Le ski et l'alpinisme hivernal

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Paul Schnaidt.

Le ski a pris depuis peu d' années un essor inattendu et d' autant plus réjouissant qu' il a fait connaître à beaucoup toute la splendeur de nos montagnes, toute l' immensité de nos Alpes, leur grandeur et leur beauté, tout un monde insoupçonné même. D' ailleurs il est à noter qu' actuelle beaucoup d' alpinistes devenus skieurs ont un penchant nettement marqué pour le ski qu' ils pratiquent de novembre à juin, parfois même juillet, et que d' aucuns, épris du ski, abandonnent quelque peu la haute montagne en été. Il est vrai que dès avril venu, voire même mars, les hauts sommets peuvent être ascensionnés dans des conditions tout à fait exceptionnelles; les glaciers, gros problème des longues ascensions, ne sont pas un obstacle; bien au contraire de l' été où l' alpiniste craint les randonnées pénibles, les terribles rentrées par neige fondante ( nos amis d' outre ont un mot délicieux, qui exprime tout cela d' une façon vivante « Schneestampferei » ), 1a période hivernale — qui se prolonge toujours assez tard dans la saison aux hautes altitudes — offre des ressources sans nombre au skieur alpiniste qui peut, sur l' immensité des pentes neigeuses, des névés, des glaciers, évoluer avec enthousiasme et avec le minimum de fatigues, de risques et de temps. A ce grand avantage s' en ajoute un autre tout aussi important, c' est celui des conditions atmosphériques bien nettement meilleures et plus stables qu' en été; les sommets sont le plus souvent dégarnis de neige; la vue est plus belle et les lointains plus purs et, si les journées de mars à mai sont plus courtes qu' en plein été, les descentes à ski le sont infiniment plus aussi et compensent largement ce désavantage.

L' essor du ski, et plus particulièrement du ski en haute montagne, est dû en grande partie à l' enthousiasme qu' il donne à ceux « qui en ont tâté »; il est impossible à un être, à moins qu' il n' ait un cœur de pierre ou qu' il soit moralement un insensible et un aveugle, de ne pas vibrer, de ne pas exprimer sa joie, même sans paroles, mais simplement par l' éclat de ses yeux et de son sourire, devant les merveilles des hautes alpes enneigées, des glaciers, immenses champs de neige, des derniers névés, des premiers gazons émaillés de crocus bleus, jaunes et blancs, des vallons où commencent à fleurir les cerisiers et les pêchers! Et le soleil! ah! s' étendre sur quelque caillou qui émerge, sur quelque gazon encore jauni, rêche et flâner, regarder dans le vide, ne penser à rien, mollement étirer tous ses muscles après une folle randonnée. Ah! que cela est beau et bon!

La grande fréquentation de la haute montagne à ski, si elle est due pour une large part à l' enthousiasme communicatif, l' est plus encore aux progrès qu' ont faits les skieurs dans la technique du ski et dans la connaissance de la montagne.

Les tâtonnements, les erreurs, les déboires, les joies, les réussites des pionniers du ski en Suisse ont porté leurs fruits. Songez que ce n' est qu' en 1893, le 29 janvier, que Christophe Iselin de Glaris et trois de ses amis réussirent à traverser, skis aux pieds, le Col du Pragel ( 1554 m. ): première course à ski en Suisse! Une quarantaine d' années nous séparent de cette date héroïque, et ce n' est pourtant que depuis une vingtaine d' années que l' élan a été donné dans les milieux citadins.

Mais depuis, quels progrès, quel essor, quelles audaces, peut-être souvent, hélas! aussi quelle insouciance et quel mépris du danger! Combien de dévouements, de sacrifices, d' abnégation, de ténacité des premiers montagnards skieurs ont permis aux skieurs actuels de faire la conquête des Alpes, d' apprendre à les connaître, à les aimer, et de les parcourir avec tant de facilités et de commodités!

Songer aux cabanes anciennes, inconfortables, en hiver peu chauffables, presque inhabitables, penser aux équipements peu rationnels, lourds, malcommodes, encombrants, se souvenir du manque total d' expérience et de technique du ski en haute montagne, se rappeler les difficultés d' accès aux vallées, aux cabanes, se remémorer le manque de guides, de cartes, de renseignements n' est pas chose difficile. Quinze ans à peine nous séparent de cette époque qui paraît si lointaine. On comptait facilement alors les alpinistes skieurs, on se connaissait tous, on savait où chaque caravane allait, ce qu' elle tentait de réussir, on connaissait ses difficultés et ses joies... aujourd'hui tout est changé, le progrès a pris dans son tourbillon fou, dans son éloquence tumultueuse, même les choses et les gens de la montagne, le skieur est devenu souventes fois également alpiniste. Le progrès a marché vite, vite, apportant avec lui un monde de facilités, de compréhensions nouvelles, de possibilités insoupçonnées. Tout a suivi la vitesse, les minutes elles-mêmes paraissent plus courtes, les secondes semblent battre plus vite; l' hiver du skieur, bien qu' effectivement plus long, passe si vite pourtant, la distance ne compte plus, le temps fuit, fuit à un rythme accéléré, fougueux, endiablé.

Il est amusant et curieux aujourd'hui de relire certaines pages savoureuses écrites par le Dr Helbling dans l' Echo des Alpes de 1898 et 1899 et du plus captivant intérêt d' écouter Georges Thudichum conter ses souvenirs. C' est à lui que nous devons à Genève l' introduction du ski. Georges Thudichum, impressionné par le récit de la fameuse course du Pragel paru dans l' Alpina du 1er décembre 1892, écrit à Christophe Iselin pour lui demander des renseignements. Celui-ci lui révèle le ski: « Lisez le voyage de Nansen à travers le Groenland, toute la première partie y est consacrée à la description du ski et de son emploi, à son histoire même... Si vous désirez posséder une paire de skis, je vous en choisirai moi-même une bonne paire chez Melchior Jakober à Glaris, le seul qui en fabrique en Suisse. » Et le 6 décembre 1893, Georges Thudichum recevait les premiers skis qui soient à Genève. Il fait ses débuts dans le parc de la Châtelaine ( l' actuel Carlton Park Hôtel ) et dans le Jura. Durant l' hiver 1894/1895, il part avec quelques-uns de ses élèves pour Les Avants où un jeune Norvégien en séjour lui emprunte ses skis et fait de folles descentes, des télémarks!

Le 22 février 1895, au local de la section genevoise du C.A.S., Georges Thudichum fait une conférence sur le ski et c' est une révélation pour l' auditoire.

Le 3 avril de la même année, la Patrie Suisse publie un résumé de cette causerie et l' Echo des Alpes, dans ses numéros de février et mars 1896, fait paraître un long article de Thudichum sur les skis norvégiens et leur emploi, article qui devient un véritable bréviaire, le premier manuel de ski qui durant de longues années sert de base à l' enseignement du ski non seulement en Suisse romande, mais même dans le Briançonnais.

Ce n' est pas sans une vive émotion et sans une profonde reconnaissance qu' on pensera toujours à ceux dont les noms sont intimement liés aux origines du ski en Suisse allemande et romande: Christophe Iselin ( surnommé le père du ski ), Georges Thudichum! On s' imaginera vite tout le chemin parcouru depuis lors; amusant aussi de se rappeler ses propres courses en haute montagne alors qu' on était alpiniste-skieur débutant et de comparer... regrets, avec une pointe d' égoïsme évident, de n' être plus seuls, de voir les hautes cimes envahies, et pourtant satisfaction de pouvoir partager son bonheur et son enthousiasme, de voir son idéal compris et parfois même ses folies excusées, ses faiblesses pardonnées.

Depuis quelques années, le ski est devenu dans notre pays le sport le plus populaire et le plus aimé. Tous, femmes, hommes, enfants en subissent la bienfaisante attirance. Certains qui, à l' origine, n' en faisaient qu' une question de mode, sont vite pris par l' enthousiasme qu' il soulève en eux et ils n' hésitent pas à passer avec joie le stade le plus décevant et le plus ingrat, celui des débuts, des premières études. De vieux montagnards même se sont laissés tenter par la griserie du ski et sur le tard apprennent à se servir des planches et à les aimer. C' est que, s' il y a quelques années encore, d' aucuns considéraient le ski comme un moyen de transport seulement, adaptant aux nécessités et aux besoins une technique plus que douteuse, plus que problématique, on s' est rapidement rendu compte qu' une technique convenablement étudiée est tout de même un autre plaisir. Le ski n' est plus utilisé comme ne devant que faciliter l' accès d' une région, d' un massif ou d' un sommet; on fait du ski pour le ski lui-même, c'est-à-dire pour la vitesse qu' il permet de faire, pour la maîtrise de soi-même qu' il exige, pour l' ivresse que procurent ces deux qualités conjuguées.

Finies les méthodes empiriques, mortes les hésitations, les indécisions!

De nos jours, on se fait un point d' honneur de savoir skier aussi convenablement que possible. Le temps où l' alpiniste tenait le langage suivant n' est plus: qu' importe de savoir bien faire un Stemmbogen, un christiania, on a les bâtons pour se débrouiller et les jambes pour résister; pourvu qu' on s' en sorte, voilà le principal. Il est vrai que les sacs étaient autrement plus lourds à l' époque qu' aujourd; les conceptions ont évolué, ont changé; que d' objets inutiles emportés, malheureuses épaules! Le ski en haute montagne se développant d' année en année, beaucoup de choses ont suivi le progrès. Il semblera peut-être étrange aux jeunes d' aujourd, qu' il y a peu d' années encore, l' alpiniste montait à pied à Zermatt, qu' il emportait pour la cabane de grosses charges de bois, que le réchaud à alcool ne quittait jamais le sac, que des habits lourds et encombrants pesaient sur le dos, que les cabanes étaient de véritables armoires frigorifiques!

Les progrès considérables faits depuis cinq ou six ans dans le domaine de l' aménagement de la haute montagne pour sa fréquentation hivernale sont dus à la compréhension et à l' initiative heureuses des dirigeants de nos associations alpines. Les Alpes peuvent actuellement recevoir dignement ceux qui viennent à elles en hiver.

Mais ce qui a donné par-dessus tout au ski en haute montagne un essor aussi marquant, c' est la qualité des skieurs. Les nombreux cours, conférences, films, clichés ont ouvert les yeux à de nombreux amateurs du noble art. qu' on parle « qualité du skieur » en alpinisme hivernal, il ne s' agit pas seulement de sa qualité technique ski pur, il s' agit beaucoup plus, pour ne pas dire essentiellement, de la qualité physique de l' individu et de sa qualité morale. Faire du ski en haute montagne amène forcément le skieur à faire de l' alpinisme, car souvent, il sera obligé de quitter ses skis pour chausser les crampons et prendre le piolet.

Un alpiniste sera plus vite skieur qu' un skieur alpiniste!

On a quelque peu la tendance, dans le monde jeune skieur, à ne pas assez croire que le ski en haute montagne ( l' alpinisme hivernal ) n' a rien de commun avec celui des Préalpes. Faire du ski dans les pâturages, allons! En avant, que la vitesse, la folie, la griserie soient les seuls maîtres! Mais dès qu' on dépasse la zone des forêts et qu' on touche aux glaciers, ce n' est plus du tout la même chose; un mot, « Prudence », doit constamment apparaître à l' esprit.

Combien de skieurs n' ont, en été, jamais mis les pieds sur un glacier; ces mêmes skieurs se risquent sans appréhension aux hautes altitudes dès l' arrivée du printemps, sans connaître, sans posséder tous les secrets des Alpes, sans jamais même avoir compris tout ce qu' elles exigent.

Lorsque tout va bien, lorsque le temps est beau, qu' aucun obstacle sérieux ne barre la route, la haute montagne est douce, bonne, docile, gentille, mais que, par malheur, le temps change, les avalanches grondent, la tempête surgit, que le moindre petit accident physique ou moral arrête la caravane, alors la méconnaissance ou l' inobservation des grands principes de l' alpinisme, le plus petit relâchement moral ou physique peuvent se traduire en quelques instants en la pire des catastrophes.

C' est dans ces moments-là que l' alpiniste saura mettre en action tout son savoir, toutes ses qualités et pourra lutter contre les éléments ou les circonstances et surmonter les faiblesses humaines.

Il ne faut pas penser à l' alpinisme hivernal comme à une entreprise dangereuse; non, pour quiconque connaît les choses de l' Alpe, nombre d' em, d' écueils peuvent être évités; mais il ne faut jamais être téméraire ou ignorant de ce que réclame la montagne de ceux qui tentent de la conquérir.

La joie du skieur alors sera plus grande, plus intense, il aimera les hautes cimes comme l' alpiniste sait les aimer, il comprendra le charme qu' elles exercent sur lui comme la douce tyrannie qu' il subit. Il aura, en plus du bonheur de la conquête et de la griserie de la descente, l' émotion indescriptible, indéfinissable même, de se trouver loin des choses des hommes, face à face avec ce qui est plus grand, plus puissant que lui, face à l' immensité grandiose de l' espace infini. La nature se révèlera à lui pleinement, fera vibrer en lui les cordes de sa sensibilité et de son enthousiasme. Le skieur, comme l' alpiniste, puisera dans cette débordante générosité le désir d' une vie plus intense, le courage de vaincre les obstacles journaliers, la certitude de la splendeur de la vie, la reconnaissance de mieux la comprendre et il tournera toujours plus son regard vers en haut, vers l' éclatante, l' éblouissante lumière. Les petitesses, les mesquineries de la vie quotidienne ne le toucheront plus, car son horizon sera plus grand, plus merveilleux; son idéal sera le Beau, le Vrai, et sa raison d' être: la joie intense de vivre! Excelsior!

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