Les trois Weisstor

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Teresio Valsesia, Macugnaga

Pèlerinages d' autrefois à travers le Mont Rose1 Weisstor: porte blanche; le toponyme est d' origine valaisanne évidente. Celui qui monte de Zermatt au Gornergrat ou au Stockhorn et tourne le regard vers l' Italie a devant lui une immense porte blanche formée par les coulées glaciaires, vastes et ondulées, du Gorner et du Findelen.

Les passages qui s' ouvrent sur cette crête ( le Weissgrat des Zermattois ), aussi uniforme sur le versant suisse qu' articulée du côté italien, sont au nombre de trois: l' Alt Weisstor et le Neu Weisstor, situés sur la ligne de partage des eaux Zermatt—Macugnaga, et le Schwarzberg Weisstor ( actuellement connu aussi sous le nom de Corno Nero di Macugnaga' ou Schwarzberghorn3 ), 1 Nous publions cet article avec les aimables autorisations de la Rivista Mensile del CAI et des Edizioni A. Fattorini, Milano. Ce texte a paru, en effet, en italien dans la Revue du Club alpin italien et dans l' ouvrage de Teresio Valsesia et Giuseppe Burgener: Macugnaga et il Monte Rosa ( i968 ).

2 Macugnaga e il Monte Rosa, carte topographique au i: 35000 de l' Agence de Tourisme de Macugnaga, 1963.

3 Carte nationale suisse au 1:25000, feuille 1348 ( Zermatt ), 1967.

sur la ligne de partage Macugnaga—Zermatt-Saas Fee.

On ne sait pas avec certitude lequel de ces trois passages fut fréquenté pour la première fois. Il faut rechercher les causes de cette lacune dans les imprécisions notables des sources historiques en notre possession, lesquelles, bien que nombreuses, présentent presque toutes un contenu assez obscur. De toute manière, il semble bien que le Schwarzberg Weisstor ait été découvert le premier, avant même l' Alt Weisstor, malgré le nom de ce dernier, plus connu actuellement sous le vocable de Torre di ranco' 1.

Il est vrai que sur les plus anciennes vues de Macugnaga, le Weisstor indiqué est toujours l' Alt Weisstor, c'est-à-dire le passage situé entre la Cima di Jazzi et le Mont Rose, mais c' est une erreur due à Horace-Bénédict de Saussure 5, erreur reprise par les écrivains suivants.

Un fait paraît certain: l' Alt Weisstor était le plus difficile à franchir, donc le moins pratiqué. Mais cette hypothèse peut être mise en discussion, comme nous le verrons plus loin. Du reste, la première traversée certaine de ce col qui relie Zermatt à Macugnaga remonte au milieu du siècle dernier; elle est l' œuvre de l' Allemand Adolphe Schlagintweit et du guide zermattois Hans Josepn Zumtaugwald.

Ayant eu la fortune de rencontrer au Riffel et à Macugnaga le guide Franz Lochmatter, originaire du Valais et hôtelier à Macugnaga, l' An Hinchliff prit à coeur plus qu' aucun autre l' exploration du passage. Ce fut justement lors d' une excursion sur le Weissgrat que le guide déclara à son client avec la plus grande assurance que personne n' avait jamais passé entre le Mont Rose et la Cima di Jazzi, c'est-à-dire par la dépression de l' Alt Weisstor.

La véracité de cette assertion est considérée comme la plus probante par ceux qui soutiennent l' erreur historique du toponyme « Alt * Voir les deux cartes précitées.

5 Voyages dans les Alpes, 4e volume, Neuchâtel 1796.

Weisstor », c'est-à-dire l' usurpation par cette porte blanche de l' attribut « ait », aux dépens du Schwarzberg Weisstor. Parmi ceux qui soutiennent cette erreur, le célèbre savant anglais W.A.C. Coolidge occupe une place prépondérante. Toutefois, encore aujourd'hui, la vérité est entourée d' un épais mystère, si bien que la localisation exacte des divers itinéraires suivis par les groupes zermattois reste problématique.

En revanche, l' historicité des passages des pèlerins valaisans ne fait aucun doute.

A Zermatt, dès les temps les plus reculés, les habitants eurent sans doute le goût des pèlerinages. Il suffit de rappeler celui que ces montagnards accomplissaient chaque année à Sion, à travers le Col d' Hérens; jusqu' au jour où il fit place, en 1666, à la procession au village voisin de Täsch, accordée par une concession episcopale.

Si l'on pense que le sanctuaire de Varallo Sesia avait été fondé à la fin du XVe siècle et avait déjà obtenu des indulgences au siècle suivant, on comprendra aisément comment sa renommée a pu parvenir jusque dans les vallées de Zermatt et de Saas dès la fin du XVIe siècle, ou au plus tard au début du XVIIe. C' est ainsi que les pieux Valaisans, poussés par une foi profonde, prirent l' habitude de faire le pèlerinage à la Nouvelle Jérusalem du Valsesia, surmontant de grands dangers sur des glaciers et des crêtes très élevées, encore presque complètement inconnues. Ces traversées, commencées peut-être dans les premières années du XVIIIe siècle, constituent des témoignages exceptionnels d' une foi religieuse à toute épreuve.

Les Zermattois partaient généralement en groupes assez nombreux, remontant par des sentiers faciles les magnifiques forêts de conifères qui conduisent aux habitations de Findelen, le dernier foyer de vie avant de s' engager sur l' énorme langue du glacier homonyme, qu' ils devaient remonter sur toute la longueur de ses neuf kilomètres. Le parcours, déjà long et fatigant à lui seul, était hérissé de périls et plein d' imprévus, tels les brusques changements de temps et les pièges tendus par les crevasses.

Lorsque, arrivés au sommet de la crête, haute de 3600 mètres et située à la frontière, les pèlerins tournaient le regard du côté du versant méridional, le paysage s' offrait à leur vue sous un aspect totalement différent, se montrant encore plus âpre et plus sauvage. Au fond de la vallée, Macugnaga apparaissait comme une grappe de masures défendues par d' énormes précipices, le long desquels il fallait descendre très prudemment, souvent à grand-peine.

A une grande profondeur et au milieu de vertes prairies, nous apercevons Macugnaga; dans le lointain, derrière une série de sommets, s' étend la plaine d' Italie; près de nous, rien d' autre que de la neige, de la glace et des rochers. Nous regardions, stupéfaits et comme atterrés, le flanc abrupt et presque à pic par lequel le Mont Rose tombe dans le bassin de Macugnaga; des taches de neige et de glace brisée et déchiquetée sont suspendues çà et là parmi les roches; de temps à autre, il en tombe quelques fragments; le bruit des avalanches est continu.

A première vue, la descente semble impossible, tant la pente est abrupte; cependant, en se servant parfois des pieds et des mains, on réussit à descendre, franchissant les rochers l' un après l' autre; puis on rencontre une tache de neige extrêmement rapide...

Bien que datant d' une époque postérieure 6, cette relation décrit bien l' état d' esprit des alpi-nistes-pèlerins de ces temps éloignés.

L' avocat Antonio Scotti, qui franchissait le Weisstor dans la seconde moitié du siècle dernier en compagnie du célèbre guide Jean-Antoine Carrel, éprouvait les mêmes sensations:

En arrivant à la Cima di Jazzi, on a d' un côté le Mont Rose et de l' autre le Weisstor. Le coup d' œil qui se présente là-haut est indescriptible et procure une émotion enivrante et exaltante de volupté et de bien-être. J' étais envahi par une espèce de torpeur qui se détachait de tout sentiment ordinaire. L' imprudent qui s' avance jusqu' à ce que la neige cède, serait précipité vers l' Italie d' un seul bond, dans un horrible abîme.

6 Maurice Dechy: Salita alla Punta più alta del Rosa. Bulletin du CAI n° 22, 1874, p. 184.

On descend en se tenant sur la roche nue, qui tombe à pic; pour se tirer d' affaire, il ne faut surtout pas s' affo. En plusieurs endroits, on doit s' abandonner en se laissant glisser comme un reptile; ailleurs, il faut enfoncer les ongles et les pieds dans les fentes et s' agrip comme un écureuil, à une roche qui n' est saillante que de quelques millimètres. Passé le glacier, la descente, quoique moins rude, reste pénible et devient ennuyeuse à l' extrême; si vous détournez le regard du Mont Rose, plus rien d' intéressant ne vient s' offrir à votre vue; plus bas, encore plus bas, toujours plus bas, on n' en finit jamais7.

Arrivés au fond de la vallée, les pèlerins poursuivaient leur voyage pour Varallo, à travers l' un des passages facilement praticables qui relient la vallée de Macugnaga au haut Valsesia.

En 1829, le médecin bernois Samuel Brunner rejoignit Macugnaga à travers le Monte Moro et eut une longue conversation avec un hôtelier de l' endroit, probablement Gaspare Verra, un pauvre bossu, presque aveugle, qui dirigea l' hô Monte Rosa jusqu' en 1847, date à laquelle lui succéda Franz Lochmatter; l' hôtelier raconta que, dans sa jeunesse, il s' était rendu à Zermatt en onze heures par une voie très pénible, où l'on pouvait voir des marches taillées dans la roche, sur lesquelles étaient fixés des anneaux de fer destinés sans doute, un temps, à maintenir des cordes en place. Peu d' années auparavant, environ ving-cinq hommes et femmes avaient emprunté cette même voie pour se rendre en pèlerinage de Zermatt à Varallo, s' en retournant ensuite par le même chemin*.

Commentant un de ses voyages autour du Mont Rose accompli en 1834, le Suisse Gottlieb Studer rapporte curieusement les mêmes propos:

L' itinéraire traversant le Weisstor n' était certainement parcouru que par des chasseurs et des contrebandiers, peut-être aussi par de courageux Valaisans de la vallée de Zermatt, qui avaient l' intention de se rendre en pèlerinage à Varallo. En 1834, ce passage n' était 7 Un' escursione alpina. Bulletin du CAI n° 20, 1873, p. 238.

8 Jahrbuch des SAC vol. 27, p. 164.

plus utilisé; cependant, on pouvait encore retrouver les traces des anneaux de fer qui avaient été fixés dans les rochers pour faciliter le parcours9.

La voie ferrée du Weisstor constitue sans doute un des premiers exemples de ce genre, si même elle n' en est pas tout simplement le prototype. Il est aujourd'hui impossible de retrouver l' empla exact de ces moyens artificiels désormais totalement disparus, mais il est clair qu' ils représentent un important argument en faveur de ceux qui soutiennent la priorité des passages des pèlerins et des alpinistes à travers l' AltWeisstor.

Cet itinéraire se déroulait, grosso modo, le long de l' actuelle Torre di Castelfranco ( 3632 m ), où la roche, quoique peu sûre, n' est certes pas malaisée, si l'on excepte une brève plaque à environ 3300 mètres. Or, si des anneaux étaient fixés le long de ce passage, l' Alt Weisstor devenait ainsi plus aisé et, par conséquent, déjà praticable dès ce temps.

Le 12 août 1839, un groupe nombreux d' alpi protestants montait de Zermatt au Riffelberg, conduit par le guide de l' endroit Joseph Branschen.

C' est surtout la Porte blanche qui attire nos regards, écrit l' un d' entre eux. C' est un large col couvert de neige qui resplendit aux rayons du soleil. Ayant appris qu' on pouvait le franchir pour descendre à Macugnaga, je proposai à notre guide d' entreprendre cette traversée. Mais il ne voulut pas en entendre parler et me dit d' un ton décidé:

- Monsieur, c' est impossible. On le traverse seulement pour aller en pèlerinage à Macugnaga; mais vous, messieurs, vous n' êtes pas en train de faire un pèlerinage.

- Le glacier serait-il moins dangereux quand on le parcourt pour accomplir des pèlerinages?

- Certainement, me répondit-il d' un air profondément convaincu; jamais je ne voudrais tenter le passage dans un autre butI0.

9 Über Eis und Schnee. Berne 1870, 2e vol ., p. 17.

10 E. Desor: Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpes, de M. Agassiz et de ses compagnons de voyage. Neuchàtel et Paris 1844-1845, 2e vol ., p. 76.

Aux yeux du catholique Branschen, les propositions de son client protestant ne pouvaient être que sacrilèges, à tel point que ses devoirs de guides passèrent au second plan.

Les traversées de pèlerins, d' abord assez nombreuses, accusèrent une longue interruption entre les XVIIIe et XIXe siècles; ayant repris, elles disparurent petit à petit pour cesser presque complètement autour de 1840, à cause de l' aggravation des conditions de la montagne et, peut-être, de la diminution du zèle religieux des Valaisans. Dès lors, le Weisstor attira l' attention des alpinistes, des chasseurs de chamois et des contrebandiers qui, quoique en nombre restreint, l' avaient déjà battu précédemment.

Dans la seconde moitié du siècle dernier, la présence à Macugnaga du fameux guide Franz Lochmatter, qui avait repris l' hôtel de Gaspare Verra, servit de trait d' union entre la vallée de Zermatt et celle de l' Anza, contribuant notamment à resserrer les liens qui existaient déjà entre ces deux vallées. Il est même possible que ce soit lui qui ait découvert le passage du Neu Weisstor, qui est aujourd'hui le plus pratiqué. Le nouveau passage fut découvert autour de 1850 et facilita la liaison avec Zermatt.

Ce fut certainement le Macugnagais Cristoforo Jacchini, grand chasseur de chamois et guide très connu, qui força le premier la voie plus logique longeant la face rocheuse du Neu Weisstor, voie qui prit dès lors le nom de Col Jacchini11. Mais cela advint plusieurs décennies plus tard, à l' aube de ce siècle, alors qu' existait déjà, sous le col, la cabane Eugenio Sella, qui constitue encore aujourd'hui le point d' appui idéal pour celui qui entreprend la traversée Macugnaga-Zermatt.

Avec la découverte de cette ultime porte blanche, le Schwarzberg Weisstor, à l' instar de l' Alt Weisstor, retourna progressivement dans la nuit des siècles précédents. Aujourd'hui, tant l' un que l' autre ne sont plus guère fréquentés.

11 S. Saglio et F. Boffa: Monte Rosa. CAI et TCI, Milan 1960, p.323.Traduit de l' italien par Ed.Bernard )

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