Les montagnes d'Axel Heiberg, île de l'Arctique canadien

Jürg Alean, Bülach ZH

Carte 1 L' île d' Axel Heiberg. Le Territoire des Expéditions est situé à 79,5° de latitude nord.

80e N \ Nördliches Eism 100 W 60 W 70° N 60 " N 50 " N 0500 1000 1500 km Dans le vrombissement puissant de ses turbines, le bimoteur Twin-Otter roule à grande vitesse sur la glace du Colour Lake, puis s' élève après quelques dizaines de mètres pour disparaître en direction du sud. Il laisse derrière lui une montagne de matériel et quatre personnes, les seules à se trouver sur l' île canadienne d' Axel Heiberg. Située au cœur de l' Arctique ( carte 1 ), elle a une superficie aussi grande que celle de la Suisse, et son paysage évoque celui de notre pays durant la glaciation de Wurm. Au milieu de cette immensité, nous faisons donc figure d' hommes préhistoriques. Les premières impressions, bien qu' inatten, sont les plus fortes: le silence et la lumière. Au début du mois de mai, en effet, les températures varient encore entre 10° et 20° au-dessous de zéro et, comme il n' y a pas le moindre souffle de vent, aucun bruit ne se fait entendre sur l' île. Sur les pentes de Gypsum Hill, la colline qui s' élève derrière la station, je suis séduit par le panorama et l' ambiance indescriptible. On est debout, au milieu d' un silence absolu: aucun animal ne se fait entendre ( pas pour longtemps, car on peut voir des traces sur la neige ), aucun ruisseau murmurant ( la fonte des glaces commencera à la fin du mois ) et même la petite brise qui s' est levée ne rencontre pas de buissons qu' elle pourrait faire bruire. Tandis que nos oreilles gelées se retrouvent ainsi dans un monde dépourvu de tout charme pour elles, nos yeux sont en revanche très éprouvés: sous un ciel sans nuages, et malgré nos lunettes solaires, ils reçoivent par flots l' éblouissante lumière blanche et bleue de ce magnifique paysage. Nous sommes au printemps, et le soleil tourne en cercle, sans jamais se coucher. Près des 80° de latitude nord, nous sommes encore à 1200 kilomètres du Pôle. Le temps restera clair durant des semaines, et je serai forcé de porter mes lunettes de glacier durant toutes mes sorties hors de la station.

Un manuel de géologie Notre présence en ces lieux est due en fait aux glaciers et au climat de cette région. Depuis 1959, les Canadiens et les Suisses effectuent, pratiquement chaque année, des études climatologiques et glaciologiques dans l' ouest de la région centrale de l' île, appelée aussi Territoire des Expéditions. En outre, la faune, la flore, la géologie et la morphologie y sont l' objet d' études. En effet, « notre » île est aussi un paradis pour les géologues. Certes, un bon tiers d' Axel Heiberg est recouvert de

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calottes de glace et de glaciers plus petits, mais dans les deux autres tiers, les formations rocheuses se présentent en revanche avec une clarté inhabituelle. Comme la température descend jusqu' à 50° au-dessous de zéro et n' est positive que durant trois mois environ, le climat polaire permet certes la croissance de fleurs et d' arbustes nains, tels qu' on les rencontre dans l' Arctique ( cf. ill. 11 et 12 ), mais il n' offre aucune chance de survie aux buissons et aux arbres. Dépourvues de toute couverture végétale, des couches rocheuses rouges, brunes, jaunes et noires s' offrent à nos yeux comme dans un manuel illustré de géologie.

Le nord-est du continent américain se compose pour la plus grande partie d' une très vieille plate-forme de roches: le bouclier canadien. Les montagnes précambriennes y ont depuis longtemps été anéanties par l' érosion. Dans l' Arctique canadien, à l' intérieur du bouclier, on ne trouve des soulèvements de la croûte terrestre dignes de ce nom que dans la presqu'île du Labrador et sur l' île de Baffin, où ils ont été créés par des mouvements tectoniques. Toute différente est la situation sur les îles situées au bord de la mer de glace du Carte 2 Esquisse de l' ouest de la partie centrale de l' île. La plupart des activités de l' expédition ont eu lieu dans la région des glaciers Crusoe, White et Thompson.

Pôle. Depuis l' île de Banks, un bassin géologique s' étend sur Ellef Ringnes et Axel Heiberg jusqu' au nord-ouest d' Ellesmere: c' est le bassin de Sverdrup. Comme dans la région formée des Alpes et du Jura, des sédiments marins et terrestres s' y sont déposés dès le Permien, puis pendant le Mésozoïque et même durant le Tertiaire. Des plissements très importants, tout particulièrement sur les îles d' Axel Heiberg et d' Ellesmere, se sont produits à la suite d' une phase de formations montagneuses qui eut lieu à la fin de la première de ces deux époques et au début de la seconde. Les plus hauts sommets atteignent 2600 mètres dans les United States Ranges, sur Ellesmere, et 2200 mètres sur Axel Heiberg. L' importance de la glaciation confère à ces montagnes un aspect imposant, malgré leur altitude relativement modeste ( fig. 1 ).

La Wolf Mountain L' ascension des sommets n' est pas ma principale préoccupation sur l' île d' Axel Heiberg, mais les mensurations que nous devons effectuer nous mènent, mes compagnons et moi-même, sur quelques-unes des plus belles montagnes du Territoire des Expéditions. A vrai dire, il nous faut aussi porter nos trépieds et nos théodolites. Les travaux réguliers que nous effectuons sur le Baby Glacier, une langue vraiment très petite et située au nord-ouest du camp de base, font que nous devons gravir toutes les deux semaines la paroi sud de la Wolf Mountain ( 1190,1 m, cf. carte 2 et illustration 3 ). Si, après avoir achevé notre travail sur le glacier, nous nous sentons suffisamment résistants, nous pouvons encore faire un crochet par le sommet ou nous attaquer au Black Crown Peak qui est juste un peu plus haut ( 1315,9 m, fig.4 ). Ce ne sont là « que » des montées de mille mètres environ, mais l' alpiniste qui visite l' Arctique pour la première fois sera déjà mis à rude épreuve, même si l' air n' est pratiquement pas raréfié comme en altitude. Au printemps, la neige ne tombe plus en grande quantité! Les zones polaires sont plutôt des régions sèches. Les précipitations y sont si peu fréquentes que, aux endroits de l' île où il n' y a pas de glacier, les pentes exposées au vent restent dénudées. Malgré tout, il nous faut emporter nos skis, car nous pouvons aussi rencontrer de la neige accumulée par le vent et dans laquelle nous enfonçons qu' aux hanches. Il faut donc chausser et enlever nos lattes à plusieurs reprises, même en redescendant vers la vallée, jusqu' au moment où, la couche de fond manquant définitivement, nous retombons dans la caillasse acérée et traîtreusement camouflée par la neige. Nous croyons déceler un signe de l' arrivée prochaine de l' été, mais nous sommes vite déçus. Quelques centaines de mètres en contrebas, le sol est gelé. A la fin de l' hiver, un tel permafrost fond certes sur une cinquantaine de centimètres d' épaisseur, mais l' eau de pluie ne peut pas pénétrer plus profondément.

1. De grandes vallées glaciaires donnent à l' île d' Axel Heiberg l' aspect d' un paysage alpin, même si les montagnes les plus élevées n' attei que 2200 mètres. Prise de vue aérienne, effectuée au-dessus de la partie médiane de l' Iceberg Glacier, ce qui correspond à peu près à la partie supérieure gauche de la carte 2.

Il se crée alors un interminable marécage dans lequel nous nous embourbons constamment.

Les problèmes que nous avons avec le permafrost nous rendent inventifs: après avoir eu suffisamment d' ennuis avec les marécages et la neige fondante, je « développe » à partir de planchettes un type de raquettes qui se fixent sous nos chaussures de montagne. Au début de l' été, il s' avère aussi qu' elles nous rendent de grands services dans la « soupe » qui recouvre le glacier et qu' elles sont plus légères à porter que nos skis. Sans de tels accessoires, nous ne pourrions éviter les problèmes posés par la boue qu' en empruntant le rocher, assez rare, ou la caillasse instable et omniprésente sur laquelle on èreinte ses chaussures et où l'on risque continuellement de fouler ses chevilles. Malgré ces côtés pénibles, les ascensions de la Wolf Mountain ont aussi leurs moments ensoleillés. C' est surtout le cas, au sens propre, lorsqu' on émerge du brouillard assez bas et typique de ces mois d' été, pour voir au nord le soleil de minuit éclairer de ses rayons roses les montagnes environnantes. Durant le mois de juin, alors que la température peut être étonnamment haute pour ces régions arctiques, il arrive même que le glaciologue épuisé se couche dans son sac de couchage au bord de « son » Baby Glacier et s' endorme tout simplement, sans se laisser distraire par la vue que lui offrent les glaces et les montagnes.

Vue sous un angle géologique, l' ascension de la Wolf Mountain nous fait passer du Jurassique supérieur au Crétacé inférieur. Les sombres couches d' argile de la première époque présentent un aspect particulièrement va- riè: de curieuses formations sphériques reposent sur le sol, et leurs dimensions varient de quelques centimètres à celles d' une tête. Nous avons affaire ici à ce qu' on appelle des concrétions. Déposées au fond des mers, elles ont fait l' objet de modifications minéralogiques qui confèrent au matériau une grande résistance à l' érosion ( fig. 5 ). Bien entendu, un grand nombre de ces boules bizarres prend tout droit le chemin de nos sacs de montagne pour se voir métamorphoser en souvenirs. Dans la même argile, on peut aussi trouver, mais plus rarement, du bois pétrifié qui fut recouvert de sédiments après avoir été charrié jusqu' à la mer par des fleuves primitifs. C' est ainsi qu' il a pu conserver sa forme originelle. Durant ce moyen âge de l' évolution de la terre, Axel Heiberg a donc vu des forêts recouvrir son sol. Mais il est vrai que le climat était plus chaud et que la latitude de l' île, modifiée par la dérive des continents, était alors différente. L' argile s' érode rapidement et ne forme donc pas de parois abruptes. En re- Photos: Jürg Alevi vanche, on trouvera des pentes plus raides dans la partie supérieure de la Wolf Mountain, dans les dépôts de grès et de gabbro du Crétacé. Grâce à de petites quantités de minéraux qui leur sont mélangées, les grès d' Axel Heiberg ont cette teinte caractéristique qui donne aux montagnes de l' endroit leur coloration si particulière ( fig. 2 ).

Bastion Ridge On ne trouve pas que des roches sédimentaires sur Axel Heiberg. Au sud du camp de base, au-delà de l' Expédition River, la Bastion Ridge ( 982 m ) s' élève majestueusement ( fig. 6 ). Si marquante grâce à sa résistance à l' érosion, la paroi sombre qui soutient la base de son sommet est constituée d' un type de basalte dont les formations portent le nom de Strand-Fjord. A une époque d' intense activité volcanique, d' énormes masses de lave basaltique se déversèrent sur Axel Heiberg.

Depuis le camp de base, on peut aussi admirer à la jumelle les merveilleuses colonnes 2. Dressées par les plissements telluriques, des couches de grès coloré, datant du Trias et du Jurassique, ont incité les membres de l' expédition à baptiser « Zebra Mountains » les montagnes que l'on voit au premier plan de cette photographie aérienne. Derrière elles, à droite, on peut voir une partie de la calotte glaciaire de Müller, la plus grande de l' île. Elle a été rebaptisée en l' honneur du professeur Friedrich Müller ( t ) qui dirigea de nombreuses expéditions sur Axel Heiberg.

créées par les déchirures qui se produisirent pendant le refroidissement de la lave ( cf. aussi fig. 7 ). Durant le Crétacé supérieur, le magma qui remontait des entrailles de la terre avait cherché son chemin à travers d' innombrables passages pour atteindre la surface rocheuse de l' époque. Des fleuves de lave sortirent alors et créèrent des formations du type Strand-Fjord pouvant atteindre une centaine de mètres de hauteur. Tout le Territoire des Expéditions est truffé de passages par lesquels ce matériau avait rejoint la surface de la terre. En profondeur, la lave fut figée sous forme de gabbro qui, chimiquement semblable au basalte, présente toutefois des cristaux plus grands du fait de son refroidissement moins rapide. Dégagée par l' érosion, cette roche plus résistante forme des arêtes impressionnantes, tout comme les formations Strand-Fjord. Mais malheur à qui veut tenter d' y pratiquer l' escalade! Il suffit ici d' évoquer le nom de l' une d' entre elles, sur les bord du White Glacier: Rotten Ridge ( l' arête pourrie ). Au cours de l' une de mes sorties consacrée à des mesures trigonométriques, je dois me rendre sur la Basalt Ridge, située un peu plus loin. L' escalade, bien au-dessus du Thompson Glacier, est merveilleuse, jusqu' au moment où je frôle l' accident: touché très probablement pour la première fois par une main humaine, un bloc lourd de plusieurs tonnes se détache pour tomber ensuite sur le glacier où il éclate en mille morceaux. J' ai tout juste pu esquiver le monstre.

Les énormes masses d' éboulis sont aussi caractéristiques des régions arctiques. Comme dans les Alpes, elles sont créées par les changements de température et l' action du gel. Mais sous ces latitudes, cette caillasse est évacuée bien plus lentement que dans les régions tempérées ou tropicales. L' eau en tant qu' agent de l' érosion fait ici défaut. La couche de permafrost qui fond durant les courts mois d' été permet toutefois de déplacer une certaine quantité de matériau. Le sol, saturé d' eau commence à glisser lentement vers la vallée. C' est là ce que l'on appelle la solifluxion, phénomène qui, au cours des millénaires, a créé ces formes rondes caractéristiques du terrain arctique, puisque tout le paysage est, pour ainsi dire, en train de couler ( les douces collines du Plateau suisse doivent aussi leur aspect actuel à la solifluxion qui s' est produite au cours des périodes glaciaires ). Néanmoins, l' érosion reste très lente dans l' Arctique. Du fait de leur petite vitesse d' écoulement, les glaciers n' ont qu' un effet d' aplanissement très réduit, d' autant plus que, sur leurs bords, le gel les fixe à leurs lits. Plus importante est l' action de l' eau de fonte, mais celle-ci n' entre en jeu dans des proportions valables que durant les mois de juin à août. C' est surtout lorsqu' elle réussit à retenir son énergie pour la libérer d' un seul coup que son action se fait le plus sentir: sur les bords du glacier du Territoire des Expéditions, les masses de glaces réussissent à former de petits lacs grâce à leur température inférieure à 0°. Chaque année, quelques-uns de ces barrages se brisent et libèrent de puissantes crues, ce qui peut aussi arriver au Between Lake, coincé entre les glaciers White et Thompson. Ce dernier atteint sa profondeur maximale au mois de juin. Là, l' eau parvient à s' écouler en débordant ou même en traversant le glacier de White. On a mesuré des débits atteignant 140 m3/s. L' eau creusait alors d' énormes ravins dans les moraines situées au-dessous de la langue du glacier. Il est probable que l' écoulement brutal de tels lacs de barrage soit l' une des plus importantes actions d' érosion qui puisse avoir lieu dans l' Arctique.

Le Little Matterhorn ( Petit Cervin ) Durant le mois de mai, avant que des marais sans fin et les pierriers n' entravent trop notre progression, nous avions déjà pris la décision de partir à sept heures du « soir » pour faire 3. Notre arrivée sur Axel Heiberg, au début du mois de mai. A la fin de l' hiver, on ne trouve que très peu de neige sur la Wolf Mountain que l'on peut voir à l' arrière ( cf. ill.4 ). L' avion a atterri sur la glace du Colour Lake.

5. Concrétion d' argile de la formation de « Christopher » provenant du pied de la Wolf Mountain.

4. Sur le sommet du Black Crown, le gabbro se décompose, et ses minéraux, riches en fer, lui donnent cette couleur brun foncé tout à fait caractéristique. Derrière le Baby Glacier ( le champ de neige que l'on peut voir tout à droite ) s' élève le sommet de la Wolf Mountain qui cache ainsi notre camp de base. Au milieu de la photo, on voit la langue du Thompson Glacier qui, du fait de sa progression continuelle, crée une gigantesque moraine qu' elle pousse devant elle.

6. La Bastion Ridge ( 982 m ) s' élève au-dessus de la vallée de l' Expédi River. Sa remarquable paroi rocheuse est créée par la couche basaltique de la formation Strand-Fjord qui a résisté à l' érosion. Dans l' ombre bien visible de la Wolf Mountain, on reconnaît des traces de ruissellement. Il ne s' agit pas d' eau de fonte ( la photo a été prise au début du mois de mai, cf. ill. 8 ), mais de celle des sources minérales qui réussissent durant toute l' année à se frayer un chemin à travers le « permafrost. » Au premier plan à droite, on voit la trace d' un lièvre des neiges.

7. Ces colonnes basaltiques de la formation Strand-Fjord - presque à l' extrémité de l' Expédi Fjord - sont facilement reconnaissables sous la neige de printemps. Elles furent créées par les déchirures qui se produisirent lors du refroidissement de la lave.

une petite excursion. ( Nous continuons à utiliser l' heure locale, car les observations météorologiques sont transmises régulièrement par radio et surtout parce que nous ne voulons pas trop déranger le rythme des repas et le calme du dortoir. ) Nous fonçons donc dans le silence de l' Arctique, troublé seulement par le bruyant moteur de notre traîneau et arrivons sans difficulté au lit de l' Expédition River qui, pour le moment, est à sec. Dès le mois de juin, il y coulera tant d' eau que l'on ne pourra traverser la vallée qu' en opérant un détour par le Thompson Glacier. Nous remontons ensuite le cône d' éboulis situé au pied de la montagne jusqu' au moment où notre véhicule est bloqué par la neige déjà mouillée. Nous poursuivons donc notre montée à peaux de phoque, en direction du Little Matterhorn ( ill. 8 ). Avec ses 737,5 mètres d' altitude, il est vraiment petit, mais une silhouette aussi marquante dans le panorama du Territoire des Expéditions ne saurait manquer à notre collection de sommets. En avançant sur une neige qui, une fois n' est pas coutume, est tout à fait agréable pour la marche à ski, nous arrivons rapidement à quelques mètres du sommet qu' il nous faudra atteindre à pied. Le soleil est au plus bas durant ces heures précédant minuit, et la couche de nuages, typique des situations de fœhn, contribue à créer le décor dramatique dans lequel nous pouvons admirer « nos » glaciers et montagnes sous une perspective tout à fait inhabituelle.

Le sous-sol sur lequel nous nous trouvons sort lui aussi de l' ordinaire. Le sommet de ce Petit Cervin est certes constitué par l' une de ces formations volcaniques Strand-Fjord dont nous avons déjà parlé, mais la montagne est aussi entourée d' anhydrite, roche parente du gypse et entièrement dépourvue d' eau. Comme il s' agit ici d' un matériau très soluble, les montagnes d' anhydrite sont en soi des apparitions déjà bien étonnantes. Dans des régions plus humides, cette roche a été érodée depuis longtemps alors que, sous le climat plus aride d' Axel Heiberg, elle forme encore des monticules respectables. La formation de l' anhydrite remonte au Permien, époque à laquelle le gypse des mers tropicales, probablement peu profondes, s' est enrichi grâce à l' évaporation de grandes quantités d' eau. Au cours de millions d' années, du fait de grandes subsidences telluriques, des couches de gypse épaisses de plusieurs centaines de mètres ont été recouvertes par des roches méso- 8. Le Little Matterhorn, au printemps, après des chutes de neige assez importantes. Les caribous que l'on voit au premier plan n' ont pas encore de bois. Derrière le groupe d' animaux, on reconnaît le type de terrain caractéristique du sol de « permafrost: » des collines aux douces rondeurs avec des stries dirigées dans le sens de la pente. Celles-ci sont créées par l' écoulement lent dans la couche de « permafrost » qui peut fondre.

Schéma Représentation fortement simplifiée des plis diapirs d' anhydrite situés au sud-ouest du Territoire des Expédi- 1 km zoïques ou tertiaires dont l' épaisseur pouvait atteindre 12000 mètres. Mais à ces profondeurs, le gypse avait un poids spécifique certainement inférieur aux autres roches sédimentaires et était aussi plus malléable. Déjà au Mésozoïque, ces masses de gypse commencèrent à exercer une poussée vers la surface. Durant les plissements tertiaires, il arriva, particulièrement dans les anticlinaux ( plis convexes, cf. schéma ), qu' il put traverser à certaines places, sous la forme d' anhydrite. On appelle plis diapirs ces formations qui ont percé la croûte terrestre.

A douze kilomètres de notre emplacement, au sommet du Little Matterhorn, on peut voir le Colour Peak, situé au bout de l' Expédition Fjord ( ill. 10, cf. aussi ill. 9 ). C' est là une montagne constituée entièrement d' anhydrite, sommet compris. Après l' avoir photographiée, comme tout le reste du panorama, nous prenons le chemin du retour. L' état favorable de la neige nous invite à faire quelques cabrioles au cours de la descente, de sorte que notre trace est vite interrompue par de grands trous. Nous arrivons au camp de base suffisamment tôt pour relever les observations météorologiques d' après minuit et les envoyer par radio en direction du sud.

Le temps est un sujet de discussion fréquent de toute expédition dans l' Arctique. Axel Heiberg peut, par exemple, offrir à ses visiteurs un été fâcheusement barbouillé durant lequel la bruine et le brouillard régnent à longueur de semaine. Mais nous avons de la chance. J' ai pour ma part pu passer deux étés sur l' île. Le premier était tout à fait convenable, le second merveilleux. Les situations stables de haute pression ont duré si longtemps que j' en ai conçu une certaine nostalgie de la pluie qui nous permet d' ordinaire de faire des tions. Les masses d' an aux formes de tours exercent une poussée dans les plis en voûte. Le diapir situé près du Little Matterhorn a une structure plus compliquée. Le basalte de la formation volcanique Strand-Fjord a été représenté en noir. Tiré de: Hoen, E.W. ( 1964 ), « The Anhydrite Diapirs of Central Wester Axel Heibergs Island », AHI Research Reports, McGill University, Montreal, p. 5.

pauses de travail ou de marche, tout en ayant la conscience tranquille. Même le brouillard des plaines, habituel en juillet, se fait rare et nous calculons que la température moyenne de ce mois atteint 9° au-dessus de zéro. A midi, le thermomètre monte même jusqu' à 20°, un record dans les mesures effectuées régulièrement sur l' île. En transmettant notre bulletin météorologique par radio, nous répétons chaque fois, non sans satisfaction: Ciel dégagé, visibilité illimitée, calme plat, tandis que d' autres stations, situées plus au sud, annoncent du brouillard et des tempêtes. En effectuant des observations des mois durant, on développe son flair pour les conditions atmosphériques. C' est généralement le vent du sud que l'on néglige le plus. Mais c' est pourtant lui qui nous amène des fronts, porteurs de pluie ou de neige. Aussi apprécions-nous tout particulièrement le vent sec, semblable au fœhn, qui nous vient du nord-est par-dessus le Phantom Peak. La zone de haute pression située sur le Pôle ne nous envoie en effet pas de mauvais temps, car la mer de glace du nord est gelée toute l' année et ne produit donc pas d' humidité. C' est aussi une des raisons qui font que les montagnes du sud-ouest d' Axel Heiberg sont celles sur lesquelles les glaciers apparaissent aux altitudes les plus basses ( des chaînes de collines hautes de 400 mètres présentent déjà de petits glaciers ), tandis que, dans le centre ( où nous sommes ) et dans le nord-est, la limite des neiges éternelles est située à une altitude supérieure de plusieurs centaines de mètres.

Mais, même durant les mois d' été, il nous arrive aussi d' avoir à marcher sur la glace ou la neige, lorsque nous mesurons les bilans de masse des glaciers Baby ou White. Alors que le premier est tout à fait innocent, le second présente de respectables crevasses. Malgré un décor enchanteur et plein d' harmonie, je 9. Le Phantom Peak vu du sud-sud-ouest. Au premier plan, on voit une grande surface de glace ( apparemment compacte ) flotter sur le Phantom Lake créé par un barrage naturel. La glace provient du Thompson Glacier et forme des icebergs à l' arrière. La roche blanche que l'on voit devant est de l' anhydrite. Sur la pente éclairée par le soleil, on remarque de petites plissures qui témoignent de la métamorphose intensive de cette roche très plastique.

suis toujours un peu inquiet quand je parcours le cirque collecteur du White Glacier. Généralement, la neige, fortement soufflée par le vent, rend plus difficile le repérage des ponts. Lorsqu' on se déplace à ski ou avec le traîneau à moteur, la vitesse diminue quelque peu les risques, mais les ponts de neige s' effondrent toujours dans la trace du véhicule, laissant des trous significatifs derrière notre passage. Outre de solides compétences glaciologiques, il faut donc disposer d' une bonne dose de chance pour s' aventurer ici: toujours est-il que je ne suis tombé dans une crevasse que lorsque j' étais encordé ou quand j' ai pu me retenir à un lourd traîneau de matériel.

Le point 1780 A la fin du mois de juillet, nous nous aventurons dans une longue course de montagne. Nous avons renoncé au traîneau, mais nous emportons nos skis. Les travaux de mensuration sont amplement terminés et aucune tâche urgente n' est inscrite à notre programme. Une montagne sans nom, située derrière le Thompson Glacier, m' attire depuis quelque temps déjà, surtout dès le moment où j' ai pu IO. Le Colour Peak, que l'on peut voir à l' arrière, est constitué d' an provenant des entrailles de la terre. Derrière ( à gauche ), on reconnaît les icebergs de l' Expédition Fjord. Ils proviennent de l' Iceberg Glacier, l' un des deux seuls qui, sur Axel Heiberg, atteignent la mer. Au bord du marais recouvert de linaigrettes, on voit l' un des deux loups qui vécurent pendant des semaines dans les environs du camp de base et semblèrent accorder un intérêt particulier à nos activités.

mesurer au théodolite l' altitude d' une cime absente de la carte et atteignant 1780 mètres. Elle serait donc aussi élevée que les eminences les plus importantes que l'on trouve tout en haut du White Glacier. D' autre part, ce sommet devrait nous permettre de voir tout le bas pays situé à l' est d' Axel Heiberg. Equipés pour passer deux nuits à l' extérieur, nous nous mettons donc en route par une température d' environ 20° qui nous semble caniculaire. C' est probablement cela qui a rendu si paresseux le lièvre des neiges sur les traces duquel je marche presque, au début de notre expédition. Mais il faut dire aussi que ses congénères ne nous prêtaient pas grande attention dans les environs du camp de base. Dans tous les cas ils jouaient, mangeaient et dormaient sans gêne dans les environs immédiats de notre cabane. De temps à autre, pourtant, ils prenaient subitement peur et, affolés, se mettaient à courir en cercle comme s' ils ne pouvaient pas choisir une direction de fuite.

Le Thompson Glacier est encore dépourvu de neige à son début, et nous devons donc porter nos skis sur quelques kilomètres. Comme sa surface est le plus souvent plate, nous avançons bien... jusqu' au moment où d' énormes torrents de fonte nous barrent le chemin. Les glaciers polaires sont si froids qu' ils ne peuvent absorber cette eau. Il arrive donc parfois qu' elle coule à la surface sur des kilomètres. J' imagine toujours à quel point une chute dans l' un de ces torrents doit être horrible. En effet, leurs berges polies ne permettraient pratiquement pas d' en sortir. Celui que nous avons devant nous est encore suffisamment étroit pour que nous puissions tenter une traversée. Toujours est-il que l' un de nos skis tombe à l' eau. Par chance, le cours d' eau débouche après une courte distance sur un lac à l' eau magnifiquement bleue d' où nous pouvons repêcher facilement le fugitif.

Ces lacs d' eau de fonte sont eux aussi un signe de la glace dite « froide » ( température au-dessous du point de fusion à l' altitude donnée ). En Suisse, de tels lacs particulièrement beaux se forment sur le glacier du Gorner, sur lequel coule la glace froide de la région du Col Gnifetti ( cf. Revue trimestrielle III, 1987, pp. 121-133 ). Comme nous nous y attendions, nous tombons durant notre montée sur le canal d' écoulement de l' Astro Lake, un lac de barrage créé par le Thompson Glacier. Cet énorme fossé est profond d' une vingtaine de mètres et de gigantesques masses d' eau s' y engouffrent avant de rejoindre l' Expédition River. Nous contournons l' obstacle que constitue l' endroit où elles se précipitent dans le gigantesque moulin glaciaire, et suivons le canal sur la rive qui nous permettra de rejoindre le Wreck Glacier, un affluent du Thompson. Il doit son nom à la chute d' un avion dont le pilote s' est tiré heureusement indemne. C' est juste à côté de la langue que nous montons notre camp, sur un petit replat de toundra paradisiaque.

Le lendemain, nous partons de bonne heure et, cette fois-ci, nous avons chaussé nos skis.

11. Petit coussin d' ébou et fleurs naines.

12. Pavot arctique dans les environs du camp de base.

La glace brille à contre-jour et ressemble à du plomb liquide, une impression que je n' oublie jamais. Sans interruption, nous montons pendant cinq heures et demie jusqu' au moment où l' escarpement qui se dresse devant nous s' avère vraiment le dernier. Un magnifique panorama que n' arrête aucun obstacle s' offre alors à nos regards, et nous pouvons contempler les curieux lobes de glace qui s' écoulent à l' est en direction d' une vaste plaine. L' air est particulièrement limpide, comme c' est souvent le cas sur Axel Heiberg, et la vue s' étend jusqu' au Nansen Sound, partiellement libéré de glace à ce moment de l' année. D' autre part, nous pouvons distinguer faiblement des parties de notre grande voisine, Ellesmere Island. Notre altitude est même suffisante pour nous permettre de voir au-delà du McGill Ice Cap, en direction du nord-ouest ( II porte à l' heure actuelle le nom de Müller Ice Cap, cf. ill. 2 ). Nos réserves de boisson sont épuisées depuis longtemps, et il n' y a pas d' eau à des kilomètres à la ronde. Le rayonnement intense du soleil nous donne l' idée de faire fondre de la neige, opération que nous réussissons malgré le froid qui règne sur le sommet.

Nous entreprenons bientôt la descente sur l' Astro Glacier: un parcours de rêve, même si nous ne pouvons faire de vrais virages que sur la pente assez raide du sommet. Ensuite, aux endroits moins rapides, je laisse simplement mes skis filer tout droit pendant que j' admire le paysage aux vives couleurs qui défile devant mes yeux. Après avoir quitté la zone des névés, nous continuons à glisser sur la glace nue, moins inclinée, mais plus régulière que la neige recouvrant le White Glacier. En prévision d' une éventuelle « nouvelle nuit » à passer en plein air, nous gagnons la rive sud du Phantom Lake ( ill. 9 ), où nous savons trouver un dépôt de boîtes de plum-pudding anglais.

Le lendemain, nous mesurons d' abord le niveau d' eau du lac, le plus grand bassin d' ac du Territoire des Expéditions, avant de prendre le chemin du retour. Il nous faut encore franchir l' Astro Lake qui est gelé ou recouvert d' icebergs sur sa plus grande surface. C' est alors que je sens subitement la glace pourrie céder sous mon poids. Mon collègue parvient à me repêcher à grand-peine. Depuis ce jour, mon piolet fait partie des sédiments déposés au fond du lac!

Nos deux silhouettes solitaires continuent ensuite à progresser sans encombre sur le Thompson Glacier en direction de la base. L' une des deux fait sécher ses vêtements sur son sac à dos.

Traduction de Nicolas Durussel 13. Couleurs d' automne sur Axel Heiberg. A la mi-août, le lièvre des neiges a observé avec stupeur nos préparatifs de retour à la « civilisation ». L' hiver va régner de septembre à mai et la température pourra descendre jusqu' à 50° au-dessous de zéro. La longue durée de la mauvaise saison fait qu' il n' y a pas d' animaux hibernants sur l' île. Ils devront donc continuer à chercher de la nourriture sur les surfaces libres de neige.

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