Le Selbsanft, histoire d'une montagne peu connue

Albert Schmidt, Engi ( GL )

Approche du Selbsanft Le Tödi, point culminant des Alpes glaronaises, domine le paysage de l' arrière glaronais en fermant la vallée de la Linth. Mais plus on s' approche du fond de la vallée, plus les montagnes formant les contreforts du massif du Tödi gagnent en hauteur et en importance: le Saasberg, le Chilchenstock et le groupe du Muttsee à l' est, l' Eggstock, l' Ort et le Chamerstock à l' ouest. Puis, quand on dépasse Linthal, près des Auengütern, le seigneur cuirassé de glace disparaît derrière ses gardes. Et à Tierfed, où s' achève brusquement la partie habitable de la vallée, c' est une autre cime qui devient dominante: le Selbsanft.

Bordant la cuvette de Tierfed de chaque côté, les hautes falaises calcaires de Baumgarten et.Altenoren agissent comme lignes de fuite et dirigent le regard vers le fond de la vallée, où, par-dessus la brèche étroite de la gorge de la Linth, se dresse l' immense massif rocheux du Selbsanft. Des profondeurs invisibles de la Sandalp et du Limmerentobel s' élè des parois verticales grises et des piliers jaunes, interrompus par des vires d' herbe ou d' éboulis, des creux d' ombre, des fissures et des cheminées. Dans la partie supérieure s' accumulent d' autres bastions rocheux, rayés de rubans de neige, de couloirs et de névés. Les versants est et ouest se rencontrent en une arête déchiquetée, l' arête nord, qui se présente comme une puissante proue de navire culminant en un sombre pic rocheux. Derrière lui, on devine la région des neiges éternelles en voyant scintiller une bande neigeuse qui, défendue par le labyrinthe des parois rocheuses, paraît inaccessible.

Oui, elle existe encore, la solitude de la montagne, tout là-haut au sommet du Selbsanft, lieu réservé aux alpinistes, aux hardes de chamois coureurs de vires rocheuses, au renard sur la piste d' un lièvre variable ou d' une perdrix des neiges, et bien sûr à l' aigle volant le long des parois ou se laissant porter loin au-dessus du sommet par un courant ascendant.

Premières ascensions et voies Le nom étrange de cette montagne et sa silhouette imposante peuvent éveiller même chez l' alpiniste d' aujourd des impressions liées à l' ancienne mystique de la montagne. Caspar Hauser, grand alpiniste de l' époque de la découverte des Alpes glaronaises et premier président de la section Tödi du CAS, exprime en parlant du Selbsanft une vision romantique de la nature, bien propre à son temps:

« On découvre à Eck, au-dessus de la Nüschenalp, un paysage comparable au Grand Canyon du Colorado. On reste figé, immobilisé comme par une main invisible, la raison se tait soudain, l' intuition s' éveille et l' âme nous montre, comme en une contemplation voilée, un monde au-delà du monde terrestre. » C' est ce même Caspar Hauser qui escalada pour la première fois la cime du Vorder Selbsanft, en compagnie des guides Heinrich et Rudolf Elmer, du village d' Elm. C' était le 15 août 1863, l' année de la fondation du CAS. Les massifs du Kärpf et du Tödi étaient alors les buts de prédilection des alpinistes. Hauser et ses compagnons avaient quitté la Nüschenalp à trois heures du matin; passant par le Limmerenboden, le Griessfirn et Plattas Alvas, ils atteignirent le sommet à midi quarante-cinq. Pour commémorer non seulement cette première ascension, mais aussi l' activité de Caspar Hauser comme explorateur des Alpes glaronaises et président de la jeune section Tödi du CAS, le Vorder Selbsanft reçut plus tard le nom de « Hauserhorn ».

La deuxième ascension, réalisée le 5 juin 1881 par J.J. Schiesser et le guide Albrecht Zweifel, se fit déjà par le versant nord du massif. Ce fut une entreprise audacieuse, car les deux alpinistes ne quittèrent la Nüschenalp qu' à 4 h 30, pour gagner le Luegboden par le Limmerenboden et les dalles du versant est. De là, ils gravirent l' arête nord et à 12 h 45 déjà, ils étaient au sommet. Aujourd'hui encore, il ne serait guère possible de réaliser un meilleur temps au départ de la Nüschenalp. Le 11 septembre 1887, le guide Heinrich Schiesser répéta cette course avec C. Seelig et W. Treichler, de la section Uto, inaugurant l' accès depuis l' Üelialp jusqu' au Limmerenboden, pour atteindre le Luegboden par l' abrupt « Birchenfad ». En 1895 eut lieu la quatrième ascension, celle du guide Robert Hämig, qui atteignit le sommet avec son client en partant de Hintersand et en passant par la Schibenrus et Plattas Alvas. Ce même guide trouva le 23 septembre 1900 un nouvel itinéraire combiné: il escalada l' arête nord avec son client, et descendit par la Schibenrus à la Sandalp; entreprise pénible, qui commença à 4 h 15 à Tierfed pour se terminer au même endroit à 21 h 15.

Pour la période suivante, nous disposons d' un document original où sont conservées presque 90 années d' activité alpine: je veux parler du premier livre de sommet du Vorder Selbsanft ( ou Hauserhorn, 2750 m ).

Vue sur Tierfed, fond de vallée dominé par la puissante masse du Selbsanft Le Vorder Selbsanft, vu de l' entrée du Limmerentobel ( Ueliplanggen )

Le livre de sommet du Vorder Selbsanft, un document sur 125 ans d' alpinisme Histoire du livre Le 25 août 1901, le président central du CAS, le Dr E. Bosshard, gravit le Selbsanft depuis la cabane Muttsee avec ses collègues, le Dr E. Näf et le Dr C. Forrer, sous la conduite du guide Jakob Tschudi. L' ascension de ce sommet solitaire, et la vue grandiose qu' il offre sur le Tierfed, amena ces alpinistes à décider de déposer un livre au sommet. Ce qui fut fait sans tarder, puisque E. Bosshard écrivait en exergue du petit livre ( 11 x 17 cm ), quatre jours seulement plus tard:

« Les ascensions réalisées jusqu' à l' année 1901, pour autant qu' elles me soient connues, sont transcrites ci-dessous en résumé, car la bouteille contenant les cartes laissées par les premiers ascensionnistes a été cassée en 1895 déjà. Winterthur, 29 août 1901, Dr E. Bosshard, président central du CAS. » Le président central avait encore écrit sur la première page blanche du livre: « Vivant sequentes » ( « Vivent les suivants » ). S' était demandé combien d' alpinistes y inscriraient leur passage durant le XXe siècle? De fait, le Hauserhorn, comme le massif entier du Selbsanft et du Biferten, n' est heureusement jamais devenu un but très couru. Et ce premier livre de sommet est resté 87 ans sur cette cime solitaire, durée invraisemblable si l'on songe que sur bien des sommets connus, un nouveau livre est entièrement rempli chaque année!

Par deux fois, la section Tödi a redescendu le livre de son rayon très exposé pour le faire restaurer et relier à neuf. Son bon état de conservation et les inscriptions anciennes qui y figurent lui conférèrent de plus en plus de valeur en tant que document alpin rare. Lorsque l' écrivain Herbert Maeder publia, au début des années 80, son album illustré Gipfel und Grate ( Sommets et arêtes ), il consacra un chapitre entier à ce sommet pourtant presque inconnu ailleurs qu' en pays glaronais. Il y mentionna bien sûr le petit livre, photos à l' ap. Ainsi l' existence de ce dernier fut-elle révélée tout à coup à un large cercle d' amis de la montagne. L' idée que cette publication pourrait inciter des collectionneurs à s' appro l' objet rare n' était certainement pas venue à l' esprit de Herbert Maeder. Mais ce risque n' était pas à exclure. L' histoire de l' art contient plus d' un exemple de pièces importantes disparues des musées. Bref, si le livret du Selbsanft ne peut certes être comparé au tableau de Monet Impression. Soleil levant, la crainte que ce document original disparaisse un jour dans des « archives » privées ne nous laissait pas en paix. C' est ainsi qu' à l' occasion d' une ascension par l' arête nord, en 1988, le livre fut descendu en plaine par quelques membres de la section Tödi et mis en sécurité aux archives cantonales. J' ai donc maintenant tout loisir de le feuilleter, et de faire revivre les époques disparues et les hommes qui ont fréquenté cette belle montagne solitaire.

Les 50 premières années, racontées par le livre du sommet Le guide Heinrich Schiesser, de Linthal, apparemment le meilleur connaisseur de la région du Selbsanft à cette époque, avait donc déposé le livret au sommet du Hauserhorn le 17 septembre 1901, sur la suggestion du président central du CAS. Contrairement aux inscriptions à la plume du Dr Bosshard, les lignes écrites par lui au crayon sont devenues presque illisibles; il semble que ses compagnons aient été un membre de la section Uto et un certain Zweifel, de Linthal. Lors de l' ascension suivante, en 1902, Anton Z' berg et Friedrich Wild notent qu' il faisait très beau et qu' ils ont érigé un signal sur le sommet. Notre montagne ne reçoit ensuite qu' une visite par année jusqu' en 1907. En septembre 1906, Emil et Walter Schaufelberger et Paul Walder furent la première cordée sans guide à escalader l' arête nord. Emil Schaufelberger était un grimpeur de haut niveau, qui ouvrit au début du siècle d' audacieuses voies nouvelles dans la région du Tödi, par exemple dans la paroi nord du Piz Urlaun, où le couloir d' accès au glacier de Biferten porte son nom. Ernst Volkart et Jost Zweifel notent en 1907 qu' ils sont partis de la cabane Fridolin à 1 h pour atteindre le sommet sept heures plus tard ( en passant par la Schibenrus ) dans un brouillard épais et une tempête de neige.

Deux informations datant de 1908 sont intéressantes. Le 3 octobre, le Dr F. Weber, géologue, inscrit: « En excursion géol. avec le guide Georg Streiff de Braunwald ». Nous transcrivons sa description d' une voie nouvelle par la paroi est: « Départ de la cabane du Club à Muttsee le 2.10. à 7 h. Par Limmerenboden- Limmerenschlucht et les dalles noires jusqu' au petit névé de la face est. Au nord de celui-ci par les dalles de la face est sur l' arête est; remonté celle-ci jusqu' à 2500 m env. Puis traversée vers l' arête nord, atteinte sur la large épaule ( 17 h 30 ). Bivouac en ce lieu. Le 3.10. départ du bivouac à 8 h, par la petite paroi surplombante, remonté la voie de l' arête nord jusqu' à la vire qui conduit au versant est. De là par la paroi en direction W directement au signal; sommet à 10 h 15. Magnifique journée d' automne, chaude, sans nuage! Bain de soleil au sommet! Restés deux heures ici! » Et le 1er novembre, W. Schaufelberger remonte par l' arête nord, cette fois avec A. Spühler et H. Laparth: « Üelialp, 6 h 30, sommet 2 h 20. Une magnifique journée d' au, très claire, dont la température élevée nous permet de jouir en bras de chemise de la vue superbe. Malheureusement, la neige fraîche nous a donné bien du mal. Descente par le glacier de Limmeren-Limmerentobel-Üelialp. » Encore deux visites, et le Vorder Selbsanft connaîtra un temps de repos dû à la Première Guerre mondiale. Il voit revenir des alpinistes les 13-14 juillet 1917, en la personne du géomètre Hans Jenny, de la section Uto du CAS, accompagné de trois aides de la région:

« Effectué des mensurations sur le point trigonométrique du Vorder Selbsanft. Bivouac sous le ressaut sommital ( sans tente ni couvertures ). Montée depuis Limmerentobel, descente sur le Kistenstöckli. » L' ancien livre de sommet, datant de 1901 ( pp. 2-3 ) Le 12 juillet 1920, la section Tödi organise pour la première fois une course de section au Selbsanft, sous la conduite de Jost Zweifel et E. Caspari, de Linthal. Ensuite, entre 1920 et 1940, les ascensions se comptent sur les doigts d' une main! Ce sommet semble être tombé dans l' oubli ou avoir perdu tout attrait.

Mais au cours des années quarante, notre montagne se réveille un peu. En 1945, le guide de Brigels Heini Caduff en réalise la première ascension solitaire. C' est lui qui deviendra le gardien de la cabane Muttsee, où il règne aujourd'hui encore. Il note dans le livre de sommet:

« Par la voie des dalles à l' arête nord. Descente par l' arête est sur la cabane Limmeren. » Un mois plus tard, il mène le géologue Eugen Weber au sommet par la paroi est, pour redescendre par l' arête nord. Enfin, le 27 août de la même année, c' est Balz Marti, de Schwenden, qui y monte avec le géologue Toni Hagen pour des relevés géologiques. Mais on ne compte toujours que deux ou trois ascensions par an sur le petit livre, dont une douzaine de pages seulement sont remplies.

Construction du barrage et regain d' activité alpine.

Pendant la réalisation du projet hydroélectrique Linth-Limmeren, la région du Selbsanft est un peu plus fréquentée, mais pour des raisons économiques plutôt qu' alpinistiques. Les guides Sepp Bissig et Emil Reiser, ainsi que Heinrich Zweifel, de Bergli, sont employés par les Forces motrices Linth-Limmeren et parcourent souvent le Selbsanft pour y installer ou contrôler des points trigonométriques. Ainsi, ils notent le 19 juillet 1959: « Première ascension depuis le remplissage du lac de Limmeren. Départ de l' hôtel Tödi en téléphérique à 3h45. A 4h30 à la sortie des galeries de Limmeren; montée par la voie des dalles de l' arête nord, à 10 h 45 au sommet. Descente par Platt Alva, Sennhof, la Vire Jaune, Limmerenboden. Sepp Bissig, guide, et Manfred Aregger, technicien, CAS section Pilatus. » Sepp Bissig a été plus tard gardien de la cabane Pianura durant de longues années. Avec Heinrich Zweifel, futur président de la section Tödi, il a passé la nuit du 2 septembre 1959 dans la grotte de Luegboden ( selon la coutume des chasseurs de chamois ), relançant ainsi la tradition du bivouac alpin. Tous deux connaissent la montagne comme leur poche, surtout l' arête nord qu' ils parcourent souvent, même à la descente.

L' ancien livre de sommet, consulté ici sur place, au Hauserhorn La course du 100e anniversaire de la section Tödi ( 1963 ) Malmené pendant des décennies par la foudre, la pluie et le gel, le livre de sommet était en si mauvais état que le guide Reiser le redescendit en 1963 dans la vallée pour le faire relier à neuf. Ce fut l' occasion pour la section Tödi d' inscrire à nouveau le Vorder Selbsanft à son programme, ascension ainsi consignée: « A l' occasion du 100e anniversaire de la première ascension du Hauserhorn, la section Tödi a décidé de remonter le livre de sommet sur cette cime magnifique. Avec bivouac à Luegboden. 20-21 juillet 1963. Arrivée au Hauserhorn à 9 h. » Le chef de cette course, au cours de laquelle douze hommes montèrent au royaume de Sepp Bissig, était David Schiesser, le regretté « Tödi-Däv ». Il reste vivant dans le souvenir de tous les camarades qui l' ont accompagné lors de ses ascensions, de même que trois autres participants à cette course, tombés par la suite en montagne: Kari Brühweiler, Jacques Oertli et Chäpp Schindler.

Après 1970: l' arête nord au centre de l' intérêt Les ascensions des années suivantes sont peu nombreuses. En 1972, 1973 et 1974, une seule et unique cordée s' est inscrite sur le petit livre: Robert Hösli et Heinrich Schiesser, de Diesbach, apparemment des fans de l' arête nord. Le 20 août 1978, le guide Chäpp Schindler, Otti Lindauer, Turi Schwarzenbach et Werni Landolt arrivent à 8 heures déjà au sommet, après « un bivouac sous un splendide ciel étoile ». Chäpp nous a aussi laissé un souvenir inoubliable comme camarade de cordée et ami de la nature, lui qui ne connaissait pas de plus grande joie que d' imprimer les traces de son traîneau dans les étendues désertes du Groenland. Il devait trouver la mort un an plus tard dans le Klöntal, lors d' une coupe de bois.

En 1979, l' écrivain de montagne et photographe Herbert Maeder découvre l' arête nord et la traversée du plateau du Selbsanft à l' oc d' une course avec le guide Fridolin Hauser. Cet itinéraire le frappe au point qu' il lui consacrera un chapitre entier de son livre Gipfel und Grate. De 1978 à 1980, on compte deux cordées par an au Selbsanft, mais cinq en 1981; presque la cohue!

L' arête nord devient la principale voie d' es, tandis que les alpinistes partant de Limmeren ou de la cabane Fridolin se font rares. Pour l' année 1982, on compte six ascensions; trois d' entre elles, par l' arête nord, sont le fait de la section Tödi.

Une semaine plus tard, je fais à mon tour l' ascension du Selbsanft par l' arête nord avec mon ami Kurt Stüssi, après avoir gravi presque toutes les voies et sommets difficiles de mon canton. Cette course m' impressionne grandement par son ambiance sévère et son isolement, d' autant plus qu' un orage nous surprend dans la montée à Luegboden. Le tonnerre résonne contre les parois du Selbsanft et dans le Limmerentobel. Au pas de course, nous atteignons la grotte juste à temps pour éviter le pire, et de là contemplons ce phénomène naturel qui reste fort imposant! Au sommet, nous emportons pour le faire restaurer le petit livre humide, endommagé par la foudre et déjà bien entamé par les souris.

Cinq cordées foulent le sommet en 1983. La plus rapide est sans conteste celle de Kurt Stüssi et Heiri Schmid, qui montent de l' Oelialp au sommet par l' arête nord en cinq heures ( « du bluff », écrit un jaloux sous leur signature !). En 1985, on compte sept ascensions, dont la dernière est aussi la moins ordinaire: première hivernale de l' arête nord. Elle date du 22 décembre et réunit les guides Hansueli Rhyner, Hans Rauner et Ernst Marti, ainsi que les grimpeurs de Linthal Norbi et Michael Müller, et Rico Albert. L' année suivante, la montagne est visitée également sept fois, presque toujours par l' arête nord. Un alpiniste accompagné d' une dame note qu' ils ont fait un « bivouac à la belle étoile » à Luegboden. Fort bien, les amoureux étant accoutumés à planer dans les nuages et les étoiles! Enfin, on compte cinq ascensions du Hauserhorn en 1987 et 1988. Cette dernière année de la vie en plein air du livre de sommet, on enregistre une nouveauté révolutionnaire dans la technique de progression alpine: les deux premiers vols en parapente, du Selbsanft au Tierfed. Le deuxième de ces vols est le fait du jeune grimpeur Felix Ortlieb, après une ascension en solo de l' arête nord. Tous ceux qui ont plongé le regard de là-haut jusqu' au fond du Tierfed jugeront de la magnifique aventure que doit représenter un vol de 2000 m au-dessus des parois et des gorges du Selbsanft.

Dernière inscription et rétrospective La dernière inscription est datée du 2 octobre 1988. On la doit aux alpinistes Kari Huser et Walter Gehrig ( Mollis ), Martin Bruhin ( Sool ) et Markus Staub ( Glaris ). Ce sont des chefs de course et membres du comité de la section, qui emportent définitivement le petit livre chargé d' ans.

Le sommet du Hauserhorn a donc connu sept ascensions jusqu' en 1901; cent autres, exactement, ont suivi ( moitié entre 1902 et 1973, moitié entre 1974 et 1988 ). On voit donc que le Selbsanft, bien qu' il ne fasse partie ni de la catégorie des courses faciles et à la mode, ni de celle des escalades de rêve, est de plus en plus apprécié des alpinistes. Ses visiteurs sont surtout glaronais ( 90% ), ce qui montre que le puissant massif du Selbsanft est ressenti par les alpinistes de la région comme élément constitutif de leur patrie, de leur espace vital, et qu' ils tiennent à se l' ap non seulement par les yeux, mais littéralement corps et âme, donc aussi par les mains et les pieds.

Si l'on établit la moyenne annuelle, on obtient moins d' une ascension par année entre 1863 et 1988 — et c' est bien ainsi. A côté de sommets célèbres et courus qui voient 100 ascensions par jour, il est bon qu' il y en ait d' autres moins connus et moins entourés de gloire, comme le Selbsanft. Cet article n' est donc pas du tout inspiré par le désir de faire de la publicité pour cette montagne!

Dans le petit livre du Hauserhorn sont consignées 125 années d' histoire alpine, surtout liée au CAS. Ce n' est certes pas une histoire très spectaculaire. Cette montagne au nom étrange, à ce jour inexpliqué, n' a jamais fait la une des journaux. Mais son livre de sommet témoigne avant tout de notre besoin de solitude, dans un pays portant la marque des activités humaines jusque dans ses recoins les plus cachés. Le calme, le silence, l' isolement, quelques restes au moins d' une nature originelle, doivent conserver leur place çà et là dans un arc alpin par ailleurs si touristique. Ils doivent rester accessibles à cette minorité d' êtres humains qui trouvent leur bonheur dans la solitude des rochers et de la neige, au faîte de la croûte terrestre, et qui apprécient des valeurs sans rapport avec la qualité de la roche, le degré de difficulté ou le temps réalisé. Et je pense qu' on peut dédier à maint visiteur monté au Selbsanft au cours de ces 125 dernières années ce poème de Lenau, imprimé sur la première page de notre petit livre:

« C' est un courage tout neuf pour affronter mes luttes et mes peines que j' ai ramené des sommets dans la plaine.0 mes Alpes! Inoubliables, \ vous restez gravées en mon cœur pour toujours! » Vivant amici montium!

( Vivent les amis de la montagneTraduction d' Annelise Rigo )

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