Les oiseaux de la Pierreuse

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR FRANÇOIS MANUEL, LAUSANNE J )

Avec 3 illustrations ( 21, 22, 35 ) A l' heure du crépuscule, le silence règne sur la montagne. Le soir prend possession de l' espace. Le dernier vol de chocards a regagné l' arête dont la découpure cariée se profile sur un ciel infiniment profond et sombre.

La nuit tombe et les grands rochers blancs qui dominent la forêt n' en viennent plus à bout. J' aurais dû passer par là il y a une heure. Maintenant il est trop tard. Je ne connais pas le passage. Je crois bien que je me suis égaré.

C' est que la forêt du Réré est vaste et profonde, le chemin qui devait me conduire à La Chia n' est pas entretenu et je me suis attardé.

Tout a commencé à Rodosex-dessus. A l' orée du bois, les grives draines quêtaient leur nourriture en famille. Les jeunes de l' année en étaient à leurs premières sorties et beaucoup piaillaient encore, réclamant leur pitance. Du faîte des sapins, certains mâles, malgré la saison avancée, chantaient.

De tous les oiseaux de montagne, les grives draines sont les meilleurs chanteurs. Il est impossible, je crois, de transcrire leur chant, mais les alpinistes le connaissent, qui l' entendent avant le jour résonner au-dessous d' eux à la limite supérieure des forêts. Ses phrases hardies, très sonores et mélodieuses, portent très loin.

Dans l' herbe humide des hauts de Rodosex, toute la tribu des grives s' égaille. Elles sautillent à grands bonds, la tête haute, l' allure dégagée. Malgré leur grande taille, elles passent inaperçues. A tout moment j' en découvre de nouvelles qui se gobergent. Quelle animation! Tous ces becs piquent à grandes saccades et je distingue nettement leurs gobichonnades disparaître dans leur gosier grivelé, tout rond et gras.

Mais elles sont sur leurs gardes. L' une d' elles m' a vu, elle s' envole poussant sa crécelle roulée. Et toutes de prendre leur vol, d' un bond vigoureux, et de disparaître à bonne distance par-dessus le faîte des sapins, montrant au bout de leur queue allongée deux petites taches blanches.

Les grives envolées, tout devint silencieux. Je pressai le pas. La forêt était devant moi. Pas trace de chemin évidemment et je m' engageai dans le sous-bois tout embarrassé de fougères. La soirée avait un avant-goût d' automne et la clarté diffuse du couchant filtrait par l' enchevêtrement des branches. Je montais rapidement. Tout était silence. Tout à coup, une étrange plainte perça cet isolement aphone des bois. C' était le pic noir, géant parmi les pics.

1 Président de la Société romande pour l' étude et la protection des oiseaux. Sur la Pierreuse, réserve vaudoise nouvellement créée, voir Les Alpes 1958, n° 10, p. 221.

Extraordinaire oiseau que le pic noir! Farouche, invisible malgré sa calotte rouge vif, il ne manifeste sa présence que par des cris puissants ou par un étonnant tambourinage qui, au printemps, crépite sur les troncs, les faisant vibrer du haut en bas...

Ce soir-là, je n' entendis pas son tambour. Il bat à l' époque des amours. Or, ce soir d' été, notre tambourineur avait, cachée dans la vaste cavité d' un tronc, une nichée de trois ou quatre petits, bourdonnant dans leur prison comme forçats en peine.

Je n' entendis que sa longue plainte mélancolique, doléance aux ténèbres qui descendaient, à mon retard, à la nuit que j' allais passer au pied d' un sapin.

Au moment où les premiers chevreuils aboyèrent, je sortis de la forêt. Devant moi, un petit vallon blanchissant dans l' obscurité ouvrait une auge verdoyante et fraîche. Je m' installai donc. La nuit était maintenant tombée tout à fait et je m' allongeai sur le dos, le regard plongé dans les profondeurs mystérieuses des constellations, et je goûtai à cet étrange bonheur qu' offrent les plaisirs francs et naïfs des longues attentes nocturnes.

En arrivant à La Chia, le lendemain avant l' aube, je subis comme un choc! Au milieu du pâturage, là où la forêt s' éclaircit soudain, allégée de toute sa charge d' ombre, s' ouvrait un puits. Un vrai puits à margelle, disparaissant dans les herbages et les gentianes jaunes, envahi par les buissons, tout couvert de sorbiers jaunes. Le jour pointait à peine et je rêvai longtemps assis sur son rebord.

Rien ne bougeait dans les environs. J' observai pourtant un épervier, chassant mollement entre les sapins. Tout était désert, immobile, le ciel était gris. A midi il pleuvrait sûrement.

Mais on sentait le silence peuplé d' êtres, de menus grouillements, de légers froissements dans les branchages. C' étaient les roitelets huppés. Leur pépiement commença lorsque le jour fut tout à fait installé.

De tous les oiseaux de la montagne, le roitelet huppé est le plus petit, le plus furtif, le plus ignoré des alpinistes pressés. Pourtant ses rondes ne s' éloignent jamais de la forêt profonde où il demeure même par les plus hautes neiges. Il passe ses journées à visiter les branches dans tous les sens. La grande forêt immobile ne se soucie guère de ce menu fretin qui court en susurrant sur son dos, comme les parasites d' une vieille fourrure.

Son chant n' est qu' une mince stridulation, menue, menue. Mais il l' émet à tout instant pour maintenir, comme par radio, le contact avec ses comparses. Cet oiseau clandestin, vêtu de vert et de gris, passe totalement inaperçu. Pourtant ce nain a sa richesse: une petite flamme d' or posée sur le velours noir de sa tête.

Le Rocher à Bornet domine La Chia de sa tour délabrée. La pente qui le soutient est raide, striée de pierriers. Par endroits une herbe rase habille la montagne. Des bancs escarpés coupent la pierraille, des corniches herbeuses dominent les flancs abrupts de la montagne.

C' est le domaine de la perdrix bartavelle. Cette petite perdrix appartient à la famille des faisans et non pas à celle des tétras, comme tous les autres gallinacés montagnards, à cause de ses pattes dépourvues de plumes et portant ergot chez le mâle.

Ce caractère, pourtant, vous ne le verrez pas; ni, à moins d' une savante approche, les détails de son plumage: bec et pattes rouges, collier noir et flancs rayés de noir et blanc. Ce gros oiseau brun partira sous vos pieds et vous le verrez plonger d' un long vol plane sur ses courtes ailes aux tics nerveux et disparaître derrière un gros promontoire rocheux avec des gloussements ricaneurs.

Par contre, vous l' entendrez, lors de vos escalades matinales, grincer sa chanson dans le pierrier. Résonnant au pied des hautes parois sonores, son chant vous accompagnera durant toute une traversée, vous l' entendrez le soir en descendant. Ne vous étonnez pas si ce chuintement vous poursuit et si votre imagination vous le fait entendre mystérieusement. Cette aubade facétieuse et narquoise, vous l' entendrez dans votre demeure et elle meublera vos rêveries.

Vue du sommet du Rocher à Bornet ou des Rochers du Midi, la réserve apparaît dans son entier. Tout au fond, les verts pâturages de la Gête, des Laissalets et de la Planaz. Là, dans un vallon boisé tout décoré des derniers rhododendrons, se cache un merveilleux petit lac à l' eau glacée étonnamment pure. C' est le Gour de la Planaz, source de la Gérigne. Plus haut, les chalets de la Pierreuse, du Plan de l' Etal et de la Case, envahis par les herbes. Ici, aucun troupeau ne vient plus brouter et personne n' arrache les églantiers qui envahissent les herbages. Plus haut encore, les vastes pierriers gris sur lesquels se tissent les fils des sentes à chamois, les lanches raides où chante à l' aube le merle à plastron, les tours massives de Château Chamois, les couloirs toujours plus raides qui mènent à ces crêtes aériennes autour desquelles les chocards font leur cirque. La Douve, les Salaires, la Gummfluh ferment cette enceinte dont l' entrée est gardée par le Rocher plat et les Rochers du Midi. C' est bien un pays à l' écart, dont les horizons restreints se commandent l' un l' autre, telles les tours flanquant les murailles d' un château fort.

Comme dans les châteaux du reste, notre petit royaume possède ses vols noirs de corvidés. Ils hantent les créneaux du Brecaca et du Biolet, tournoient autour des tourelles d' angle et rejoignent le gros donjon de la Gummfluh Ce sont les chocards alpins et les grands corbeaux.

Tout alpiniste connaît le chocard. Mais pourquoi s' obstiner à l' appeler « choucas »? En voici justement un grand vol. Es viennent de la vallée où les fenaisons battent leur plein. Ils sont plus de cent certainement à tournoyer en un immense carrousel au-dessus des arêtes et des rochers à pic. Planant en cercles, ils apparaissent et disparaissent derrière la montagne, puis élevant leur vol, ils détachent sur le ciel gris leur petite silhouette noire, aux larges ailes et la longue queue étonnamment mobile. Emportés par le courant aérien, ils jouent avec lui et leurs acrobaties tiennent à la fois de l' inconscience et de la virtuosité: loopings, descentes en vrilles, chandelles, piqués vertigineux puis remontées sans effort. C' est, pendant quelques minutes, un beau désordre. Quel tapage dans le grand silence alpin! Puis ils disparaissent sur l' Etivaz et je ne les reverrai plus, car les chocards ont leurs habitudes régulières et leurs itinéraires.

Le grand corbeau est plus grand encore que le chocard. C' est un Goliath qui est à la montagne ce que le goéland est à l' océan et le manchot au Pack.

Entendons-nous bien! Le grand corbeau n' est pas l' oiseau noir de la plaine, nommé corneille noire. Non; il est plus grand et atteint la taille d' une buse. Il est l' égal de l' aigle par son bec volumineux, massif, puissamment recourbé et ne craint pas de s' attaquer à lui. Il aime à planer sur ses longues ailes noires, aux rémiges fortement écartées. Et lorsqu' il rame, pressé d' atteindre l' autre versant de la vallée, on entend de très loin ses battements d' ailes. On le reconnaît à sa queue plus longue, à l' extrémité cunéiforme et à ses ailes plus étroites que celles de la corneille noire. Mais c' est son cri qui permet de le mieux différencier: plus musical, eh oui! Des croassements brefs, sourds, graves qui, parfois, « déraillent » à l' octave supérieure, comme la voix des collégiens de quinze ans. En montagne il découvre les cadavres de très loin, et c' est lui qui nous en débarrasse. Au printemps il fait ripailles lorsque les avalanches fondent et laissent voir les chamois emportés. En automne, il suit les chasseurs qui vident souvent sur place le gibier tué.

Dzo-Karawane2J - i**« » » c¾/in wyau unterwegs nach Tibet. Hinter der Ebene das Dorf Kagbeni, ca. 3600 m ü.M., im obern Kali-Gandaki-Tal. Im Hintergrund das Massiv des Annapurna I ( Gipfel rechts ) und Westgipfel links Typisches Gurung-Dorf,24 - Photo co/in wyatt ca. 2000 m ü. M., auf dem Weg von Pokhara ins Kali-Gandaki-Tal. Rechteckige und ovale Häuser, mit Stroh oder Steinplatten gedeckt. Terrassierte Äcker mit Gerste Dorf am Weg nach Muktinath und Mustang, ca. 2900 m ü. M.,2s - Photo com Wyati nahe dem Gebiet der Curung. Häuser aus Trockenmauern, Dächer aus Steinplatten. Die « Hühnerleiter », die beim Haus rechts aufs Dach führt, ist gut erkenntlich. Auf dem Flachdach wird Korn getrocknet. Im Hintergrund der N-Gipfel des Dhaulagiri Hauptgasse von Marpha,26 - Phco Colin wyatt ein Bhotia-Dorf am Fuß des Dhaulagiri, ca. 3400 m ü.M. Oberes Kali-Gandaki-Tal. Auf den Dächern liegen Holzvorräte Mais ici, pas de chasseurs. Il n' y a que moi qui, posé sur la crête, finis d' avaler mon déjeuner. Le corbeau vient de me repérer. Lorsque j' aurai tourné les talons, il se posera et, tel un larbin venant empocher son pourboire, finira les restes. Je lui laisse une petite tranche de lard.

On peut atteindre la réserve de la Pierreuse par la route Gérignoz-Les Paccots. C' est une bonne route, large, carrossable, longeant tantôt à gauche tantôt à droite le torrent si frais de la Gérigne. C' est un plaisir que de la parcourir par un chaud après-midi de canicule, alors que le soleil flagelle tout le reste de la vallée.

Tout en franchissant un des ponts qui enjambent la rivière, vous venez de voir disparaître un oiseau. Il a filé au ras de l' eau et vous n' en avez rien vu, sinon sa couleur de suie et sa taille d' étour. C' était un cincle, ou merle d' eau, l' oiseau étrange qui vole, nage, plonge et même marche sous l' eau. En avançant prudemment, nous le reverrons sûrement, perché sur une grosse pierre, au beau milieu du flot. Tout excité il hochera la queue, pliant ses pattes à ressorts. Peut-être nous révélera-t-il alors sa richesse, une magnifique bavette d' argent sur sa poitrine?

Le cincle ne quitte pas le lit du torrent. Dans les Alpes, il monte très haut, longe les rivières jusqu' au glacier et hante les petits lacs. Dans notre réserve, il est très fréquent; vous le verrez du chemin, là où il longe de près le torrent. Il partira sur ses petites ailes brunes, d' un vol direct, maladroit et rasant l' eau. Mais si vous voulez le voir plonger, marcher sous l' eau, voler même entre deux remous, passer de l' eau à l' air ou inversement piquer une tête dans un « gôt » - car notre cincle est une petite merveille, c' est l' engin « sol-air-eau », le véritable oiseau du siècle -je vous ferai passer deux longues heures à plat ventre au bord du ruisseau. C' est un sport comme un autre, passionnant et moins dangereux que l' escalade de la face nord du Biolet!

Je vous avais promis une route carrossable. En fait, nous venons de « patauger » au bord du torrent. Et à force de monter de cascade en cascade, nous voici arrivés aux Laissalets. Le ruisseau se sépare en deux.

A notre gauche, les pentes de La Videman escaladent le ciel. La montée sera rude, mais dans les vernes, un petit oiseau nous accompagnera de son chant, une série de notes sifflées, débitées irrégulièrement avec des ralentendo et des più vivace, des fioritures montantes, des chromatismes descendants. Cette agréable chansonnette, aiguë et flûtée, c' est le trille de la mésange boréale, sosie de la nonette bien connue en plaine. Seule de toutes les mésanges, cette curieuse petite bête creuse elle-même son nid dans une vieille souche tendre ou pourrie, comme le ferait un pic.

Plus haut, les pentes de la Videman s' élèvent jusqu' à la crête battue par les vents. Pas un arbre, pas un buisson, mais une herbe encore toute fleurie. C' est le royaume du pipit spioncelle.

La nature a donné à cet hôte typique de l' étage alpin une livrée toute simple: manteau gris uni, dessous blanchâtres teintés de rose crème. Seul un sourcil blanc ourle son capuchon cendré. Mais le spioncelle met sa gloire dans son chant. Comme l' alouette, il s' élève dans le ciel en chantant une note répétée sur un long crescendo qui s' intensifie avec l' ascension. Quelle joie dans ce timbre. C' est un régal, et lorsque l' air a la transparence des eaux pures et qu' il fleure bon le genévrier et la bruyère, quel triomphe! Notre oiseau n' accélère pas son vol, mais comme s' il jouissait de son propre timbre, il force son débit et soudain, l' aile molle, il se laisse descendre lentement, en grands cercles et se lance dans une cadence sonore, un peu métallique, toujours plus pressée à mesure qu' il se rapproche de l' herbe où couve sa femelle.

Die Alpen - 1959 - Les Alpes65 Des Laissalets, en prenant à droite, on pénètre dans la partie de la réserve la plus intéressante. Passé l' alpage de la Gète, il n' y a plus de bétail. Plus de route non plus pour atteindre Plan de l' Etal et la Case, chalets abandonnés, envahis par les myosotis, les séneçons et les épilobes.

Le vallon déroule le vert tendre de ses gazons, troués ici et là de gros rochers gris, brodés de gentianes et tout décorés des massifs de rhododendrons. Quelques bouquets d' arbres, sapins, bouleaux, jeunes arolles. Les oiseaux abondent ici, au cœur de la réserve.

Un petit chanteur nous en fera les honneurs. Le voici à la pointe d' un sapineau, petit oiseau sombre de la taille d' un moineau. Il n' a rien vraiment qui retienne les regards manteau châtain rayé de noir, poitrine ardoisée, aspect lourd et modeste. Mais de son bec long et fin, il carillonne une jolie chanson aigrelette, courte phrase débitée rapidement, babil précipité montant et descendant plusieurs fois et immuablement répété de sapineau en sapineau jusqu' à la limite des arbres. C' est l' accenteur mouchet ou traîne-buisson. Un de ses proches cousins, l' accenteur alpin, est ce gros oiseau brun, tout rond, aux flancs roux, qui hante les rochers et les arêtes et que vous dé-rangez lors de vos traversées et vos escalades. A votre arrivée sur l' arête, il la quitte d' un vol lourd et bruyant, poussant son cri roulé. Si, lors de votre prochaine varappe, vous entendez, répercutée dans les rochers, une chanson d' alouette étonnamment sonore et vigoureuse qui s' affaiblit soudain selon le vent, ouvrez l' oeil. Vous verrez votre petit compagnon, assis sur un rocher, l' œil vif et le bec jubilant, débiter sa chanson, face au vide, avec des mouvements gracieux de la tête. Et soudain, poussé par son élan amoureux, il s' élancera au-dessus de l' arête où vous vous cramponnez, dans un merveilleux vol nuptial, comme pour mieux rythmer son trille.

Le Sex Mossard, dans la réserve, est ce gros monticule tout couvert d' arolles et de myrtilles. D' un côté, il regarde par l' échancrure du Col de Base et de l' autre, il plonge sur l' Entresex de toute la hauteur d' une haute paroi calcaire coupée de sangles herbeuses, de vires à chamois. C' est là que nous ont donné rendez-vous quatre espèces typiquement alpines: le merle à plastron, le tétras lyre, le casse-noix et le tichodrome.

Si vous voulez les voir, vous n' avez qu' à suivre les merles à plastron. Depuis la Case, vous les entendrez bien qui donnent l' alarme ne vous y tromperez pas, ce sont bien des merles: mêmes inquiétudes, mêmes fuites précipitées, mêmes cris de terreur lorsqu' ils sont surpris, mêmes paniques stupides et bruyantes. Mais si vous prenez la peine d' en observer un, vous pourrez voir sa belle bavette blanche en forme de croissant tranchant sur son plumage sombre, presque noir. Peut-être se perchera-t-il quelques instants pour chanter pour vous cette courte strophe un peu rude, rappelant celle de la grive musicienne où vous reconnaîtrez cependant le timbre flûte et éclatant des merles.

A tant suivre les merles à plastron et leurs jeunes, nous voici arrivés presque au sommet du Sex Mossard. Un immense arolle se dresse là, tout sec, magnifique squelette blanc enraciné dans les lapiaz. En face de ce géant, vous trouverez une grande pierre plate.Vous vous y installerez. Vous allez voir un casse-noix.

Il arrivera, tenant en son bec, non un fromage, encore moins une noix, mais une pomme d' arolle. Il ne vous verra pas et ne signalera pas votre présence par ses cris d' alarme rauques. Pressé de décortiquer sa « pive », il choisira une grosse branche. Là, son dîner maintenu entre ses pattes, il le cisaillera du bec pour en extraire les graines. Quels efforts, quels élans! Il tapera, tapera et se retournera parfois pour prendre meilleure assise et recommencera sa besogne. Peut-être s' ar rêtera-t-il de tailler et lancera-t-il en sourdine une courte phrase, babil intime fait de sons les plus divers. Puis il recommencera à frapper. C' est alors qu' il vous faudra regarder!

Les graines qu' il ne mangera pas tout de suite, il les transportera dans une poche qu' il a sous la langue.Vous verrez très bien, elles lui gonfleront les bajoues. Il les emmagasinera dans ses cachettes, sous des racines ou des feuilles mortes. Peut-être les y oubliera-t-il par la suite. Ces graines germeront, ce qui explique pourquoi certains arolles ont poussé à des endroits impossibles.

En août, j' en ai capturé un à la Case. Sa prise est difficile, car il est assez malin pour se dégager seul des filets. Mais nous avons été plus rapides que lui. Quelle joie de le tenir à la main. Nous ne nous lassions pas d' admirer son plumage brun moucheté de larmes blanches, sa belle calotte en chocolat, sa queue pie. Il était assez comique, tournant vers nous son gros bec tout mâchuré des myrtilles dont il venait de se goberger. Il devait même en être un peu ivre, car il s' était précipité si fort dans mon filet que celui-ci, en nylon souple, l' avait tout simplement rejeté, catapulté sur la pointe d' un sapin. Ebahi, notre oiseau n' avait pas bien compris ce qui lui était arrivé et, après avoir essayé sa nuque en tous sens comme pour s' assurer « qu' il n' avait rien de cassé », il s' était lancé à nouveau dans mes filets où, cette fois, il était resté.

Derrière le Sex Mossard descend une crête rocheuse, sauvage, méconnue, couverte d' airelles et de myrtilles. C' est là qu' il faut aller voir les petits coqs à queue fourchue. Au retour d' une course à la Douvette, lorsque, les membres fatigués, vous vous arrêtez souvent pour prolonger la descente, faites ce petit détour.

Là, vautrés dans les bruyères, vous n' avez qu' à attendre.Vous verrez deux ou trois poules, l' oeil rond, avancer prudemment entre les branches basses des grands sapins et prendre leur repas de myrtilles. Le spectacle est garanti, mais si vous faites un seul mouvement, si petit soit-il, elles partiront d' un seul coup sur leurs ailes courtaudes et bruyantes et vous ne les retrouverez plus à leur remise.

C' est en juin qu' il faut venir ici pour entendre le chant des coqs. Il commence avant le lever du soleil, donc le mieux est de passer la nuit sur place. Le coq a ses heures et ses endroits sacrés. A vous de les repérer! Il y exécute sa danse rituelle: relevant les plumes de sa queue, il fait la roue et déploie en éventail ses sous-caudales blanches. Les plumes du cou hérissées, il tend la tête en avant, écarte les ailes jusqu' à terre et se met à glouglouter à la manière d' un dindon. Très sonore, ce chant s' entend à plus d' un kilomètre. Entrecoupé de chuintements, de miaulements, de sauts sur place, de battements d' ailes, il est le précurseur de notre « hula-hooping ». Au lever du soleil, la danse parvient à son comble. Puis vers les 9 heures, la fièvre tombe, le coq se calme, s' envole au sommet d' un sapin où il refait ses plumes. Vous, les jambes tout endolories, vous vous dépliez de votre cachette avec l' impression de sortir d' un rêve.

Il est un dernier oiseau que vous pouvez voir dans la région. Postez-vous au bord de la paroi de l' Entresex. En face, les rochers du Sex Mossard dressent leur paroi pourrie et moussue, toute ruisselante de sources qui brillent sur le calcaire au soleil levant. C' est là que d' innombrables petits papillons blancs ou azurés viennent se rafraîchir. Ils ne se doutent pas qu' un ennemi les guette, le tichodrome.

Vous le connaissez. De tous les oiseaux de montagne, c' est sans contredit le plus beau avec ses ailes roses, le meilleur grimpeur puisqu' il s' apparente aux grimpereaux des arbres, celui aussi qui monte le plus haut puisqu' il a été vu au Col du Géant et au sommet de la Bernina. Il n' est pas du tout farouche. J' en ai observé le nid sous l' avant d' un hôtel d' Arolla, et au château de Chillon dont il était, pour moi, la plus grande des curiosités.

Lorsque vous grimpez, il vous accompagne parfois et vous lance de son long bec légèrement arqué une fraîche modulation sifflée et plaintive sur un ton élevé.

Regardez-le donc se précipiter sur les papillons. A chacune de ses attaques-surprises, l' essaim blanc azuré s' éparpille en une petite explosion d' ailes. Mais l' alêne fine de l' oiseau ne rate pas son coup. Gobé, gobé! Et, à chaque papillon, un coup d' ailes roses pour se rétablir sur la paroi.

Le meilleur moment pour observer les oiseaux en montagne est le soir et le matin à l' aube. J' ai donc visité la réserve de la Pierreuse entre 5 heures du soir et le lendemain à midi. La Case, aménagée en refuge par le Club Vanil, m' a souvent abrité, mais les nuits passées à la belle étoile sont bien plus belles.

A plan de la Douve, par exemple, j' ai trouvé le sol le plus moelleux. La journée avait été claire et simple. Pourquoi redescendre? Au crépuscule, les rouges-queues chantaient, invisibles dans les à-pic de la Douve.

Tout le monde connaît le rouge-queue. Il se plaît aussi bien dans les cours intérieures des quartiers populeux des villes que dans les rochers escarpés de nos montagnes. Il y a une certaine volupté à s' étendre dans l' herbe humide et luisante de rosée, en entendant le chant familier du rouge-queue à 2000 m, le même qui accompagne le coucher confortable de notre vie citadine.

A regarder les nuages transparents filer devant Altaïr, cacher un instant Deneb et opaliser les éclats bleutés de Véga, on goûte une sensation de vol plané, de vertige. Mais on sombre dans le néant, malgré soi.

Cette nuit-là, pourtant, je fus tiré de mon sommeil par une douce sensation. Un parfum d' eau montait du gazon. Une petite pluie flottait, venait me frôler. La nuit avait fait un long chemin, mais s' effarouchait et cachait ses étoiles. Je me rendormis pourtant, mal protégé de l' eau et des airs indiscrets qui frissonnaient autour de mon corps tout entier. Quand je sortis de cet assoupissement, une hulotte se plaignait, très loin en direction de La Chia. Ce cri mélancolique me plut, mais la bête se tut. Je secouai mon corps endolori. L' air était épais.

J' attendis le jour, assis, guettant les premiers oiseaux. Ce fut une crécerelle qui, telle une ombre, m' effleura. Vue en plein jour, la crécerelle est un beau faucon, au dos roux, rapide et bruyant, surtout autour de son aire en pleins rochers des Salaires où elle ne cesse de crier. Mais, ce matin-là, elle chassait au ras du sol, silencieuse, toute grise. Puis un martinet alpin passa, filant vers l' ouest où l' appelaient ses instincts migrateurs.

Ce furent les seuls oiseaux que je vis. Au petit jour, tout était silence et un léger brouillard naissant s' accrochait aux sapins. Je me résignai à descendre. Je passai encore à la Case, visiter un nid d' accenteur mouchet. Je le trouvai avec ses quatre petits bien au chaud dans les plumes. Mais je n' attendis pas les parents. Je fis un détour par le Gour pour y surprendre le cincle, mais il ne parut pas, lui non plus.

Tout se taisait dans le vallon. Les merles à plastron étaient ailleurs, les casse-noix se tenaient cachés et les chocards eux-mêmes devaient être descendus sur les flancs du Rocher du Midi où les foins s' égouttaient sur leurs chevalets à trois pieds. Il me fallait rentrer avant la pluie.

C' est alors que l' aigle parut. Il explorait le versant du Rocher à Bornet, à faible hauteur. Placide, il naviguait sans bruit, emporté par ses ailes immenses. Seules, ses grandes rémiges écartées se retroussaient, soulignant l' effort des plumes flexibles s' appuyant sur l' air.

On ne rencontre jamais l' aigle royal sans éprouver une joie secrète. Ainsi, cette journée que je croyais perdue, elle était sauvée.

Pourtant, cet aigle n' avait rien de l' oiseau téméraire de la chanson, mais quand il rasait les faîtes des sapins embrumés, sa taille paraissait plus immense encore. A la jumelle, je distinguai nettement sa petite tête tendue en avant, tournant à droite, à gauche, seule mobile dans ce grand corps lourd, indolent, aux plumes toutes froissées de pluie.

Il avait perdu - signe de saison - une de ses belles rémiges et son aile échancrée avait mauvaise allure. Comme moi, il avait du passer une mauvaise nuit!

Il montait toujours, survolant maintenant les rochers. Son vol très calme, malgré le vent qui prenait de l' humeur, était réellement plein de majesté. Je ne me lassai pas d' admirer ses évolutions.

Mais soudain, j' eus une émotion! Le voilà qui ferme à demi les ailes et qui amorce un terrible piqué, précipitant sa silhouette de fer de lance sur une proie. J' allais assister un rare spectacle: l' aigle capturant un tétras ou un cabri de chamois! Sa vitesse augmentait et sa trajectoire tendue menait tout droit vers un rocher de la Pointe à Daudet où il arriva, vira en une pirouette étonnante, agita enfin ses immenses ailes et... se posa tout bonnement sur une corniche, pour se reposer. Lorsqu' on est un aigle royal, n' est pas, on ne fait pas comme tout le monde; noblesse oblige!

Et maintenant, je rentre pour la dernière fois. Cette longue route le long de la Gérigne, quand donc pourrai-je la gravir à nouveau? Il y a certainement d' autres oiseaux encore. Je n' ai pas vu l' hirondelle de rochers, ni la perdrix des neiges dans ce massif, pas de niverolles non plus.

J' ai pourtant l' impression, en quittant ce vallon, de sortir d' un paradis. En effet, avec ses deux cents chamois, ses marmottes, ses cinq bouquetins et leur petit, nous possédons-là une des plus belles réserves de Suisse et la plus belle des Alpes vaudoises.

Alors, écoutez bien ceci: lorsqu' on connaît sur terre un petit coin de paradis, riche en bêtes et en fleurs, riche en sources pures, riche en herbe parfumée et en forêts odorantes, riche en émotions de toute sorte, on se garde bien de lui donner un accès trop facile. C' est bien par le chemin étroit, n' est pas, qu' on entre au ParadisAlors, pas de routes, pas de téléfériques, pas de cars ni d' autos, pas de télésièges ni de restaurants. Qu' on nous garde la Pierreuse, tel est le vœu de tous les vrais amis de nos montagnes!

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