village natal pour y investir l' argent amassé et en faire profiter leur famille.

 

Nos dernières excursions se feront dans la vallée de la Drâa, autour de Zagora et de Tamegroute, aux confins septentrionaux du Sahara.

L' hostilité de cette terre aride de l' Atlas, par ailleurs connue des alpinistes, trekkers et skieurs ( le plus haut sommet, le Djebel Toubkal, culmine à 4127 m ) est à son comble à un endroit qui pourrait être baptisé le champ des scorpions: un lieu d' alti plein de cailloux, où l'on découvre un scorpion en hibernation sous une pierre sur deux ou presque. Il existe des dizaines de variétés de ces bestioles, la piqûre d' une des petites variétés étant la plus dangereuse, et pouvant même s' avérer mortelle. Le corps de l' animal se termine par une longue queue formée de cinq segments dont le dernier est composé d' une poche à venin se terminant par un dard. Lors de l' attaque d' une proie ou d' un ennemi potentiel, la bête recourbe sa queue jusque devant, par-dessus sa tête, et pique la proie selon un dosage proportionnel à la grosseur de cette dernière; ce qui a pour effet d' endormir la proie avant de la croquer... ou de laisser sans vie un enfant piqué au pied. Le scorpion reconstitue sa réserve de venin en 17 jours. C' est ainsi qu' il y a eu de nombreux morts à cet endroit. Le champ, qui a l' appa d' être encore cultivé, a toutefois été abandonné et le site déserté par la famille qui y vivait.

 

En l' espace de deux semaines pleines, nous avons réalisé sept excursions de 5 à 7 heures de marche sur de hauts plateaux désertiques, longé des vallons sablonneux parmi de magnifiques palmiers dattiers, marché dans de belles oasis bien irriguées, traversé de nombreux villages berbères dont les enfants nous ont harcelés. Nous avons découvert un peu de la vie de gens provenant de peuplades très mélangées, n' ayant au départ rien de commun, mais qui ont appris au cours des siècles à s' intégrer l' une à l' autre, à se côtoyer. Nous avons pu constater que les enfants, fruits d' une natalité débridée de 2,7 % par an, sont, dans la mesure du possible, scolarisés. Le gouvernement consacre à l' instruction autant d' argent qu' à l' armée. Il n' empêche que la pauvreté les pousse à harceler les touristes que nous étions en employant pour mendier les trois mots de français qu' ils connaissent.

Les montagnes de l' Anti et du Haut Atlas n' en offrent pas moins des paysages magnifiques, baignant dans une lumière magique, mais où il est recommandé de se rendre en groupe accompagné. En effet, le touriste n' est pas toujours le bienvenu et, même en respectant l' autochtone et en ne prenant des photos qu' avec son assentiment, nous avons essuyé quelques jets de pierre de la part d' enfants, ce qui ne nous a guère poussés à nous attarder!

Quant aux possibilités de gîte, une seule solution: se rabattre dans les villes de moyenne importance où un hôtel au moins, réservé bien à l' avance, pourra vous accueillir.

Données générales

Le Maroc est une monarchie constitutionnelle et son roi, M. Hassan II, sur le trône depuis 36 ans et descendant du Prophète, possède suffisamment d' ascendant et d' autorité pour rassembler sous une même constitution une mosaïque de peuplades dont le 40 % sont des Berbères ou des Touaregs, le reste étant d' origine arabe.

Le dirham marocain est l' une des rares monnaies à rester stable en pays africains; signe à la fois d' une certaine confiance dans le régime et d' une économie saine.

Le Maroc, enfin, c' est aussi 27 millions d' habi dont 50 % ont moins de 18 ans. Le 70 % de la population vit directement de l' agriculture.

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