Les origines de l'allemand au sud et au nord du Mont Rose

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR G. ADOLF, BERNE

II y a trente ans déjà que je fis pour la première fois l' ascension de la Pointe Dufour et que de là-haut je découvris la Lombardie et le Piémont. Ce fut surtout le petit village de Macugnaga, dans le Val Anzasca, qui captiva mon attention. Je savais pour l' avoir appris à l' école que bon nombre de ses habitants parlaient l' allemand, et cette particularité m' avait toujours intrigué. Le fait que le même phénomène se retrouvait dans le Val Sesia, dans le Val de Lys, dans le Pomat et dans une commune tessinoise me donna alors l' idée d' en rechercher les origines. Et plus j' y songeais, plus la perspective d' apporter ma contribution à l' étude de ce problème linguistique me séduisait.

Au début de la seconde guerre mondiale, j' eus à mainte reprise l' occasion de gravir l' un ou l' autre des sommets du Mont Rose. A la faveur des bonnes conditions atmosphériques je revis plusieurs fois les vallées de Macugnaga et d' Alagna. Le coup d' œil que m' offrit la Cima di Jazzi, en particulier, était impressionnant: je m' y trouvais presque à la verticale de Macugnaga. Rien d' étonnant si j' en redescendis fermement décidé à visiter un jour cette contrée. Une excursion sur le Castor m' ouvrit d' autres régions situées plus à l' ouest, celles de Saint-Jacques et de Gressonay - encore deux localités où l' allemand n' était pas une langue étrangère! Mais l' accès à ces vallées n' était possible qu' au prix d' un long détour, et je dus renvoyer plus d' une fois à des temps meilleurs l' exé de mon projet. Ce fut finalement l' achat d' une voiture qui me permit de réaliser ce qui, entre-temps, était devenu un vieux rêve.

Un article de E. Ackert, paru dans Les Alpes justement à l' époque où j' arpentais le Mont Rose en tous sens, me donna l' impulsion décisive. Ackert n' avait certainement pas résolu le problème, mais ses déductions devaient me mettre sur une bonne piste.Tel qu' il me fut alors possible de lecirconscrire, le problème linguistique auquel je m' attaquais concernait aussi bien les populations de langue allemande du Valais que celles des vallées situées au-delà de la chaîne frontière.Voici, en deux mots, la thèse d' Ackert: Les populations de langue allemande habitant les villages piémontais descendent des Cimbres qui furent battus en 101 avant J.C. par les Romains. Après la défaite, les survivants de cette peuplade germanique se seraient retirés dans les vallées de la Sesia et de la Lys, et ils devraient à leur isolement de s' y être maintenus jusqu' à nos jours sous forme de communauté ethnique distincte. Cette théorie a sans doute du vrai. Mais nous savons que les Romains faisaient les choses à fond, surtout lorsqu' il s' agissait d' exterminer leurs ennemis mortels. Si fuyards il y a eu, ils ont sans doute été fort peu nombreux, et leur survivance au travers de deux millénaires, au sein d' une autre population et dans des conditions difficiles, apparaît dès lors bien problématique. Il y avait cependant là une idée qui devait nous servir de fil d' Ariane: une population de langue allemande ne pouvait être apparue dans cette région des Alpes qu' à l' époque des invasions barbares. Il ne nous restait plus qu' à nous plonger dans les ouvrages relatifs à cette période. Selon la thèse « officielle » qu' exposent toutes ces études, les habitants de langue allemande du versant sud des Alpes ne sont autres que des Valaisans d' origine. Il semble qu' au XIIIe siècle, ces Valaisans aient été pris d' une soudaine bougeotte, et qu' ils aient débordé de tous les côtés de leurs montagnes natales. Encore reste-t-il à trouver une raison à un tel courant d' émigration: guerre, surpopulation, famine ou catastrophe naturelle. Or, l' ennui est que rien de tel n' est signale pour les XIIe et XIIIe siècles. Même les auteurs les plus dignes de foi se gardent bien d' affirmer rien de précis concernant ce fameux « problème des Walser »; tout au plus se répandent-ils en conjectures. Citons Dürr: On s' accorde généralement à les faire venir tous du Valais, mais on ne saurait pour autant affirmer que la question de V origine des Walser soit résolue. Elle reste aussi mystérieuse que celle du Valais de langue allemande lui-même. Quant à Balmer, il affirme que le problème de la véritable origine des Walser risque fort de ri être jamais entièrement résolue, parce qu' il nous manque les documents historiques nécessaires.

Si l'on veut reprendre à la base l' étude de cette question si controversée, il convient de ne pas s' en tenir à des sources historiques exclusivement, mais d' appeler à l' aide aussi bien la géographie que la linguistigue. Et en tout premier lieu, il s' agit de se mettre au clair sur l' origine des populations allemandes du Valais.

Dans tout le canton, et non seulement dans le Haut-Valais, d' innombrables toponymes et patronymes témoigngent d' une origine, ou tout au moins d' une influence germanique: c' est également le cas des vallées latérales. Même dans le vallon de Vallorcine situé en territoire français, mais dont les eaux se déversent dans le Rhône, on trouve des noms allemands. A quelle peuplade germanique ferons-nous remonter ces nombreux vestiges? Aux Burgondes? On retrouve des traces de leur passage dans le Bas-Valais, mais à peine au-delà de Martigny. Aux AlémannesLeur influence s' est limitée à la vallée de Conches, dans le Haut-Valais. Et pour le reste du canton? C' est maintenant un fait établi que les noms de lieux ou de familles à consonances germaniques dont nous avons fait mention remontent à une époque antérieure à celle des Alémannes, et même à celle des Burgondes. Une autre peuplade germanique s' était donc installée avant eux en Valais. A notre avis, il ne peut s' agir que des Langobards qui s' étaient fixes, au terme de leur migration, en Lombardie où ils devaient régner près de deux siècles, ce qui faisait d' eux les proches voisins du Valais.

Les pages qui suivent tendent à démontrer que les Langobards n' ont pas seulement été les véritables colons germaniques du versant sud des Alpes, mais aussi les premiers Germains installés en Valais. Tout d' abord, nous rappellerons brièvement quelles ont été les pérégrinations des trois peuplades germaniques mentionnées, de leur lieu d' origine jusqu' à celui où ils s' établirent à la fin des invasions barbares.

1° Au début de notre ère, les Burgondes habitaient sur les bords de la Baltique, ce qui les rattache au groupe des Germains orientaux ( Ostgermanen ). Vers 250, ils émigrèrent jusque sur lecourssupé-rieur et moyen du Main. Après le retrait des légions romaines qui faisait suite à l' intrusion des Wisigoths en Italie, ils s' avancèrent jusqu' au Rhin. La légende des Nibelungen atteste l' existence d' un royaume burgonde a début du Ve siècle, dont la capitale était Worms. En 443, le général romain Aétius vainquit les Burgondes et les contraignit à s' installer plus au sud, en Savoie. Mais en 455, Rome fut mise à sac par les Vandales, et les Burgondes en profitèrent pour reconquérir leur indépendance. Ils parvinrent même à étendre leur domination sur la Suisse romande et le Valais ( 463 ), si bien qu' en 494, leur influence se faisait sentir jusqu' en Suisse orientale. Enfin les Burgondes furent vaincus en 534 par les Francs; le Valais devint un district du royaume Franc ( pago Valensis ).

2° On est moins au clair au sujet des Alémannes. Au début de l' ère chrétienne, ils étaient établis à l' est de l' Elbe sous le nom de Semnones. En 260, Aventicum fut détruite par les Alémannes qui sembleraient même avoir poussé des pointes au-delà des Alpes. Aux environs de 475 et même plus tard, selon les études les plus récentes, ils s' installèrent dans le nord de la Suisse. Mais en 506 déjà, ils se virent infliger une défaite décisive par les Francs qui prirent possession de la Suisse septentrionale. Les Alémannes reprirent leur migration vers le sud-ouest d' abord, puis vers le sud. Ils ne se seraient établis dans le Haut-Valais qu' au IXe siècle, mais ce fait reste contesté.

3° Les Langobards étaient comme les Alémannes des Germains occidentaux ( Westgermanen ). A l' époque romaine, ils habitaient sur le cours inférieur de l' Elbe, entre les Angles et les Saxons, si l'on en croit l' historien Tacite. Au IIe siècle, ils émigrèrent en même temps qu' une partie des Saxons sur le Danube moyen. De là ils déferlèrent sur l' Italie du Nord ( 568 ) où le roi Albion fonda un royaume langobard, la Lombardie. En 574, ils réussirent à percer vers le Valais et parvinrent même jusqu' à Bex où ils furent battus par les Francs et les Burgondes et contraints à reculer. Le royaume langobard atteignit son apogée entre 712 et 744, sous le règne du roi Luitprant. Mais il entra en conflit avec l' Eglise, et le roi des Francs Pépin lui arracha plusieurs morceaux de son territoire dont il fit cadeau au pape. Enfin Charlemagne vainquit son dernier roi Desiderius en 774, et tout le royaume de Lombardie passa sous la domination franque.

Tels sont les faits historiques. Les Alémannes qui ne pénétrèrent dans la vallée de Conches qu' au IXe siècle ne sauraient donc prétendre au titre de premiers colons valaisans de souche germanique, puisqu' on parlait allemand dans le Valais bien avant qu' ils y vinssent. Dans son ouvrage sur le Valais, l' historien Eggs se montre avare de précisions au sujet des Alémannes:... Puis les Alémannes vinrent s' installer dans la vallée du Rhône. Ils parlaient une langue germanique et avaient vraisemblablement franchi le Grimsel, venant du Hasli. Nous ne savons au juste quand. Sans doute était-ce à V époque de la domination franque, mais certainement pas avant le IXe siècle. La frontière linguistique se situait à la hauteur de Leuk. L' opinion de Dürr va dans le même sens: Nous ne pouvons rien affirmer de précis quant à l' apparition des Alémannes dans le Haut- Valais. Il n' y a nulle part trace de documents historiques. Enfin, Pauser atteste l' existence d' une population pré-alémanne sur tout le territoire valaisan par de nombreux toponymes et patronymes.

L' influence des Burgondes fut plus profonde. Les toponymes d' origine burgonde se terminent en -ens,y ou -az; ils se rencontrent très nombreux en aval du coude du Rhône, mais c' est à peine si on en trouve en amont de Martigny. En revanche, les noms de lieux à consonances germaniques sont si abondants sur toute l' étendue du canton que force nous est d' admettre que le Valais a hébergé une autre peuplade que les Alémannes et les Burgondes. En même temps, il nous faut renoncer à voir dans les Burgondes les colonisateurs du canton tout entier. A quoi s' ajoute le fait que ces derniers étaient, à l' époque qui nous intéresse, depuis fort longtemps déjà en contact avec les Romains, et qu' ils s' étaient montrés relativement perméables à la romanisation. Enfin ils ne représentaient, en Savoie comme plus tard en Suisse romande, qu' une minorité qui se noya rapidement dans la masse de population celto-romaine. Citons à nouveau Eggs: Les Burgondes s' emparèrent du Valais vraisemblablement entre 455 et 457. Par Valais, il nous faut entendre le cours du Rhône et ses vallées latérales jusqu' au lac Léman. Mais leur influence cesse de se faire sentir en amont de Martigny; aucune source historique n' indique qu' elle se soit étendue au-delà.

Il ne nous reste donc à prendre en considération que les Langobards. Leur expédition en territoire valaisan, dont on possède des témoignages historiques, est à ce point de vue des plus intéressantes. Voici ce qu' en dit Eggs: Puis les Langobards, qui dominaient alors VItalie, franchirent les Alpes et envahirent le Valais où ils apportèrent partout la guerre et la terreur. C' est sans doute eux qui détruisirent Octodurus. Mais ils furent défaits en 574 près de Bex, et les débris de leur armée repassèrent les Alpes. Le Dictionnaire historique et biographique de la Suisse consacre à Bex la notice suivante: En 574, le Burgonde Guntram vainquit des bandes de brigands qui avaient passé le Mont-Joux(Grand St-Bernard ) et pillé l' abbaye de St-Maurice. L' année 574 met donc un terme à une expédition de conquête qu' il faut situer dans le cadre des grandes invasions. Les Langobards, exploitant leur poussée victorieuse sur le nord de l' Italie, tentaient de déborder au nord des Alpes. Nous savons qu' un chemin permettait déjà de franchir le Grand St-Bernard. Il est également certain que le Simplon fut une autre voie de pénétration, et l' hypothèse que les Langobards auraient emprunté d' autres cols situés plus à l' est n' est pas à exclure non plus, puisqu' ils occupaient tout le sud des Alpes. Détail significatif: de telles incursions n' étaient pas seulement l' affaire des gens de guerre; ceux-ci traînaient derrière eux femmes, enfants, bestiaux et autres biens, comme le faisaient aussi les Cimbres.

Cette expédition des Langobards et la retraite qui s' ensuivit n' ont certainement pas été l' affaire d' une année, mais doivent s' être étendues sur une période beaucoup plus longue. Eggs mentionne à ce propos un fait intéressant: l' année 570 connut une grave épidémie de variole. Il est probable, sinon certain, que l'on peut mettre ce fléau en relation avec la guerre et le passage de bandes de pillards étrangers. Il est également peu vraisemblable que ces Langobards s' en soient retournés en Lombardie. La vallée du Rhône leur étant barrée à la hauteur de Bex, ils auront sans doute fait demi-tour et se seront emparés du Valais. Leur colonne s' éparpilla, et les diverses tribus se répartirent dans les vallées latérales pour s' y établir définitivement.

Il s' agit maintenant d' étayer notre hypothèse que les Langobards ont été les véritables colonisateurs du Valais. Pour ce faire, il nous faut étudier de plus près cette peuplade, et surtout sa langue.

Les Langobards qui occupaient durant le Haut Moyen Age tout le nord de l' Italie y avaient évidemment apporté leur langue germanique. Si l'on se souvient qu' ils étaient, dans leur ancienne patrie des bords de l' Elbe, proches voisins des Angles et des Saxons, on en conclura aisément que les langues de ces trois peuplades doivent présenter de nombreuses similitudes. Nous aurons l' occasion d' en reparler. Avant les Langobards, d' autres peuplades germaniques ont occupé le nord de l' Italie, y laissant des traces plus ou moins nettes de leur passage. Durant un temps appréciable, l' allemand -ou ce qui en tenait lieu à l' époque - fut donc l' idiome le plus couramment parlé en Italie du nord. Le règne des Langobards dura plus de deux siècles, et leur langue eut ainsi le temps de s' implanter solidement au sud des Alpes; elle pénétra même jusque dans certaines vallées des Alpes. Puis vint le déclin: les Langobards durent céder le terrain aux Francs de Charlemagne et se retirer peu à peu dans les vallées les plus reculées. En fait, la transition fut des plus lentes, car les Francs se contentèrent de soumettre le royaume langobard et de l' administrer. On ne peut donc pas parler d' une véritable romanisation de l' Italie du nord par les Francs. Si mainmise totale il y eut sur le pays à une quelconque époque, elle fut bien plutôt l' œuvre des Langobards eux-mêmes qui s' y établirent jusqu' à la crête des Alpes. En Lombardie, dans le Piémont et jusque dans plusieurs hautes vallées, de nombreux toponymes d' origine langobarde témoignent d' une véritable germanisation. Ce ne fut qu' après la défaite que l' allemand déclina et que l' italien prit peu à peu la relève.

Parlons maintenant de cette langue. Wilhelm Bruckner, dans son ouvrage solidement documenté La langue des Langobards met en évidence le fait que de multiples liens unissaient cette peuplade aux Angles, aux Saxons et aux Frisons. A l' origine, les Langobards vivaient en relations étroites avec les Angles plus spécialement, établis eux aussi sur la Baltique. Leur vocabulaire, leurs légendes et leur usages juridiques offrent de nombreuses analogies avec ceux des Angles et des Saxons. Mais en Italie, les scribes langobards adoptèrent l' alphabet latin, et tous les manuscrits de cette époque sont rédigés en langue latine. Bruckner déploya des trésors de patience pour reconstituer le langobard à partir de sources éparses telles que lettres d' ambassadeurs, actes juridiques, registres cadastraux, inscriptions, etc. La somme de ses efforts tient en quelque 136 pages comprenant chacune deux colonnes de noms propres et communs, ainsi que de nombreux toponymes langobards. Outre la traduction exacte ou probable des textes, Bruckner donne de multiples indications relatives à l' origine, à la déclinaison et la conjugaison des mots et même l' esquisse d' une grammaire. Mais étant donné que l' alphabet latin ne possédait pas de signes correspondant à certains sons de la langue germanique, par le fait aussi que le latin vulgaire était une langue relativement mal fixée, la graphie de beaucoup de termes langobards reste douteuse. Les confusions entre b et v, b et p, d et t sont très fréquentes.

Le centre de gravité de la nation langobarde fut sans conteste l' Italie du nord - d' où le nom de Lombardie. En revanche, il est difficile de dire combien de temps sa langue resta effectivement parlée. D' études spécialisées il ressort pourtant que le langobard n' avait pas encore passé au rang de langue morte en l' an 1000. On peut en inférer que cette langue germanique s' est maintenue vivante bien plus longtemps encore, et probablement jusqu' à nos jours, dans les régions les plus reculées qui étaient les moins perméables aux influences nouvelles. Il n' est enfin pas inutile d' ajouter que les Langobards étaient un peuple vigoureux et doué, et qu' ils possédaient une authentique conscience nationale qui les distinguait nettement des Romains.

A l' époque de la domination langobarde, le latin du nord de l' Italie se teinta de nombreux ger-manismes. De même, l' italien issu de ce mélange de diverses langues se trouvait enrichi de plusieurs suffixes ou même de termes allemands. Mentionnons par exemple les suffixes -ingo et -engo que portent beaucoup de toponymes, de même -isk et -ask pour les adjectifs. S' il nous arrive de rencontrer de tels dérivés dans une vallée des Alpes, ils sont les témoignages indubitables de la présence des Langobards. Inversement, beaucoup de mots allemands se retrouvent affublés de terminaisons ou de syllabes derivatives latines. Certaines voyelles ou consonnes tombèrent, ou furent altérées. On imagine dès lors combien il devait être malaisé de reconstruire une langue morte à partir d' éléments à ce point travestis.

Voici une liste de toponymes de diverses vallées alpestres dont l' origine langobarde est certaine: Val d' Aosta: Bard, Sarre, La Salle, La Saxe, Mottes, Breuil, Val Savaranche, Val Grisanche. Nous passons sous silence les vallées Walser proprement dites où l'on parle encore allemand de nos jours, en partie du moins. Vallée du Tessin: Gnosca, Giornico, Faido ( Fehde ), Mairengo, Lurengo, Sorengo, Brugnasco, Gordevio, Gorduno, Gordola, Torricella.

Val Blenio: Motto, Torre, Corzonesco, Prugiasco, Sommascona, Cima di Lugezzasca. Val Mesocco: Lostallo, Spina, Trescolmen, Pian Guarnei.

Haut Valais: Ernen, Ferden, Gestelen, Albinen. Les divers noms de lieux terminés en -ingen dans le Haut-Valais sont attribués aux Alémannes, à tort ou à raison. Bas-Valais: Issert, Repa, Liddes, Hérémence, Grimentz, Ayer, Zinal.

Nous avons déjà mentionné plus haut le cas de Vallorcine ( Valansine ) qui fut sans aucun doute une colonie langobarde. La langue allemande n' y est plus parlée depuis fort longtemps déjà, mais on en retrouve des traces dans maint lieu-dit.

Une preuve décisive de la présence des Langobards dans les vallées environnant le Mont Rose nous est fournie par les similitudes que l'on retrouve entre plusieurs termes appartenant à des langues différentes. Les tableaux qui suivent permettent de comparer certains mots du vocabulaire langobard aux expressions équivalentes des langues allemande, italienne et anglaise. Nous laissons au lecteur le soin de juger combien la ressemblance est frappante! ( La dernière colonne donne la traduction française. N. du T. ) langobard allemand italien anglais ( français ) marca Mark marchio march marche sporo Sporen sprone sporule éperons gehagium Gehege Gaggiolo ( topon .) hedge haie burgus Burg borgo borough bourg, citadelle waldus Wald Valdo ( topon .) wood bois, forêt marscale Marschall maresciallo marshal maréchal stupla Stoppel stoppia stupple chaume wefan weben aggueffare to weave tisser guerra Krieg guerra war guerre frea frei - free libre gaida - guidare to guide guider faido Fehde Faido ( topon.querelle, combat -fol -vollfui suffixe: « plein de » Voici maintenant des termes correspondants en langobard et en allemand.

langobard allemand ( français ) fano Fahne pièce de toile, drapeau fio Vieh bétail fard Fahrt course, trajet aid Eid serment bart Bart barbe berg Berg montagne tallus Tal vallée gasindium Gesinde valetaille zun Zaun palissade sala Hof, Haus, Saal cour, maison, salle lang lang long laubia Laube tonnelle Une comparaison entre l' allemand, l' italien et l' anglais reste intéressante lors même que le terme correspondant langobard s' est perdu.

allemand italien anglais ( français ) Kleid scelto clothes habit Busch bosco bush buissons Stall stalla stall-feeding étable Spaten spadina spade bêche Stadt città city cité Bien plus éloquente encore est la comparaison entre l' allemand, l' anglais et la langue parlée de nos jours par les Walser. ( Nous empruntons les termes walser à l' ouvrage de Balmer, Die Walser im Piémont .) walser allemand anglais ( français ) spennu spinnen to spin filer niwwe neu new neuf, nouveau Turre ( Tore ) Turm tower tour oit alt old vieux zelle erzählen to tell raconter schy sie she elle fed Futter fodder nourriture woul wohl well bien Mattu Matte mat natte, paillasson chneie kennen to know connaître gwärchu werken to work travailler cheisch Käse cheese fromage cheme kommen to come venir galw gelb yellow jaune Ird Erde Earth terre Schnei Schnee snow neige Zungu Zunge tongue langue spallu ( reden ) to spell parler schummi ( Summe ) some certains II nous semble que ces exemples suffisent à démontrer que les premiers colons germaniques des vallées des Alpes ont bien été les Langobards.

Arrêtons-nous encore à quelques particularités de l' idiome parlé au sud des Alpes par les Walser, dont certaines se retrouvent dans le Haut-Valais. Dans la conjugaison, ils emploient encore fréquemment l' imparfait auquel l' allemand a substitué le parfait; de même dans la déclinaison le génitif au lieu du datif. Exemples: die Haut der Hand, die Spitze der Nasu, schy war, schy segte, er zeihe ( er erzählte ). Cet usage est encore courant chez les Anglais, comme il l' a autrefois été chez les Langobards. Les étonnantes analogies que présente la langue des Walser avec l' anglais démontre une fois de plus que non seulement il y a filiation entre l' anglais moderne et l' idiome des Angles et des Saxons, mais encore entre l' allemand des hautes vallées et le langobardo-saxon. Il suffit de rappeler que les Angles, les Saxons et les Langobards ont parle à l' origine une même langue dans leur ancienne patrie balte, d' où les correspondances que l'on retrouve à notre époque chez leurs descendants.

Il nous semble qu' il est ainsi plus qu' abondamment démontré que les Walser du versant sud des Alpes, les Valaisans en général, de même que tous les Walser éparpillés dans d' autres vallées alpestres sont les descendants des Langobards. La colonisation du Valais doit être située dans le cadre des grandes invasions, ce qui nous force à admettre qu' elle est venue du sud. Les maigres documents relatifs aux migrations des Walser datent du XIIIe siècle; de plus ils ne mentionnent que des individus isolés. Or nous avons de bonnes raisons de croire que l' occupation des vallées par des colons de langue germanique était chose faite en l' an 1000.

Les Walser du Piémont ne peuvent être des Valaisans émigrés.

La preuve: Les Alpes opposaient à une traversée dans le sens nord-sud un obstacle beaucoup trop considérable. Les nombreux écrits consacrés aux Walser mentionnent plusieurs cols que les emigrants auraient franchi, emmenant avec eux leurs familles et leurs biens. Que l'on songe simplement à l' altitude de ces cols, et l'on voit que cette hypothèse confine à l' absurde d' ailleurs les chiffres:

Schwarztor3741 mCol du Monte Moro 2868 m Col du Théodule 3317 mColduTurlo2736 m Cold' Olen2871 m Tout ce qu' on peut affirmer, c' est que les Langobards surent choisir de meilleurs itinéraires en empruntant le Grand St-Bernard, le Simplon, le Gries, le St-Gothard, le Lukmanier, le San Bernardino, le Splügen ou autres.

Avançons encore, pour terminer, quelques arguments à l' appui de notre thèse.

Vers 1169 la localité de Biel, dans le Val de Conches, était la résidence d' un comte de Blandrate. Sa famille était originaire de Novare et appartenait au parti des Gibelins qui furent vaincus en 1168 par les Guelfes. Ainsi s' expliquerait la fuite d' un de ses membres et le fait qu' il s' est installé en Valais.

Les comtes de Challant qui s' établirent à la même époque dans le Bas-Valais descendaient d' un vicomte d' Aoste. Les raisons de leur expatriation doivent être recherchées dans les troubles qui déchiraient alors l' Italie du nord. Pour des raisons analogues sans doute, Liddes fut très tôt en relations avec le Val d' Aoste. L' ancienne lignée des sires de Sax, dans le val Mesocco, remontait à celle des comtes de Torre qui possédaient des terres aussi bien dans le Val Blenio que dans le Val d' Urseren. La localité de Torre existe encore de nos jours dans le Val Blenio; au XIIIe siècle elle s' appelait Turre. Ajoutons que des noms tels que Sax et Misox ( Mesocco ) trahissent leur origine saxonne.

Si l'on en croit une charte datée de 1274 qui réglait les rapports du baron Albert de Sax-Misox avec les Walser de Hinterrhein, un dénommé Jakob von Kehrbächli ( Pomat ) aurait en compagnie d' autres prêté serment d' allégeance. Ce Jakob remplissait la charge de Castalden ( fermier ) au service dudit comte. N' est pas frappant que Castald soit précisément un terme langobard désignant un métayer ou un gérant de domaine?

De tels faits tendraient à indiquer que le Rheinwald lui aussi aurait été atteint par la poussée de colonisation venue du sud. Dans cette optique, on conçoit aisément que les suzerains du nord de l' Italie aient cherché à garder aussi longtemps que possible sous leur tutelle leurs sujets émigrés. Cette opinion rejoint celle de Gutersohn qui écrit dans une étude sur la vallée du Rhin postérieur: Le Rheinwald fut à l' origine un îlot de culture des « Walser » qui venaient du sud. Aux termes d' un contrat datant de 1277, les comtes de Sax cédèrent tous leurs droits aux barons de Vaz. Il est certainement erroné de prétendre que le peuplement du Rheinwald par les Walser coïncide avec cette date. Des colons y étaient installés depuis longtemps déjà; ils ne firent que changer de maître. C' est également l' avis de Bohnenberger.

Quant au Binntal, les savants s' accordent à affirmer qu' il fut peuplé d' immigrants venus du sud.

A Stabio ( Tessin ), on mit à jour entre 1833 et 1837 plusieurs sépultures langobardes remontant à l' époque des grandes invasions. Stabio est un vocable germanique désignant une ferme, une étable. De même, le nom d' une localité voisine, Gaggiolo, peut être rattaché au langobard gagîo ou gehagium. Dans le canton du Tessin encore, Giornico s' appelait dans les temps anciens Zurnigo, Zornigo, Zornicho, etc. Le substantif langobard scominga signifie la rive.

L' idiome des Walser contient le verbe reschta, qui signifie se reposer ( en allemand: rasten, ruhen ). L' expression correspondante en vieux-haut-allemand était reste. Un col appelé Restipass mène du Lötschental au Dalatal. On peut admettre sans grand risque d' erreur que l' endroit est paisible et qu' il invite le voyageur fatigue à se reposer un instant. Toujours dans le Lötschental, on rencontre un peu en aval du Restipass un autre petit col, le Faldumpass. Ce vocable faldum se retrouve en langobard, où il désigne un flanc de montagne. Ces deux toponymes prouvent une fois de plus que l' allemand est entré en Valais par le sud pour s' étendre ensuite au Lötschental. Il n' est d' ailleurs pas exclu que des habitants de cette dernière vallée aient émigré dans celle de Lauterbrunnen, et qu' ils aient exporté le langobard au nord des Alpes bernoises. Le cas ne serait pas unique, si l'on admet que les plus hardis d' entre les premiers Valaisans ( entendez par là Langobards et non Walser, puisque nous sommes au VIIIe ou au IXe siècle ) ont probablement franchi le Grimsel et la Furka pour gagner le Hasli et le Val d' Urseren.

Dans un récent article de journal, je suis tombé sur les lignes suivantes: ...Admettons plutôt que les habitants du Hasli sont des Anglais d' importation - un seul mot suffirait à le prouver. Lorsqu' un Anglais dit: the door is left ajar, il entend par là que la porte n' est pas tout à fait close, mais entrebâillée. C' est précisément en ce sens qu' on emploie dans le Hasli le mot achar. L' auteur ignorait tout simplement les très anciennes relations des Langobards avec les Angles et les Saxons.

Il n' y a pas jusqu' au goût des beaux costumes qu' on ne puisse faire remonter aux Langobards. Dans le Val Varaite ( Piémont ), par exemple, les montagnards portent aujourd'hui encore de magnifiques costumes ornés de broderies et d' arabesques. C' est vêtues de leurs plus beaux atours que les femmes de Valstrona descendent à Omegna ( sur le lac d' Orto ), ainsi que le veut la tradition ancestrale. Dans plusieurs villages du Val Sesia et du Val d' Aoste également, le costume traditionnel est encore à l' honneur, avec ses délicates broderies et ses foulards de soie multicolores. Une fois de plus, le chemin va du sud au nord: que l'on songe simplement aux beaux costumes du Lötschental, du Val d' Anniviers et du Val d' Hérens.

En conclusion, je souhaite que cette contribution d' un « laïc » puisse servir à l' avancement des recherches sur le peuplement des vallées alpestres, à propos duquel tout n' est certainement pas dit. Puisse-t-elle avoir convaincu le lecteur que les hypothèses traditionnelles au sujet des Walser doivent être remises en question. Sur ce point, Dürr ne nous contredira pas, puisqu' il s' exprime en ces termes dans son ouvrage Völkerrätsel der Schweizer Alpen: Une chose en tous cas est certaine: « Walser » ne signifie pas d' emblée « Valaisan ». Le nom n' affirme rien de définitif quant à l' origine des gens.Traduit de l' allemand par René Durussel ) Bibliographie: Fritz: Die alte und die neue Heimat der Walser, 1930. Pauser: Völker und Staaten am Mont Blanc, 1939. Bruckner: Die Sprache der Langobarden, 1895. Balmer: Die Walser im Piémont, 1949. Eggs: Die Geschichte des Wallis im Mittelalter, 1930. Dürr: Völkerrätsel der Schweizer Alpen, 1953

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