Les Délices de la Suisse

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par R. Eggimann

L' ouvrage que presente ici notre collaborateur est bien connu; il n' eut pas moins de cinq éditions. La dernière, rajeunie, remaniée et complétée par des emprunts faits au livre de Stanyan: Etat de la Suisse, comprend deux volumes in-quarto imprimés à Neuchâtel en 1778.

Sous le nom de Gottlieb Kypseler se cache un Vaudois authentique, Abraham Ruchat, pasteur, puis professeur de belles-lettres et de théologie à l' Académie de Lausanne ( 1678—1750 ). Il fut surtout un compilateur redoutable. La liste de ses œuvres, tant en latin qu' en français, ne remplit pas moins de deux pages.

Pourquoi a-t-il caché son vrai nom? Sans doute estimait-il, comme bien des savants de son temps, que c' était là un genre inférieur ( voir de Beer, Les Alpes 1947, p. 134 ). A la même époque un certain François Wunderlich francisa son nom en F. de Merveilleux pour publier Les Amusemens des bains de Bade.

Et pourquoi Délices de la Suisse? Ce terme était à la mode. Il y eut en 1707 les Délices de l' Italie, et avant de décrire celles de la Suisse, Ruchat avait traduit en français les Délices de la Grande-Bretagne, puis les Délices de l' Espagne, etc. Le goût des voyages commençait à se répandre, ces ouvrages se vendaient bien. Ruchat eut le flair de deviner que la Suisse allait être découverte. Il constata aussi que s' il existait en allemand plusieurs ouvrages décrivant la Suisse et les Alpes — Stumpf, S. Münster, Mérian, Simler, Scheuchzer, etc. i7 n' existait rien de semblable en français. Il devança son temps.

Compilateur, disions-nous. En effet, la plupart des matières qui forment l' ouvrage sont empruntées aux auteurs précités, et certaines phrases décrivant les dangers et les difficultés des voyages dans les Alpes sont traduites textuellement de Simler et de Scheuchzer.L. S.

A l' heure actuelle les voyages sont à la mode, et notre petit pays, vrai bazar de sites à la portée de tout le monde, attire les foules qui emplissent nos hôtels, encombrent nos cabanes et s' entassent dans nos autos-cars postaux jaune canari. La plupart de ces gens font comme les fourmis qui traversent une route; ils suivent le même trajet, sans variante aucune. Il n' y a qu' à voir la vogue du Susten depuis son ouverture ( sens unique le dimanche et les jours de fête ). On distribue même aux voyageurs — contre de l' argent, cela va sans dire — des brochures explicatives de la région qui les renseignent sur tous les sites qu' ils sont censés voir et qu' ils ne voient pas parce que le château de Chillon passe au moment où ils ont le nez dans leur guide... Enfin ils apprennent tout de même quelque chose, ils emmagasinent des noms et des altitudes en français, en allemand, en italien et même en anglais. Ce qui fait que ces braves gens auront peut-être de la peine à comprendre et à excuser la naïve imprécision des livres de voyage comme celui que je vais vous présenter. Qu' ils essaient plutôt de se mettre dans la peau d' un contemporain de Rousseau pour bien comprendre et apprécier à sa juste valeur l' enthousiasme primesautier et tant soit peu enfantin qui se dégage de cette œuvre tout en pardonnant à l' auteur les erreurs qu' il fait en cours de route puisqu' elles ajoutent en quelque sorte au charme pittoresque du récit.

Ce manuel du voyageur est intitulé:

Les Délices de la Suisse. Il est divisé en quatre tomes et date de l' an 1714.

Et voici le sous-titre:

« Les Délices de la Suisse — une des principales républiques de l' Europe. Où l'on peut voir tout ce qu' il y a de plus remarquable dans ce pays et dans celui de ses alliés qui composent avec elle le louable corps helvétique, comme la description des villes, bourgs, châteaux, etc., le tout enrichi de figures en taille-douce, dessinées sur les lieux mêmes par le seigneur Gottlieb Kypseler de Münster. Chez Pierre Van der Aa, marchand libraire à Leide ( Hollande ). » Dans le chapitre consacré aux Alpes et aux montagnes suisses l' auteur dit: « La Suisse est sans contredit le pays le plus élevé et le mieux remparé de toute l' Europe. Ses fortifications ne sont pas l' ouvrage de la force et de l' adresse des hommes mais des ouvrages de la Nature qui semble avoir voulu les séparer de tous leurs voisins et les mettre à couvert de leurs insultes. Ce ne sont pas des villes fortifiées à la moderne — car il n' y en a que 2 ou 3 de cette nature dans toute la Suisse — mais de hautes montagnes, des rochers, de beaux grands lacs et de profondes rivières. » Hélas! les temps ont bien changé. Que dirait le seigneur Gottlieb Kypseler de Münster s' il revenait parmi nous et allait découvrir son paysl « En Suisse, dit l' auteur, il y a des montagnes partout, d' une étendue, d' une longueur et d' une hauteur prodigieuses. Les anciens géographes qui en ont voulu parler en ont écrit fort différemment et il faut avouer qu' il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de le découvrir au juste, à cause de l' inégalité des chemins, causée par la hauteur des montagnes, par la profondeur des vallées et par l' obliquité des routes qu' il faut suivre. Pour en apprendre autant on fera bien de jeter un coup d' œil à la carte. » Je l' ai jeté, ce coup d' œil, et cela ne m' a pas servi à grand' chose, parce que cette carte n' éclaire et n' éclaircit rien: elle est bien trop fantaisiste, et n' importe quel élève primaire en dessinerait une meilleure de mémoire. Les distances sont fausses, tout est approximatif et imprécis. C' est très naïf mais extrêmement pittoresque: les montagnes les plus hautes sont représentées comme des taupinières au printemps dans la neige molle et fondante et les rivières comme le chemin tracé par les taupes entre les taupinières. Les lacs ont des formes impossibles et ressemblent à des animaux rares dans des bocaux.

« Pour ce qui est de la hauteur des Alpes suisses, dit le seigneur Gottlieb Kypseler, il est sûr qu' il n' y a guère de montagnes dans le monde plus hautes que celles-là... » « La Suisse, dit-il encore, est l' un des pays de l' Europe le plus élevé. On en peut juger par ces 2 endroits: premièrement par la grande distance de laquelle on découvre les Alpes, deuxièmement par la grande étendue de pays que l'on découvre de leur sommet. J' ai été par exemple sur le mont Suchet au-dessus d' Orbe d' où l'on découvre 2 lacs en Bourgogne et 6 en Suisse, savoir celui de Lausanne, celui de Neuchâtel, celui de la vallée de Joux, celui de Morat, celui de Bro x et celui de Bienne. » Ecoutez-le maintenant énumérer les plus hauts sommets suisses:

« Les plus hautes montagnes de la Suisse sont, selon le sentiment général: le Schreckhorn, le Grimsel et le Wetterhorn dans le canton de Berne, le Mont Gotthard dans le canton d' Uri et celui de Saint Bernard entre le Vallais et le Val d' Aoste. » En guide consciencieux il nous avertit des nombreux dangers courus dans nos Alpes suisses par les voyageurs imprudents:

« II est vrai de dire qu' ils sont exposés à beaucoup de dangers, sans parler des fatigues qu' il faut qu' ils essuient soit en montant soit en descendant. Les plus grands dangers viennent de la part de la glace et de la neige. Il se trouve en certains endroits des montagnes de glace, qui non seulement ne se fondent jamais, mais qui de plus vont toujours en croissant, à mesure qu' il tombe de la nouvelle neige, tellement qu' elles s' étendent peu à peu au long et au large et ruinent le pays qui les environne. Les Allemands les appellent Gletscher, nous les appelons vulgairement .glacières '. Or, ces montagnes de glace sont la plupart d' une profondeur immense et il arrive quelquefois qu' elles se fendent de haut en bas, ce qui se fait avec un bruit si horrible qu' il semble que toute la montagne va sauter en pièces. Ces fentes sont plus ou moins larges et profondes; il s' en fait de 2 à 5 pieds de large et de 3 à 400 aunes de profondeur, et si un homme y tombe il est perdu, ou du moins il y en a bien peu qui en réchappent; car on se trouve tombé dans un abîme d' une profondeur épouvantable; où l'on est bientôt ou tué par le grand froid ou noyé dans la neige fondue. Pour éviter de tomber dans ces fentes les voyageurs prennent des guides qui, avec de longs bâtons ou des perches à la main, 1 La lac de Bret près de Puidoux.

vont sondant le chemin pour découvrir s' il n' y aura point de fente, et quand ils en rencontrent quelqu'une, il faut sauter par dessus, ou bien l'on étend un ais ( une planche ) qu' on porte exprès pour cet usage, et l'on passe ainsi par dessus. La difficulté augmente quand il y a de la neige fraîchement tombée, car alors on ne voit aucune trace de chemin et il faut en ce cas-là suivre à la vue certaines perches que l'on plante de distance en distance pour reconnaître le chemin, mais en bien des lieux les habitants n' en plantent point, afin que les voyageurs soient obligés de les prendre pour guides et de les bien payer. Dans toutes ces différentes occasions il faut armer ses souliers de bons fers à glace, pour ne pas glisser, et marcher avec bien de la circonspection. Et à ce propos je crois que le lecteur ne trouvera pas mauvais si je mets ici une aventure merveilleuse arrivée il y a quelques années à un chasseur de Glaris nommé Caspar Stœri: Cet homme était à la chasse des chamois, avec 2 autres chasseurs, sur le Mont Limmeren, et comme il croyait marcher fort sûrement sur la neige, dans le temps qu' il y pensait le moins, il tomba dans un abîme profond de glace fendue. Ses compagnons qui le perdirent d' abord de vue, furent dans de grandes peines et n' attendaient autre chose sinon qu' il mourrait bientôt, soit de la chute, soit du froid et de la glace. Cependant pour n' avoir pas à se reprocher de l' avoir laissé mourir dans cet abîme sans tenter de le secourir, ils coururent à la maison la plus proche qui était à une bonne lieue de là pour y chercher quelque corde ou quelque autre secours. Mais n' y trouvant rien qu' une méchante couverture de lit ils la coupèrent en long par bandes et la portèrent vers l' abîme pour en retirer leur homme. Pendant le temps qu' ils mirent à aller et venir le pauvre Stœri était presque mort de froid, étant jusqu' à moitié corps dans de l' eau glacée dont la profondeur était telle sous lui qu' il ne pouvait pas la découvrir des yeux, et du reste du corps et des bras qu' il étendait, il se tenait ferme contre les 2 parois de la glace fendue: ainsi il se trouvait là serré comme dans un cachot étroit, profond et froid à mourir. On peut juger en quel état il se trouvait. Il n' attendait plus que la mort et recommandait son âme à Dieu, lorsque ses compagnons arrivèrent, qui lui tendirent ces bandes qu' ils avaient coupées, pour le tirer en haut. Il eut encore la force de se les attacher autour du corps et par ce moyen il fut tiré jusqu' au dessus de l' abîme. Mais comme il touchait au moment de se voir délivré voilà que malheureusement la bande qui le soutenait se rompit en deux et il tomba derechef dans l' eau glacée, et même il se trouva dans un plus grand danger qu' auparavant. Il emporta avec lui une partie de la bande rompue, et le reste qui était demeuré entre les mains de ses libérateurs n' était pas assez long pour atteindre jusqu' à lui; et pour surcroît de malheur dans cette seconde chute il se cassa un bras. Cependant les libérateurs ne perdirent pas courage, ils coupèrent encore une fois la bande en long, et joignant les deux pièces bout à bout, ils les lui tendirent. Il se les attacha à grand peine autour du corps avec son bras rompu tandis qu' il se soutenait de l' autre contre les parois de son cachot glacé, et avec ce faible instrument, par un miracle de la Providence, il fut tiré hors de cet affreux abîme. Et quoiqu' il fût tombé d' abord en défaillance, Dieu lui donna la force de revenir à lui-même et de pouvoir soutenir la fatigue d' être conduit et porté à la maison où il recouvra entièrement la santé.

Ce n' est pas là encore le seul danger où l'on est exposé dans ces montagnes de glace. Quelquefois il s' en détache de gros quartiers, qui, tombant avec impétuosité, renversent tout ce qui se rencontre sur leur passage et bouchent tellement le chemin qu' on ne peut ni avancer ni reculer. Et il se passe bien du temps avant qu' ils soient fondus, bien que ce soit la plus chaude saison de l' année lorsque ces sortes d' accidents arrivent.

Outre ces montagnes de glace les voyageurs ont encore à craindre celles de neige. Souvent il en tombe du haut des montagnes des masses prodigieuses que les Allemands appellent Lawinen et les Français avalanches; qui, tombant avec impétuosité, font un bruit aussi grand que celui du ton-nerre,'tellement que ceux qui l' entendent de loin, ne sachant ce que c' est, croient que c' est vraiment le tonnerre, comme cela m' est arrivé une fois à moi, qui en entendis une qui se fit il y a quelques années dans le Vallais à plus de 10 lieues de l' endroit où j' étais.

Il ne faut presque rien pour produire ces horribles avalanches dans les Alpes: le vol d' un oiseau, le saut d' un chamois, un coup de pistolet, un cri, le son de la parole ou celui des sonnettes qu' on met aux bêtes de charge, enfin une petite pluie douce, tout cela peut détacher la neige et la faire tomber sur les passants comme un tourbillon. C' est pourquoi l'on recommande soigneusement aux voyageurs, dans les lieux où il y a du danger de ce côté-là, de marcher de bon matin, de ne point parler, de faire le moins de bruit qu' il est possible et de passer le plus promptement qu' ils pourront, comme un homme qui se sauve d' une maison embrasée. Et les voituriers emplissent de foin ou de paille les sonnettes de leurs bêtes. Il y a même quelques endroits, comme dans le val d' Avers dans les Grisons, où l'on ne met les cloches d' église qu' à quelques pieds au-dessus de terre, afin que leur son n' aille pas trop loin, produise quelque avalanche, et en plusieurs endroits on ne se sert absolument point de cloches, pour la même raison.

Il arrive assez souvent que des voyageurs surpris par les neiges en sont tirés heureusement et préservés de la mort. Quand on rencontre quelqu'un qui paraît mort, ou du moins qui a perdu tout sentiment, le premier remède qu' on lui fait c' est de le plonger dans de l' eau froide. Apparemment que plusieurs se récrieront ici et diront: .Quelle extravagance, quelle cruauté de plonger dans de l' eau froide un homme déjà gelé et qui est prêt à rendre l' âme de froid! ', mais qu' ils prennent patience et qu' ils apprennent que ce serait sûrement faire mourir un homme que de lui donner d' abord de la chaleur quand il est gelé. On commencera donc de le plonger dans de l' eau froide et alors tout son corps se couvrira de glace comme d' une croûte et ensuite on le met dans de l' eau tiède et puis, avançant par degrés on le fourre dans un lit bien chaud, où par le moyen de cordiaux et de fomentations on achève de le rétablir. Et c' est une méthode que l'on peut observer à l' égard des fruits. Quand ils sont gelés il faut bien se garder de les porter d' abord dans un air chaud, c' est justement le moyen de les faire pourrir; mais il faut les plonger d' abord dans de l' eau froide et ensuite dans de la tiède, et ainsi l'on en pourra tirer encore un bon usage. » Nous avions toujours cru que l' eau froide sortant des glaciers était une boisson dangereuse qu' elle vous retournait l' estomac, vous prédisposait à une hypocondrie certaine vous empêchant de vivre heureux pendant vos ascensions et qu' il fallait s' en garder autant et même plus que de l' alcool. Eh bien, non! Ecoutez plutôt notre narrateur:

« Je ne quitterai pas cette matière sans remarquer une chose: c' est que les eaux qui découlent des glacières, je veux dire de ces montagnes de glaces éternelles sont les meilleures et les plus saines que l'on puisse boire. Un voyageur qui passe par les Alpes ne peut boire des autres eaux, s' il est échauffé, sans courir le risque de gagner quelque maladie mortelle, mais pour celles-ci on peut les boire sans danger, à jeun ou après avoir mangé, et même elles ont une espèce de vertu balsamique pour délasser et pour fortifier. C' est un fait notoire, résultat d' une constante expérience. Les habitants des Alpes ne font même point d' autre remède dans les diarrhées, dans les dysenteries et dans les fièvres que de boire cette eau de glacières.

Jusque là nous n' avons considéré les Alpes que du mauvais côté et nous n' avons peu ou pas parlé encore des délices que j' avais fait espérer au lecteur, mais considérons maintenant les Alpes par leur beau côté, par les avantages qu' on en retire et par mille belles choses qu' on y rencontre. Quand il n' y aurait que l' avantage suivant ce serait déjà beaucoup: les Alpes suisses sont un puissant rempart que la Nature a mis autour de nous pour nous protéger contre les insultes de nos voisins, car quant à nous, nous ne nous soucions pas d' attaquer personne, nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec tout le monde.

Mais ce n' est pas le seul bien qui nous en revient. Si dans les sommets des plus hautes montagnes il y a de ces vastes masses de glace éternelle et de neiges, il n' en est pas de même ailleurs. Mille et mille campagnes s' y voient partout, où paissent de grands troupeaux de bêtes à cornes, dont le lait et la chair font la nourriture et les richesses des habitants. Autre chose: c' est un fait digne de remarque que dans les Alpes on voit tout à la fois les 4 saisons de l' année. Si l'on jette les regards sur leur sommet on n' y découvre véritablement que des masses immenses de neige et de glace perpétuelles, mais si l'on descend un peu plus bas on voit mille belles campagnes revêtues d' une agréable verdure et parées de fleurs qui représentent le printemps. Un peu plus bas on voit en même temps des arbres chargés de fruits et des vallons couverts de riches moissons qui font ensemble une image de l' été et de l' automne.

Outre l' utilité que les Alpes offrent à leurs habitants par leurs gras pâturages elles leur fournissent encore divers agréments comme la chasse des bêtes sauvages, des ours, des cerfs, des daims, des loups, des chamois, des chevreuils, des renards, des marmottes, des martres, des belettes, des taissons ( nom vulgaire du blaireau ) et des lièvres.

Que dirai-je de plus à la louange de nos montagnes? La nature leur a été si libérale que, non contente de les pourvoir de ce qui est nécessaire pour l' entretien de la vie et pour la conservation de la santé, elle y a parsemé encore je ne sais combien de merveilles qui font plaisir aux yeux et qui donnent de l' admiration à l' esprit. »

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