Le problème des «taffoni» en Corse

PAR WALTER SIEVERS, ZURICH

II arrive aux alpinistes qui parcourent la Corse de pénétrer dans des régions bien singulières. S' ils aiment la nature et s' intéressent aux paysages sauvages ils essaieront d' en approcher et de les comprendre.

C' est sur un promontoire à l' est de la sauvage péninsule de Revellata sur la côte occidentale de la Corse que nous avons pour la première fois vu des pierres aux formes grotesques. Le peuple les nomme « taffoni ». Ce sont des exemples extrêmement curieux d' une érosion du granit qu' on appelle « érosion alvéolaire »; elle est signalée sur différents points du globe, mais son origine reste un casse-tête pour les géologues.

Venus de Calvi, après une heure de marche sur la route tortueuse, nous pénétrons dans une petite vallée; un sentier pierreux en suit le fond à travers un maquis luxuriant; des prés fleuris s' étendent entre les puissants dômes de granit. Endroit solitaire. Une petite harde de sangliers se vautre dans un fond boueux; ce sera notre seule rencontre en cette journée de fin d' été; les promeneurs sont trop rares pour les déranger le moins du monde. La partie supérieure de la vallée s' élar en une vaste combe recouverte de buissons épais. Quelques cabanes de pierre en ruines sont tout ce qui reste d' un alpage abandonné. Le sentier s' y arrête. On continue à travers prés ou dans le maquis épineux, presque impénétrable par endroits.

On y trouve surtout des arbustes toujours Erosion mystérieuse d' un bloc de granit verts tels que différentes espèces de cistes, des arbousiers, des yeuses et des spartes. Les fruits de l' arbousier, semblables à des fraises, rehaussent partout de leur couleur rouge feu le vert sombre du feuillage brillant. C' est un paysage d' une merveilleuse sérénité dans sa solitude.

Là, à environ 600 mètres au-dessus de la mer, surgit brusquement l' étonnant caprice géologique des « taffoni ». De puissants blocs de granit jonchent le fond et les pentes du cirque. Certains sont arrondis, d' autres présentent les formes les plus diverses. Deux colosses hauts de 6 mètres montent la garde à l' entrée du pays féerique où nous pénétrons. L' un des deux est complètement évidé, avec une unique ouverture oblongue sur un côté. L' autre ressemble à une gigantesque coquille d' escargot coupée par le milieu, dont le labyrinthe merveilleusement galbé s' achève en pointe élégante. Plus loin, au pied de la montagne, un quartier de granit imite tous les détails d' un crâne humain. Là-bas se dresse un bolet de 10 mètres. Partout, des bulbes de granit, des ballons et des œufs sont juxtaposées ou entassés. Presque tous sont creux, n' a plus qu' une croûte assez mince pour laisser l' illusion de pierres massives. Nous sommes saisis: une vraie merveille de la nature! Nous commençons par admirer ces pierres ranges, mais bientôt l' intérêt scientifique s' éveille, et nous cherchons à comprendre l' origine de ces formes. C' est là que commencent les difficultés. Les théories sont nombreuses. On cherche à en attribuer la cause à la mer, peut-être au ressac de la mer primitive qui recouvrait l' île. Mais Rocher de granit érodé en anneau, sur une arêtel' altitude de l' endroit est considé- rable, et l'on n' y trouve pas le moindre sédiment marin. De plus, on ne rencontre ces pierres étranges qu' en des régions étroitement limitées. Elles sont dispersées sur toute la partie occidentale de l' île, mais ne dépassent jamais l' altitude d' environ 1000 mètres.

La théorie d' une érosion par les tempêtes de sables, comme on en a observé sur les granits du Sahara, ne nous paraît pas convaincante ici. On pense à une sorte de moulins glaciaires, mais certains signes caractéristiques font défaut, et il n' y a eu que peu ou pas de glaciers en Corse.

On pourrait distinguer deux espèces de « taffoni ». Il y a d' abord les creux souvent très profonds et vastes dans le rocher massif. Les ouvertures, la plupart du temps elliptiques, sont toujours pla- Rocher de granit massif avec les cavités des « taffoni » cées sur la face verticale du rocher; le fond est légèrement incliné en arrière; on trouve souvent plusieurs cavités les unes au-dessus ou à côté des autres. Le deuxième groupe est forme par des blocs détachés et épars, de toutes grandeurs; ils présentent une ouverture à leur surface supérieure horizontale, ou sont évidés par le bas, ou les deux à la fois. Ce sont ces pierres creuses qui excitent l' intérêt le plus vif.

La cause première de ce curieux processus d' érosion est que la surface des rochers a été durcie par certaines influences chimiques. Ainsi, les forces d' érosion elles-mêmes n' ont pu attaquer que la masse plus molle du granit à l' intérieur du revêtement résistant. Mais la nature de ces forces reste tout à fait obscure. Diverses théories vraisemblables s' affrontent, peut-être justes en partie. Il est assez facile de détacher à l' intérieur du rocher des particules de feldspath ou de quartzite; cela permet de supposer qu' on a affaire à une sorte d' effritement. Le climat qui a régné à l' époque où les « taffoni » se sont formés a probablement joué un rôle capital.

Beaucoup de chercheurs se sont penchés sur ce phénomène singulier, sans pouvoir trancher le débat par des preuves concrètes. Je renvoie le lecteur au travail du géologue français Bourcart ( Revue de Géographie Physique et de Géologie Dynamique: Le problème des « Taffoni » de Corse et l' érosion alvéolaire, 1930 ).

Bien que l'on trouve ce phénomène d' érosion sur tout le globe, il est caractéristique en Corse. Il dépend probablement de la nature cristalline du granit corse, ou, plus exactement, de certaines zones de ce granit. En effet, les roches environnant ces zones présentent une structure et une érosion tout à fait normales. ( La région de « taffoni » décrite s' étend tout au plus sur un demi kilomètre carré. ) Il semble certain que l' évidement même des pierres est dû à des forces physiques et non chimiques. Les parties dures sont souvent érodées en formes fantastiques et donnent au paysage une allure quasi fantomatique. A chaque pas, on croise le regard vide d' un spectre de pierre. Un immense château de fées avec de béantes fenêtres ovales ferme la vallée à l' est; un anneau de granit déchiqueté, haut de dix mètres, se dresse sur l' arête en face: on contemple le paysage à travers un cadre baroque. Quelle bizarre plaisanterie la nature s' est permise là!

Si téméraire qu' il paraisse, le désir d' expliquer le phénomène des « taffoni » ne lâche plus le chercheur. Mais il semble que la nature refuse de dévoiler un de ses mystères millénaires.

La principale difficulté est qu' il n' y a plus aucune trace d' une force d' abrasion. Les particules détachées forment pourtant une couche de sable sous les pierres évidées.

Mais si les « taffoni » restent une énigme, leur mystère et leur fascination appartiennent bien à ces merveilleuses montagnes sauvages de la Corse si riche en beautés naturelles.

( Une théorie soutient que la masse intérieure du rocher est kaolinisée, tandis qu' à l' aide d' hydrates de fer se forme une écorce extérieure, qui, comme une croûte durcie, pourrait résister cette érosion— laquelle serait donc chimique. M. Oe. )

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