Les humanistes, pionniers du Pilate

Hans Amann, Saint-Gall

Ce n' est que depuis 1433 que le Pilate porte son nom actuel. Auparavant, on le nommait « montagne brisée », c'est-à-dire « Fräktmünt » du latin « fractus mons ».

Cette dénomination rendait beaucoup mieux l' aspect qu' on a de cette montagne à Lucerne: effectivement, vue de cette ville, l' arête dentelée évoque tout à fait une cassure.

Jusqu' au Moyen Age. les montagnes, siège des démons, étaient considérées comme insurmontables. Joh. Ulrich Afsprung écrit dans son Voyage dans quelques cantons de la Confédération: « Les montagnes, qui entourent de charmantes vallées, sont effrayantes lorsqu' on chemine entre les sommets, et l'on se sent presque anéanti par le seul aspect de ces masses énormes qui éveillent chez l' homme le sentiment de son impuissance... » Illustr. Glaris, extr. de J. Simmler RES PUBLICA HELVETIORUM 1608 Jusqu' au début du XVIe, c' est à peine si l' homme osait s' aventurer dans les montagnes. La superstition voilait ces régions de ses brumes opaques, et on les tenait pour la demeure d' épouvantables monstres et pour le siège de mauvais esprits. Même la représentation imagée des montagnes avait pour but de souligner leur invincibilité et de mettre en garde tous ceux qui envisageaient d' appro leurs sommets.

Rien d' étonnant, donc, à ce que les premiers assauts contre le monde alpin aient été lancés par les humanistes. L' étude des peuples, des cultures et des modes de vie de l' Antiquité leur avait inculqué l' idéal d' un homme chez lequel la culture avait mis en harmonie les dispositions physiques et spirituelles. Il en découla assez vite le désir d' aller à la rencontre de la Nature. Il était donc compréhensible que ce soient les humanistes suisses qui, les premiers, se risquèrent dans ces montagnes qui s' élevaient majestueusement devant eux.

Un de leurs principaux représentants fut le docteur Joachim von Watt ( 1484-1551 ) de Saint-Gall, mieux connu sous le nom de Vadian. Malgré son jeune âge ( à peine plus de trente ans ), il occupait déjà la charge de recteur à l' université de Vienne. Mais en 1517 il rentrait dans sa ville natale après seize ans d' absence. A côté de ses études de linguistique, de droit, de théologie et de mathématiques, il s' était aussi adonné à la médecine. Comme il avait obtenu dans cette dernière branche le titre de docteur, on lui confia la fonction de médecin de la ville. Plus tard, il réussira même à être élu bourgmestre.

C' est peut-être en rentrant de Vienne à Saint-Gall, voyage qu' il fit avec Conrad Grebel, lui aussi humaniste distingué, que mûrit ce projet très surprenant pour l' époque: faire l' ascension du sommet ouest du Pilate.

Au début du mois d' août 1518, Vadian se rendit à Zurich où il rencontra Grebel et un autre ami, Oswald Mykonius, maître en langues anciennes. Là, les trois humanistes convinrent de se mettre en route pour se rendre chez le chanoine Xilotectus ( Johannes Zimmermann ) et, de chez lui, tenter l' ascen en direction du légendaire lac de Pilate situé au sommet du « fractus mons ».

Le but réel de cette ascension n' était pas tant d' élargir les connaissances géographi- ques, mais avant tout d' en savoir plus sur ce fantôme de Ponce Pilate qui, d' après une ancienne légende, hantait ces hauteurs. Dans les vieilles chroniques de Lucerne, on justifiait ce conte en disant que « cette montagne d' une grande altitude, vu qu' elle est rude et sauvage, est pleine de spectres et d' esprits diaboliques et maléficieux ».

La distance spirituelle qui séparait les hommes de cette époque de ces hautes montagnes explique aussi leur croyance en des êtres fabuleux qui auraient hanté ces lieux. Dans sa Description de la Suisse, premier ouvrage de ce type qui nous soit parvenu, l' abbé d' Einsiedeln Albert von Bonstetten abondait dans ce sens lorsqu' à propos du Gothard il écrivait: « C' est là le royaume d' Eole, où règne une nuit noire; la montagne est ébranlée par les violents orages et les tempêtes qui font rage dans ses cavernes. » On ne sait pas encore très bien pourquoi les hauteurs du Pilate sont devenues le lieu où s' acheva la légende du gouverneur romain. Les autorités de Lucerne elles-mêmes concevaient du respect à l' égard de leur montagne: en effet, pour faire l' ascension du Pilate, il fallait une autorisation expresse du Conseil. En l' an 1387, à Lucerne, six ecclésiastiques furent condamnés à d' assez longues peines de prison, parce qu' ils avaient conçu le plan de se rendre sur le Pilate sans s' être procuré auparavant l' autorisation nécessaire. D' après une autre version, on aurait exilé ces six prêtres à cause de leur sympathie pour l' Autriche. Quoi qu' il en soit, une chose reste sûre: une ascension passait en 1387 pour une folie et allait à rencontre de toutes les opinions reçues.

Cette méfiance des autorités envers les aspirants alpinistes était encore vivace en 1518. Aussi, avant de pouvoir monter au Pilate, le Dr Joachim von Watt et ses deux amis durent-ils se procurer l' autorisation auprès des vigi-lantes autorités de la ville. On alla même jusqu' à leur attribuer un compagnon ( le premier guide ?). Plus tard, Vadian racontera ( Pomponius Mela, 1522, p. 34 ) que, après avoir quitté la ville au petit matin, les quatre compagnons allèrent à cheval aussi loin que le chemin le permettait, puis poursuivirent la montée en prenant appui sur des bâtons jusqu' au moment où ils atteignirent enfin la rive de ce lac mal famé. C' est là, entre des parois de rochers abruptes, qu' ils le trouvèrent au fond d' une cuvette verdoyante, bordé de roseaux et entouré d' une forêt touffue. C' était une surface calme comme un miroir et sous ses reflets sombres, elle semblait comme animée par un feu souterrain. Non sans mettre en doute sa véracité, Vadian se souvint de la légende dont son Pomponius Mela rend compte: si quelque main humaine le touchait volontairement, le lac devait bouillonner et même déborder. C' est pourquoi il eut certes grande envie de mettre à l' épreuve ce miracle de la nature. Mais le guide conjura les étrangers de ne rien entreprendre qui eût pu leur coûter la tête. C' est sans doute cette superstition profondément enracinée dans l' âme de cet homme du pays qui a retenu Vadian. Malgré les grandes fatigues que l' ascension lui avait coûtées, car il était « grand, gras, lourd et pataud », Vadian ne connut donc pas le fin mot de cette légende à propos de l' esprit de Pilate. Le lac pouvait reposer en paix pendant encore quelque temps, et Vadian ne s' occupa plus de ce curieux problème qu' en pensée.

Conrad Gessner ( 1516-1565 ) Connu de tous grâce à nos billets de cinquante francs, un autre humaniste, le médecin et naturaliste zuricois Conrad Gessner fit, trente-sept ans plus tard, l' ascension du Pilate. Cette expédition avait pour but d' acquérir des connaissances « non seulement sur cette montagne, mais aussi sur d' autres sommets et avant tout sur ceux de notre Suisse si particulièrement montagneuse, de sorte que, tôt ou tard, un livre complet sur les montagnes et leurs miracles puisse être rédigé ».

Pour cette ascension du Pilate, il dut lui aussi se procurer une autorisation qui, cette fois, lui fut accordée sans difficulté par le maire de l' époque, Niklaus von Meggen. De même, on lui attribua un guide et on alla jusqu' à lui offrir le vin d' honneur.

Le 20 août 1555, ces deux personnages atteignirent le sommet. Quelques jours plus tard, Gessner écrivait un hymne aux montagnes et racontait son ascension du Pilate de la manière suivante: « Nous partîmes du pied du Fraktmont qui se situe à peu près à une heure et demie de Lucerne. A partir de là, on grimpe le long de ses pentes, on passe par des forêts et des vallées et on traverse des herbages. Nous avons passé la nuit dans une grange à foin de l' Eigental. Un berger accueillant nous a généreusement offert l' hospitalité et nous a restaurés par divers produits laitiers. De toute façon, le vin ne nous manquait pas, puisque le guide que la Ville m' avait attribué en avait emporté. La présence d' un tel guide était nécessaire pour deux raisons: premièrement, la croyance des habitants du pays, encore renforcée par un serment annuel, veut qu' ils ne laissent personne monter au lac de Pilate qui ne soit accompagné par un homme de confiance de la bourgeoisie. Celui-ci, en effet, doit pouvoir les assurer que les autorités ont permis l' ascension. D' autre part, il doit veiller à ce qu' on ne s' éloigne pas trop des chemins praticables. » Ensuite, Gessner décrit par le menu ses observations et ses impressions. On y sent s' ex une profonde admiration pour le monde alpin, admiration qui culmine en un vaste panégyrique de la beauté de nos Alpes, si prometteuses d' expériences uniques: « Ya-t-il un seul de nos sens qui ne soit comblé par tous les plaisirs de la montagne? Prenons l' exemple du toucher: tout notre corps, fatigué par la chaleur, est étonnamment rafraîchi Le Pilate vu d' Eigenthal Lithographie de G. Hoffmann 1836 sur toute sa surface par les caresses de la revigorante brise des sommets que l'on aspire aussi à pleins poumons. De la même manière, après que l'on a tour à tour supporté la chaleur et le vent, on peut à nouveau se réchauffer, soit par des mouvements au soleil, soit près du feu, dans les cabanes de bergers. » « Si tu veux mettre à l' épreuve l' acuité de ton œil ou laisser ton regard vagabonder en long, en large et tout aux alentours, tu ne manqueras pas d' observatoires et de pitons rocheux, au sommet desquels tu auras déjà l' impression de planer dans les nuages. Aucun autre espace aussi limité ne peut, d' un seul coup, t' offrir toute la diversité de la montagne où l'on peut voir en même temps les quatre saisons et vivre en un seul jour l' été, l' au, l' hiver et le printemps. Ajoute à cela que sur les esplanades les plus élevées la voûte céleste s' offre à ton regard, libre et tout entière: sans obstacles, tu peux contempler la course des astres du levant au ponant. » « Et que de plaisirs pour l' oreille! Les agréables bavardages, les bons mots entre compagnons de marche, le doux chant des oiseaux et même le silence de la solitude. Les fleurs et les herbes rivalisent en douces odeurs avec les arbres; l' air est ici plus libre, plus sain, et il n' est pas, comme en plaine, infecté de miasmes pesants. Non seulement il ne nuit pas aux voies respiratoires et au cœur, mais au contraire, il les rafraîchit. La plus grande volupté pour le palais, c' est une gorgée d' eau claire et glacée. Grâce à elle, fatigue, soif et chaleur disparaissent comme par enchantement. Je ne sais pas si les sens de l' homme peuvent capter une sensation plus agréable que celle-ci. Nous pouvons donc en conclure que ces excursions à la montagne, entre amis, procurent les plus grands plaisirs et les plus agréables voluptés. » Puis Gessner poursuit la narration de son voyage en décrivant la dure montée dans la chaleur estivale et la vue que l'on a du sommet. Il mentionne aussi des initiales, des millésimes ainsi que des armoiries de communes et de familles qu' il a découverts, gravés dans les rochers.

« A partir de ce point, nous descendîmes le flanc gauche pour arriver au lac, ou plutôt à l' étang de Pilate. Il occupe le fond d' une petite vallée et mesure à peu près douze longueurs d' homme. On dit que Pilate s' y serait noyé, tout comme sa femme dans un petit lac voisin. Cette croyance des indigènes, dénuée de toute cause naturelle, ne trouve pas grâce à mes yeux. » Chez Conrad Gessner, cette passion pour la montagne n' avait en rien le caractère d' un feu de paille destiné à s' éteindre rapidement. Preuve en sont les lignes qu' il écrivait en 1541 à son ami Jacob Vogel: « Aussi longtemps que Dieu me prêtera vie, j' ai l' intention de gravir Traduction: Nicolas Durussel chaque année au moins une et si possible plusieurs montagnes, et cela à la saison où les plantes sont en fleurs; d' une part pour les connaître, d' autre part pour exercer mon corps de manière honorable et enfin pour les plaisirs de l' esprit. » Mais ces projets en restèrent là: diverses misères de santé empêchèrent Gessner de mener ses plans à bien.

Il semble donc que, dès le milieu du XVIe, l'on s' intéresse de plus en plus au paysage alpin et que, de ce fait, le désir d' atteindre un sommet est assez répandu. Ce fut aussi valable pour le mont Pilate. Les eaux de ce lac maudit restèrent calmes, et jamais rien d' étrange ne leur arriva. Tous les alpinistes rentraient en parfaite santé, et l' opinion publique se tranquillisa. En tout cas, le Conseil de Lucerne se rendit bien compte que, malgré la légende et la croyance populaire, le lac ne pouvait pas être aussi dangereux qu' on l' avait cru jusque-là. C' est pourquoi, en 1594, le gouvernement déclara que la légende de cette montagne ne reposait que sur la superstition et ordonna que le lac fût comblé.

Dans le procès-verbal du Conseil, on peut lire:

« D' après ce que les anciens ont rapporté, un homme, probablement un valet de ferme, serait monté dans l' Eichental et y aurait fait prêter aux bergers le serment de ne laisser personne monter jusqu' au lac du sommet du Pilate, sous peine des plus graves catastrophes.

Considérant cependant que tout cela n' est que superstition et contes de bonnes femmes, les Honorables Membres du Conseil ont estimé qu' il convenait à l' avenir de renoncer à un tel serment et ont en conséquence ordonné que ce lac ou vulgaire étang soit comblé. » Bibliographie Glaris. Tiré de M. Merian: Monographia He/ve-ticae, Raeticae et Valesiae, Francfort-sur-le-Main, 1644.

Le Dr Joachim von Watt ( VADIANUS ).

Conrad Gessner. Début du XVIe.

L' embouchure du Rhin dans le lac de Constance. A l' arrière: l' Alpstein et le Vorarlberg. Monographiste de Cologne, P. P. W., K. Tiré de La Guerre de Suisse de l' Empereur Maximilien Ier.

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