Le Mont Blanc à l'heure de l'Aiguille du Midi

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR R. ZELLWEGER, NEUCHÄTEL

Lorsque le savant Monsieur de Saussure accomplit, en 1787, sa memorable ascension du Mont Blanc, il réalisait ainsi, à 47 ans, un dessein forme des sa jeunesse:

«... projet - écrit-il après son exploit - que j' avais si souvent abandonné et repris et qui faisait pour ma famille un continuel sujet de soucis et d' inquiétude. Cela était devenu pour moi une espèce de maladie: mes yeux ne rencontraient pas le Mont Blanc que Von voit de tant d' endroits de nos environs, sans que f' eprouvasse une espèce de saisissement douloureux. » L' aveu de ce grand seigneur de la science et de l' alpe me touche par son humanisme. Dans le style de l' époque il exprime avec noblesse et simplicité, et peut-etre pour la première fois, un sentiment qui reste familier à nous autres alpinistes d' un siècle plus roturier.

L' envie « d' aller au Mont Blanc » ou le désir de « l' avoir fait », comme on dit aujourd'hui, me travaillait depuis des années sans que jamais les éléments de la réussite fussent tous réunis. Le problème n' était plus pose, comme pour M. de Saussure, par le choix de l' itinéraire, mais bien par le calendrier scolaire, l' état du refuge et celui du ciel et de la neige, car nous comptions faire la course à ski. Des lors la date de la Pentecöte ( 20-22 mai 1961 ) nous était imposée, puisque seule elle nous offrait trois jours entiers de conge.

Autant les retours de courses en Valais peuvent etre fastidieux, autant les départs sont exaltants. A la minute prévue les huit participants sont au rendez-vous, sacs et voyageurs installés dans les voitures. Quittant le pays de Neuchätel, nous filons à cent à l' heure dans le matin tout neuf. La pause qu' on accorde au chauffeur deux heures plus tard au Café de la Place à Martigny ne manque pas non plus de charme. Mais le meilleur moment du voyage d' aller est le pique-nique au Col des Montets, sur le gazon gris, au milieu des gros blocs. Le temps semble s' améliorer, le soleil caresse le massif du Mont Blanc: heure délicieuse d' insouciance et d' harmonie.

Celle que nous passons à Chamonix en attendant la benne du Plan-des-Aiguilles Test beaucoup moins: notre humeur est liée aux caprices du soleil, maintenant cache. Au centre du village, passant devant le classique monument, on a beau lever la tete et suivre du regard l' index de bronze de Jacques Balmat, on n' apercoit plus trace de la coupole blanche du sommet.

La Separation des races - skieurs purs et skieurs-alpinistes - s' opère au Plan-des-Aiguilles, à 2200 metres. La grande majorité des voyageurs ne fait que changer de benne et poursuit malgré le temps bouche son voyage vers l' Aiguille du Midi. « Ceux du Mont Blanc » sont à partir d' ici réduits à se servir de leurs propres moyens de locomotion. Au départ, le site n' a rien de très charmant: on quitte la gare en enjambant des cäbles rouilles, des monceaux de ferraille et autre rebut de la civilisation. On s' y trouve à la limite de deux mondes: celui de l' altitude et celui du bas. Le contraste est ce jour-là d' autant plus saisissant qu' il coincide avec la limite de la neige et, malheureusement, avec celle du brouillard. Ce dernier n' a toutefois rien de très préoccupant, car nous ne sommes pas seuls: de nombreuses équipes nous ont précédés et leurs traces nous donnent la direction.

On traverse d' abord le glacier des Pèlerins et longe ensuite le pied de l' Aiguille du Midi pour gagner le glacier des Bossons. Le trajet, surtout dans sa dernière partie, n' est pas très engageant. La raideur des pentes et des couloirs à traverser peut les rendre dangereux. Lors d' une première tentative au Mont Blanc ( terminée aux environs de Vallot ), j' en avais garde assez mauvais souvenir. Mais cette fois-ci, soit que nous fussions beaucoup plus haut, soit que le brouillard nous empechät de nous rendre compte de la situation, ou que la neige füt plus süre, nous pümes cheminer en toute quietude et prendre pied sans peine sur le glacier des Bossons. Ce dernier est presque plat à l' endroit où on l' aborde, mais à l' approche de la « Jonction », tout change brusquement. La pente reste faible, mais on se trouve tout à coup en plein réseau de seracs. Nous l' avions traverse il y a quatre ans, à la meme époque, par une pluie battante. Cette fois, il neige et l'on ne voit qu' à quelques mètres. Nous croisons plusieurs équipes dont les visages bronzes nous font regretter de n' avoir pu faire la course quelques jours plus tot; leurs traces toutes fraîches nous enlèvent au moins tout souci d' itinéraire dans une region on l' orientation par mauvais temps poserait de sérieux problemes.

Dans les fortes pentes sous la cabane nous apprécions le confort des « couteaux » adaptés à nos skis et nous dépassons, gräce à leur secours, bon nombre de skieurs. Trois heures à peine après le depart nous plantons nos skis au pied du rocher qui sert d' assise au refuge. Nous avons häte d' y arriver: le vent s' est levé et brusquement il fait très froid. Un dernier effort, et nous pénétrons dans la cabane des Grands Mulets, à 3020 metres.

Le contraste entre l' ancien taudis et cette construction récente est extraordinaire, bien propre à faire réfléchir... les pessimistes et « prophètes du passé ». Les plus sentimentaux eux-memes ne pouvaient plus trouver le moindre charme à l' ancien refuge sale, délabré, à l' abandon; il mourait d' une mort qui n' était pas belle: l' äme avait depuis longtemps abandonné le corps. La nouvelle cabane, au contraire, est superbe. Le revers de ce progrès - car il y en a quand meme unc' est de devoir partager son plaisir en compagnie trop nombreuse. Construit pour loger 80 personnes, le refuge n' était encore, quand nous y arrivämes, occupe qu' à moitié. Nous avions d' autre part fait reserver nos places et fümes traités en privilégiés par le gardien.

Pendant que, de très bonne heure, nous apprécions le menu de la table d' hôte, les arrivées se succèdent. A intervalles toujours plus rapprochés, et jusqu' à la tombée de la nuit, nous voyons par les hublots surgir des profondeurs et du brouillard, à travers le rideau de neige, des équipes innombrables. Bientöt aucune place assise ne reste disponible, ce qui nous engage à gagner nos couchettes au plus vite. Nous apprendrons le lendemain que nous avons été finalement près de 220 à passer la nuit ( sinon à coucher ou à dormir ) aux Grands Mulets. Pour notre part, nous étions dans un dortoir prévu pour 16 mais occupe par 25 personnes, et je songeais aux trois jours de solitude vécus à la Pentecöte de l' année précédente à la cabane du Weissmies. J' esperais que la journée du lendemain nous dedommagerait des heures d' insomnie.

II neigea toute la nuit, mais, vers 1 heure du matin, on apercut les lumières de la vallée et tout le monde se disposa à partir. Il s' ensuivit un remue-ménage indescriptible, chacun redoutant de perdre ou d' oublier une pièce d' équipement au milieu de l' amoncellement de materiel. Le gardien réussit toutefois à nous servir le petit déjeuner. Au bout d' une heure et demie, nous prenons notre place dans la file indienne qui, partant de l' intérieur du refuge, descend prudemment au glacier pour attaquer la pente. Il fait encore nuit noire; chacun porte sa lampe et le spectacle de cette procession lumineuse au milieu de la nuit d' hiver est vraiment insolite.

En chaussant nos skis givrés et moitié ensevelis, nous constatons qu' il est tombe une trentaine de centimetres de neige. Toutefois elle ne risque guère de nous gener, puisque nous n' avons, notre tour venu, qu' à marcher dans l' excellente trace que d' autres ouvrent pour nous. Nous n' avons pas davantage à nous préoccuper du choix de l' itinéraire: l' équipe de pointe, malgré l' obscurité, se dirige avec une sürete étonnante. Après l' inaction énervante de la nuit, tout le monde est content de bouger et l' allure est assez rapide. Les plus impatients cherchent meme à dépasser la colonne en ouvrant une piste secondaire coupant les zigzags de la première. Malgré l' allure, nous avons tout loisir d' observer le lever du jour. L' aube grise et le plafond bas ne promettent pas une belle journée, mais il n' y a pas de vent et le froid est vif. Rapidement, et avec moins de difficulté que quatre ans plus tot, nous franchissons la zone de crevasses sous le Petit Plateau pour prendre pied sur ce premier palier.

L' ascension du Mont Blanc par la voie ordinaire présente cette particularité que, jusqu' à Vallot tout au moins, le terrain, au für et mesure que l'on s' élève, devient toujours moins accidenté. Il n' y avait en tout cas, ce jour-là, qu' à pousser un pied devant l' autre en marquant entre les pas un bref arret pour régler la respiration; car la rampe qui mène du Petit au Grand Plateau, à 4000 mètres, est bien faite pour vous essouffler. On constate, en prenant pied sur le palier, qu' on pourra faire quelques centaines de pas à plat. Perspective encourageante, à quoi s' ajoute le coup d' éperon que nous donne le froid très vif, et la presence du sommet à la fois proche et lointain qui, droit en face, nous domine pendant le trajet horizontal.

Nous dépassons donc ce « Frühstücksplatz » sans nous accorder de répit, et nous nous engageons dans la nouvelle pente longue mais modérée qui conduit au Col du Dome. La file indienne du départ s' étire de plus en plus, et c' est par petits groupes que nous prenons, plus haut, la direction du refuge Vallot. Au cours de cette montée toujours plus rude, je dépasse avec satisfaction le point où notre dernière tentative s' était terminée dans la neige et le brouillard. Cette fois, la visibilité est bonne, mais le vent devient méchant. A une centaine de mètres du double refuge nous plantons nos skis et chaussons les crampons. J' avais häte de me mettre à l' abri dans le refuge pour me confectionner une deuxième paire de gants au moyen d' une paire de chaussettes. De plus j' étais curieux de visiter ce lieu légendaire et ne doutais pas que mes camarades viendraient promptement m' y rejoindre pour une halte bien méritée. Quelle heure était-il, je ne sais: ma montre, tout comme mon appareil photographique, s' était bloquée. Autre stupéfaction en constatant que la gourde remplie de thé brülant à la cabane ne rend pas une goutte de liquide; pas plus d' ailleurs que le flacon de lotion anti-solaire. Tout est gele.

L' ambiance du petit palais où je passai un quart d' heure assis sur un des curieux sommiers métalliques qui en forment l' unique mobilier n' eut donc rien de chaleureux et je n' eus aucune peine à obéir à l' appel de mes amis qui préféraient continuer tout de suite. Nous formons deux cordées de quatre. Je prends la tete de la seconde. Tandis que notre groupe achève ses préparatifs, le premier commence à gravir la première bosse de rarete qui reste à parcourir. Mais à peine y sommes-nous engages nous-memes, nous les voyons redescendre à notre rencontre, chassés par le vent et le froid. Que faire? La plupart des équipes semblent avoir abandonné entre le Col du Dome et Vallot, mais il règne néanmoins sur l' arete un va-et-vient considerable. Si la marche devient pénible, l' inaction, elle, est presque insupportable. Pour apprécier notre conduite, il faut tenir compte de ce fait et admettre d' autre part que l' altitude et les elements dechaines ont quelque peu troublé notre jugement. Toujours est-il qu' au lieu de tenir conseil et de repartir ensemble, nous allons de l' avant pour tenter notre chance.

Parvenüs sur les Bosses du Dromadaire, à 4550 mètres, l' un des nötres demanda à se decorder et ä redescendre. Nous continuons à trois, un peu à contre-cceur, et par une bise à vous couper le souffle. « Le genre de fatigue qui résulte de la rareté de Fair est absolument insurmontable », écrit de Saussure dans le récit de son ascension du Mont Blanc. Rien de plus juste! Mais la suite du passage nous aurait fait grimacer si nous l' avions eue sous les yeux à ce moment-là. Il poursuit en effet: « La seule chose qui me fit du bien et qui augmentät mes forces, c' était fair frais du vent du nord; lorsqu' en montant j' avais le visage tourne de ce cöte-lä et que j' avalais à grands traits Vair qui en venait, je pouvais sans m' arreter faire jusqu' à vingt-cinq ou vingt-six pas. » Il n' en fut pas de meme pour nous: les furieuses rafales nous obligeaient à detourner la tete, nous immo- bilisant. Plus haut, près des Rochers de la Tournette, il fallut en outre attendre que le passage de l' arete füt dégagé par les équipes qui avaient renonce au-dessus et demandaient à redescendre. « C' est intenable » nous dirent-ils. Mais en meme temps nous pouvions constater que seule une dernière pente nous séparait de l' arete sommitale sur laquelle plus d' une cordée progressait malgré tout. Rétrospectivement je regrette aujourd'hui de ne pas avoir persévéré. Mais en nous regardant pour nous consulter, nous constatämes que nos joues et nos nez, devenus blancs, commencaient à geler. La présence d' autres cordées aurait pu nous encourager; néanmoins nous avions l' impres d' assister à un sauve-qui-peut. Impressionnés malgré nous, nous decidämes de rebrousser chemin. A mi-distance du refuge nous renconträmes presque sans la reconnaitre la seconde cordée qui, après s' etre mieux emmitouflée, repartait à son tour à l' attaque. Le moment était bien choisi. Pendant notre descente le vent du nord avait nettoyé le ciel; seuls quelques curieux nuages blancs s' allongeaient en voüte au-dessus de la calotte du sommet En arrivant à Vallot nous constatons non sans un peu de dépit que l' éclaircie se prolonge et que la bise meme semble se calmer. Un de mes camarades qui, pendant toute la montée, avait été le plus entreprenant, insiste pour faire, à deux, mais cette fois sans bagages, une ultime tentative. A toute allure nous remontons la pente de la première bosse. A notre surprise nous y tombons sur nos amis de la seconde cordée qui, parvenus aux environs de 4700 mètres, se sont vus une nouvelle fois repoussés par le froid. Ils estiment, en apprenant notre projet, que le chassé-croisé a assez dure et qu' il vaut mieux rentrer ensemble pendant qu' il est temps.

Aux environs de midi nous nous retrouvons donc tous près du refuge. Chaussant les skis, nous changeons d' exercice. Soufflee et dure tout d' abord, la neige, à partir du Col du Dome, est profonde et poudreuse. Nous la labourons en des centaines de virages athlétiques. Au Grand Plateau nous replongeons définitivement dans le brouillard. Fort heureusement nous n' avons, pour retrouver les Grands Mulets, qu' à suivre les nombreuses pistes de ceux qui nous ont précédés: confort appréciable car, meme dans la descente, le site reste très impressionnant par ses proportions gigantesques. On comprend mieux sur place que le Mont Blanc ait été le theätre de tant de drames. Le passage de la zone crevassée s' effectue sans incident et très rapidement. ( A titre de curiosité je signale que, parmi les quelque deux cents personnes que nous avons vues entreprendre l' ascension, il n' y en avait guère qu' une douzaine d' encordées au-dessous de Vallot. Le nombre entretient l' illusion de la securite !) La descente prudente dans le brouillard me parut interminable, mais enfin un dernier dérapage en oblique dans la poudreuse surabondante nous fait atterrir dans la petite combe caractéristique au pied de la cabane. Comme nous ne tenons pas à passer une nouvelle nuit au refuge, nous ne faisons que toucher barre et continuons bientöt la descente. Notre espoir de percer le plafond des nuages ne se réalise pas encore, et c' est presque à tätons que nous suivons le leader à travers les creux et bosses du glacier tourmente. La neige, chose surprenante vu l' heure et la saison, est restée poudreuse jusqu' au Plan des Aiguilles. Ces conditions exceptionnelles nous dispensent de nous faire trop de soucis en retraversant le passage critique sous l' Aiguille du Midi. Sur la dernière partie du trajet, le temps se lève un peu et nous permet de terminer la course par quelques bonnes glissades.

En arrivant à la station du téléphérique nous constatons qu' il a neige presque jusque dans la vallée. Dans la benne, des skieurs nous expliquent qu' ils ont du renoncer à la descente par la Vallée Blanche, de peur de s' égarer, le temps étant trop mauvais.

Chamonix, un soir de dimanche pluvieux, n' est pas un séjour idéal. Nous y passons quelques heures de fatigue, d' ennui et d' attente un peu morose. La journée, heureusement, devait se terminer par une surprise charmante: à l' heure du souper nos automobilistes nous conduisent ä Montroc devant un joli chalet que notre chef de course ouvre pour nous. Après la brève nuit d' insomnie aux Grands Mulets et une journée de plus de 20 heures, les lits qui nous attendaient dans cette maison amie nous parurent delicieux.

En poussant les volets le lendemain matin, lundi de Pentecöte, nous constatons qu' il fait frais et que de beaux nuages blancs défilent dans le ciel bleu. Nous décidons aussitöt de prendre notre revanche sur le mauvais temps en faisant la descente de la Vallée Blanche. Le temps de préparer le petit déjeuner, de nous équiper et de nous rendre à Chamonix, il est 10 heures... et le ciel s' est couvert!

L' ascension de l' Aiguille du Midi par la paroi nord reste, meme à bord d' une benne, extremement impressionnante. On se rend compte de la verticale des grands itinéraires de la région de Chamonix. A peine sommes-nous arrivés: « Depechez-vous de descendre, nous dit l' employé de la station, le temps se gäte! » En traversant la passerelle entre les deux sommets nous constatons que le lundi risque, en effet, de ressembler au dimanche!

La montagne toutefois nous réserve une nouvelle lecon. Elle nous accueille à la sortie du tunnel donnant accès au glacier par une bourrasque qui nous laisse aveugles, sourds, étourdis. A peine avons-nous fait quelques pas sur la crete qu' on doit descendre avant de chausser les skis, que nous croisons un jeune couple genevois cherchant à regagner la station. « C' est intenable », nous disent-ils. La main courante qui d' ordinaire facilite le passage est quasi inutilisable, et il n' est pas facile de croiser. Les Genevois, nous voyant déterminés à descendre, décident de se joindre à notre équipe. Nous savons qu' arrivés en contrebas du col nous retrouverons le calme. En effet, le pire est rapidement passé: au bout d' une cinquantaine de mètres on peut mettre les skis, et reprendre ses esprits.

Mais avant de nous élancer, nous nous comptons et constatons qu' en plus du couple genevois un guide de Chamonix et son client, un Lyonnais, nous ont suivis; en meme temps nous nous rendons compte que nous ne sommes pas seuls à nous 6tre fait quelques illusions sur le temps qu' il ferait là-haut: le client du guide n' a pas d' anorak, il est en pullover et sans bonnet. Je lui prete le mien. La Genevoise, elle, est sans foulard, mais galamment Tun de nous lui offre le sien. Ayant ainsi fait connaissance, nous convenons rapidement de faire la descente ensemble. Plus exactement, le guide, à qui nous avons pose la question, veut bien que nous le suivions. D' ailleurs, il ne connaît pas son client qu' il a, dit-il, « touche » le matin sans savoir ce qu' il est capable de faire.

Allons-y! La visibilité est mauvaise et la neige moins profonde, mais aussi moins régulière qu' au Mont Blanc. Ce qui nous freine bien davantage, c' est le comportement du Lyonnais. Les skis qu' il a loués dans un magasin de Chamonix glissent mal, et nous les fartons. Erreur! à présent ils vont trop vite pour le client qui ne sait pas virer dans la grosse neige, tombe souvent et se fatigue. Les pentes supérieures de la Vallée Blanche étant très faibles et ne présentant aucun danger, le guide ne l' attend que tous les cinq cents mètres, tandis que notre leader se dévoue et ferme la marche. En nous retournant une fois de plus près du Gros Rognon, nous remarquons que l' arriere ne suit plus. Elle entoure, au contraire, le Lyonnais couche dans la neige. Peste! ca sent l' accident.... Le guide déclare, avec un juron sonore: « J' aurais mieux fait de rester dans mon lit ce matin! » Nous remontons. Qu' est qu' il a, ce malheureux Lyonnais? Une foulure? une fracture? On ne sait. En tout cas il n' est plus question qu' il descende par ses propres moyens. Nous sommes à 3400 mètres; il ne fait pas trop froid, mais le temps reste bouche, et notre grande surprise aucune équipe ne descend derrière nous la fameuse Vallée Blanche en ce lundi de Pentecöte. Situation paradoxale: nous étions deux cents sur les pentes du Mont Blanc la veille, et maintenant nous sommes absolument seuls dans cette region si courue. Pourvu que quelqu'un ait une luge de secours! La nötre est restée au chalet! Le guide a heureusement la sienne, modèle « Robinet ». Elle ressemble, en plus robuste, à notre Gaillard-Dufour; aussi n' avons pas trop de peine à la monter correctement. Le guide, des à présent, nous tutoie.

Au bout d' une heure le convoi est forme: deux éclaireurs en tete, le guide conduisant la luge au moyen d' une paire de bätons croisés, deux ou trois spécialistes du « stemm » freinant au moyen de la corde de caravane qu' heureusement nous avons emportée. Le reste de la troupe forme la reserve et se charge des sacs. Quant au personnage principal, le blessé, que nous transportons ficelé comme un salami au moyen de la cordelette d' avalanche, il a recu une piqüre et se comporte à merveille. Il semble ne point s' en faire, mais goüter enfin avec sérénité les plaisirs d' une descente de la Vallée Blanche ä ski.

Le hasard nous servit: les premières pentes que nous avions devant nous, en contournant le Gros Rognon, sont un terrain idéal pour mettre au point la technique d' un tel exercice de sauvetage. L' épaisseur de la neige diminuant rapidement, nous parcourons à vive allure un bon bout de chemin. La luge, comme le blessé, se comportent vaillamment. Il en va heureusement de meme dans la phase suivante de la descente qui met le materiel et les sauveteurs à une plus rude epreuve.

En approchant du Petit Rognon, au pied duquel se trouve la chute de séracs du glacier du Géant, la confortable glissade sur la belle surface unie se transforme peu à peu en une marche de flanc pénible. Le guide, qui sait ce qui nous attend, se demande s' il ne vaut pas mieux conduire le blessé au refuge du Requin et alerter la colonne de secours; toutefois, comme nous l' assurons de notre bonne volonté, il décide de tenter l' aventure et de franchir l' obstacle. A peine repartis, nous comprenons mieux ses hesitations: la descente par les séracs, d' une hauteur de chute de près de 400 mètres, commence par le passage d' une étroite vire glacée taillée dans un bloc formidable. Une corde ayant été tendue, les quatre plus costauds déchaussent leurs skis et, soulevant la luge, la transportent à grand-peine de l' autre cöte. Ce mauvais passage franchi, nous descendons lentement mais régulièrement en louvoyant entre les séracs. La piste, heureusement, est bien marquée, et la neige ramollie permet de contröler ses mouvements. En revanche, le terrain est des plus accidentés et il y a des crevasses partout. Pour éviter les lenteurs de la manoeuvre dans les tournants déversés et trop serres, le guide imagine un système plus expéditif. Descendant à pied les plus fortes pentes, il entraîne droit en bas la luge que nous assurons de palier en palier à longueur de corde. Plus bas, les crevasses trop nombreuses nous imposent une grande prudence et obligent le guide à remettre ses lattes. J' ai garde un souvenir précis de l' incident suivant: afin de ne pas trop charger les ponts sur les crevasses, nous évitions, dans la mesure du possible, de nous y engager plusieurs à la fois; mais, en plein milieu des séracs, un passage impose obligea le guide à immobiliser la luge sur une petite plateforme de stabilité douteuse où nous devions le rejoindre pour mieux l' assurer dans la délicate traversée qui suivait. Or, à peine nous étions-nous, un peu à contre-coeur, groupes à quatre ou à cinq sur le petit replat, qu' on entendit dans les abîmes, sous nos pieds, un craquement sinistre suivi du fracas d' un bloc qui s' écrase, inquiétant remue-ménage qui nous fit pressentir l' effondrement du pont lui-meme. Prudemment mais en toute häte nous quittons cet endroit malsain... Ce fut heureusement la dernière emotion.

La « salle à manger », où traînent les restes de nombreux pique-niques, marque vers 2400 mètres la fin des difficultés. Les Genevois, charges d' alerter la colonne de secours, nous quittent à cet endroit... Les dernières crevasses franchies, nous parcourons à notre tour à vive allure les quelque sept kilometres de glacier en faible pente qui nous séparent encore du Montenvers. Cette dernière partie du voyage ne manque pas de charme. La manoeuvre de la luge ne pose plus aucun probleme et nous laisse le loisir de jeter un coup d' oeil sur les montagnes aux noms prestigieux qui défilent à gauche et ä droite. Les sommets, il est vrai, restent invisibles, le plafond bas les cache. D' ailleurs, pour finir, le glacier réclame encore une fois toute notre attention: dans sa dernière partie il est presque complètement dégarni de neige. Au passage des petites crevasses que nous franchissons en fin de parcours, le blessé se réveille. Il semble avoir häte de terminer cette descente de 1500 mètres qui a dure près de quatre heures. Pendant qu' au bas des échelles qui mènent au Montenvers la luge est démontée, il prend les devants et grimpe à quatre pattes les lacets du sentier. La colonne de secours n' étant pas encore arrivée, le guide - un costaud, décidémentle prend sur son dos et, ainsi charge, escalade les longues échelles presque verticales au bout desquelles on trouve le sentier du Montenvers. Ce n' est qu' à quelques centaines de pas de la station qu' il peut confier son client aux quatre sauveteurs de la colonne de secours.

Ainsi se termine pour nous la partie touristique de cette course; mais naturellement il nous parut plus que jamais indispensable de la revivre le verre en main en une petite séance d' apres. Aussi acceptons-nous avec empressement la proposition du guide de nous retrouver dans un café de Chamonix. En revenant de l' höpital, il nous annonce que la jambe de son client est bei et bien cassee.

La tradition veut qu' en rentrant d' une course réussie le client paie à boire au guide. Nous goütons pour notre part le plaisir d' être les invités du Chamoniard Bernard Devouassoud, qui remercie de cette facon ses collaborateurs occasionnels; ils se sont, dit-il, conduits « presque comme des professionnels ». Mais avant que le compliment... et le vin ne nous montent trop à la tete, nous prenons congé de lui avec un « Au revoir! ».

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