Les espoirs d'un alpiniste

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Michel Corlin.

En 1867, The Cornhill Magazine publiait un article de Leslie Stephen, intitulé « The regrets of a mountaineer ». Dans cet article, demeuré une pièce classique de la littérature alpine, l' auteur s' étendait longuement sur les joies qu' il avait retirées de son contact intime avec les Alpes et constatait avec mélancolie que ces joies lui étaient désormais à jamais interdites. Il n' en indiquait pas la raison; mais l' année suivante, C. E. Matthews, décrivant dans l' Alpine Journal ses ascensions du Jägerhorn et du Lyskamm, s' inscri en faux au début de son récit contre ce qu' il appelait les sophismes développés par l' auteur de l' article du Cornhill Magazine, et il exprimait l' espoir que celui-ci ne convaincrait aucun alpiniste pouvant se trouver dans une situation semblable. « Quel crime épouvantable a-t-il donc commis, pour que des joies qui semblaient lui tenir tant à cœur lui soient maintenant refusées! » s' exclamait Matthews; et plus loin il révélait ce crime en quatre mots: « He has been married! » Jusqu' à une date récente la question de savoir si les regrets de Leslie Stephen étaient justifiés ou non ne m' avait pas paru présenter beaucoup d' importance; j' inclinais néanmoins à craindre que Matthews ne fût trop optimiste et qu' un avenir indéterminé ne me réservât un jour, ainsi qu' à beaucoup d' autres, le sort de Stephen; aussi je veux aujourd'hui dire aux lecteurs des Alpes combien mes vues se sont modifiées sur ce point.

Comment cela est-il arrivé? Pour le savoir, chers lecteurs, il vous faut remonter avec moi au 5 septembre 1937 et me suivre quelques instants. Ce jour-là donc, mon cher guide H. Brunner et moi, nous quittions Trachsellauenen pour une expédition en montagne; jusque là, rien que de très conforme à la tradition. Mais — et c' est là que s' introduit l' élément nouveau — notre duo habituel était cette fois devenu un trio par l' adjonction de la plus charmante des jeunes filles! Et que pensez-vous d' un alpiniste, dont le pied n' a pas encore foulé un seul sommet à une date aussi avancée de l' année et qui ne songe nullement à gravir une cime nouvelle pour lui, mais au contraire emmène la plus charmante des jeunes filles au sommet de sa montagne préférée par sa voie favorite, c'est-à-dire, vous l' avez deviné, à la Jungfrau par le Rottal?

Mais trêve de considérations! Arrivons bien plutôt à la Rottalhütte après quatre heures de marche placées sous le signe du dieu Soleil. Comme ma chère cabane me paraît plus « gemütlich » encore que d' habitude et comme la vue me semble plus belle! Le souper est un festin et le thé un nectar. Toutefois, je suis préoccupé de mes responsabilités, et ma tentative de sommeil n' est pas un succès; à 2 h. y2. la sonnerie du réveil m' en délivre. Seul Brunner est en train; quant à nous deux, je crois bien qu' à cette minute nous souhaitons sans nous l' avouer que le temps soit effroyable, car vraiment nous ne sommes pas en forme!

Puisqu' il faut déjeuner, cependant, déjeunons — mal; et puisqu' il faut partir, partons; nous nous y résignons à 3 h. %. L' ascension, beaucoup d' entre vous la connaissent, et moi je l' ai déjà décrite ici-même; je serais donc impardonnable de recommencer. Qu' il me suffise de vous dire qu' en raison de la nuit noire nous nous encordons au départ de la cabane et que pendant deux heures, moi tout au moins, je me fatigue, grâce à notre brave lanterne, à prendre les ombres pour des prises et les prises pour des ombres. Enfin, tant bien que mal, nous arrivons à l' arête de neige qui précède la première corde; nous la franchissons et marquons la halte traditionnelle à la frühstückplatz, mais seul Brunner n' omet pas le frühstück; je ne me sens en effet qu' un peu mieux qu' au départ de la cabane tandis que notre compagne — excellente grimpeuse, par ailleurs, et qui n' en est pas à ses premières armes — se sent de moins en moins bien. Pour comble de joie, les brouillards montent et semblent vouloir se condenser en nuages; moi je pense à « Madame la Marquise »; sous ces réserves, en effet, tout va très bien. Mais le temps passe: il est 6 heures déjà, et nous aurons beau rester à la frühstückplatz, cela ne nous donnera pas des ailes pour survoler la Jungfrau! En route, donc! Nous passons la première corde, puis trouvons ensuite de la glace qui oblige Brunner à tailler. Voici maintenant la deuxième corde; le temps et moi semblons devenir plus brillants, la glace même qui, par endroits, recouvre la corde ne nous gêne pas de façon trop sérieuse. Mais, en haut de la corde, notre jeune fille semble tout à coup très fatiguée; bientôt elle est à bout de forces, elle poursuit, soutenue tout au long de sa défaillance par son seul courage; c' est une attaque caractérisée de mal de montagne. Brunner et moi pensons qu' il faut redescendre; je fais appel à tout mon sang-froid, mais je suis très inquiet. Arrêt, thé, citron, kirsch; notre compagne va bientôt un peu mieux; avec un cran admirable elle exige presque de continuer; subjugués, nous nous soumettons. Nous poursuivons lentement notre montée dans le beau gneiss du Rottal; notre malade semble guérie, mais faible encore. Nous arrivons enfin au passage dont j' avais écrit, à la suite de notre descente 1 ), qu' il était le plus délicat de toute la course; cette fois, il est couvert d' une couche de verglas indécrottable; d' un côté, je m' en félicite, en raison du répit que va donner à notre amie la lenteur extrême de la marche. Brunner passe avec les plus grandes précautions, puis nous suivons de même, sans incident. Quelques mètres plus loin, le « pas de tango 1 ) » est aussi verglacé; nous le franchissons, puis atteignons la troisième corde. Brunner l' attaque, cependant que nous demeurons sur la plateforme inférieure; au bout d' un instant, pour la première fois depuis que nous grimpons ensemble, j' entends une remarque pessimiste s' échapper des lèvres de notre chef intrépide: « My goodness, the rope is frozen, it is awfully bad » ( Mon Dieu, la corde est gelée, c' est terriblement mauvais ), laisse-t-il échapper avec le plus grand calme. Immobiles, nous l' entendons frapper, frapper, frapper la corde contre le rocher; mais l' air résolu de notre valeureuse camarade me rassure, et je suis sûr que nous triompherons. De fait, Brunner finit par forcer le passage; bien assurés d' en haut nous passons à notre tour sans trop de mal, en jumelant la corde fixe et la corde de caravane. La partie est gagnée maintenant; les rochers supérieurs ne nous donnent que peu de peine, et à 8 h. 10 nous touchons l' arête de neige qui les raccorde au Hochfirn; désormais ce ne sera plus qu' une promenade! Nous chaussons les crampons, puis atteignons le Hochfirn même et avec lui le soleil; maintenant, nous ferons honneur au frühstückI Nous repartons vers 9 heures; nous choisissonsCf. Les Alpes, décembre 1933.

LES ESPOIRS D' UN ALPINISTE.

de décrire le grand Z. Tout de suite, une surprise désagréable se présente: le Hochfirn, si facile en général à parcourir à cette heure matinale, est recouvert de neige pulvérulente; la marche s' en trouve ralentie, et je crains pour notre amie une reprise du mal des montagnes; aussi marquons-nous fréquemment de courts arrêts. Enfin, voici le « Sattel »entre la Wengern-Jungfrau et le sommet; il ne nous reste, pensons-nous, qu' à traverser au galop la pente de neige qui nous sépare des rochers terminaux et à gravir ceux-ci au pas de charge; hélas, ce passage, si bénin d' habitude, est constitué par une épaisseur d' un demi-mètre de neige molle qui adhère fort mal à la glace sous-jacente. Comme il est très raide et que l' assurage y est impossible, il nous faut procéder avec beaucoup de circonspection; c' est à ce moment-là qu' un coup de vent glacial vient brusquement abaisser notre taux de vitalité. La jeune fille se plaint d' un froid intense aux pieds; je lui recommande énergiquement de remuer sans arrêt les orteils; quant à moi, j' enfonce les bras dans la neige jusqu' au coude, pour augmenter les points de friction et remplacer le piolet devenu ici quasiment inutile; mes gants sont déchirés, et bien vite j' ai des raisons de craindre que mes doigts ne gèlent! Enfin, Brunner atteint les rochers; au moins sommes-nous assurés maintenant! Nous y arrivons à notre tour, nous les escaladons, nous atteignons l' arête sommitale; encore quelques pas très faciles, et nous foulons enfin notre sommet, à 10 h. % exactement. C' est ma sixième visite; quant à notre jeune compagne, elle a réalisé le rêve de sa vie! La vue est belle, mais le froid est intense; aussi ne restons-nous au sommet qu' un quart d' heure. J' ai remplacé par un cigare la pipe traditionnelle, trop difficile à allumer! Et maintenant, la descente! Jusqu' au Rottalsattel, la pente est en conditions très normales, et tout va bien; mais arrivés là, une surprise bien pénible nous attend: c' est que la descente, d' ordinaire sans aucune difficulté, semble aujourd'hui devoir être des plus délicates: par une brèche pratiquée dans la corniche il nous faut, en effet, atteindre une pente d' une raideur inusitée qui aboutit sans aucune solution de continuité dans le bergschrund, 30 ou 40 mètres plus bas! Pour comble, la pente consiste en une couche supérieure de mauvaise neige qui tend à glisser sur la glace qu' elle recouvre: un rappel de corde ne serait vraiment pas déplace! Avec une lenteur infinie nous descendons la mauvaise pente; ajoutez à cela que le soleil darde ses rayons sur la corniche qui nous domine, ce qui n' est pas rassurant. Cette fois, c' en est trop; je pense que c' est à Leslie Stephen que je donnerai raison, et j' exprime à haute voix l' idée que cette traversée de la Jungfrau dora pour nous la liste des courses en montagne. Nous arrivons aux abords du bergschrund; peu avant de le passer, notre vaillante compagne laisse choir son piolet qui le saute seul et tombe heureusement sur la neige, à quelques centimètres au-delà du bord inférieur!

Enfin ce maudit bergschrund est franchi, et avec lui se terminent nos aventures, sauf cependant qu' il faut faire un détour considérable sur la droite pour traverser le bergschrund inférieur par un pont hasardeux. Nous dévalons la pente qui mène au Jungfraufirn; et ce faisant, à la question à peine formulée de savoir si le lendemain nous ferons le Mönch, nous répondons unanimement par l' affirmative; où sont donc mes beaux serments de tout à l' heure? Enfin nous cessons de descendre; nous pataugeons en terrain plat dans la neige molle, après quoi il nous faut remonter la courte rampe qui mène au plateau du Jungfraujoch; au froid intense de la Jungfrau a succédé maintenant une chaleur intolérable, et pour ma part je ne sais pas encore aujourd'hui comment j' ai trouvé le courage nécessaire pour remonter le dernier bout! A 13 h. 34 enfin nous atteignons la station du Joch, en proie à une fatigue due au manque de forme et disproportionnée à l' importance de la course; mais c' est ici la fin de nos peines, et il ne subsiste en nous que la joie intense d' avoir traversé ensemble ma Jungfrau par le Rottal.

Après une après-midi et une nuit consacrées à un sommeil réparateur, coupé seulement par un confortable souper, nous retrouvons toutes nos forces le lendemain matin à 4 heures; cette fois, c' est avec appétit que nous déjeunons, et à 4 h. 40 nous partons pour le Mönch que nous ferons modestement par l' arête sud-est. L' ascension du Mönch, course sans histoire, fut une récompense aux labeurs de la veille; de 1' Obermönchjoch nous nous élevons par les rochers faciles qui aboutissent à la crête, tantôt rocheuse et tantôt neigeuse; tandis que nous la parcourons, le soleil apparaît vers le Schreckhorn: un à un, les sommets se réveillent et se teintent d' un rose infiniment délicat; bientôt le rose baigne notre arête elle-même; nous avons la sensation de nous mouvoir dans un monde irréel, très au-dessus et très loin de la terre et qui ne serait pas soumis aux lois de l' attraction terrestre.

A la fin de l' avant passage rocheux nous chaussons les crampons; partout la neige est en conditions excellentes; nulle difficulté ne se présente jusqu' à l' arête sommitale, sorte de chemin de ronde glacé, très étroit, presque horizontal et flanqué à droite d' une minuscule corniche, au-delà de laquelle le regard plonge dans un vide impressionnant; certes, le passage exige de l' attention, mais en somme il est facile: en moins d' un quart d' heure nous l' avons franchi; à 6 h. 45, nous arrivons au sommet du Mönch. La vue y est extraordinaire, notamment sur l' Oberland et les Alpes Valaisannes dont nous distinguons tous les sommets avec une netteté parfaite, cependant qu' à nos pieds, par delà l' immense arête en lame de couteau qui unit notre Mönch à l' Eiger, se creuse un abîme insondable d' où émerge à peine la Scheidegg, vers laquelle se portent nos regards.

Mais il fait froid; de plus, nous voulons retrouver à la descente les merveilleuses conditions de la montée; aussi dès 7 heures quittons-nous le sommet.

La descente se passe sans incidents, et à 8 h. 20 nous retrouvons nos sacs à 1' Obermönchjoch, où nous nous mettons en devoir de satisfaire un fameux appétit. Nous filons vers le Jungfraujoch sur une neige idéale; nous y rentrons à 9 h. 15, et déjà nous nous sentons un peu tristes en réalisant que notre magnifique course appartient déjà au passé. Cette histoire, chers lecteurs, comporte un épilogue: quelques jours après ces ascensions, notre compagne de cordée devenait ma femme; et à notre bonheur ne viendront se mêler nuls regrets, car nous formons ce vœu que l' avenir nous réserve de vivre en haute montagne des heures aussi belles que celles que nous vécûmes à la Jungfrau et au Mönch; tels sont du moins les espoirs d' un alpiniste que je suis heureux de vous confier ici.

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