Les 100 ans de l'Alpine Club

PAR LOUIS SEYLAZ

Avec 1 illustration ( 63 ) C' est la curiosité scientifique qui fut à l' origine de l' exploration des Alpes: recherches sur la géologie et la botanique, expériences sur la température, la pression et la tension atmosphériques, observations des glaciers, etc., telles étaient les préoccupations dominantes du Dr G. M. Paccard, d' H de Saussure, du P. Placidus a Spescha, du chanoine Murith, prieur du Grand St-Bernard, qui fit en 1779 déjà l' ascension du Vélan. Quelques années plus tard, en 1811, les frères J.R. et Hiéronimus Meyer d' Aarau réussissaient la première ascension de la Jungfrau, répétée l' année suivante par leur fils et neveu Gottlieb Meyer. En 1828 et 1829, le professeur Hugi de Soleure parcourait les glaciers de l' Oberland bernois et tentait à son tour de gravir la Jungfrau, puis le Finsteraarhorn. Vers la même époque, l' ingénieur Venetz de Sion hasardait l' hypothèse audacieuse pour le temps de l' extension préhistorique des glaciers des Alpes. Le jeune professeur L. Agassiz, d' abord incrédule, ne fut pas long à ouvrir les yeux et à l' adopter avec enthousiasme. Pour étudier les phénomènes glaciaires et pouvoir mieux convaincre les opposants, il n' hésita pas, avec toute une équipe de collaborateurs, à passer plusieurs étés sur le glacier de l' Aar, dans ou plutôt sous le célèbre Hôtel des Neuchâtelois ( 1840-1844 ). Mais tout en poursuivant leurs travaux scientifiques, ces savants se donnent parfois congé pour entreprendre quelque ascension. En 1841 ils gravissent la Jungfrau, en 1842 le Lauteraarhorn ( qu' ils prennent pour le Schreckhorn ), en 1844 le Wetterhorn.

Il n' y a qu' à relire le récit que fit Desor de la course à la Jungfrau pour se convaincre que la science n' est plus seule en jeu, qu' un autre motif, une autre force, une autre passion les pousse à ces escalades: «... Lorsque je fus au sommet, je ne pus, pas plus qu' Agassiz, me défendre d' une 11 Les Alpes - 1957 - Die Alpen161 vive émotion... Je n' y restai que quelques minutes, et me hâtai de rejoindre Agassiz... j' avais besoin de serrer la main d' un ami; j' ose dire que de ma vie je ne me suis senti si heureux que lorsque je vies m' asseoir à côté de lui sur la neige. Je crois que nous eussions pleuré tous deux si nous I' avions osé... 1 » Parmi les visiteurs et hôtes d' Agassiz à l' Hôtel des Neuchâtelois au cours de l' été 1841, il y eut le professeur écossais J.D. Forbes. C' est ce nom qui doit être inscrit en tête de la longue liste des alpinistes britanniques. Sans doute des centaines de touristes de cette nation parcouraient les Alpes chaque été, mais en suivant les chemins bien battus des itinéraires classiques traditionnels. Quant à la douzaine de ceux qui, à la suite de de Saussure, avaient gravi le Mont Blanc, ce ne fut pour eux qu' un exploit sportif sans lendemain; ils ne sauraient être qualifiés d' alpinistes. Forbes, au contraire, consacre depuis des années ses vacances estivales à l' exploration des hautes Alpes: vallée, cols et massifs du Dauphiné, chaîne du Mont Blanc, Oberland bernois. Il participa avec Desor à la course de la Jungfrau. L' année suivante ( 1842 ), partiellement avec notre compatriote le professeur Bernard Studer, il accomplit ce qu' on pourrait appeler la traversée en zigzag de la Haute Route, de Chamonix à Saas, franchissant successivement les cols du Géant, du Grand St-Bernard, de Fenêtre, de Collon, d' Hérens, du Théodule et du Monte Moro. La relation de cette randonnée paraîtra en 1843 sous le titre Travels through the Alps of Savoy. Ce livre, le premier en langue anglaise consacré à l' exploration des Hautes Alpes, fut le « Sésame, ouvre-toi » de l' alpinisme britannique; il contribua grandement à éveiller en Angleterre le goût et l' intérêt pour les choses de la haute montagne. « Forbes, dit Coolidge, forme le véritable lien entre de Saussure et l' Alpine Club. » Celui-ci a bien compris et reconnu ce qu' il lui devait en le nommant son premier membre d' honneur en 1859.

Dès 1850 en effet, les Anglais paraissent sur la scène et prennent la tête du mouvement. Grâce à leur esprit d' entreprise ils dépassent bientôt tous les concurrents. Le départ d' Agassiz pour I' Amé où il devait trouver un champ de travail et des possibilités mieux à sa mesure avait décapité son équipe; on n' en entendit plus parler, du moins dans le domaine qui nous occupe. Il restait, il est vrai, Bernard et Gottlieb Studer, Melchior Ulrich, Coaz, Weilenmann et l' abbé Imseng de Saas, mais ils étaient trop peu nombreux, dispersés et comme isolés dans leur propre pays; leurs moyens étaient limités et leur activité de grimpeurs n' osait se donner libre carrière et braver ouvertement les préjugés d' une opinion publique contraire. Lorsque, en 1863, ils se groupent enfin pour fonder le CAS, il est trop tard: les Anglais ont pris une avance considérable; les plus beaux moments des vendanges alpines sont passés.

Le grimpeur de notre temps qui étudie cette époque qui va de la conquête du Mont Rose à celle du Cervin ( 1855-1865 ), et qu' on a appelée rage d' or de l' alpinisme, ne peut se défendre d' un sentiment de profonde admiration et d' un brin d' envie. Jusqu' en 1850, l' histoire n' inscrit pas une seule « première » à l' actif des Britanniques. Et tout à coup, c' est pour les jeunes hommes d' alors la révélation d' un nouvel ordre de beauté, la découverte d' une source de joies inédites et intenses, la porte ouverte à l' aventure. Ils vont s' y précipiter en foule, avec un élan et une fougue irrésistibles, apportant dans cette quête un esprit d' initiative et de méthode incomparable, une énergie et une ténacité indomptables. Partis tard dans cette course aux cimes, ils distancent immédiatement tous leurs rivaux et, en dix ans, achèvent la conquête des Alpes.

D' un bout à l' autre de la chaîne, l' assaut est livré. Toutes les régions des Alpes sont parcourues et explorées; les grands sommets encore intacts cèdent l' un après l' autre. Durant la belle saison, 1 Excursions et séjours dans les Glaciers, Neuchâtel, 1844, p. 395. 162 il ne se passe guère de jour sans qu' un cri de victoire ne retentisse sur les cimes et que leur crête déchiquetée ne se couronne d' un cairn. Après les précurseurs, Forbes, John Ball et Alfred Wills, c' est Tuckett, les Kennedy, les Birkbeck père et fils, les frères Parker, les Smyth, John Tyndall, Leslie Stephen, W. Moore, les Mathews, dont il sera question bientôt, H. Walker, Ch.Hudson, lord Douglas, pour ne citer que les plus notoires. Il y en a des douzaines d' autres, tout aussi enthousiastes, tout aussi entreprenants et ardents. Ce sont pour la plupart des universitaires, les uns encore étudiants, sinon de profession libérale, professeurs, hommes d' église ou de loi, artistes ou écrivains, entraînés aux sports athlétiques dans leurs écoles, ne redoutant pas la fatigue, sachant supporter l' inconfort, et qui leur état social assure de longues vacances. En regard de cette brillante cohorte, la Suisse ne peut aligner que les quelques noms cités plus haut.

Si la science fut le premier motif qui conduisit les hommes à la montagne, elle n' est plus guère, pour ces nouveaux conquérants, qu' un alibi, la justification d' une passion qui n' ose pas encore dire son nom. Ce n' est plus par curiosité scientifique que Tyndall gravit le Weisshorn et s' acharne contre le Cervin. La plupart des grimpeurs ne s' en soucient plus, quand ils ne s' en moquent pas carrément. Leslie Stephen, lisant devant le club le récit de son ascension au Rothorn de Zinal, lança une plaisanterie au sujet de l' ozone, dont Tyndall prétendait avoir constate la présence sur les sommets: « Quant à l' ozone, s' il s' en trouvait dans l' atmosphère, c' est qu' il est encore plus bête que je ne le croyais », ce qui fit bondir Tyndall qui partit en claquant la porte. Non, ces jeunes hommes vont à la montagne parce qu' ils l' aiment pour elle-même, par besoin de communier intimement avec cette nature primitive et sauvage, pour les joies profondes et neuves qu' elle leur dispense, par goût de l' aventure, de l' imprévu, de l' inédit, de la lutte aussi, dont l' instinct inassouvi persiste au tréfonds de l' âme des civilisés que nous sommes, parce qu' encore ils y ont trouvé une école d' énergie, une forme enivrante, incomparable, de jeu et de saine récréation. A les entendre, on se croirait revenu aux temps des croisades ou de la Renaissance italienne.« Ecoutez Ch. Hudson raconter ses impressions au sommet du Mont Blanc qu' ils ont atteint de St-Gervais, lui et ses compagnons, sans guides, par l' itinéraire nouveau de l' Aiguille et du Dôme du Goûter ( 14 août 1855 ):

« Les joies que nous avons éprouvées lors de cette ascension n' étaient pas seulement dans la constante recherche de notre route à travers les obstacles, ni dans le sentiment que notre indépendance et notre persévérance avaient mené à bien une entreprise jugée impossible par d' autres, non plus dans la splendeur indicible du sombre azur du ciel, pas même dans l' immense panorama étalé sous nos yeux, ou dans la contemplation de l' infinie succession de rocs, de neiges et de glaces. Même si la vue avait été bouchée du commencement à la fin de la course, si au sommet les nuées nous avaient enveloppés de leur manteau funèbre, il serait resté pour chacun de nous le simple et animal plaisir que procure le jeu prolongé des muscles. Pour certains, l' effort physique est fastidieux ou douloureux à l' extrême, tandis qu' il apporte à d' autres ce flux accéléré de vie et d' énergie qui est une source de joie: Labor ipse voluptasl. » Rien ne lie plus fortement les hommes qu' une passion commune. Il n' y a pas de ciment plus solide que l' amitié unissant les membres d' une cordée qui ont vécu ensemble les moments palpitants de la lutte, qui ont partagé les dures fatigues de la montagne, ses joies multiples et ses dangers. Ces affinités créaient dès l' abord des relations cordiales entre les grimpeurs britanniques des années 1 Hudson and Kennedy: Where there' s a Will there' s a Way, 1856, p. 81.

cinquante et quelques qui se rencontraient ou se retrouvaient à Grindelwald, Zermatt, Courmayeur ou Chamonix: une vraie confraternité alpine. On se faisait part de ses succès, on se transmettait des renseignements, on élaborait des plans et des projets.

Une de ces rencontres, celle de E. S. Kennedy avec les frères Mathews, en août 1857 dans le Hasli, prend une importance historique. Kennedy se joint à l' autre caravane, et l'on part tous ensemble pour le Finsteraarhorn. Or déjà en février, William Mathews avait adressé à un ami, le Rev.Hort, la lettre suivante:

« Je vous prie de considérer s' il ne serait pas possible de fonder un club alpin. Les membres pourraient dîner ensemble une fois l' an, mettons à Londres, et se communiquer l' un à l' autre les renseignements qu' ils possèdent. A la fin de chaque saison passée dans les Alpes - ou ailleurs - chacun serait tenu de fournir au président un bref récit des courses encore inédites qu' il a faites, en vue d' une publication biennale. Nous rassemblerions ainsi quantité d' informations dont chaque membre pourrait faire son profit. » Au retour du Finsteraarhorn, le 13 août, l' idée fut longuement et sérieusement discutée par les participants. Elle prit corps définitivement le 6 novembre de cette même année 1857 à Leasowes, maison de campagne des Mathews, dont E. S. Kennedy était l' hôte. A partir de ce moment, c' est ce dernier qui conduit les opérations. Une circulaire est adressée à tous les habitués des Alpes que l'on suppose devoir s' intéresser à la chose.Vingt-huit adhésions vinrent encourager les promoteurs, et une première réunion, suivie du « dinner » qui allait devenir traditionnel, eut lieu le 22 décembre à l' Ashley Hotel à Londres, au cours de laquelle furent élaborés les statuts fondamentaux du club en gestation. Le problème des qualifications donna lieu à de chaudes discussions. L' article qui exigeait du candidat qu' il ait gravi un sommet de 13 000 pieds ( 3965 m ) souleva une vive opposition. On s' accorda finalement sur une formule plus souple: le candidat devra présenter la liste de ses courses ou de ses contributions à la littérature alpine. Le comité jugera de leur valeur et décidera si l' impétrant peut être présenté au ballottage de l' assemblée, épreuve finale et redoutable.

Les premières séances du jeune club eurent lieu chez T. W. Hinchliff, qui venait de publier Summer Months in the Alps, premier livre de langue anglaise consacré uniquement à l' alpinisme, et qui, comme celui de Forbes, a grandement contribué à stimuler en Grande Bretagne l' intérêt pour la montagne. Car là-bas comme chez nous en Suisse, les grimpeurs eurent à lutter contre les préventions défavorables de l' opinion. Sir Alfred Wills le rappela aux fêtes du jubilé du club en 1907: « Nous étions un petit groupe de fidèles qui avons bravé le mépris de Ruskin et les sarcasmes de la presse, laquelle nous tenait pour des lunatiques. » Et l' état d' esprit du grand public, à la même époque, s' exprime dans un passage du Guide Murray, ouvrage qui faisait autorité: « C' est un fait remarquable que la plupart de ceux qui ont gravi le Mont Blanc étaient des gens à l' esprit dérangé1. » L' organisation de la société est simple; l' Alpine Club forme un tout indivisible. Son comité connaît et règle toutes les affaires. Les seules attributions de l' assemblée générale de décembre sont l' élection du comité, les modifications éventuelles des statuts et l' admission des nouveaux membres présentés par le comité après examen de leurs titres. Ce dernier droit a toujours été jalousement reserve.

A la différence du CAS, dont la constitution est basée sur le système confédéral, l' Alpine Club n' admet pas de groupes ou sections locales; il ne recherche pas le nombre; au contraire, il fut même question d' en limiter l' effectif au chiffre de 500. Cela lui assure une unité de ton et de doctrine qui n' existe pas dans les associations analogues du continent. Pourtant, il semble que le sens de l' indé 1 Handbook for Travellers in Switzerland and the Alps of Savoy. Edit. 1854 et 1856. 164 pendance individuelle est plus vif que chez nous, ce qui ne laisse pas de provoquer parfois des conflits. L' alpiniste, où qu' il soit, est une personnalité fortement marquée; s' il accepte de respecter un idéal et certaines traditions communes, les jeunes savent bien se libérer de ces dernières pour suivre les voies nouvelles où les entraîne le goût de l' aventure qui est leur raison d' être.

Le premier président de l' Alpine Club fut John Ball, à la fois alpiniste, explorateur et homme de science. A la suite d' un échec électoral, il quitta la scène politique et voua tout son temps et toutes ses forces à la montagne. C' est lui qui fit voter en novembre 1858 une décision prescrivant aux membres du club de présenter une relation écrite de leurs principales courses, dans les Alpes ou ailleurs. Ces récits fournirent la matière du premier volume des fameux Peaks, Passes and Glaciers ( 1859 ), dont le succès et le retentissement furent immenses, de même que ceux des deux tomes suivants ( 1863 ). La parution de ces recueils, succédant à la présentation par Albert Smith du diorama du Mont Blanc, suscita un enthousiasme extraordinaire pour les choses de la montagne: « Aucun ouvrage, sur n' importe quelle forme du sport, écrit Cunningham \ n' a certes jamais procuré à ses lecteurs autant de joies que ces volumes des Peaks, Passes and Glaciers. Combien de milliers d' hommes, après une journée harassante et fastidieuse au bureau, ont senti en lisant ces chapitres pleins de vie et de verve comme un souffle du glacier ou un effluve des forêts de mélèzes. » Et un demi-siècle plus tard un vétéran, remémorant ses impressions de jeunesse, notait: « Je me demande combien il en reste encore qui se rappellent l' impression profonde que produisit le premier volume des Peaks, Passes and Glaciers 2. Ce fut pour nous comme la découverte de l' Amé; ce livre nous révélait une nouvelle joie de la vie, la plus pure qui soit. Il ouvrait une voie inédite à nos énergies. A nous, jeunes gens d' alors, les premiers grimpeurs apparaissaient comme des surhommes; leurs guides, les Anderegg, Almer, Croz et autres, étaient des dieux 3. » L' éditeur était William Longman, un des fondateurs du club. C' est chez lui également que parurent tous les livres de montagne de l' époque, de Hinchliff, A. Wills, Hudson et Kennedy, Tyndall et notamment le célèbre Playground of Europe de L. Stephen. C' est lui aussi qui envoya en Suisse le tout jeune Edward Whymper - il avait vingt ans - avec mission d' en rapporter des dessins des principaux sommets des Alpes. C' est lui enfin qui fut pendant un demi-siècle le fidèle éditeur de Y Alpine Journal, doyenne et reine des revues alpines, qui succéda dès 1863 aux Peaks, Passes and Glaciers.

L' année 1858 fut surtout consacrée à parfaire l' organisation du club, à en préciser les tâches et les buts, à compléter les statuts, à établir et confirmer les règles du nouveau jeu de façon à constituer un corps de doctrines, bréviaire de l' art du grimpeur. Ces principes ont été exposés par John Ball et développés plus tard par G. D. Abraham dans son livre The Complete Mountaineer; ils peuvent se résumer en deux mots: audace et sécurité.

La période de 1855 à 1865 représente le glorieux été de l' alpinisme britannique. La liste exceptionnelle des premières ascensions effectuées par les membres de l' Alpine Club au cours de ces dix années, à laquelle la conquête du Cervin ( 14 juillet 1865 ) vint mettre le fleuron et un terme, lui valut un prestige et une autorité indiscutables et indiscutés dans le monde des grimpeurs. Etre admis dans cette phalange sacrée était un honneur envié; la discrète broche de bronze avec les initiales fatidiques A C que les élus portent au revers de leur habit était comme le « ruban bleu » de la montagne.

1 The Pioneers of the Alps, p. 23.

2 Le tome I des Peaks, Passes and Glaciers a été traduit en français par Elie Dufour et publié chez Michel Lévy sous le titre Les grimpeurs des Alpes ( 1862 ).

3 J. Stogdon, Random Memories, A.J. 1916.

Ce prestige s' est maintenu jusqu' à ce jour. Il est dû presque uniquement à l' activité individuelle et la valeur de ses adhérents. A part les publications mentionnées ci-dessus, l' œuvre de l' Alpine Club, en tant que corps constitué, est plutôt restreinte. Tandis que les sociétés alpines du continent ont travaillé à faciliter faces de leurs montagnes par la construction de refuges et de sentiers, la publication de guides-manuels, l' instruction et la formation d' un corps de guides, t' institution d' as, l' organisation des secours en cas d' accident, le club britannique s' est toujours refuse à participer à ces tâches. Désireux de marquer leur reconnaissance au CAS, les alpinistes anglais ont dû créer une association spéciale afin de pouvoir recueillir les fonds nécessaires et offrir au club suisse la cabane Britannia. Depuis quelques années pourtant, l' AC a patronné les expéditions à l' Himalaya.

Son action fut toujours morale, spirituelle et intellectuelle plutôt que matérielle.Vers 1860 une commission fut chargée d' établir les qualifications de la corde alpine et d' étudier la meilleure forme du piolet. Il en résulta un volumineux rapport qui ne changea pas grand' chose à l' évolution naturelle des choses. Tout récemment cependant, le club a encourage des recherches et études sérieuses sur la résistance et les conditions de rupture des cordes de montagne.

Un principe a garde sa pleine valeur au sein de l' Alpine Club comme du reste dans toutes les associations alpines du globe, c' est celui de la solidarité entre les membres de la cordée. La loi d' entre est sacrée chez les montagnards comme chez les marins. L' AC n' a jamais hésité à blâmer sévèrement et publiquement ceux qui ont manqué à cette règle primordiale de l' alpinisme: dans n' importe quelles circonstances, un grimpeur doit pouvoir compter sur le dévouement total de ses compagnons.

Tous les articles du code moral de l' alpinisme établi par les fondateurs de l' AC ne sont pas restés aussi intangibles. Celui qui condamne les courses sans guide, celui qui prescrit d' être au moins trois à la corde pour la traversée d' un glacier furent battus en brèche des le début. Girdlestone, puis Gardiner et les frères Pilkington proclamèrent, avant Mummery, leur volonté et prouvèrent par l' exemple leur droit de s' affranchir de la tutelle des guides. La question ne se pose plus aujourd'hui, mais elle a donne lieu pendant plus de 50 ans à d' ardentes et véhémentes discussions. Mummery a en outre plaisamment raille l' obligation d' être trois à la corde en supposant Emile Rey et Alex. Burgener, les plus fameux guides de l' époque, fort embarrassés au Col du Géant pour descendre à Chamonix. S' ils ne veulent pas enfreindre la règle, ils devront mettre à leur corde quelque gringalet ou une frêle jeune fille: ils pourront alors faire la descente en toute sécurité.

Pour tout Anglais, la notion de club implique celle d' un corps sociable, où chacun se connaît et où l'on ne risque pas de se trouver en présence d' un inconnu ou d' un importun. L' un des buts de celui dont j' essaye de retracer l' histoire est donc d' établir des contacts et de créer des liens d' amitié entre hommes ayant le goût et l' amour de la montagne. Le fameux « dinner » annuel et les assemblées mensuelles qui réunissent l' élite des grimpeurs et où les discussions sur tel point de topographie ou tel détail d' itinéraire sont poussées jusqu' à épuisement du sujet, doivent y contribuer. Un chroniqueur a toutefois fait remarquer avec humour que la vraie et plus solide camaraderie naît surtout après la séance, lorsque les pipes s' allument et qu' apparaissent sur les tables divers rafraîchissements, que le secrétaire inscrit dans ses comptes sous la rubrique « thé, etc. », charmant euphémisme qui exprime bien le respect britannique des convenances.

L' ascension du Cervin, le 14 juillet 1865, marque le couronnement de cette glorieuse période. La catastrophe qui suivit fut durement ressentie en Grande Bretagne et les coureurs de sommets violemment critiques. D' autre part, beaucoup estimaient qu' avec cette dernière conquête l' explo des Alpes était achevée. Il y eut de nombreuses démissions; d' aucuns proposèrent même la dissolution du club, son but étant atteint et sa tâche terminée Mais cette dépression ne fut que passagère; les signes de réveil ne tardèrent pas à se manifester. Ce furent dès 1867 les ascensions hivernales effectuées par W. Moore dans l' Oberland bernois et le Dauphiné, puis, en 1868, la première expédition au Caucase, avec l' ascension de ses deux plus hauts sommets, le Kasbek et l' Elbrouz, expédition qui fut suivie de plusieurs autres dès 1874. L' année 1871 vit paraître deux ouvrages devenus classiques de la littérature alpine, les Scrambles amongst the Alps de Whymper et The Playground of Europe de L. Stephen, qui provoquèrent un vif renouveau d' intérêt pour les choses de la montagne. L' année suivante, l' ascension de la paroi est du Mont Rose, versant de Macugnaga, par les frères Pendlebury, commença à dessiller les yeux sur les riches possibilités qu' offraient encore les Alpes. Une autre génération d' ardents grimpeurs paraissait sur la scène, impatiente d' essayer leurs forces à ces nouveaux problèmes. J' ai déjà cité Gardiner et les frères Pilkington. Th. Dent s' illustra en parvenant, après dix-sept tentatives stériles, au sommet du Grand Dru. En 1879, Mummery inaugurait une des plus brillantes carrières alpines en escaladant l' arête de Zmutt, exploit auquel vinrent bientôt s' ajouter le Col du Lion, l' Aiguille Verte par deux voies nouvelles, puis les Charmoz, le Grépon, le Requin, etc. Mummery est regardé à juste titre comme le père de l' alpinisme moderne. Il en a renouvelé la conception, non sans bousculer quelque peu les idées qui prévalaient alors à l' Alpine Club. Celui-ci le lui fit bien sentir. Malgré de solides qualifications et le parrainage auguste de Dent et Freshfield, il fut blackboulé au ballottage dans la séance d' avril 1880 1.

Sans délaisser les Alpes, où G. Winthrop Young, Ryan, Finch, Frank Smythe, Graham Brown ouvriront des routes grandioses et splendides - il suffit de mentionner les trois itinéraires de la Sentinelle Rouge, de la Poire et de la Via Major au Mont Blanc - les membres de l' AC étendent leur champ d' activité aux montagnes du monde entier: Whymper et Fitz Gerald dans les Andes, Rev. Green en Nouvelle-Zélande, MacKinder au Kenya, Slingsby en Norvège, Conway, Freshfield et Longstaff partout où des cimes dressent leur tête vers le ciel. Les dernières années du siècle verront les premières expéditions importantes au Karakorum ( Conway ) et à l' Himalaya ( Freshfield ), où Longstaff réussira l' ascension du Trisul, premier « 7000 ».

Mais les Britanniques ne sont plus seuls en lice. L' alpinisme est devenu mondial. Presque toutes les nations occidentales, plus les Japonais, y participent. A partir de 1920, les instincts de lutte et de conquête déchaînés par la guerre mondiale trouvent à la montagne de quoi s' assouvir. Il s' y mêle des préoccupations d' amour nationaliste regrettables et déplaisantes. Dans les Alpes, c' est le temps des faces nord et des derniers grands problèmes; mais de plus en plus c' est vers l' Hi et les Andes du Pérou que les montagnards tournent les yeux et dirigent leurs efforts. Les grimpeurs britanniques tiennent bon rang dans ces campagnes: Odell, Shipton, Tilman ont inscrit de belles conquêtes à leur tableau, en attendant celle de l' Everest. Au banquet du jubilé de l' Alpine Club, le 6 décembre 1907, Freshfield hasardait la question: « Parmi ceux qui dîneront ici dans 50 ans, y aura-t-il le vainqueur de l' Everest? Pourquoi pas?... » Pendant longtemps, par une sorte de convention tacite, le plus haut sommet du monde fut considéré comme chasse gardée en faveur 1 Cet ostracisme alla si loin que des membres de l' AC refusaient d' engager les guides de Mummery. Pour faire cesser ce boycottage, celui-ci consentit, après moult hésitations, à se laisser présenter de nouveau en 1888.

des alpinistes britanniques. Les nombreuses tentatives faites dès 1921 par le Tibet et le Col Nord parvinrent jusqu' à 300 m du sommet Sur ce vint la deuxième guerre mondiale; la frontière du Tibet fut fermée aux Européens, mais celle du Népal était désormais ouverte. En 1950 Tilman et l' Amé Ch. Houston découvraient le glacier de Khumbu et signalaient la possibilité éventuelle d' une voie par la Combe ouest et le Col Sud. Tout le monde connaît la suite; les Suisses ont ouvert la route, les Britanniques ont achevé l' œuvre.

Les anticipations de Freshfield se sont réalisées plus tôt qu' il ne le pensait. Mais il ajoutait: « L' avenir de l' alpinisme est un sujet passionnant, qui m' amènerait trop loin... » Je dirai comme lui. L' avenir, et singulièrement celui de l' alpinisme, n' est à personne. Sufficient unto the day... Mais tant que des montagnes élèveront leurs crêtes glacées vers le ciel, et tant qu' il y aura de jeunes hommes pleins d' énergie et amoureux de l' aventure, ils iront mesurer leurs forces viriles sur les sommets, pour y vivre les plus beaux moments de leur vie.

Et il y aura toujours l' Alpine Club.

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