Le versant nord-est du Pain de Sucre

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Aiguilles de Chamonix ).

Avec 2 illustrations et 1 croquis.Par Robert Gréloz.

Le cirque d' Envers de Blaitière, formé par les Aiguilles de Chamonix qui élèvent leurs belles murailles de granit au-dessus du petit glacier d' Envers de Blaitière, a donné l' occasion, ces dernières années, d' ouvrir de très difficiles itinéraires d' ascension.

La seule partie glaciaire, qui contraste d' ailleurs magnifiquement avec les sévères parois rocheuses des Aiguilles, est la face nord-est du Pain de Sucre ( 3601 mètres ).

Ce versant du Pain de Sucre constitue une pente de glace unie qui s' élève au-dessus des énormes rimaies du glacier et qui s' achève à quatre-vingts mètres du sommet dans les rochers terminaux. Elle est limitée au sud par l' arête est du Pain de Sucre et au nord par l' étroit couloir de glace qui descend du col du Pain de Sucre.

Le 13 août 1931nous avions, avec Francis Marullaz, défriché ce versant en y traçant, non sans difficultés, une voie d' ascension qui empruntait la pente de glace dans toute sa hauteur, puis quelques rochers et enfin un nouveau mais court parcours de glace qui nous amenait sur l' arête nord à quelques mètres du sommet.

Ce même jour, la première ascension du col du Pain de Sucre était réussie par Madame et Monsieur Dalmais avec le guide Georges Charlet et un porteur.

Notre intention, ce jour-là, s' était vue modifiée à la suite des conditions de la grande pente. En effet, notre projet était de remonter la pente jusqu' en son milieu, puis de la traverser vers le sud pour atteindre l' arête est par laquelle nous espérions terminer notre ascension. Mais la dureté de la glace et par conséquent la lenteur de notre progression nous fit préférer le parcours suivi.

Le projet initial était donc à reprendre afin d' achever l' exploration de cette paroi. C' est pourquoi le 4 juillet 1937 nous montions avec André Roch au petit refuge Bobi-Arsandaux afin d' essayer de le réaliser.

Bien qu' il soit très délabré des suites des rigueurs de l' hiver, nous nous sentons encore fort bien dans ce sympathique abri. Il n' est d' ailleurs jamais question d' y faire plus que manger et dormir, l' espace très restreint se prêtant peu pour s' y ébattre. C' est bien pour cela que le registre des visiteurs est peu abondant et ne contient qu' une sélection de noms de grimpeurs réputés parmi lesquels nous sommes heureux de constater que les Genevois sont en majorité.

Le réveille-matin ayant bien accompli sa fonction, nous expédions un sommaire petit déjeuner et nous faisons disparaître les traces de notre passage par le nettoyage du refuge. Quand cela est terminé, c'est-à-dire lorsque nous sommes prêts au départ, il est 2 h. et demie.

Le pas encore mal assuré, les yeux lourds de sommeil, nous nous laissons pesamment glisser le long des cordes qui donnent accès à la terrasse du refuge.

La lanterne, dans cet exercice, lance de fantasques lueurs jusqu au glacier sur lequel se détachent des ombres mouvantes énormes.

Au bas des rochers de la cabane nous fixons les crampons, et par une marche de niveau à travers quelques crevasses nous atteignons les rimaies du bas de la pente du Pain de Sucre.

La dernière rimaie, celle qui donne accès à la pente, exige, pour la traverser, une gymnastique très périlleuse, car il faut partir d' un bouchon de neige placé au milieu de la crevasse et franchir le surplomb que constitue la lèvre supérieure. Or, ce surplomb est en neige « pourrie », donc peu propice pour y planter un piolet. Il nous faut enlever toute cette épaisse couche de neige folle pour parvenir à une meilleure consistance. Ce travail est dévolu à Roch cependant que je l' assure assez mal.

Pour franchir le surplomb, Roch me demande l' appoint de mes épaules que je lui offre en ayant bien soin d' interposer, entre elles et ses crampons, mon sac dans sa plus grosse épaisseur. Nos deux charges réunies sur la même surface d' appui provoquent un léger tassement du bouchon. L' émotion passée, Roch, à l' aide des deux piolets, bataille quelques instants, puis d' une violente secousse quitte mes épaules à ma grande satisfaction. Je le suis, puissamment aidé par la traction de la corde.

Au-dessus, c'est-à-dire déjà dans la pente, l' état de la neige est excellent, les crampons mordent bien, nous prenons ainsi rapidement du champ.

Nous avons bientôt à traverser, en direction sud, un premier gros couloir creusé dans la pente par la chute des pierres et des glaçons provenant des régions supérieures. Ce déversoir, large de trois mètres, profond d' autant, est en neige extrêmement dure, le fond est en glace; le piolet ne l' entame qu' avec difficulté. Deux pierres encastrées dans la glace nous favorisent dans la traversée en nous évitant la taille de deux marches.

Deux autres dévaloirs, de moindre importance, sont encore franchis. Notre ligne d' ascension est alors dirigée vers une pointe de rocher qui émerge de la pente dans sa partie médiane. Nous y parvenons bientôt, encore que pour l' atteindre il soit nécessaire de tailler dans la glace qui marque son abord. Notre espoir de trouver un emplacement de repos est déçu, car le rocher n' est qu' une partie de plaque lisse très inclinée. Nous sommes en réalité sur les dalles qui, en 1931, nous avaient contraints de modifier notre itinéraire. Mais aujourd'hui elles sont couvertes d' une assez forte couche de glace et neige qui rend leur traversée beaucoup plus aisée.

Dès cet instant nous sommes en plein « pan de rideau ». C' est aussi à partir du bec rocheux que la pente accuse sa plus grande inclinaison. La neige y est aussi plus dure, parfois même elle fait place à de la glace vive.

Nous ne progressons plus sans que nos pieds soient placés dans des marches soigneusement taillées. Nous profitons bien, pendant une vingtaine de mètres, de suivre une nervure neigeuse sur laquelle nous avançons avec plus d' aisance, mais, comme nous devons traverser la pente pour rejoindre l' arête est, il nous faut revenir dans la zone glacée.

C' est alors la lente construction de grosses marches dans une pente des plus raides. Ces « degrés » seront taillés avec tant de soins qu' en fin d' été lors LE VERSANT NORD-EST DU PAIN DE SUCRE.

/Irete Crococf/fe Versantdu Pain c/e Sucretinéra/re OAL/1A/S

1931

1937

d' ascensions dans le voisinage, nous pourrons encore les observer sur certains parcours. Une pointe antérieure de l' un de mes crampons sera même victime de la dureté de la glace.

Ce travail de sculpteur s' accomplit avec beaucoup d' énergie et de patience aussi, bien que notre avance, sur ce parcours, ne soit guère en proportion des efforts déployés.

Nous nous réjouissons de rejoindre l' arête où nous supposons que le travail sera moins pénible et où l' attention pourra être un peu relâchée, aussi est-ce avec un intense soulagement que nous y prenons pied dans une neige épaisse, déjà toute ramollie par le soleil matinal.

Nous apercevons immédiatement les silhouettes de camarades qui se profilent sur l' arête est de la Dent du Requin. Nous échangeons avec eux quelques cris d' amitié, puis nous reprenons notre ascension.

Si nous sommes heureux d' en avoir fini avec la pente de glace, nous sommes très désappointés des conditions de neige de l' arête. En effet, nous avons énormément de peine à la remonter, car nous enfonçons dans la neige molle d' une manière très inattendue. Notre passage laisse derrière nous un profond sillon dans la neige.

Au bout de peu de temps, nous avons les chaussures remplies d' eau, les vêtements sont alourdis par l' eau imbibée au contact de la neige dans laquelle nous nous traînons avec peine. La chaleur aussi est atroce; chacun notre tour, tous les dix mètres, nous faisons la trace, sans beaucoup d' enthousiasme.

Lorsque nous arrivons au haut des rochers du ressaut de l' arête, nous faisons une longue halte, tant est grande notre satisfaction de pouvoir nous reposer sur un emplacement sec. Nous n' avons encore pris aucune nourriture depuis notre départ, et nous n' avons pas même faim. Nous absorbons notre bidon de thé avec avidité; il nous faut ensuite résister à une grande envie de dormir car le but est encore loin.

De nouveau en marche, nous parcourons, à la même cadence lente, la dernière partie de l' arête, toujours aussi enneigée, jusqu' à sa jonction avec l' arête sud. Dès lors, la suite de la course n' est plus que la fin du parcours de cette dernière, entièrement rocheuse.

L' escalade des rochers y est d' un intérêt soutenu; un court passage, sur le versant ouest de. l' arête, nous oblige même à une périlleuse gymnastique le long d' un manche de piolet coincé au-dessus d' une plaque qui part dans le vide.

Les brèches, encore encombrées de neige, nous font perdre aussi beaucoup de temps.

Ce n' est qu' à 16 heures que nous passons sur le sommet, sans nous y arrêter.

Nous filons rapidement dans le flanc ouest jusqu' au glacier d' Envers du Plan. De là, par une marche extrêmement désagréable dans une neige fondante très épaisse, nous gagnons le refuge du Requin à 17 h. 45.

C' est ensuite la cahoteuse descente vers Chamonix, fatigués, mais heureux d' avoir réussi une si belle ascension, une des plus belles au point de vue vision puisqu' elle se déroule continuellement en face des magnifiques Aiguilles qui, du Plan au Fou, prennent suivant les altitudes des formes toujours plus séduisantes.

Horaire: Refuge Bobi-Arsandaux. 2 h. 30 Rimaie3 h. 15 Arête est10 h.

Arête sud12 h.

Sommet16 h.

Refuge du Requin... 17 h. 45

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