Le Nidlenloch

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Otto Braun.

M. W. Gruber, secrétaire de la section de Delémont du C.A.S., a fait paraître dans le numéro de mai 1934 des Alpes un intéressant rapport sur une expédition entreprise dans le Nidlenloch par des membres de la section susnommée. D' après l' article en question, la caravane a atteint la « Forstergrotte » qui se trouve à environ 140 m. au-dessous de l' entrée du Nidlenloch, elle a ainsi parcouru environ un tiers du chemin. Mais, de la « Forstergrotte » au point terminus, il y a encore de nombreux ressauts et autres obstacles à franchir, tels que cheminées, passages étroits et blocs de dimensions énormes. On trouvera ici quelques détails sur ce souterrain curieux que l' auteur de ces lignes a, en son temps, exploré plusieurs fois.

Jusque dans les années 1880, le Nidlenloch n' était pas très connu. La première personne qui explora ces grottes, dans un but scientifique, fut le naturaliste soleurois prof. Joh. Hugi, le vainqueur du Finsteraarhorn. Par la suite, les grottes retombèrent dans l' oubli jusqu' au moment où des membres de la section Weissenstein du C.A.S. y firent plusieurs expéditions, dont aucune n' atteignit le fond des grottes, mais qui apportèrent la certitude qu' il existait encore dans la montagne d' autres cavités communiquant entre elles par des boyaux étroits. Au nombre des personnes qui explorèrent le Nidlenloch nommons MM. Amanz Gressly et Dr Luterbacher, géologues, les ingénieurs Ch. Kinzelbach, A. Meier, Fr. Rœdiger et Moser, les pharmaciens Pfähler, 1e Dr Schöpfer à Soleure et l' étudiant en médecine C. Rotschy de Genève et, en particulier, le pharmacien W. Forster à Soleure, ancien président de la section Weissenstein du C.A.S. En 1890 et 1891, sous la conduite de Forster et celle de l' étudiant Rotschy, deux expéditions prirent des mesures exactes de longueur jusqu' à la Forsterhöhle, sans parler des observations thermométriques et barométriques. En même temps, les parois furent marquées, de ci, de là, en couleur rouge, pour indiquer la direction du couloir principal. Ces points de repère facilitèrent beaucoup les expéditions ultérieures. Cependant, aujourd'hui, ces marques ne sont plus visibles partout.

M. Franz Held, ancien contremaître à la fabrique de papier de Biberist, fut l' animateur zélé de toutes les excursions entreprises pendant les 30 dernières années. Il fit de gros sacrifices personnels de temps et d' argent pour explorer les grottes et en améliorer le chemin, au moyen de la dynamite. Jusqu' en 1909, M. Held n' a pas organisé moins de 63 grandes expéditions dans le Nidlenloch, sans compter les nombreuses visites faites dans le but d' étudier les galeries latérales, de prendre des échantillons de pierres, etc. Les 29/30 août 1909, une expédition qu' il dirigea releva les observations barométriques d' altitude. Différentes expéditions furent également organisées, les années suivantes, par des membres de l' Association des amis de la nature et de l'«Alpine Vereinigung Bern ». En 1912, une nouvelle expédition conduite par M. Held et à laquelle participèrent les étudiants Born et Beni et l' auteur de ces lignes, s' occupa de mesurer la longueur des grottes. La caravane atteignit cette fois la « Bieberhöhle » ( approchant les trois quarts du trajet ) qui se trouve à environ 260 m. au-dessous de l' entrée. Il nous fallut à peu près 22 heures pour effectuer cette course. En 1919, des membres de l'«Alpine Vereinigung Bern » pénètrent à nouveau dans le souterrain pour photographier plusieurs conformations géologiques et endroits intéressants du Nidlenloch ( photos de Georg Salz, Berne, et Friedrich Eymann, Berthoud ).

Une société d' étudiants bâlois entreprit, il y a quelques années, une visite du Nidlenloch. Mais nous ignorons les résultats qu' elle a obtenus.

Une description détaillée des grottes nous conduirait trop loin. Nous ne parlerons, en particulier, que superficiellement de la partie de la grotte déjà décrite par M. Gruber dans son article. Il s' agit pour nous principalement de citer les noms des différentes grottes et de parler des résultats de nos recherches. On ne saurait naturellement attribuer un caractère d' exactitude absolue aux indications données çà et là sur la profondeur des différents ressauts.

L' entrée des grottes se trouve au pied du Dilitschkopf, près de la ferme de l' Hinterer Weissenstein. Elle est de la hauteur d' un homme environ et mesure 80 cm. de large. Le chemin, tout de suite raide, descend par des éboulis, vers une petite anse, que l' ingénieur Moser a nommé sur son plan « Tugginerkiiche ». De là, on atteint la « Vorhalle » ( 20 m. au-dessous de l' entrée ). Puis vient, à une profondeur de 40 m ., le « Dom », nommé aussi grotte de St-Ursen ou de St-Ignace. C' est une excavation située à droite du couloir principal, en forme d' une chapelle, haute de 6 m. et dont le sommet ressemble à une calotte d' évêque. Une merveille de la nature! Les cavités suivantes portent le nom de « Fledermausgrotten ». Il s' y trouve deux petites mares, faciles à traverser. D' après M. Held, 1a couche d' eau qu' on y rencontrait autrefois, après de fortes chutes de pluie, mesurait jusqu' à 1 m. Mais, depuis la construction du tunnel du Weissenstein, on ne trouve plus de grandes masses d' eau à cet endroit. Peu après les « Fledermausgrotten » nous arrivons au « Jungfernschlupf », nommé aussi « Moserpforte », « Vigier-pass » ou « Mauseloch », situé à une profondeur de 50 m. et que M. Gruber a déjà décrite en détail dans son rapport. L' obstacle suivant est le « Kinzel-bachsfall », ainsi nommé parce que l' ingénieur Kinzelbach y fit une chute, il y a des années, par suite de la rupture de la corde. A ce moment-là, on descendait ce ressaut d' environ 25 m. au moyen d' une corde libre. Aujourd'hui, le chemin suit une étroite vire dans le haut de la paroi, sur le côté droit et le passage en est un peu facilité par un câble. C' est une varappe assez difficile. Nous laissons de côté les deux boyaux secondaires qui se dirigent contre le haut, la « Trughöhle » et la « Grotte des Todes », et atteignons, au moyen d' une échelle de câble de 8 m ., la première excavation importante, la « Teufelsgrotte », à 109 m. au-dessous de l' entrée. Elle mérite bien ce nom par son aspect irrégulier et sauvage. De la « Teufelsgrotte » jusqu' à la « Bieberhöhle » ( différence d' altitude de 110 m. environ ) le Nidlenloch représente un seul et énorme escalier. La cavité que nous rencontrons ensuite sur notre trajet est la « Forsterhöhle », à 151 m. de profondeur, et qui a été ainsi baptisée par le pharmacien W. Forster, déjà nommé. La hauteur de cette paroi entrecoupée de nombreuses fissures est de 18 m. De l' avis de plusieurs explorateurs, la partie des grottes décrite jusqu' ici est de formation stratifiée, alors que la suite a davantage le caractère d' une crevasse, creusée par l' eau ( érosion, parois profondément rongées ).

Après une demi-heure de descente, nous arrivons à la « Forstergrotte », dont la voûte constitue un des plus beaux dômes du Nidlenloch. Il faut environ 24 m. de corde pour en atteindre le fond. C' est là que la caravane de M. Gruber et de ses compagnons dut rebrousser chemin, faute de cordes. Après la traversée de la « Gresslygrotte » ( environ 15 m .), ainsi nommée à la mémoire du géologue A. Gressly, et de la « Nassengrotte », on arrive, par des passages toujours changeants, à la « Orgel- ou Rotschygrotte » ( environ 204 m. au-dessous de l' entrée ), ainsi baptisée en souvenir de l' étudiant en médecine Rotschy, de Genève, dont nous avons déjà parlé. On est émerveillé en découvrant, à la lumière des lanternes à acétylène, la plus grande et la plus belle excavation du Nidlenloch qui mesuré1 22 m. de hauteur et 17 m. de diamètre.

Vient ensuite la « Gletschertischgrotte » qui a les mêmes dimensions. Un immense bloc de rocher, de la forme d' une table de glacier, déposé sur le fond, lui a donné son nom. A 234 m. au-dessous de l' entrée, nous trouvons la « C. Grotte » qui contenait autrefois de magnifiques formations stalac-titiques et stalagmitiques, mesurant jusqu' à 50 cm. de hauteur.

Nous continuons la traversée du souterrain, ici par une varappe sur des blocs de rochers, là par une promenade dans de larges corridors. Enfin nous approchons d' un nouveau « port », le « Helds Rast », une cavité se trouvant dans le couloir qui conduit à la « Bieberhöhle ». Le nom de cette cavité est un honneur bien mérité rendu à celui qui fut, pendant de nombreuses années, le gardien et le conservateur du Nidlenloch. Tôt après le « Helds Rast » nous descendons, par une échelle de 8 m ., dans la « Bieberhöhle », déjà citée plusieurs fois.

A la suite de la « Bieberhöhle » se trouve le « Rote Salon » ou « Hausers-ruh », ainsi nommé en l' honneur de l' ingénieur Hauser. C' est un joli endroit, à 300 m. de profondeur qui ne contient, cependant, ni meuble rembourré ni divan turc!

En une heure et demie, on atteint le « Kamin », rétrécissement du couloir, en forme de cheminée d' une largeur de 80 cm. et d' une hauteur de 9 m. Puis vient la « Studentenende ». C' est le point atteint un jour par une expédition composée de jeunes représentants de la science. Nous continuons à descendre, mais le but n' est plus éloigné. Encore 100 m. et nous arrivons au point terminus du Nidlenloch, les « Dreckloch I—III », situés à 376 m. au-dessous de l' entrée. Ce sont de petites cavités remplies de sable de ravine et de marne, dont la surface est recouverte de blocs de roche et de gravier.

L' idée de parvenir d' ici directement à Gänsbrunnen ou à Welschenrohr serait vraiment séduisante, mais ce n' est qu' une illusion. Les essais opiniâtres de M. Held, pour passer, malgré l' eau et la vase, demeurèrent vains.

Cette question d' une sortie fut, en son temps, l' objet de vives discussions, et des opinions divergentes furent émises. Le professeur U. J. B., dans le Solothurner Tagblatt du 1er décembre 1891, parle d' un courant d' air frais continu, qui circule dans la grotte, de bas en haut, ce qui lui permet de conclure que celle-ci doit avoir une ouverture, à sa partie inférieure. Par contre, le professeur Hugi déduit de ses observations que la grotte n' a pas d' autre issue et que le courant d' air en question est dû à l' existence de fissures latérales et supérieures cachées, tandis que l' ingénieur Rœdiger admet qu' il provient de boyaux situés au-dessus de la grotte. Personnellement, j' ai souvent pu constater la présence d' un fort courant d' air, qui, par un temps venteux, prenait le caractère de véritable tempête spécialement dans le « Jungfernschlupf ». Un fait est certain, c' est qu' il n' existe pas de sortie proprement dite. Par contre, nous ne doutons pas de la présence, à plusieurs endroits, de fissures supérieures et latérales, trop étroites pour qu' un homme puisse y passer.

En ce qui concerne la température du Nidlenloch, beaucoup de personnes pensent qu' il doit y régner un grand froid! Tel n' est pas le cas. Selon les observations du professeur Hugi la température moyenne est de + 12° R., alors que celle mesurée par l' expédition Held, des 29/30 août 1909, est de + 8° R. Température à l' entrée de la grotte +12° R. et au point terminus + 6° R. Förster qui a pris des mesures à différentes saisons et à plusieurs endroits indique comme moyenne5 à + 6° R- Selon les mensurations que nous avons faites au moyen de la boussole, lors de notre expédition des 20/21 avril 1912, le couloir principal du Nidlenloch va dans la direction générale nord-est, région de Schitterwald, Schafgraben-Welschenrohr. D' après le plan établi par l' ingénieur Moser, 1a grotte n' est parfois pas très éloignée de la surface terrestre. Si elle descend, il ne faut pas oublier que la crête du Dilitsch s' incline également du côté du Vorder-Weissenstein.

Au sujet de la formation de la grotte, les avis sont partagés. Quelques-uns prétendent que l' érosion produite par l' eau suintante en est la cause principale. Il est à remarquer qu' après le recul des glaciers de la période glaciaire ( pendant une partie de la période diluvienne, le niyeau du glacier du Weissenstein doit avoir atteint l' altitude de 1100 m .), l' eau de dégel a trouvé un écoulement naturel par les fissures provenant de la stratification du Jura et les a, au cours des siècles, de plus en plus agrandies. Le géologue bâlois professeur Buxtorf se prononce également dans ce sens. Par contre, Förster, ainsi que d' autres explorateurs, tout en n' excluant pas l' influence de l' éro, sont d' avis que la grotte s' est formée lors du soulèvement du Jura.

Il n' existe pas de renseignements exacts sur la longueur de la grotte. Elle est estimée à environ 9 km ., et son parcours d' un bout à l' autre, vu les nombreux obstacles, exige 10 à 12 heures de marche.

La question de savoir si, dans les temps anciens, des hommes ou des animaux ont habité la grotte, a été également très discutée. L' ingénieur Rœdiger parle, quelque part, de grands piliers druidiques qu' il aurait dé- Die Alpen — 1936 — Les Alpes.22 couverts. Son opinion est que la grotte a servi, autrefois, à des fins politiques ou religieuses demeurées imprécises. Strohmeier, dans une brochure sur Soleure, parue en 1836, parle de chercheurs de trésors qui auraient élu domicile dans la grotte et de livres de prières ainsi que d' instruments qu' on y aurait trouvés.

M. W. Forster, dans une lettre qu' il nous adressa en 1890, nous dit avoir vu, dans le Nidlenloch, de nombreux excréments d' animaux sauvages, blaireaux, renards ou fouines. On n' y a pas découvert d' os d' animaux. Par contre, de nombreuses traces encore existantes permettent de conclure qu' il y a longtemps, de grandes quantités de chauves-souris y ont habité, spécialement dans l' arrière de la grotte. Pendant nos dernières visites, nous avons vu quelques-uns de ces inoffensifs animaux nocturnes s' envoler au-dessus de nos têtes. En tous cas, il serait incompréhensible que des animaux puissent pénétrer dans l' arrière autrement que par des fissures ou crevasses.

L' origine du mot « Nidlenloch » a déjà été souvent discutée. Malheureusement, il n' existe aucune donnée exacte à ce sujet. On dit, entre autres, que les armaillis du Weissenstein conservaient autrefois la crème du lait dans cette grotte dont l' entrée devait alors être beaucoup plus commode qu' elle ne l' est aujourd'hui.

A notre connaissance, aucun accident grave ne s' est produit au cours des nombreuses expéditions, si ce n' est la chute de l' ingénieur Kinzelbach. Toutefois, dans les années 1880, un ancien élève de l' école cantonale de Soleure qui voulut aller seul en exploration dans le Nidlenloch, s' y égara et serait resté deux jours et deux nuits dans la grotte, se nourrissant de bougie de stéarine, avant que l'on parvînt à le délivrer de sa pénible situation.

De nombreux points restent encore obscurs sur le Nidlenloch, et il est douteux que des expéditions futures y apportent quelque clarté. Maintenant que l'on sait que la grotte n' a pas d' issue, on s' intéresse de moins en moins à son exploration. Au reste, vouloir parcourir le Nidlenloch serait aujourd'hui une entreprise pénible, difficile et dangereuse, en considération du fait que les échelles de cordes et les câbles qui furent fixés dans la partie inférieure de la grotte sont partiellement pourris et par conséquent inutilisables.

Mais celui qui sait encore s' enthousiasmer à la vue des beautés cachées à l' intérieur de la terre, celui qui sait tendre une oreille attentive pour surprendre les secrets qui y sommeillent, conservera même d' une courte visite au Nidlenloch un souvenir impressionnant et inoubliable.

P.S. En complément à l' article ci-dessus, écrit en octobre 1934, il peut être ajouté ce qui suit:

Un groupe de 17 membres de l' Alpine Vereinigung, sous la conduite de M. Fγ. Kor-mann, a atteint le fond du Nidlenloch, les 26/27 octobre 1935, grâce à un équipement approprié et complet et aussi à l' énergie et à l' endurance des participants. L' entreprise dura environ 19 heures pour le voyage aller et retour. 5 échelles ou câbles subsistent dans la grotte. Celle-ci n' a pas d' ouverture inférieure. D' autres découvertes que celles faites par les expéditions antérieures n' ont pas été enregistrées.

( Traduction de W. Gruber. )

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