Les 14000 du Colorado

Colorado

Jean-Louis Biermann, Deux-Montagnes ( Québec )

227 Habitant maintenant le Canada, dans la banlieue de Montréal, j' ai parfois l' ennui des hautes montagnes. Ce ne sont ni les 960 mètres du Mont Tremblant, le point culminant des Laurentides ( à 120 km au nord de la ville ), ni les Appalaches, montagnes presque entièrement boisées des Etats-Unis, qui atteignent 1900 mètres au Mont Washington ( à 300 km au sud-est de Montréal ) qui peuvent offrir des ascensions passionnantes aux nostalgiques des Alpes suisses.

Il faut aller beaucoup plus loin, jusqu' aux Montagnes Rocheuses, pour retrouver l' air alpin. Mais voilà, la partie la plus proche de cette chaîne, où sont d' ailleurs situés les plus hauts sommets ( dans l' Etat du Colorado ) se trouve à près de 4000 kilomètres de mon lieu de résidence: c' est à peine moins loin que d' aller de la Suisse à l' Oural.

J' ai néanmoins décidé, en ce mois de juin 1983, d' aller avec mon motorhome voir de plus près ces fameux sommets du Colorado, pays que je connaissais déjà pour l' avoir parcouru par la route, il y a une dizaine d' années, non sans un regard d' envie aux hautes montagnes que je côtoyais. Et si les conditions d' enneige extraordinaires du début de l' été ne m' ont permis finalement de faire l' ascension que d' une demi-douzaine de hauts sommets, dont trois quatre mille, je pense que les expériences faites et les enseignements tirés de cette aventure pourront profiter à quelques-uns des nombreux Suisses qui, chaque été, parcourent l' Ouest américain à la découverte de ses célèbres parcs nationaux; cela les incitera peut-être à faire un détour par les Rocheuses du Colorado et à inclure dans leur programme l' un ou l' autre de leurs sommets.

En revanche les alpinistes en mal de « premières » et de parois nord ne trouveront aucune information intéressante dans ce récit, car le membre cinquantenaire du CAS que je suis n' a plus le pied assez sûr, ni le souffle assez long, pour se livrer à des prouesses inédites.

Les Montagnes Rocheuses - les s' étendent sur plus de 5000 kilomètres de la frontière mexicaine ( au sud ) jusqu' au Yukon canadien ( au nord ), mais c' est dans la partie centrale seulement, dans les Etats américains du New-Mexico, du Colorado, de l' Utah et du Wyoming, que la cote 4000 est dépassée. Le Colorado à lui seul, Etat dont la surface égale plus de 6 fois celle de la Suisse, compte 608 sommets répertoriés de plus de 13000 pieds, soit de plus de 3962 mètres d' altitude. D' ail dans ce pays où l'on ignore le système métrique, la cote 4000, seuil symbolique des hauts sommets de nos Alpes, n' a pas de signification. En revanche on voue un respect, et même un culte tout particulier aux 14000 pieds, les Fourteeners, soit aux sommets dépassant 4267 mètres. On en dénombre 54 au Colorado, selon la liste « officielle » de l' United States Geological Survey, plus une douzaine de faux sommets et d' antécimes qui ne correspondent pas aux critères d' un authentique quatorze mille. Le plus haut sommet des Rockies, le Mont Elbert, comptant 14433 pieds, soit 4399 mètres, ces 54 quatorze mille culminent donc tous dans une fourchette de 132 mètres, bien qu' ils soient situés parfois à une centaine de kilomètres les uns des autres; c' est un véritable nivellement démocratique par le haut! Même le plus haut sommet des Etats-Unis proprement dits ( donc sans l' Alaska ), le Mont Whitney, dans la Sierra Nevada, en Californie, à 1200 kilomètres plus à l' ouest, ne dépasse, avec ses 4417 mètres, le Mont Elbert que de 18 mètres.

Deux des quatorze mille du Colorado sont accessibles par route touristique à péage, soit le Mont Evans ( 4347 m ), au-dessus de Denver, où la route s' arrête à 30 mètres sous le sommet ( c' est la plus haute route des Etats-Unis ) et le Pikes Peak ( 4301 m ), où la place de parc terminale pour voitures, cars et motorhomes se trouve sur le sommet arasé. En outre un chemin de fer à crémaillère, dont le matériel roulant sort d' une usine suisse, grimpe jusquelà. C' est, paraît-il, le plus haut chemin de fer à voie normale du monde. Il y a évidemment sur ces deux sommets domestiqués, des restaurants, des stations météorologiques, des émetteurs radio et TV, des services de patrouilleurs routiers... et des hordes de touristes, traditionnellement mal équipés et peu préparés à affronter les sautes de temps, fréquentes à ces altitudes.

Tous les autres sommets sont à l' abri de la foule; ils doivent être gravis à pied, et même si certains ( dans les chaînes des Sawatch et des Mosquitos en particulier ) sont de simples « montagnes à vaches » ( il n' y a toutefois aucun troupeau ), accessibles par de vagues sentiers, il n' en reste pas moins que les effets de l' altitude sont pour le touriste partout les mêmes, et qu' un 4300 reste un haut sommet.

Il n' y a pas de glaciers au Colorado, le climat y étant trop désertique, mais de nombreux névés persistent toute l' année. Et, pour peu que l'on s' y rende au début de l' été, lorsque les champs de neige sont encore là, de nombreux sommets escarpés de différentes chaînes, tels le Wetterhorn Peak ( 4372 m ) pour citer un sommet à consonance helvétique, ont un bon petit air de hautes Alpes. Il y a d' ailleurs aussi de belles arêtes aériennes et d' authentiques parois, comme au Longs Peak ( 4345 m ) pour ne parler que de celui-là, dans le Rocky Mountain National Park, aptes à satisfaire le montagnard le plus entreprenant.

Le plus souvent cependant le problème d' accès est plus important que celui de l' as. Les raisons en sont les grandes distances d' approche, les interminables vallées à remonter en partie à pied, et surtout l' absence complète de refuges, cabanes, hôtels de montagne ou même de chalets d' alpage. C' est l' Amérique dans toute son immensité et son état sauvage, certainement la plus grande différence par rapport à la chaîne des Alpes.

Les seules possibilités d' accès sont les routes, qui ne sont bonnes que sur les grands itinéraires de vallée ou au franchissement de quelques cols élevés, tels Y Independence Pass ( 3686 m ), le Hoosier Pass ( 3517 m ) ou le Fremont Pass ( 3450 m ). A propos: l' auto transcontinentale I-70 franchit la crête des Rocheuses au Vailpass ( 3250 m ), l' altitude de nos Dents du Midi!

Ces cols ne servent cependant guère d' ac aux sommets convoités; il faut plutôt se rabattre sur les routes forestières des vallées.

qui sont toujours dans un état détestable: chaussées cahoteuses, poussiéreuses et innombrables nids de poules où l'on n' avance guère. Seul leur profil en travers est souvent généreux, ce qui est appréciable lorsque l'on se promène avec un motorhomede 2,50 m de largeur.

Ces routes sont généralement jalonnées de nombreuses places de camping, ou plus exactement de campements, aménagés par l' ad des forêts, mais non gardiennes en permanence. Pour 4 ou 5 dollars par nuit que l'on verse à l' entrée dans un tronc, on jouit d' un site bien délimité entre les arbres, d' eau et de sanitaires à proximité. La tente ou le motorhome sont les seuls moyens d' y coucher.

La tente est l' apanage des jeunes et de quelques moins jeunes. Portée sur le sac, elle permet de visiter les sommets les plus reculés, car, vu l' éloignement de tous lieux civilisés, la course prend facilement l' allure d' une expédition de plusieurs jours; il faut pouvoir dormir en chemin et s' abriter des intempéries, Le Twin Lakes Reservoir. A droite, les contreforts du Mount Ebert.

en particulier des orages qui, dans les Rockies, sont fréquents et violents. Ils surviennent généralement au début de l' après, si bien qu' il faut partir tôt, le matin, et quitter les sommets et les crêtes dès midi.

Pour les moins jeunes, le motorhome est le moyen idéal d' aborder le Colorado et de vivre sur les places de campement, ou même hors de celles-ci, surtout si le véhicule possède l' équipement usuel complet: eau chaude et froide, réfrigérateur, chauffage, toilettes, moustiquaires ( indispensables dans les forêts ), et même la télévision, appréciée pour les cartes météorologiques qui sont données à l' échelle du continent, et qui permettent de prévoir le temps plusieurs jours à l' avance, avec une précision encore inconnue en Europe. Mais si l' équipe du motorhome ne dispose pas, en outre, d' une tente ou d' une jeep - que l'on peut louer parfois dans le dernier village - elle sera réduite à la visite d' un nombre limité de sommets au prix de longues journées de marche.

Dans la chaîne des Mosquitos toutefois, la ruée vers l' or, l' argent et d' autres métaux précieux, de la seconde moitié du XIXe siècle, a suscité la construction de petites routes qui montent parfois très haut, jusqu' à plus de 4000 mètres même. La plupart des mines étant maintenant abandonnées, ces routes le sont aussi, mais des véhicules à quatre roues motrices peuvent encore, ici et là, amener le touriste, ou le chasseur, jusqu' à portée de main des plus hauts sommets.

Comme carte topographique, il y a premièrement la « carte nationale » au 1:24000 avec courbes de niveau tous les 40 pieds, ou 12,20 m environ, de V United States Geological Survey, qui correspond à peu près à nos 1:25000 de la CN, mais le pays étant incom-mensurablement plus grand, il faut s' en procurer un nombre élevé si l'on part à l' aventure dans une région, sans but de course précis et prédéterminé. Comme cartes d' ensemble, on peut recommander les cartes publiées par l' Administration forestière de l' United States Department of Agriculture, à l' échelle Vi pouce = 1 mile, c'est-à-dire au 1:126692e environ ( nous ne sommes décidément plus dans le système métrique !). Ces dernières cartes ne donnent malheureusement pas le relief, mais uniquement l' altitude, en pieds, de rares points marquants.

Il existe aussi divers guides-manuels, soit pour les randonnées ( hiking ), soit pour les ascensions. Pour celles-ci les deux principaux sont:

Guide to the Colorado mountains^ qui décrit brièvement les itinéraires d' accès à tous les sommets du Colorado, quelle que soit leur altitude, en reproduisant, pour les principaux, de petits extraits de cartes et des photographies, A climbing guide to Colorado' s Fourtee-ners2 qui, comme son titre l' indique, se limite à la description plus détaillée ( avec l' histori des premières ascensions ) des itinéraires d' accès aux quatorze mille, également avec photographies et extraits de cartes.

Selon l' habitude américaine, les temps de marche, en heures, ne sont pas indiqués; dans les deux guides on ne donne que les distances de marche en milles et les dénivellations en pieds.

Ces guides peuvent être obtenus dans les librairies ou magasins de sport des villes et stations touristiques, où l'on peut aussi se procuGuide to the Colorado mountains, par Robert M. Ormes, édition du Colorado Mountain Club, Colorado Springs.

2 A climbing guide to Colorado' s Fourteeners, par Walter R. Bornemann et Lyndon J. Lampert, Pruett Publishing Company, Boulder, Colorado.

rer les habits, souliers, piolets, etc. que l'on aurait oublié d' emporter avec soi. Quant à la nourriture, chaque localité, même la plus petite ( mais elles sont souvent situées à plusieurs dizaines de kilomètres les unes des autres, et dans les vallées principales seulement ), possède son magasin d' alimentation où l'on trouve de tout, même du vin, à boire au campement à défaut de cabane.

Et voilà les informations principales. Il ne me reste plus qu' à souhaiter plaisir et satisfaction aux Suisses qui voudront compléter leur visite de l' Ouest américain par l' une ou l' autre ascension d' un 14000 ou moins. A défaut de glaciers sublimes et de précipices insondables, ils découvriront des horizons immenses, une nature intacte ou presque - je pense aux régions minières encore exploitées - une flore et une faune différentes ( ours brun ou grizzli non exclu au détour du chemin ) et surtout un isolement dans la nature sauvage que nos Alpes, suréquipées et surpeuplées, ne peuvent plus nous procurer.

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