Le pays de Glaris

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Hau, Gla II n' y a aucun mérite à honorer sa patrie. Il est aisé de faire sa louange et d' aucuns souriraient et verraient nos erreurs mieux que nous ne les voyons nous-mêmes. Aucun homme ne peut se voir lui-même, aussi sommes-nous souvent aveugles vis-à-vis de notre propre personne, et ce sont les autres qui doivent nous ouvrir les yeux. Il en est de notre patrie comme de la mère qui tient à ses enfants ( même s' ils sont faibles ) ou comme d' un ami sincère, qui nous aime malgré nos erreurs, ou encore comme de tout homme qui dépend du peu d' amour et de bonté que d' autres peuvent manifester à son égard: le sentiment de la patrie est réconfortant, nous accompagne tout au long de notre vie et ne nous abandonne jamais, même lorsque nous franchissons mers et montagnes.

La patrie est un cadeau pour l' homme. Qui croit être né et avoir grandi tout à fait par hasard dans le pays de Glaris oublie que tout ce qui paraît aller de soi est en même temps merveilleux et inexplicable. Ce n' est que plus tard que nous comprenons combien notre jeunesse a été belle, ce n' est qu' en vieillissant que nous prenons conscience des chemins étranges que nous avons parcourus. Ces chemins nous conduisent dans notre pays natal, par monts et par vaux, dans les forêts et les pâturages. Nous pouvons en remercier notre patrie, et c' est ce que ces quelques pages voudraient expri- mer: il ne s' agit ni de vanter, ni de porter des louanges, mais de dire notre gratitude.

Notre contrée fait partie de notre propre chair, nous sommes en elle comme elle est en nous. Elle est une source de vie intarissable: pluie, soleil et vent, arbre, buisson et herbe, prairie, forêt, glacier et montagne. Celui qui pour la première fois foule le sol de Glaris prendra peur à la vue des parois abruptes. Les dénivellations entre le fond de la vallée et les crêtes sont impressionnantes, et l' accès de la vallée aux sommets est souvent impossible. Les falaises escarpées du Rauti, du Wiggis et du Glärnisch, du Selbsanft et du Vorab surplombent la vallée presque en ligne droite. L' espace dont dispose un enfant de Glaris est immense, il a ainsi besoin d' un certain temps pour prendre conscience de ce qui est extérieur à ce monde qui est le sien, tant les pics et les dents s' imposent avec fierté.

Toutefois, afin que les hommes ne soient pas totalement prisonniers de cette vallée et qu' ils ne croient pas que le monde s' arrête aux crêtes qui la surplombent, et on le fœhn ourle au printemps les sommets de neige soufflée, la vallée s' allonge vers le nord: les montagnes se retirent, afin que les hommes puissent gagner la plaine, regarder autour d' eux et comprendre qu' ils ont autant besoin d' espace que d' altitude. Il est difficile de dire ce qui est plus beau: lever les yeux de la plaine de la Linth vers le pays de Glaris ou au contraire les abaisser du pays de Glaris en direction de la plaine de la Linth. Nous disposons de l' un et de l' autre, d' altitude et d' espace - l' altitude nous attire vers le haut, l' espace vers le lointain.

Puis altitude et espace se fondent l' un dans l' au, sur les hauts plateaux, à Braunwald, dans les Freibergen, dans les Weissenbergen au-dessus de Matt, dans les Ennetbergen au-dessus d' En, à Mullern sur Mollis, sur le plateau situé entre Näfels et Oberurnen, enfin sur le Kerenzerberg. Là, on peut voir le soleil se lever et se coucher à l' horizon; les villages d' Obstalden et de Filzbach vivent quotidiennement ce miracle, alors que, d' ailleurs, on ne perçoit le lever et le coucher du soleil qu' à la luminosité dont ils revêtent les névés et les crêtes.

La nature est et reste le reflet du divin. Au pays de Glaris, elle n' est pas seulement une nature aimable et idyllique ou grandiose et puissante. Si elle paraît flatter l' homme, lorsque tout est calme et que le soleil brille, elle se déchaîne en revanche quand le fœhn souffle en tempête, quand les montagnes se rapprochent les unes des autres, au point que l'on peut distinguer les sapins et entendre leurs grandes orgues sur les crêtes, que le ciel est tendu à se rompre et qu' il est plombé de nuages. Les forces naturelles sont aussi dévastatrices, lorsque les ruisseaux se gonflent et qu' ils entraînent avec eux les pierres vers la vallée. Aussi le Glaronnais est-il peu enclin à établir avec la nature un lien romantique, mais il sent plutôt toutes ces contraintes qui l' empêchent de ne voir en elle qu' une force propre à éveiller de beaux sentiments. Les Glaronnais se sont groupés au long des siècles, afin de faire face, tous ensemble, au danger. La nature redevient ainsi une fois encore source de vie, même lorsqu' il s' agit de se défendre contre elle.

On éprouve toujours un peu de mélancolie à quitter un sommet; nous autres hommes ne pouvons pas supporter longtemps l' altitude, il nous faut redescendre dans la vallée. Les excursions en montagne font les beaux jours de notre vie; elles seules peuvent nous redonner le sens du rythme originel du temps, alors qu' il n' était pas encore mécanisé; elles nous rendent notre gaieté et nous rapprochent de la création. Elles sont les vestiges d' un romantisme qui ne semble plus avoir cours à notre époque technologique, bien que la technique coure à sa propre perte et soit en elle-même romantique, dans la mesure où elle exprime la nostalgie humaine d' un accomplissement, l' espoir d' une réponse à l' énigme. Certes, la nature ne peut, elle non plus, répondre aux questions angoissées de notre cœur. Nous ne pouvons plus voir, au Vrenelisgärtli, la statue de la déesse celte Leukea, dont Leuggelbach a tiré son nom. Nous ne craignons plus les dragons du Durnagel, bien qu' en 1944 ils aient déclenché, dans un fracas épouvantable, un violent éboulement dans la val- lée. Nous n' entendons plus les dieux dans le vent, nous ne voyons plus les nymphes se baigner dans les sources. Tout cela appartient au passé; ceux qui souhaiteraient rappeler à la vie ce monde révolu et prétendu païen, oublient que nous ne pouvons nous contenter de copies, que tout cela n' est que papier, et que ceux qui se sont déchaînés durant la dernière guerre n' étaient pas des dieux germaniques, mais les plus horribles, les plus effrayants des démons et des diables.

C' est du haut de nos montagnes qu' on mesure le mieux la profondeur de la vallée centrale qui s' étale de part et d' autre de la Linth, avec ses villages, tandis que les vallées parallèles, le Sernftal et le Klöntal, rappellent les branches d' un arbre. Qu' il est beau de baisser les yeux vers la vallée, quand d' un seul regard on embrasse tout le pays! Aucune partie n' est plus importante qu' une autre, de Bilten et Mühlehorn jusqu' à Linthal et Elm, toute la contrée ne fait qu' un tout: c' est notre pays de Glaris. La vallée centrale s' étire en une douce courbe autour du Glärnisch, de sorte qu' au de ces crêtes, à mi-chemin entre Glaris et Schwändli, la présence du ciel s' impose à nouveau et que les hommes peuvent plonger leur regard dans l' infini.

Dans cette vallée fermée de toute part, l' homme est naturellement resté proche des pierres, des plantes et des bêtes. Il vit encore au centre du monde. Il semblerait que la nature, avec ses hautes crêtes, soit plus puissante que l' homme, que celuici ne puisse mener qu' une vie simple et discrète dans ce pays dominé par les montagnes et peu propice à lui faciliter l' existence. L' homme devrait en outre, dans un tel monde de hauteur et d' étroi, être plutôt enclin à l' humilité et à la piété. Mais une contrée on la nature exprime tant de force stimule plutôt la résistance et excite la fierté. Elle pousse l' homme à essayer sa force, à exercer sa volonté et à agir. Les plaines vallonnées de la Suisse centrale, les douces collines des Préalpes et les sommets arrondis du Toggenbourg et d' Appen, ouverts à l' immensité du ciel, laissent le regard errer librement à l' horizon. Dieu semble ici plus proche, bien que la vue s' étende plus loin que dans les vallées alpines. Tout en lui étant supérieur sur plus d' un point, l' homme participe de la nature, dans la mesure on c' est elle qui le sert et le nourrit. Mais si le montagnard vent dominer la nature, il doit s' élever beaucoup plus que les autres hommes. L' être humain recherche plutôt l' étendue que l' altitude et il prête à une petite sommité beaucoup plus de puissance qu' à une plaine. Dans les vallées profondes, l' homme qui vent voir le ciel doit lever les yeux et rentrer sa tête dans les épaules.

Le Glaronnais n' a droit qu' à une portion de ciel, aussi se sent-il souvent attire vers le lointain. Près de la moitié des Glaronnais se sont établis hors de leur contrée natale, mais les autochtones n' échappent pas non plus à cet appel de la plaine. Aussi aiment-ils le Kerenzerberg et respirent-ils mieux déjà à Näfels et à Mollis. C' est un peu comme s' il leur fallait voir plus de ciel pour se retrouver eux-mêmes. Pourtant, ils retournent également avec plaisir dans leur vallée profonde, on tout est plus silencieux, on le ciel est plus étonnant et plus élevé, on les hommes ne font qu' un, on chacun connaît le visage de l' autre.

Il est beau que nous autres Glaronnais ne sachions pas combien nous sommes proches les uns des autres. Nous ne le comprenons que lorsque nous sommes loin de chez nous. Nous sommes, dans le plus fort sens du terme, plus liés que divisés par notre religion et notre condition. Si nous n' étions pas divisés, nous ne serions pas non plus liés les uns aux au très; mais ici, le lien est le plus fort. Et cela n' est possible que parce que le pays est si petit et si grand à la fois, qu' il est tout un espace, tout un monde. On a presque honte de l' avouer, mais il faut pourtant bien qu' une fois nous regardions le monde qui nous entoure, au risque de passer pour fiers et vaniteux. Est-ce que l' amour peut rendre vaniteux? Ne rend-il donc pas humble? Peut-on reprocher à un homme d' aimer? Si la science n' a pas encore détruit toute vie, c' est à l' amour seul que nous le devons. Si nous sommes conscients de vivre si près les uns des autres, dans une région fermée, pourvue de toutes les beautés, mais aussi parsemée de dangers et d' embûches, c' est encore à l' amour que nous le devons, un amour plus fort encore que toute connaissance: l' amour de la patrie.

De cette nature repliée sur elle-même, le naturaliste a tout de suite une vue d' ensemble. Continuellement, des géologues vérifient leurs thèses dans les montagnes de notre pays, et ce n' est pas un hasard si de nombreux Glaronnais se sentent attirés par cette science. On peut même penser que l' amour qu' ils portent à leur pays natal tient lieu de condition naturelle à leurs recherches en terre glaronnaise.

Tout comme la terre, les plantes et les animaux ont été tôt l' objet d' études, d' Oswald Heer en particulier, un fils de pasteur originaire de Matt. Et depuis lors, cet amour pour l' étude de la nature n' a pas diminué.

Les Glaronnais s' occupent volontiers d' histoire, car la démarche historique suppose un regard sur la contrée. D' autre part, une région on l' étendue du champ visuel fait défaut favorise une prospection en profondeur des plus infimes détails, dans la mesure où l' homme peut feuilleter les pages de l' histoire et attirer ses semblables dans le crépuscule du souvenir. C' est ainsi que l' étude historique, dont Aegidius Tschudi ( poète et commentateur reconnu, malgré ses erreurs et falsifications historiques ) est l' initiateur, a porté jusqu' à nos jours de précieux fruits, et pourtant il reste beaucoup à faire. Il manque encore une histoire générale de Glaris, s' appuyant sur des sources sûres -signe que le passé recèle d' inépuisables richesses. L' étude attentive du passé découle d' un amour profond de la patrie.Trad. Catherine Berger

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