Les Tours d'Aï en hiver

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations.Par Ph. Bérard.

La fermeture de la frontière française aura eu cet avantage de faire mieux connaître à de nombreux Genevois quelques-unes des belles régions de Suisse. Les skieurs, en particulier, ont pu découvrir plus d' un site enchanteur des Alpes vaudoises, fribourgeoises et valaisannes.

Les skieurs qui aiment la montagne non seulement pour le plaisir de la descente, mais aussi pour elle-même et pour la santé qu' elle procure, se mettent en route si possible dès le samedi.

Nous avions l' habitude, depuis plusieurs années, de louer un chalet à Flaine sur Magland. Nous y trouvions toujours de la bonne neige, et lorsque le temps était favorable nous explorions le Désert de Plate, les Fiz, et les charmants vallons des Foges et de Gers.

En automne 1940, il fallait trouver un chalet suisse. La région des Tours d' Aï, un vrai petit parc national, nous attirait. Nous avions heureusement la carte au 1: 25,000 du service topographique fédéral. Le plateau du Cerf, facilement accessible du Sépey en une bonne heure de marche, offre des trésors de petits chalets, bien exposés au soleil levant, qui ne sont habités qu' en été.

Un samedi d' octobre, comme nous suivons le chemin du Cerf qui monte d' un chalet à l' autre parmi les pâturages bronzés et les forêts fraîches, nous croisons un petit troupeau conduit par un berger et suivi du propriétaire. Les montagnards ne se perdent pas en paroles inutiles. En quelques minutes, devant la carte déployée, M. Vaudroz a réglé l' affaire:

— « Là, près du rocher, c' est mon chalet. Vous trouverez la clef derrière le volet. Vous pourrez coucher dans mon lit, il est fait. Il y a encore des génisses à l' écurie, mais elles ne vous dérangeront pas. Le chalet à côté est aussi à moi, il n' est pas encore loué pour l' hiver, je remonterai demain matin et nous arrangerons tout cela. » Nous arrivons aux chalets à la nuit tombante. Us sont abrités du vent par la crête du Cerf, ou de la bise par le promontoire des Arts. Leurs petites fenêtres sont tournées vers le magnifique panorama de la Vallée des Ormonts, dominée par le Mont d' Or, le Pic Chaussy et la chaîne des Diablerets.

Nous sommes accueillis par un tout petit chat tricolore au long poil soyeux qui vient se frotter contre nos chevilles en émettant de petits miaous amicaux. Il n' est pas pressé de descendre aux chalets d' en bas, il restera avec les génisses jusqu' aux premières neiges.

Le chalet fut complètement aménagé en quelques dimanches. La literie est de la plus grande simplicité: une paillasse, une couverture cousue en sac de couchage, et un duvet constitué par une fourre en serpillière remplie de foin pris dans la fenière. La cuisine, avec sa grande cheminée, est très pittoresque, mais elle ne chauffe guère. La chambre est munie d' un poêle en maçonnerie dont le rendement n' est pas beaucoup meilleur. Aussi avons-nous installé une petite pipe sur laquelle nous pouvons faire chauffer notre souper en même temps qu' elle chauffe rapidement la chambre. Nous sommes ainsi parés pour les nuits claires de janvier et février, qui sont souvent assez froides à cette altitude de 1625 m. Les veillées auprès du feu sont délicieuses.

Le matin, lorsqu' il fait beau, le panorama se découpe en silhouette bleu sombre sur un ciel vert pâle où brillent encore Vénus et quelques-unes des dames de sa suite. Bien que nous ayons laissé éteindre le feu, pour dormir tranquillement, la chambre a encore une douce tiédeur. Car ces chalets des Ormonts sont remarquablement bien construits. Le temps de s' habiller et de déjeuner, et le soleil dore et réchauffe tout le paysage. Nous mettons alors les skis et nous partons en ballade dans les Tours.

En Truex.

Le Truex est le point culminant du désert de lapiaz qui s' étend de la Tour de Mayen à la Tour de Famelon et plus bas encore jusque près du col de la Pierre du Moëllé. C' est le plus joli sommet de cette région qui soit accessible facilement et sans danger à skis. Aussi est-ce là-haut que nous nous dirigeons tout d' abord, pour y admirer le vaste panorama dans l' atmosphère pure du matin.

Nous montons premièrement sur la crête du Cerf, d' où le regard découvre déjà le Muveran, les Dents de Morele, la chaîne du Mont Blanc et les Dents du Midi. Puis, laissant sur la gauche à distance respectueuse quelques pentes raides qui pourraient être avalancheuses, nous nous élevons par une grande combe parsemée de petits sapins isolés jusqu' à la moutonnière de Famelon, au point 1891, où l'on trouve un excellent abri par tous les vents.

De là, on peut atteindre directement le col de Famelon ( 2061 m .), à l' ouest de la tour, par une belle pente que l'on gravit en faisant un lacet vers la gauche jusqu' à un groupe d' énormes blocs calcaires formant de magnifiques rocailles. C' est immédiatement au-dessous de cet endroit que se trouve la jolie grotte dite de la Cathédrale, à cause de la forme gothique et de l' acous amplificatrice de la salle terminale.

Du col, on atteint facilement le sommet de la tour ( 2141 m .) en enlevant les skis pour les derniers 20 mètres. Au nord, le regard plonge sur un dédale de lapiaz très crevassés, striés par l' érosion millénaire, et ponctués d' aroles.

Ce parc national en miniature est praticable à skis lorsqu' il est bien enneigé; on peut y rencontrer renard, lièvre blanc, coq de bruyère, perdrix blanches ou chamois. On peut rejoindre par là l' itinéraire de descente sur la Jointe et, ensuite, soit remonter au Mont Chevreuil, soit descendre la pittoresque vallée de l' Hongrin jusqu' aux Cases.

Lorsque le passage dit du rocher coupé, immédiatement en aval de la Jointe, est trop enneigé, on l' évite en descendant jusqu' à la rivière et en remontant environ 100 mètres plus loin. Il y a d' ailleurs souvent une trace montante de skieurs faisant la traversée Rochers de Naye-Château d' Oex.

Ayant admiré tous ces beaux trajets à vol d' oiseau, pour ainsi dire, nous continuons à monter, par la croix de Famelon, et nous atteignons facilement le grand plateau arrondi du Truex, derrière lequel surgissent bientôt les deux tours principales, Mayen et Aï. Puis nous arrivons au bord d' une paroi de rocher à pic plongeant sur le ravissant vallon de l' Eau Froide, avec ses petits lacs. Et par-dessus la forêt d' Arvel, c' est bien le grand lac, notre Léman, qui s' étale autour de la pointe de Meillerie qu' il reflète.

De ce belvédère, à près de 2200 mètres d' altitude, les sommets voisins semblent s' être abaissés respectueusement devant des célébrités plus lointaines telles que la Jungfrau, 1e Cervin, la Dent Blanche, le Grand Combin.

Continuant notre promenade, nous glissons bientôt en spirale dans l' amphithéâtre du lac Segray, d' où nous remontons au col entre la petite et la grande Tour de Mayen. En quelques lacets, nous arrivons alors à l' arête sud vers la deuxième bande de rochers, et nous enlevons nos skis pour suivre l' arête jusqu' au sommet ( 2330 m .) où nous faisons la grande halte, nous régalant du paysage autant que de nos provisions. La paroi nord offre un vide impressionnant. La Tour d' Aï se dresse tout près de nous dans sa LES TOURS D' AÏ EN HIVER.

solitude hivernale. Plus bas, les skieurs venus de Leysin tracent des slaloms sous la Berneuse.

Et tout à l' horizon, au-dessus de la Vallée du Rhône, les silhouettes diaphanes du Grivola et du Gran Paradiso.

Pour la descente, nous reprenons le même chemin jusqu' au lac Segray, d' où nous rejoignons l' itinéraire du matin par l' une ou l' autre de deux larges vires en courbe de niveau. Par bonne neige, on peut alors descendre presque sans arrêt jusqu' à la gare du Sépey.

On objecte parfois que la location d' un chalet implique un manque de variété dans les excursions. Mais la montagne n' est jamais monotone. En automne, les feuillages d' or et de bronze contrastant avec le vert sombre des sapins, pavoisent les flancs des vallées ensoleillées, ou égaient la forêt trempée de brouillard. Puis viennent les premières neiges, puis les montées de nuit au chalet avec la lampe électrique ou par un beau clair de lune, ou encore la féerie d' émerger du brouillard qui couvre plaines et cités.

Les dimanches ensoleillés aux splendides panoramas alternent avec les dimanches aux forêts chargées de neige fraîchement tombée. On choisit l' itinéraire selon les conditions. Puis les jours grandissent, la montée au chalet est souvent embellie d' un coucher de soleil rose et violet, ou bleu et or. Ce sont alors les magnifiques dimanches de printemps, où la chaleur du jour et le froid nocturne changent toutes les pentes en pistes bien lisses. Il faut alors être de bonne heure au sommet pour redescendre avant que la neige ne mollisse trop. Et en bas c' est la halte au milieu des fleurs, au bord du ruisseau.

Lorsque l' été s' approche et que l'on peut abandonner les skis pour le piolet, le choix des courses augmente encore. Nous faisons alors souvent la traversée par le col entre les Tours d' Aï et de Mayen, d' où l'on descend sur la source de l' Eau Froide, pour remonter au Mont Malatrait, le plus beau point de vue dominant le Lac Léman, et redescendre sur Villeneuve par un joli sentier à travers la forêt.

Il y a beaucoup de chalets à louer pour l' hiver dans les Alpes vaudoises. La région du Cerf est à la fois l' une des plus intéressantes et des moins coûteuses. Le prix de location varie entre trente et cinquante francs par saison. Le mieux est d' aller voir sur place par un beau dimanche d' automne.

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