Le Tour du Dolent. A saute-mouton sur les frontières

Le Tour du Dolent.

A SAUTE-MOUTON A SAUTE-MOUTON SUR LE

T E X T E / P H O TO S Mario Colonel, Servoz

A la frontière de l' intangible

Je croyais tout connaître des arcanes des montagnes de ce versant est du Mont-Blanc.. " " .En trois jours j' al découvrir ce haut pays sous des facettes nouvelles. Le départ était fixé au sommet des Grands Montets où le pay-sage,recouvert d' une épaisse couche de neige fraîche,était à la hauteur. L' Aiguille du Chardonnet retrouvait après des journées de tempête une allure un peu moins austère. On a beau être habitué à la splendeur des cimes, la lumière qui s' incrustait entre les pentes, suivant là une arête particulièrement ourlée, là une pente très prononcée, donnait belle allure à cette montagne. Je cherchais le moindre détail dans cette barrière d' altitude: que ce soit l' Aiguille d' Argentière, le Tour Noir ou le Dolent, la chaîne avait reçu de plein fouet la dernière dépression. Je n' eus pas le temps de m' extasier.. " " .Dans mon dos,mes com-

Vue sur le versant nord-est de l' Aiguille d' Argentière au coucher du soleil, depuis le bivouac des Aiguilles Dorées

SUR LES FRONTIÈRES SUR LES FRONTIÈRES

LES ALPES 11/2001 Montée sous la Grande Lui au cours de la deuxième étape Pho to s:

Ma rio Colonel LES ALPES 11/2001

pagnons, qui avaient déjà chaussé leurs skis, s' impatien. Nous aurions pu descendre par le Rognon, mais en longeant le pied de la face nord de l' Aiguille Verte, puis en louvoyant dans la zone de séracs, le jeu devenait plus subtil. Il n' était que l' éternel recommencement de ce qui nous poussait en montagne: la quête des plus beaux instants et des plus beaux endroits.

La glace bleutée, surgissant comme un iceberg dans les champs de poudreuse, ajoutait encore à la magie du site. Par chance, personne n' était passé dans ce labyrinthe hivernal et à chaque virage, les flocons cristallins semblaient vouloir repartir vers le ciel. Au fond, les Droites et l' Aiguille Verte s' escamotaient, perdant de leur ampleur au fur et à mesure que les virages s' enchaînaient. Bientôt, nous fûmes sur le plateau, où notre regard pouvait vagabonder à 360°: ce n' étaient que sommets, gendarmes, arêtes et glaciers. Le Dolent, noyé dans la masse, ressortait à peine. Trop lointain, niché au fond du cirque, il ne s' im pas encore face aux Droites ou aux Courtes, ces montagnes mythiques. En remettant les peaux, je ne pouvais m' empêcher de penser à ces hauts sommets, en métamorphose constante. Comme la mer, en composant avec le ciel et les éléments, ils nous réservent sans cesse d' éton surprises, certaines agréables, d' autres moins. Il était temps de remonter vers le col du Chardonnet. La cuvette, noyée dans l' ombre, permettait de progresser rapidement.. " " .Dans cette pente régulière,le rythme s' impo de lui-même, soutenu et cadencé. Très vite, le col fut en vue, juste une échancrure, un coup de scalpel entre deux murailles. En basculant sur l' autre versant, la plaine du Rhône, au loin, donnait déjà le ton. Nous étions à la frontière de l' intangible.

L' enchantement de la haute montagne

Vue depuis le bivouac des Aiguilles Dorées. Au lever du jour, toute la face nord-est de l' Aiguille d' Argentière s' illumine Dans les crevasses du glacier de Saleina LES ALPES 11/2001

Une descente en crampons, puis une traversée sous la face sud des Aiguilles Dorées devaient nous conduire au bivouac du même nom. Le versant qui nous dominait, marqué par l' Aiguille d' Argentière, est sans doute l' un des bassins les plus secrets du massif. La majorité des skieurs qui entreprennent la Haute Route ne s' attardent guère dans ce cirque qu' ils se contentent de traverser pour rejoindre la cabane de Trient. Le glacier de Saleina n' a guère la cote. Pourtant, là se niche l' un de mes refuges préférés: le bivouac des Dorées.. " " .De ce petit bijou remarquablement bien situé, on s' échappe comme l' oiseau prend son envol: été comme hiver, loin des grands flux migratoires, on y découvre une montagne formidable.

A notre arrivée au bivouac, le soleil, sur le déclin, passait par quelques brèches. Le jeu de l' ombre et de la lumière, si caractéristique en montagne, éclairait puissamment la face nord de l' Aiguille d' Argentière – autrefois un boulevard.. " " .Sur les photos des années cinquante,on ne voit qu' une belle pente, de 50 ou 55°, assez évidente à remonter.. " " Aujourd' hui, des séracs poussent de partout, n' offrant plus qu' un passage,à la limite de l' arête Nord.. " " .Très vite,les étoiles s' installèrent celle du Berger,puis une myriade de constellations. Il était temps de rentrer dans ce cocon d' altitude, dont nous avions, cette fois, la clé de la partie fermée. Le bivouac des Dorées est une réelle mer-veille,une caverne d' Ali Baba avec tout le confort possible: du gaz, bien sûr, mais aussi des Thermos, de la nourriture, des boissons et même un transistor! Cet endroit, l' un des rares des Alpes, donne l' impression que ses constructeurs ont voulu faire confiance aux futurs visiteurs.. " " .Grâce à ce sésame,nous plongions dans la

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montagne d' autrefois, quand la parole suffisait à ouvrir toutes les portes...

La nuit fut paisible, l' endroit imposant la quiétude. Lorsque le jour se leva, nous fûmes aux premières loges pour admirer le lever du soleil. Timidement, on sentit la lumière revenir à l' horizon. Derrière le haut Valais, à l' aplomb du Weisshorn, les nuages commencèrent par rougir. Quelques cumulus, reste d' une ancienne dépression, donnèrent le ton. L' astre balayait déjà les hautes couches de l' atmosphère. Assis sur le parapet, nous contemplâmes l' arrivée de la lumière. D' abord aérienne, puis oblique, elle commença à éclairer les hauts sommets. L' Aiguille d' Argentière, encore trop basse, resta dans la pénombre avant de s' empourprer, comme sous les faisceaux d' un projecteur. Cela dura peu, les volutes de nuages qui exécutaient des sarabandes folles au-dessus des arêtes rentrèrent aussi dans la danse. Mais le vent du nord, qui balayait les crêtes, eut tôt fait de les disperser: un pan entier de la face nord se dégagea. Les séracs qui se balançaient dans le vide en devinrent encore plus menaçants. Tout là-haut, le sommet de l' Aiguille d' Argentière trônait par-delà l' opale des nuées. Le crépuscule était fini. La lumière se mit à envahir les moindres arpents de ce pays vertical. Toutes les crevasses et les tours de granite quittèrent l' ombre.. " " .Ce spectacle n' avait duré que quelques minutes. A peine le temps d' une illumination. Juchés sur un promontoire, nous avions été les seuls témoins de la naissance du jour.

La révélation du Dolent

En remontant sous la Grande Lui, la magie opérait encore. Nos yeux avaient sans doute trop caressé le ciel et les étoiles. Très rapidement, nous fûmes au pied de la dernière pente. Les skis arrimés au sac, nous rejoignîmes une brèche. Sous nos yeux le Dolent prenait son essor. Le premier jour, en descendant sur le glacier d' Argentière, nous avions aperçu sa pyramide nord, zébrée par la brèche de l' Amône. Il était alors lointain et presque absent. Là, au pied de son versant est, cette pyramide parfaite de plus de 1400 mètres devenait une montagne majeure. Sa puissance se sentait presque physiquement sur ce bassin de l' A Neuve. D' autant plus facilement que, depuis le col de Saleina, nous avions décidé de plonger dans les méandres des séracs. La neige, encore dure, permettait cette incursion. Des virages précis, des passages soutenus, des crevasses bien ouvertes: nous avions beau perdre de l' alti, la haute montagne conservait sa rudesse. Et tout là-haut, les arêtes Nord et Gallet convergeaient à la limite supérieure du ciel.

Un ciel qui devait sacrement cogner car la neige se transforma sans crier gare en une soupe hideuse, entraînant les skis – et nous aussi par la même occasion – au plus profond de la couche. L' arrivée à la Fouly, au terme de 1900 mètres de descente, fut épique: skis écartés, cuisses arc-boutées, chaque virage était un véritable combat contre une neige molle à souhait. La nuit de repos fut bien méritée.

La dernière étape, nous ramenant à notre point de départ, fut un étrange condensé de montagne sauvage et de sommets civilisés. Partis aux aurores, en direction du Grand Col Ferret, nous allions désormais découvrir le versant sud du Dolent. La montagne avait perdu de sa su-

Pho to :Ma rio Colonel En montant en direction du col de Saleina LES ALPES 11/2001

perbe: elle se confondait à nouveau avec les cimes alentour.. " " .Mais quelle importance? Alors que nous remontions sur Helbronner pour redescendre sur la vallée Blanche, nous savions désormais que ce Dolent, que nous avions tenté d' approcher, nous avait offert une version tout à fait personnelle du chemin des cimes. Le Dolent, comme toute montagne, n' était pas unique: il se déclinait en fonction de multiples paramètres qui, pour nous, avaient été favorables. Nous rapportions de ces trois jours des fragments sans nationalité, autant d' instantanés qui deviendraient de beaux souvenirs...

Informations pratiques

Le tour du Dolent est une boucle qui s' aborde aussi bien depuis Chamonix que La Fouly. Il ne réclame pas un entraînement surhumain: les dénivelés sont abordables, et les montées sont souvent facilitées par la présence de remontées mécaniques ( Grands Montets, Helbronner ). Néanmoins, de par son altitude, ce tour conserve un caractère alpin. En raison de passages à skis délicats et des nombreuses traversées de glacier, il est réservé à des skieurs-alpinistes.

Saison

Il est conseillé d' attendre que les glaciers soient bien bouchés: mars-avril est peut-être la meilleure période.

Cartes

CN 1:50 000 Martigny 282 S avec itinéraires à skis ou IGN 1:25 000 Chamonix 3630 0 T.

Logistique

PGHM, tél. 04 50 53 16 89; Office de Haute Montagne ( renseignement sur les conditions de la montagne),tél.04 50 53 22 08; météo, tél. 08 36 68 02 74, téléphérique des Grands Montets, tél. 04 50 54 00 71; téléphérique de la Pointe Helbronner, tél. 00 39 0165 89 925; train du Mon-tenvers-Mer de Glace: 04 50 53 12 54

Encadrement

Philippe Magnin, guide de haute montagne à Evian, tél. 04 50 75 50 52 ou 06 07 19 00 85

René Buemy, guide à Orcière, tél. 027/783 13 83

Matériel

Pour évoluer sur les glaciers, prévoir, outre le matériel

Pho to s:

Ma rio Colonel En montant au Grand Col Ferret, dans les forêts de mélèzes Le bivouac des Aiguilles Dorées, une des plus sympathiques cabanes des Alpes LES ALPES 11/2001

classique de ski de randonnée, des baudriers et une petite corde de randonnée, d' une longueur minimale de 10 m d' intervalle, pour chaque membre du groupe. Un sac avec porte-skis est préférable pour passer la pente au pied de la Grande Lui. Si on peut envisager un seul piolet pour le groupe ( pour une pente plus raide que la moyenne ), une paire de crampons individuelle est indispensable.

Refuge, hébergements

Au départ de Chamonix, les deux nuitées se font en Suisse.. " " .Au départ de La Fouly, prévoir une nuit d' héberge à Chamonix.

Le bivouac des Aiguilles Dorées ( 2980 m ) comprend un local de 12 places ( couverture, matelas mais pas de gaz... ), toujours ouvert, ainsi qu' une partie équipée en gaz et en nourriture de secours, mais fermé ( 26 places en tout ). La clé s' obtient auprès de la section CAS Dent-de-Lys, Gilbert Maillard, chemin de la Pérose n°15, 1803 Chardonne,. " " .021/921 85 50,e-mail gmaillard@worldcom.ch. Hébergement à La Fouly: hôtel des glaciers ( dortoirs possibles ), tél. 026/783 11 71

Pour Chamonix, contactez directement l' office du tourisme au 04 50 53 00 24

Itinéraire:

Le tour du Dolent décrit ci-contre a été réalisé en trois jours, ce qui impose de partir chaque matin de bonne heure. Il peut se moduler et accepter un certain nombre de variantes qui le rallongent alors d' autant. Les horaires donnés correspondent à l' étape dans son intégralité. L' orientation suit le cheminement du randonneur. La descente cumule les différentes descentes de chaque journée.

Première étape: Grands Montets – Col du Chardonnet ( 3323 mBivouac des Dorées

Dénivelée: 800 m Durée: de 4 à 5 h Orientation: Nord-est Descente: 900 m Itinéraire: Du sommet des Grands Montets, descendre le long de la moraine des Rognons pour rejoindre le glacier d' Argentière vers la cote 2550 m. De là, traverser à flanc pour se diriger au pied du glacier du Chardonnet, passer une première pente raide puis une moraine transversale avant d' atteindre le glacier proprement dit. Une pente soutenue conduit au plateau supérieur vers 2950 m qui permet d' atteindre le col du Chardonnet. Une pente à 40° sur environ 100 m conduit au glacier de Saleina qu' on peut aborder, soit en crampons, soit à skis. Dans les deux cas, il est possible de se faire assurer depuis le haut avec une grande sangle. Franchir une rimaye généralement facile pour accéder au glacier. Descendre à flanc en tentant de rester vers la cote 3100 m. On rejoint ainsi la pente qui mène à la fenêtre de Saleina. Quitter l' itinéraire principal pour longer le versant sud des Aiguilles Dorées. On passe

Depuis le col de Saleina, vue sur le glacier de l' A Neuve quelques mètres en contrebas et sur l' arête qui court de l' Aiguille de l' A Neuve au Dolent Montée en direction du Grand Col Ferret, la face est du Dolent apparaît enfin Au sommet de la Grande Lui ( 3500 m )

ainsi sous l' Aiguille de la Varappe, puis la Tête de Bilsex. Le bivouac se trouve juste derrière. Une courte remontée de 50 m permet de l' atteindre sans difficulté.

Remarques: On peut, en tirant à droite depuis le col des Grands Montets, passer sous l' Aiguille Verte et rejoindre une zone de séracs et de crevasses.. " " .Très belle descente soutenue sur le glacier du Rognon.

Si le bivouac des Dorées est complet,on peut continuer jusqu' à la cabane de Saleina ( 2691 m).Mais en cas de mauvais temps et de fortes chutes de neige, il est plus difficile de quitter cet endroit, à cause du risque d' avalanche.

2 e étape: Bivouac des Dorées – Grande Lui ( 3509 mLa Fouly ( 1593 m )

Dénivelée: 600 m Horaire: 4 à 6 h Orientation: nord puis sud Descente: 1900 m Du bivouac des Dorées, commencer par perdre de l' altitude. En restant à flanc, on retrouve le glacier de Saleina, au pied d' un éperon rocheux situé vers 2860 m. Remettre les peaux de phoque, puis s' enfoncer dans une combe soutenue entre plusieurs îlots rocheux ( plein sud ). Vers 3200 m, on accède à un cirque avec, sur la droite, la Grande Lui. Monter au plus haut, quitter les skis lorsque la pente se raidit et, à pied, par une pente raide ( 40° ) sur une centaine de mètres,accéder au col de Saleina ( 3419 m ), juste à l' aplomb du sommet. Une courte désescalade permet de rejoindre en versant sud un vaste plateau. Deux descentes possibles, soit en tirant à gauche pour rejoindre l' itinéraire normal passant par la cabane de l' A Neuve ( 2735 m ), soit en tirant à droite depuis le plateau pour s' aventurer sur le glacier de l' A Neuve, si les conditions le permettent ( pentes soutenues au milieu des séracs et des crevasses ). Dans les deux cas, on quitte le glacier vers le lieu-dit les Essettes: en suivant le fond du vallon, on atteint ensuite sans difficulté La Fouly ( 1593 m ).

Remarque: Partir de très bonne heure ( lever du jour ) pour aborder dans de bonnes conditions la descente qui, orientée au sud-ouest, prend rapidement le soleil.

3 e étape: La Fouly ( 1593 mGrand Col Ferret ( 2537 mPlanpincieux ( 1564 mPointe Helbronner ( 3462 m ) –

Pho to s: Ma rio Colonel Dans la descente sur le glacier de l' A Neuve, le versant nord du Dolent se découvre LES ALPES 11/2001

Chamonix ( 1030 m )

Dénivelée: 1000 Horaire: 8 à 10 h Orientation: sud puis sud-est ( pour la montée ) Descente: 3500 m Cette étape, morcelée entre ski de randonnée et hors piste, est un véritable voyage.. " " .Assez longue, elle laisse toutefois quelques périodes de repos et permet de rejoindre sans difficulté la vallée de Chamonix.

De La Fouly, par la route ( plus ou moins dégagée ), se diriger vers le hameau de Ferret ( 1700 m ). Juste avant ce-lui-ci,franchir la Dranse de Ferret ( pont ) et accéder,à travers une forêt de mélèzes, au crêtet de Letemaire; en coupant une belle pente, on arrive à la Dotse ( 2492 m ). Suivre l' arête des Plantins qui mène sans difficulté majeure au Grand Col Ferret. Descendre une belle pente ouest, qui conduit vers le refuge du Pré de Bar ( 2062 m ). A flanc, se laisser glisser dans le Val Ferret. En longeant les pistes de fond, descendre au plus bas ( généralement vers 1600 m ), non loin de Planpincieux. Une navette permet alors de rallier Entrèves, d' où l'on peut reprendre le téléphérique qui amène sur la vallée Blanche.

Remarque: Partir de très bonne heure pour enchaîner tranquillement la montée,puis la descente dans leVal Ferret italien avant d' envisager une descente de la vallée Blanche ( bien penser qu' en fin de saison, la neige venant à manquer, il faut prendre le train au Montenvers: se renseigner sur les horaires ).

On peut aussi passer par le Petit Col Ferret ( 2480 m ), ce qui fait largement gagner une heure. Mais le paysage est moins somptueux et la descente, raide, peut, par conditions nivologiques aléatoires, être relativement ex-posée. a

Les derniers mètres un peu raides pour atteindre le col de Saleina ( 3419 m ), juste sous le sommet de la Grande Lui

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