Les variations périodiques des Glaciers des Alpes suisses.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Quarante-sixième Rapport1925.

I. Une conséquence de la décrue glaciaire: l' envahissement du pâturage par les pierres ( Vergandung ).

M. Max Oechslin, le très compétent Inspecteur forestier du canton d' Uri, a signalé à diverses reprises un phénomène, selon lui imputable au retrait récent des glaciers et qui mérite de retenir l' attention:

Les pâturages immédiatement dominés par des glaciers seraient, à l' heure actuelle, sujets à envahissement par la pierraille! En voici d' ailleurs quelques exemples: Dans les Basses-Surènes, les alpes Knollen, Grassen et Stäfeli qui, pendant des siècles, ont compté parmi les plus luxuriantes, ont subi, tout particulièrement durant les étés chauds de 1924 et 1925, une détérioration progressive par les pierres. Pareil état de choses se retrouve, très accusé, dans le vallon de Giess, vallée de Maderan; l' alpe Griess-Unterstafel a dû être désertée, parce que trop envahie par le cailloutis. Même chose pour le fond de l' alpe Stossi.

M. Oechslin impute ces faits, dont il croit qu' on trouvera sans peine la réplique ailleurs, à la diminution de la couverture de neige et de glace des régions dominant les pâturages. Les matériaux morainiques, abandonnés en équilibre instable sur les laisses glaciaires récentes offrent une emprise facile soit à l' avalanche soit au ruissellement, qui ont tôt fait de les transporter en aval. Ainsi une avalanche partie du Brunnifirn, balayant le terrain dénudé, en a raflé les cailloux et les a dispersés sur l' alpage à moutons inférieur, les rejetant même jusqu' à 150 m. de hauteur sur le versant opposé. Dans les Basses-Surènes, le retrait des névés du Griessen et dans la vallée de Griess celui du Regenstaldenfirn ( Oberalpstock ) auraient depuis plusieurs années laissé à nu de grandes étendues morainiques où avalanche et ruissellement trouveraient à agir intensément.

Quoi qu' il en soit, le phénomène signalé par M. Oechslin est des plus dignes d' étude. Il le mérite à tous égards et c' est pourquoi j' ai tenu à le mentionner dans ce Rapport. Il y a là pour nos collègues clubistes un champ d' investigation où leur sagacité et leur patience peut s' exercer précieusement.

Si l' empierrage graduel des hauts alpages est bien une conséquence directe du retrait glaciaire, le phénomène doit, en effet, être général, ce qu' il importe avant tout de vérifier. D' autre part, il ne saurait être nouveau dans l' économie alpine, puisque nos glaciers ont subi environ trois fois par siècle la fluctuation d' où il découlerait, soit le retrait après crue énergique.

Il serait opportun de rechercher, dans les archives montagnardes, les traces d' anciens envahissements semblables des pâturages par les cailloux. P.L. M.

II. Otto Lütschg: Über Niederschlag und Abfluss im Hochgebirge.

( Précipitation et écoulement des eaux en haute montagne. ) Au moment de clore ce Rapport, la poste m' apporte un massif in-quarto, de 500 pages, avec 47 planches et 142 figures, édité par le Secrétariat de l' Asso hydraulique suisse et intitulé: « Über Niederschlag und Abfluss im Hochgebirge. » C' est l' œuvre d' un de nos plus distingués hydrographes — et ils ne sont pas très nombreux en Suisse — M. O. Lütschg, précédemment ingénieur en chef du Service des Eaux, aujourd'hui chef de la Division d' hydrologie de l' Institut central météorologique, à Zurich. Les lecteurs de ces rapports le connaissent d' ailleurs bien, car M. Lütschg, membre et secrétaire de la Commission des glaciers, est un de nos collaborateurs les plus fidèles et les plus méritants.

Temps et place me manquent ici pour relever tout ce qui, dans l' imposant livre de M. Lütschg, intéresserait alpinistes et hommes de science.

Il y faudrait presque un volume et je ne puis essayer ici que d' un sommaire.

L' ouvrage est, en un sens aussi, une monographie de la haute vallée de Saas, de la région de Mattmark essentiellement, où le glacier d' Allalin a créé un lac de barrage qu' on se propose de transformer en un réservoir régulier d' énergie. Ce projet fut le point de départ des recherches de M. Lütschg; comment il les a étendues, son livre le fait voir. Une description géographique et géologique l' ouvre. Un chapitre climatologique suit, chapitre bienvenu, car de telles descriptions météorologiques détaillées sont rares pour la haute montagne.

Le chapitre consacré aux glaciers et leurs fluctuations occupe, il va sans dire, une large place; de nombreuses photographies l' illustrent comme aussi la chronique additionnelle des événements saillants: crues, décrues, inondations, phénomènes météorologiques impressionnants, etc., documents souvent difficiles à obtenir et dont la récolte servira aussi les historiens de la montagne.

Précipitation et enneigement sont traités avec beaucoup de détail et les familiers de ces rapports y trouveront des compléments utiles à leurs connaissances.

Quant au chapitre sur l' écoulement des eaux ( Abfluss ), réplique du précédent, il apporte une abondance de données et de renseignements étonnante et dans laquelle le lecteur, submergé, se noierait bientôt si l' ordonnance parfaite et la clarté de la subdivision ne lui rendaient le salut aisé.

L' auteur n' a d' ailleurs pas limité son travail au seul bassin restreint du Mattmark: une seconde partie du livre est consacrée à l' écoulement des eaux dans le bassin du Rhône valaisan entier et une troisième apporte les termes de comparaison voulus, en traitant des lacs Lucendro, Ritom et Lauerz.

Choix et impression des figures, des planches et du texte sont dignes de l' ouvrage.

Ce m' est une joie que de pouvoir signaler ici, même trop brièvement, l' œuvre d' un savant suisse dont la compétence n' a d' égale que la grande modestie et qui a eu à cœur d' avancer — au prix de quel effort soutenucette connaissance des Alpes, que nos pères ont inscrite en tête des statuts de notre cher Club alpin.P.L. M.

III. L' enneigement des Alpes suisses en 1925.

L' année nivométrique 1925 ( ler octobre 1924-30 septembre 1925 ) a eu, en haute montagne, les caractères mensuels suivants, d' après les excellents résumés que le Dr Bruckmann, de l' Institut fédéral de météorologie, en donne au Journal forestier suisse:

Octobre, novembre et décembre 1924 ont tous trois été anormalement chauds, ensoleillés et secs. Le déficit de précipitation de novembre, notamment, a dépassé tous les déficits observés depuis un demi-siècle.

Janvier a eu 3° de plus qu' à l' ordinaire et trop de soleil; sa précipitation a été légèrement trop forte au Säntis ( 2500 m .); nous manquons de renseignements pour les régions plus élevées.

Février a été normal. Mars a été, en revanche, trop froid et trop neigeux. Avril, avec une température normale, a été trop sombre et trop mouillé. Mai, un peu trop chaud, a également été trop couvert, même au Tessin, où la température est restée légèrement trop basse.

Juin, au contraire, a été notablement plus chaud qu' à l' ordinaire. Le soleil y a été fréquent et la chute d' eau météorique inférieure de la moitié, voire des deux tiers à la normale. En juillet, ce fut juste le contraire. Même excès de nébulosité et de précipitation en août, mais la température a été un peu trop forte. Septembre a clos prématurément la belle saison avec 3 degrés de moins que sa normale, un ciel sombre et beaucoup trop d' eau.

Somme toute l' année nivométrique 1925 a été plus propice au désenneigement qu' à l' enneigement de nos Alpes. Cela s' est marqué nettement à la rareté des avalanches désastreuses. On n' en a signalé que dans les Grisons et au Tessin. A la mi-février, une tempête a déversé sur le flanc sud des Alpes des quantités d' eau considérables, par un fœhn violent qui finalement a entraîné des pluies copieuses sur tout notre territoire. C' est cette même bourrasque qui amena — pour la première fois, sauf erreur, et le fait vaut bien d' être consigné ici — l' intervention heureuse de l' aviation dans la recherche de touristes: trois skieurs zurichois, bloqués pendant une semaine dans la cabane Mannelli ( à 2800 m ., sur le versant italien de la Bernina ), furent repérés et ravitaillés au vol par des avions militaires envoyés de Dübendorf, comme ils se frayaient péniblement le chemin du retour dans 2 mètres de neige fraîche!

Dès le 15 février, des avalanches fluèrent de toutes parts. Deux coulées écrasèrent la Schwarzhütte sur le Splügenberg, tuant deux hommes; une autre endommagea une maison sur le Julier. Enfin, la ligne de la Bernina fut bloquée.

Le 18 février, après-midi, près de Bosio dans le val Maggia, une grosse avalanche détruisit une trentaine de bâtiments ruraux et quatre habitations, tuant plusieurs têtes de bétail et faisant pour des centaines de mille francs de dégâts. Déjà dans la nuit du 14 au 15 la ligne du Gothard avait été obstruée par des coulées entre Ambri et Airolo et ailleurs encore. Celle du Simplon avait été également coupée en aval d' Iselle.

A. Etat des neiges.

Suisse orientale. M. Jacob Hess a fait du 30 août au 4 septembre sa campagne annuelle dans les Grisons et y a noté les limites d' enneigement ci-après:

Alpes grisonnes. 30 août—4 septembre 1925.

Tableau' RégionExpositionÈ « Err,Piz Trenterovas N28002900 »Trenterovas, glacier. .N2800 »Lavin, glacierE SE28002900 »Piz BeverNW27002900 »Jenatsch, glacier. ...SE2900 »Piz d' ErrWSW27002800 »Flix, glacierNE26502800 »Piz ScalottaSE27003000 Julier, Piz LagrevN2800»Val d' AgnelliS2900 » Fex' lacier ].... W2900 » Piz Corvatsch J Kesch, Porchabella, glacier.. W2850 » Uertsch, glacier N2700 Albula, Piz Aela, glacier.... NE2750 Sur le flanc W du Piz d' Err, où en 1917 s' étendait un petit glacier, il n' y avait plus que des lambeaux de névé disjoints et le névé qui persiste sous le Piz Scalotta était très réduit par rapport à 1924.

Suisse centrale. Le distingué inspecteur cantonal des forêts uranaises, M. Oechslin, dont la collaboration, chaque année plus étendue, nous est aussi chaque année plus précieuse, a continué ses relevés réguliers de l' enneigement au flanc N du Bristenstock:

Enneigement au flanc nord du Bristenstock en 1925.

Tableau II Limite inférieure Epoques ( ait. en:

m. ) 30 IX 1924 2210 ( fœhn ) 5 X 1440 15 2100 ( fœhn ) 29 1680 20 XI 2040 ( fœhn ) 21 440 ( neige fraîche jusqu' au lac des Quatre-Cantons ) 30 2050 ( fœhn pendant une semaine ). Au soleil 2280 m.

7 I 1925 440 ( neige fraîche ) 22 670 ( ombre ); 1980 ( soleil ) 24 440 ( neige fraîche ) 31 990:

; 1300 ( soleil ); pluie jusqu' à 1800 m. durant la nuit Tableau II ( suite ).

Limite inférieure Epoques ( ait. en m. ) 1 II 440 ( neige fraîche ) 15 1040 ( fœhn et pluie ) 20 440 ( neige fraîche ) 9—17 III 440 6 IV 1700 ( quatre jours de fœhn ) 16 1220 ( neige fraîche ) 21 1940 2 V 670 ( neige ) 23 2050; 2230 ( soleil ) 24 1000 ( neige fraîche ) 31 VII 2390 12 VIII 1730 29 2370 ( fœhn ) 7 IX 1410 13 X 1980; soleil 2210 ( fœhn ) 15 930 19 1740 M. Oechslin a noté également les limites d' enneigement suivantes, du 18 au 21 août 1925:

Alpes d' Uri. Limile du névé, 18—21 août 1925.

Tableau I. Exposition Altitude en m.

Bristenstock N2210 S2630 Oberalpstock N2190 W2290 Salbitschyn NE2380 Schlossberg NNE2330 Jakobiger N2210 Gr. Windgälle N2120 S2300 M. Jean Lugeon, assistant scientifique à l' Institut fédéral de météorologie, a noté que le 24 août 1925, au Titlis, la limite des neiges était 2700 m. au Rothgrätli et 2660 sur le glacier de Joch. Dès 2800 l' épaisseur de la vieille neige augmentait rapidement avec l' altitude.

A Glaris, M. Streif-Becker, dont un malheureux accident a entravé les investigations si utiles, a noté le défaut presque complet de restes d' avalanches même dans les couloirs les plus puissants; M. Streif rend attentif à la répercussion probable de ce déficit sur les petits glaciers d' Hintersulz et d' Älpli, au flanc N du Hausstock, exclusivement alimentés par l' avalanche. Le 17 août, la limite temporaire du névé était à 2600 m.

Le 10 septembre, il n' y avait plus de restes d' avalanches sur l' Unteraar, au fond du golfe par où on aborde, de l' aval, les rochers du Pavillon Dollfus.

( Mercanton. ) L' avalanche qui tombe de la Maienwang dans le Rhône entre In den Lammen et Gletsch et, le plus souvent, ponte longtemps le fleuve, a été minime, et le 6 septembre il n' en restait rien, ce qui est tout à fait exceptionnel. D' ailleurs, rien ne persistait non plus dans tout le vallon de Gletsch ni le long du Muttbach sous le Längisgrat, ni sous le Nägelisgrätli, très dégagé.

( Mercanton. ) Vus de Murren, les 26 et 27 août, les glaciers du massif de la Jungfrau montraient la vieille neige aux altitudes suivantes:

ExpositionAltitude en m.

RottalW2650 BreitlauenenWNW2650 SchmadriNW2500 BreithornNNE2450 ( J. Lugeon. ) Suisse occidentale. En été 1925, la plupart des cônes d' avalanche ont persisté dans le défilé des Twing, dans la vallée de Binn.Volken. ) M. Jean Lugeon donne les limites d' enneigement suivantes, pour l' étiage annuel:

ExpositionAltitude en m.

Glacier du WeisshornW3100 » MomingNW, WNW 2900 »Besse, branche côté MountetSW3100 » Duran de TsinalN2800 » Grand CornierNE2700 » Dent Blanche2950 » Bricolla3100 Au cours d' une traversée du col de la Dent Blanche, M. Lugeon a mesuré approximativement le résidu de 1924/25 et a trouvé, entre le Mountet et Bricolla:

Roc noirà nu m.cm.

Glacier du col de la Dent Blanche: à 283040 à 290060 à 300075—80 Glacier de la Dent Blanche: à 3400130 à 330080 à 310020 à 310020 à 29500 II est bien désirable que les touristes suivent l' exemple que M. Lugeon donne ici, car de telles coupes du névé sont des plus instructives et peuvent s' obtenir sans entraver notablement l' allure d' une caravane. Un bâton pointu, divisé en décimètres ou accompagné d' un double mètre pliant, constitue tout le matériel nécessaire.

Le 3 octobre 1925, il ne restait plus trace de neige entre Orsières et la cabane d' Orny; le névé de la jonction des chemins sous la cabane n' existait plus, comme en 1921. Il n' y avait plus rien dans la « tine » non plus qu' à l' ex ouest du lac d' Orny.

Le glacier était des plus découverts; pour gagner le col, on devait suivre la moraine latérale gauche jusqu' au premier palier glaciaire pour la reprendre ensuite jusqu' au grand golfe au pied de l' Aiguille d' Orny. Le fond du dit golfe était semé de blocs ordinairement recouverts sous le névé.

Les parages du nivomètre étaient très dégagés et près de lui deux crevasses béantes inspiraient le respect; toutefois, la rimaie même du col était close.

Le haut plateau du Trient présentait partout des pentes accentuées avec des rimaies très ouvertes. On accédait au mougin par une escalade de rochers habituellement enneigés.

Le 4 octobre 1925, la grande soufflure au nord de la cabane Julien Dupuis était large de 15,8 m ., au droit de la Tour rocheuse, avec 10,7 m. environ de profondeur. C' est un élargissement de 2 m. par rapport au 9 novembre 1924, et nous n' avons donc pas retrouvé l' ocre jaune semé à cette date.

Mais le trait le plus frappant de la topographie changeante de ces lieux était bien certainement l' extraordinaire accentuation de la soufflure amorcée vers 1923, à l' ouest, au pied même du promontoire supportant la cabane. Sur l' alignement balise-bloc-repère de la terrasse, elle avait son fond à 25 m. en contrebas du bloc, mesurés le long du talus et à 9 m. sous le glacier même, enfin à 13 m. sous le « bloc à l' épingle ». Sa largeur atteignait 20 m. Elle cernait le promontoire de la cabane de l' angle nord-ouest de celle-ci au nivomètre.

La « gencive glaciaire » ( comme je me suis permis de désigner, voici plus de vingt ans, le revêtement de glace adhérente au terrain dont jaillissent les rochers des hautes régions ) était très rétractée au côté Trient de la Fenêtre du Chamois et nécessitait là une brève escalade.

Il n' y avait plus du tout de neige dans le petit creux immédiatement au-dessous de la Fenêtre des Ecandies, du côté d' Arpettaz; seul se montrait encore un névé restreint, vers 2400 m ., en amont des grandes moraines déposées. Du côté du Trient, on descendait un temps sur la roche à nu.

( Mercanton. ) Emploi nivométrique de l' avion. Comme on le voit, les données sur l' ennei, même simplement qualitatives, continuent d' émaner davantage des observations systématiques de chercheurs dévoués que du zèle occasionnel des touristes, pourtant si nombreux. Vingt ans d' expérience ne me laissent plus guère l' espoir de voir cette situation changer notablement; c' est pourquoi j' ai cherché à tirer parti de l' aéronef dans ce domaine aussi. Un avion emportant un pilote adroit et complaisant et un observateur, doublé d' un photographe, peut explorer en quelques heures un massif entier et dans tous ses recoins. Des clichés d' ensemble, judicieusement choisis, récoltés chaque année en septembre-octobre, juste avant le réenneigement automnal, permettraient une comparaison fructueuse, spécialement si le massif est en outre pourvu d' une installation nivométrique régulièrement visitée.

Avec l' autorisation bienveillante de M. le Major Müller, directeur de l' aérodrome fédéral de Dübendorf, l' aide de M. le capitaine Cœytaux, chef de l' aérodrome de la Blécherette-Lausanne, et spécialement de M. le premier-lieutenant Cherix, pilote, j' ai pu faire quelques essais. Partis de Lausanne le 7 octobre 1925 après-midi, nous avons survolé les Dents du Midi, puis le massif d' Orny où peu de jours auparavant j' avais fait campagne annuelle. Les photographies prises ainsi de 4400 m. environ complètent de la façon la plus heureuse les constatations des grimpeurs; la loupe y montre même la tache d' ocre jaune faite autour de la balise du Col d' Orny, le 5 octobre. Les particularités du dépôt de la neige par le vent, notamment les grandes soufflures qui cernent les rochers au Col du Tour, s' y révèlent d' une manière inattendue. Les systèmes de crevasses, entre autres celui de la cataracte du Trient, apparaissent sous leur vrai jour.

Le survol du massif des Diablerets nous a permis de repérer et même de photographier la singulière crevasse qui sabre l' arête neigeuse du Diableret et où notre collègue Baud trouva une prison inopinée en juillet 1925. En une heure et demie de vol nous avions pu reconnaître un domaine glaciaire qui eût exigé à pied presque la semaine entière et recueillir des documents impossibles à obtenir autrement. Systématisés, pareils vols, au sujet desquels des pourparlers sont engagés déjà avec l' autorité militaire, qui vent bien nous assurer le concours de ses pilotes et de son outillage, permettront une surveillance complète de la glaciation alpine. J' en remercie l' aviation suisse.

Consignons ici, sans plus attendre, qu' un second vol, du 15 avril 1926, exécuté dans les mêmes conditions, nous a donné un aperçu bienvenu, quoique plus difficile à interpréter, de l' enneigement printanier des Alpes vaudoises et de l' importance de leurs avalanches.

B. Relevés nivométriques.

Ensemble nivométrique d' Orny. Nous avons eu en M. Léon Farquet, gardien de la cabane Julien Dupuis, le digne continuateur du regretté Joseph Joris. En sa compagnie, j' ai pu visiter les installations le 8 juin; la campagne annuelle a eu lieu les 3, 4 et 5 octobre par un temps très favorable. MM. Ed. Correvon, Dr Roud, P. de Schoulepnikow, Mlles Félix, Morel et Roud, et les deux frères Wood, enfin L. Farquet, y ont collaboré, bénévolement, peu ou prou. Je les en remercie, comme aussi M. Mignot pour ses renseignements estivaux.

Nivomètre. Les tableaux IV et V en donnent lectures et bilans:

Nivomètre de VOrny ( 3100 m. ).

( 2 degrés valent 1 m. ).

Degrés Tableau IV. Epoques 1923 1924 1925 8 IV 228 VI13 2910 6 VII9 12 14 13 8 27 12 — 5 4 VIII 10 — 5 10 8,5 — 4 17 7 — 3 23 6 — 3 1 IX 5 — 3 7 A 11 2 10 4 9,5 — 219 — 4 X3 9 XI — 13 — 27 XII — 12 — Tableau V. Accumulation Dissipation Résidu annuel Hiver Mètres Eté Mètres Automne Mètres 1922—1923 > 9 1923 >9 1923 0 1923—1924 > 5 1924

> 2,5

1924 + 2,5 1924—1925 > 2 1925

> 5,5

1925 3,5 Balises et sondages. Le 8 juin la balise émergeait de 2,35 m ., le 3 août de 4,10 m. ( Mignot ). Le 4 octobre, la neige était remontée à 3,30 m. de son extrémité supérieure. Le chiffre du 3 août est sans doute sensiblement celui d' étiage. Le 21 septembre 1924, M. Mignot avait trouvé l' ancienne balise saillant de l,9 m .; or, la nouvelle la surmontait de 2,3 m. L' étiage de 1924 eût donc correspondu, à la nouvelle balise, à 4,2 m .; le névé a donc gagné seulement 0^ m. durant l' année nivométrique 1925!

Des mesures au compas et au clisimetre ont situé la balise à 184 m. ( horizontalement ) du bloc-repère de la cabane dans l' azimut magnétique 280,5°. En 1923, on avait 181 m. et le même azimut. La balise s' est donc éloignée à raison de 1,5 m. par an vers le Trient. D' autre part, son pied était, le 4 octobre 1925, à 12,3 m. sous Ie repère et, pour l' étiage, à 13,! m. La surface a donc baissé de l,9 m. par rapport au niveau minimum de 1924. Cet affaissement concorde avec la baisse au nivomètre proche.

Le 4 octobre 1925, de multiples sondages au « perce-neige » de Church ont rencontré un premier durcissement à —20 cm ., un second à —58 cm ., enfin une couche intraversable à —92 cm. Les témoins de sondage montraient l' ocre jaune de 1923 à —62 cm ., ce qui prouve que la couche très dure était bien l' étiage de la même année. L' ocre avait été mise le 9 novembre 1924 alors que le réenneigement était commencé, et durant l' année suivante le l,a m. de neige fraîche déjà tombée a été ramené par le tassement à 0,3 m ., soit au tiers à peine. Quant à la densité moyenne des couches perforées, elle était 0,43.

Totalisateur. Il s' est bien comporté: j' y ai prélevé un échantillon le 8 juin alors que le liquide était à 782 mm. de la bouche; sa densité était 1,129. Le 4 octobre lors de la vidange, le niveau était à 743 mm et la densité du liquide n' était plus que I,io26- En combinant densités, poids et distances du liquide à la bouche du totalisateur, on obtient un tarage volumétrique du récipient donnant directement et correctement, pour une charge initiale déterminée et convenue, la hauteur des précipitations emmagasinées, en fonction du niveau du liquide. Je dis correctement, car la contraction, notable aux concentrations fortes, de la dissolution saline, n' est ici plus négligée. La connaissance de la densité permet de contrôler aussi l' étanchéité du réservoir; s' il a fui, on trouve une concentration saline, donc une densité trop faible pour le volume du contenu restant.

Voici maintenant les hauteurs d' eau déduites des opérations. On y a joint celles d' Orsières, que l' observatoire de Genève vent bien nous communiquer:

Col d' OrngOrsières 3150 m.980 m.

9 XI 1924 au 8 VI 1925127 cm.19,6 cm.

8 VI 1925 au 4 X 1925 38 cm.2,5 cm.

9 XI 1924 au 4 X 1925165 cm.22 cm.

soit pour le Col d' Orny 183 cm. en une année et pour Orsières 24 cm.

Le totalisateur a reçu une nouvelle charge de 6080 gr. d' eau et 6040 gr. de CaCl2 plus 510 gr. d' huile de vaseline pure, ce même 4 octobre 1925.

Glacier d' Orny. Depuis le 10 novembre 1924, le front a poussé nettement en avant sur l' arête rocheuse qui le divise en deux lobes, au droit du repère I; les aiguilles de glace s' y dressaient très hardiment. Il y a eu avance aussi en II, mais recul net en III et léger recul en IV. Voici d' ailleurs les chiffres; -f- signifie avance, recul:

I, + I.5 m.; II, + 2,5 m.; III,6,5 m.; IV, 0, moyenne — 0,7 m ., soit un recul global insignifiant et l'on peut donner le glacier comme stationnaire. Deux cryocinémètres appliqués dans les parages de III ont indiqué 3,65 m. et 3,9 cm./j ., soit 3,8 cm./j- en moyenne; en 1921, j' y avais trouvé 5 cm./j.

Ensemble nivométrique des Diablerets.

Les opérations terminales ont été faites par MM. le Dr Gaschen et Reber, père et fils. Durant tout l' été d' ailleurs, M. Reber avait profité des nombreuses courses aux Diablerets que lui vaut sa compétence de guide réputé, pour surveiller et utiliser les installations. Bien heureusement certes! car un seul clubiste, M. le Dr F. C. Forel, de Chigny sur Morges, a pris la peine de m' envoyer des observations.

Nivomètre. Les tableaux VI et VII en donnent lectures et bilan: Nivomètre des Diablerets ( 3030 m. ). ( 2 degrés valent 1 m. ).

Tableau VI.

Degrés Epoques l 923 1924 1925 20—25 I88 1 VI91 ( enfoui91 ( enfoui; ¾visible )

12 >

91 ( enfoui; j¾ enfoui ) 90 1787

5 VII

85 991 84

15 >

91 ( enfoui; j=]J visible ) 89 83 21 89 87 82 28 86 86 SI

4 Vili

— 85 80 16 81 84 77 28 79 —.

76

2 IX

76 9 77 84 75 13 7620 — 82,5 74 29 77

9 X

73 Tableau VII. Accumulation Dissipation Résidu i innuel Hiver Mètres Eté Mètres Automne Mètres 1922—1923

1923 > 7,5 1923 + 1,6 1923—1924

> 7,5

1924 > 4)5 1924

1924—1925

>4,5

1925 > 9 1925 -4,5 Comme à Orny, le résidu est négatif.

Balise. Grâce à M. Reber, je puis donner un véritable tableau de l' en à cette perche qui se dresse sur le Tsanfleuron, au droit du contrefort sud de la Becca d' Audon, à l' altitude approximative de 2850 m ., et non loin du totalisateur.

Balise des Diablerets ( 2850 m. ).

Tableau VIII.

Enneigement en mètres Enneigement en mètres 1925 depuis le 22 sept. 1924 1925 depuis le 22 sept. 1924 20—25 1 1,0 4 VIII o,9 1 VI > 2,0 ( enfouie ) 9 0,8 12 1,9 14 0,4 16 1>75 16 18 1,6 28 o!î 8 VII 1,6 22 — 0,3 ( ocre 1924 visible ) 15 1,4 28 0,3 21 1,2 9 IX 0,3 28 o,, 9 X 0,5 II y a eu là plutôt un faible désenneigement.

Le 9 octobre 1925, on a planté à 0,5 m. de la vieille balise et du côté de la Becca d' Audon une nouvelle perche, longue de 280 cm. marquée, au couteau: « septembre 1925 » et portant des encoches, rougies de peinture, tous les demi- mètres, à partir de son sommet. Elle saillait ce jour-là de 2,10 m. dominant la tête de l' ancienne de 0,60 m.

Il n' a pas été fait de sondages vu la réapparition estivale de l' ocre de 1924; en revanche, on a semé de l' ocre, rouge cette fois, sur 2 m2. dans la direction nord-sud, au pied de l' engin.

Totalisateur. Il a fonctionné correctement. A la vidange, le 9 octobre 1925, le niveau était à 775 de la bouche et la densité était 1,124. La précipitation totale a été ici:

Tsanfleuron Diablerets-Village 2870 m.1170 m.

22 IX 1924 au 9 X 1925121 cm.124 cm.

soit pour une année 115,5 et 119 cm.

Le mougin a reçu, ce même jour, une nouvelle charge de CaCl2, etc.

NB. En terminant, rectifions une erreur de mon précédent Rapport: du 21 octobre 1923 au 22 septembre 1924, le totalisateur a emmagasiné 192,5 cm. d' eau et non 170, ce qui, pour 365 jours, fait 208,s cm.

Nivometro de l' Eiger. Fidèlement, M. le directeur Liechti fait entretenir et lire cette échelle dont les indications, parce que nombreuses et régulières, sont les plus précieuses que nous ayons. J' en remercie M. Liechti et son personnel dévoué. Le tableau IX condense les fréquentes lectures; le tableau X donne les bilans récents:

Nwometre de l' Eiger ( 3100 m. ) Tableau I> ( 2 degrés valent 1 m. ).

Degrés Degrés Epoques 1923 1924 1925 Epoques 1923 192i 1925 27 I 56 45 14 15 VIII 18 15 4 11 III 52 34 22 22 16 14 6 23 56 26 28 30 12 17 8 17 IV.

58 35 34 7 IX 10 19 10 7 V 49 39 36 15 8 20 12 20 46 39 28 22 10 22 14 26 48 38 26 30 12 24 18 4 VI 46 35 24 6 X 14 21 12 9 44 34 22 13 16 21 8 26 39 30 18 21 18 17 14 8 VII 36 26 14 18 XI 21 16 22 22 30 22 10 10 XII 43 15 24 5 VIII 24 18 8 31 — 12 28 Minimum absolu de 1924 ( VIII ):

14. Maximum absolu de 1925 ( V ): 36.

Minimum absolu de 1925 ( VIII ):

18 Tableau X. AccumulationDissipationRésidu annuel HiverMètresEtéMètresAutomne Mètres 1922—1923191923251923 — 6 1923—1924231924221924 + 1 1924—1925111925161925 — 5 On voit que le maximum de 1925 a été tardif, le minimum précoce et le bilan déficitaire.

Ensembles nivométriques de la Z.G.K. J' extrais les résultats ci-après du XIIe rapport de la Commission glaciologique de Zurich ( Z.G.K. ), rédigé par M. le Dr Billwiller et auquel je renvoie pour les détails 1 ).

Clarides. Voici l' ensemble des relevés aux deux balises:

Enneigement depuis le 17 septembre 1924, en mètres.

Tableau I. Balise inférieureBalise supérieure Epoques2700 m.2910 m. ) 1924 12 XI0,451,„ 30 0,951)75 1925 10 IV2,553,95 6 VI2,35 31 VII0,75 1er IX0>42,95 21 XI1,M4,15 Un sondage effectué le 1er septembre 1925 par MM. Tank et Streif-Becker a retrouvé l' ocre mis, le 17 septembre 1924, près de la balise supérieure, à 3,2 m. de profondeur. Cette même perche, qui avait dérivé de 15 m. vers le nord-est au cours de l' an, a été remplacée par une nouvelle saillant de 5,8 m. Le totalisateur du Geissbützistock ( 2720 m .) a mesuré, du 17 septembre 1924 au 1er septembre 1925, une hauteur d' eau de 285 cm ., tandis que Auen-Linthal en recevait 114; cela fait, pour 365 jours, respectivement 299 et 119,5cm.

Silvretta. La surveillance de l' installation a été fort menacée par le décès déplorable du guide J. Guler, le fidèle collaborateur de M. Billwiller, péri dans une avalanche à la Fluela. MM. Streif-Becker et Wegmann ont fait la campagne annuelle, du 15 au 17 septembre 1925, mais nouvelle infortune: M. Streif-Becker se casse la jambe en descendant du Col du Silvretta!

Voici néanmoins des observations valables:

Enneigement depuis le 8 octobre 1924:

Tableau XII,Balise inférieureBalise supérieure Epoques2760 m.3010 m. ) 1924 15 XII0,70,5 31 l,o 1925 15 10,861,0 13 II1,2 2 III1>7S1,75 Tableau XII ( suite),Balise inférieureBalise supérieure Epoques2760 m.3010 m. )

4 m i,8i„

11 IV2)052,0 29 V2,,2,2 11 VIII0>351)16 17 IX0,81,55 On n' a pu observer le maximum d' enneigement, au début de mai; il a dû atteindre quelque 3 m. aux deux balises. L' ocre s' est retrouvée exactement à la profondeur indiquée par les perches. Sous l' Eckhorn, la rimaie était béante sur une grande longueur.

Le mougin a emmagasiné la valeur de 116 cm. d' eau, du 8 septembre 1924 au 16 septembre 1925, tandis qu' à Klosters on notait 80 cm .; cela fait, pour 365 jours: 113,s et 78 cm. Le totalisateur de la cabane a eu une fuite.

Piz d' En. M. J. Hess, accompagné de M. J. Krättli, hôtelier à Spinas, à visité, le 1er septembre, la balise installée par ses soins en 1924 dans la combe supérieure du névé qui s' étend entre les Piz d' Err et de Calderas, à 3200 m.

Enneigement depuis le 20 août 1924:

Tableau I. Balise Epoques3200 m. ) 1924 27 XII1,35 1925 12 III2,, 22 2,, 13 VII2>6 21 2,0 27 VIII1,5 1 IX1,8 Ici aussi, le maximum a échappé à l' observation directe. Une fouille a fait retrouver l' ocre de 1924 à 1,4 m. de profondeur, sur une couche dure, en bonne concordance avec l' indication de la balise. Il y avait aussi une couche durcie à 2,7 m.

M. Hess a installé une nouvelle balise au point fixé en 1923; longue de 6,0 m ., elle émergeait, le 2 septembre 1925, de 4,0 m.

Le totalisateur du Piz Scalotta ( 2970 m .), vidé le 2 septembre, a mesuré 291 cm. d' eau du 22août 1924 au 2septembre 1925; soit 283cm.pour 365 jours. Enfin, M. Hess a érigé sur l' axe longitudinal du glacier, à 2880 m ., une perche de 4,10 m. et à 2800 m. une dite de 4,0 m ., de telle sorte que la première saillait de 2n m. le 2 septembre 1925 et la seconde de 2,0 m. juste. Ces balises doivent contrôler à la fois ablation et mouvement.

Parsenn et Weissîluh. L' enneigement maximum, 1,2 m ., a été lu à la balise de la cabane Parsenn ( 2280 m .), le 30 mars 1925, par M. Jecklin; à celle de la Weissfluh ( 2740 m. ) 1,7 m ., le 12 avril, par M. Wälchli.

Säntis et Gothard. L' Institut fédéral de météorologie indique:

Au Säntis ( 2500 m .), réenneigé définitivement depuis le 21 octobre 1924, il y avait 0,6 à 0,8 m. de neige en décembre, janvier et février. Du 6 au 13 mars la couche a passé de 0„ m. à 1,8 m ., son premier maximum. Réduite à 1,4 le 10 avril, elle atteignait le ler mai un maximum absolu de 2,e m. suivi d' une diminution rapide, avec disparition le 4 juin.

Le réenneigement débuta le 25 septembre. Le maximum de 1925 n' est que la moitié de celui de 1924.

Au Gothard ( 2100 m .), le sol est resté nu jusqu' au 20 septembre et peu chargé depuis, jusqu' au 13 février, où la couche s' épaissit. Les 6 et 27 mars, elle atteignit son maximum: 3, u m. Le 8 mai, elle reprit encore 2,8 m. Le 17 juin la route était sèche. Le réenneigement de 1925 n' eut lieu que le ler novembre.

Conclusions. En résumé, l' enneigement global de 1925 a été régressif dans les Alpes suisses. Commencé tard, le réenneigement hivernal n' a pris de l' am qu' au premier printemps, mais est resté très faible. Le désenneigement estival a été normal. Le bilan nivométrique est donc devenu déficitaire.

P.L. M.

IV. Chronique des glaciers suisses en 1925.

En 1925, le contrôle a porté sur 98 glaciers. La plupart ont été mensurés par les forestiers cantonaux, sous les auspices directs de la Commission des glaciers de la Société helvétique des Sciences naturelles, officiellement chargée de ce soin.

Le réseau des contrôles avait été revisé en 1924 et nous recueillons les premiers fruits de ce réajustement et d' extensions qui ne sont d' ailleurs pas encore complètes. D' autre part, de fidèles collaborateurs, parmi les membres de la Commission et en dehors, ont aidé à enrichir notre connaissance du régime et des particularités des glaciers de notre pays. Dans la haute vallée de l' Aar, c' est M. Robert Campiche, qui a revu maint petit appareil; c' est la Compagnie des Forces motrices bernoises ( BKW ) qui, sous l' impulsion éclairée de son Ingénieur en chef M. Käsch, a poursuivi, en l' étendant, sa revision des mensurations d' Agassiz à l' Unteraar. Ce travail est confié à M. Wüthrich, technicien, depuis la mort du regretté Beyeler; il se poursuit en plein accord avec la Commission des glaciers. Le chroniqueur y a contribué de son côté avec ses étudiants, MM. MacConnel et Virieux. Les mêmes, plus le Dr Custer, géologue, ont fait la petite campagne annuelle au glacier du Rhône. Dans les Grisons, M. J. Hess a mesuré les fronts glaciaires dont il a assumé la surveillance tandis que M. J. Guex ( Vevey ) continuait son œuvre au Trient. M. Lütschg s' est occupé, à son habitude, des appareils du bassin de Mattmark. Au Grindelwald, M. Blumer, ingénieur, a exécuté le programme topographique de la Commission dont plusieurs membres collaborent à l' étude de ces glaciers importants. Dans la vallée de Binn les mensurations ont été faites par le guide Adalbert Volken.

Malheureusement, accident ou maladie nous ont privé des précieuses observations de M. Streif-Becker et Francis de Quervain.

Enfin, le chroniqueur a pu recueillir en avion, en octobre 1925, quelques documents utiles.

J' adresse à tous nos collaborateurs un cordial merci.

Voici maintenant les résultats dans la forme habituelle. Je restreins la comparaison tabulaire aux seuls glaciers mensurés, me bornant à citer les autres rangés, dans trois classes: en crue, stationnaires et en décrue. Depuis que les contrôles sont annuels, le classement spécial de Forel en crue ( ou décrue ) certaine, probable ou douteuse ne se justifie plus guère: la position du front est très généralement repérée sur plusieurs de ses points et même si une partie du pourtour recule tandis qu' une autre avance, il est aisé d' évaluer, au demi-mètre près, le déplacement total résultant. Si la variation n' atteint pas 1 m ., je considère le glacier comme stationnaire.

I. Bassin du Rhône.

Tableau V. Variations, en mètres, en:

Glaciers192319241925 Rhône11712,s Fiesch234 Aletsch783310 Latschen153,67,6 Thäli ( Binn)3,s Turben2 Kaltwasser969 Thäliboden020 Schwarzenberg10,60 Allalin 40 ( max.18,5 ( max.10,5(max. ) Fee02,61,, Gorner9,B12,57 Turtmann163,5 Duran ( Tsinal)1,B51,5 Moiry4,B Ferpècle8,s4,52,5 Arolla05,s3,6 Tsigiorenove1364,B Duran ( Seilon)5 Grand Désert1,51412 Mont Fort00,54,s Valsorey3,528,6 Saleinazll,s6,B19 Orny1,50,B Trient005 Martinets80 Paneyrossaz204,5 Grand Plan-Névé97Petit Plan-Névé1072,5 Prapioz21 En outre, les glaciers suivants étaient:

en crue: Pierredar, stationnaires: Ofental, Mittenberg, Martinets, Scex Rouge, en décrue: Valsorey, Findelen, Seewinen.

Le glacier du Rhône est bien décidément en décrue. Depuis 1921, époque de son dernier maximum, il n' a cessé de reculer peu ou prou. Nous avons rattaché définitivement à l' ancienne triangulation du glacier l' actuelle ligne de repères frontaux et partant les levés sommaires du front exécutés depuis 1923. Un plan de situation a été dessiné sur ces bases ( MacConnel ), d' où nous tirons les éléments ci-après, pour la partie du front située en aval du profil bleu des « Mensurations ».

Front du Glacier du Rhône ( en aval du profil bleu ):

Tableau XV.

Ordonnée Variation Variation Epoque Superficie moyenne de superficie de longueu m2.

23 VIII 1921 21000 78,15 X 1922 15 900 70,3 - 5,100 - 7,8 29 VIII 1923 13 700 59,2 — 2,200 - 11.1 10 IX 1924 12 500 52,3 — 1,200 - 6,, 7 IX 1925 9 000 40,0 — 3,500 - 12,3 En reculant, le portail a découvert sur son bord gauche une dalle portant, en peinture rouge plutôt bien conservée, l' inscription: N° 9, 1910. C' était un repère frontal des « Mensurations »; le 7 septembre 1925, il était déjà à 9 m. du front.

On remarquait dans la cataracte un affaissement général, particulièrement de la langue terminale. Entre l' Ober et l' Untersaas, la surface glaciaire, très déchiquetée, laissait voir deux taches noires insolites qui n' étaient rien d' autre que deux fenêtres, ouvertes sur le rocher du lit et alignées sur la cascade qu' on voit depuis tant d' années à mi-hauteur, sur le bord droit du glacier. Ceci explique cela: ces trous sont des effondrements de la voûte du torrent à la faveur de l' amaigrissement graduel du glacier et du bouleversement qui en résulte sur son lit abrupt et irrégulier.

Ce n' est d' ailleurs pas la première fois que de telles fenêtres s' ouvrent là. Forel note que le 21 juillet 1900 pareil trou se forma soudain, dans cette même région précisément; le 25 août toute la masse qui le séparait de la rive, soit 30,000 m3, de glace, s' éboula soudain dans la vallée sous les yeux même de feu L. Held, occupé aux mensurations. On peut donc craindre le renouvellement de cet accident si la décrue persiste, et il semble bien que ce sera le cas; au Belvédère, en effet, le bord gauche du glacier était, le 8 septembre 1925, à 21 m. du repère plombé, tandis que le 9 septembre 1924 il s' en approchait à 8 m. L' incertitude de telles mesures en un lieu si bouleversé ne saurait toutefois masquer le retrait. Nous avons essayé en cet endroit de mesurer sommairement le mouvement de quelques aiguilles de glace de la cataracte. Un télémètre à mirage nous a donné leurs distances à un théodolite installé à 2300 m. environ, au-dessus du péage de la grotte. Le 8 septembre de 10,3 à 13n h., soit pendant 2,8 h., une des aiguilles de la grande falaise, éloignée de 550 m ., s' est déplacée angulairement d' une minute vers l' aval, soit à la vitesse de 1,4 m. par jour. Une deuxième, à 375 m. seulement, avançait à raison de l,0 m./j. Ces résultats sommaires confirment à la fois l' applicabilité de ce procédé rapide essayé par nous déjà en 1911 dans les mêmes parages, et les données de cette époque.

Deux cryocinémètres appliqués le 7 septembre, de part et d' autre du portail glaciaire et en deux points chaque fois, ont indiqué les vitesses d' écoule frontales ci-après:

rive droite, près du portail, 14,9 cm./j .; plus loin 10,9 cm./j .; moyenne 12,9; rive gauche, près du portail, 8,6 cm./j .; plus loin 6,8 cm./j .; moyenne 7,7.

Les deuxièmes points étaient à une trentaine de mètres du portail. La moyenne des déterminations est légèrement inférieure à celle de 1924. La comparaison est ici d' autant plus légitime que les mesures ont été faites à la même époque de l' année. On sait que la vitesse est fonction de la saison et est déjà moindre en septembre qu' au gros de l' été.

La décrue du Grand Aletsch n' a pas cessé, mais s' est atténuée notablement, tandis que son voisin immédiat, le glacier de Fiesch, accentuait plutôt sa crue, d' ailleurs faible.Verrons-nous une fois nos grands glaciers sortir de leur marasme? Il est remarquable que le Gorner a aussi ralenti sa décrue et le Duran de Tsinal a marqué une légère avance. Il faut attendre encore, mais nous devons noter cette tendance générale à l' atténuation du retrait, en 1925.

L' Allalin a encore perdu une partie du terrain gagné ces dernières années: de fin juillet 1924 à octobre 1925, il a reculé de 10,3 m. M. Lütschg, auquel nous devons la plupart de nos renseignements pour cette région, a mesuré, le 25 juillet 1925, un écoulement frontal de 4,3 cm./j.

Ne quittons pas ce glacier sans donner l' attention qu' elles méritent aux recherches de M. Lütschg sur l' érosion glaciaire en ces lieux. Il a profité de l' envahissement de la tête rocheuse dite « Auf der Schanz » par le glacier pour y répéter les tentatives, malheureusement restées inutiles de Baltzer au glacier inférieur du Grindelwald et celle, encore en cours, de MM. de Quervain et Lütschg au Grindelwald supérieur. Notre collègue a foré dans la roche « Auf der Schanz » deux trous de 200 mm ., distants d' une quinzaine de mètres et orientés dans la direction du mouvement glaciaire. Il y a appuyé un nivellement de haute précision touchant une série de points espacés de 20 cm. et déterminés mm. près.

La roche est du gneiss à amphibole, légèrement délité de surface et assez inégale; bien qu' ayant été recouverte par les deux crues de 1820 et 1850, celle-ci ne porte pas un poli continu. Le premier nivellement a eu lieu en août 1919; en juillet 1920, la glace recouvrait déjà le prof il. De mars à novembre 1920, la vitesse d' écoulement frontale du glacier a été en moyenne: C)4 cm./j .; de janvier à décembre 1921, 6;1 cm./j ., mais en juillet 1920 elle avait atteint 16„ cm./j ., tandis qu' en mai de la même année, elle n' était encore que de 3,3 cm./j. Il semble qu' à l' Allalin, la variation annuelle soit en retard de phase sur celle du Grindelwald; si cela s' avérait, on serait tenté de l' expliquer par la rigueur plus grande du climat du Mattmark, région plus élevée de quelque 900 m.

Le nivellement put être répété en août 1925, presque exactement trois ans après: le profil s' est abaissé de 30 millimètres en moyenne sur 16,7 m. de longueur; la dénivellation était comprise entre 0 et 184 mm! M. Lütschg remarque expressément que l' érosion est due avant tout à l' arrachement et l' écaillage de la roche délitée; les traces de polissage avec striation sont peu importantes. L' expérience si intéressante de notre collègue doit être jugée pour elle-même, c'est-à-dire pour les conditions spéciales de nature et de situation de la roche. On ne saurait sans risques en extrapoler les chiffres à des étendues plus grandes ni à d' autres terrains, mais elle n' en est pas moins représentative, quantitativement, de l' activité erosive du glacier dans un cas d' ailleurs fréquent et cette méthode, naturelle, est préférable à celle qui consiste à guillocher la roche pour observer ensuite l' usure du dessin par la glace, car le travail de l' outil détériore la roche jusqu' à une profondeur mal définie, mais notable.

Nous avons les premiers résultats des contrôles de Binn et du Moiry. En revanche, nous sommes sans nouvelles précises du Giétroz, un glacier interessant certes. Une rapide visite au cône de Mauvoisin le 16 septembre 1925, en compagnie de M. F. Fauquex, de Riex, mon parent, nous a montré un cône médiocre, fissure et très sale, sans trace d' éboulement récent, donc mal repourvu par le glacier nourricier.

Le 15 septembre, toujours avec M. Fauquex, nous avions installé devant le front du Corbassière la ligne de repère que ce glacier important a déjà trop attendu. Trois gros blocs, alignés naturellement en travers du vallon, ont reçu chacun, au minium, un numéro et un svastika ( croix gammée ) avec le millésime 1925. Le front en était ce jour-là à la distance moyenne de 22 m. La glace du portail était pétrie plus qu' il n' est usuel de pierraille et même de blocs. D' autre part, la persistance de la neige récemment tombée sur le cailloutis morainique bordant le glacier propre, sur sa gauche, m' a prouvé qu' il y avait bien là encore un lambeau de glace morte. Deux cryocinémètres places à une dizaine de mètres l' un de l' autre devant la falaise prolongeant le portail à droite, ont indiqué: à 10 m. du torrent, 1, c cm./j .; à 20 m.,0,95 cm./j ., soit 1,3 cm./j. en moyenne. Ce sont des vitesses de décrue. Quelques visées au compas, reportées sur la carte levée en 1920 par M. Meyer sous ma direction, ont permis de constater que le glacier est resté quasi stationnaire depuis ce temps; l' aspect de son front n' a d' ailleurs guère changé non plus.

Le glacier de Trient a laissé comme témoin de sa récente extension ( 1922 ) une superbe levée d' immenses blocs et qui fait penser à une enceinte méga-lithique bretonne. Le 5 octobre 1925, nous avons place, M. Correvon, Mlle Félix et moi, deux cryocinémètres, de part et d' autre et proche du torrent; nous avons été très surpris de ne noter que des vitesses, infimes, de 1,8 et 1,4 ( moyenne 1,6 cm./j .), car le recul est faible et la forme du front très bombée.

Je remarque que la glace reposait ici directement sur les gros blocs de la laisse glaciaire récemment envahie, sans interposition d' une couche de graviers; j' ai pu le vérifier en pénétrant à une douzaine de mètres dans une ancienne galerie de torrent.

Dans les Alpes vaudoises signalons deux faits intéressants. Le 9 septembre 1925, MM. Gaschen et Reber ont trouvé le front du Prapioz très affaissé et soufflé de débris. Sur son flanc gauche s' ouvrait une imposante caverne dont le plafond était modelé de cannelures profondes, témoins irrécusables du passage de la glace sur les saillies du lit rocheux. Le cryocinémètre, placé là pendant une demi-heure seulement, mais avec tout le soin voulu, indiqua une vitesse de 70,5 cm./j ., valeur fantastiquement élevée et qui demande confirmation, mais que nous ne saurions comment attaquer, les expérimentateurs en ayant été les premiers surpris et ayant redoublé de précautions.

Autre fait digne de mention: en juillet 1925, un membre de la section des Diablerets, M. Baud, à la tête d' une cordée de cinq personnes, au moment de quitter l' arête neigeuse du Diableret pour descendre le glacier du même nom, rencontra une fissure transversale d' aspect insignifiant, sabrant l' arête. A peine s' apprêtait à sonder du piolet que le terrain s' effondra sous lui, la corde cassa et il tomba, en deux sauts involontaires de quelque 30 et 24 mètres à la profondeur exacte de 54 mètres, d' abord sur un premier pont neigeux, puis sur un deuxième qui l' arrêta. Il n' avait perdu ni son équipement, ni son sang-froid, tout au plus un peu d' épiderme! Après 12 heures d' une attente coupée de repas chauds ou froids et de chants patriotiques, une caravane de secours le tira de là quelque peu engourdi par son séjour prolongé dans une atmosphère à 2 ou 3 ° sous 0 et humide, mais heureusement calme. La crevasse, comme il arrive pour la plupart de celles du névé, n' avait que quelques décimètres de largeur à la bouche, mais allait en s' élargissant pour atteindre rapidement une dizaine de mètres d' écartement. Elle était longue d' une centaine de mètres; quant à sa profondeur, jusqu' au rescapé, M. Reber a eu la méritoire idée de la mesurer exactement: elle atteignait 54 m.! J' ai vu cette crevasse du haut d' un avion, le 7 octobre 1925, très distinctement; elle coupait seule l' arête neigeuse. Il faut croire qu' en ce point ou plus près du sommet déjà, l' arête rocheuse cesse pour faire place à une énorme accumulation de matériel glacé. La grande crevasse n' est alors pas autre chose qu' une rimaie, de disposition insolite et séparant les masses de l' arête neigeuse adhérentes au rocher et quasi immobiles des masses mouvantes du glacier du Diableret proprement dit. Si tel est le cas, cette crevasse doit exister constamment en profondeur et on pourra la retrouver — en prenant ses précautions, certes I Tableau XVI.

IL Bassin de l' Aar.

Variations, en mètres, en:

Glaciers Unteraar..

1923.... 10 1924 - 10 - 10 1925 — 7 — 6 Rosenlaui..

Tableau XVI ( suite).Variations, en mètres, en:

Glaciers192319241925 Grindelwald Supérieur. 1,52,515 Grindelwald Inférieur .12109 ( gorge 77 m. ) Eiger20 Stein 039 Tschingel4 Gamchi150Blümlisalp 021 Schwarz1 Tsan fleuron 0118 En outre, les glaciers ci-après sont: en crue: Thierberg, Renfen; stationnaires: Gspaltenhorn; en décrue: Gauli, Trift, Gamchi, Wildhorn, Rätzli, Lämmern.

L' Unteraar recule toujours, moins vite d' ailleurs qu' en 1924. L' aspect de son front n' a guère changé et j' ai pu replacer presqu' au même endroit qu' en 1923 et 1924 les cryocinémètres, lors de ma visite avec MM. MacConnel et Virieux, les 10/11 septembre 1925. La vitesse n' y atteignait pas 0(1 cm./j. C' est la stagnation et qui laisse la glace frontale exposée très longtemps aux fluctuations de température estivales entre 0 ° et des valeurs négatives, condition éminemment favorable à la croissance du grain glaciaire, comme l' a montré Emden. De fait, partout ici, le grain est énorme. Signalons encore l' existence à l' extrême gauche du front d' un reste de tunnel, creusé par un torrent latéral et des plus pittoresques. Il avait 40 m. de long, 5 m. de large et 3 m. de hauteur. Sa voûte en plein cintre était taillée à facettes concaves par le tourbillonnement convectif de l' air et les stries de Forel y étaient aussi très belles. Cette galerie vaut une visite, en passant.

Nous avons revu, mais combien plus dispersés et démolis que l' an passé, les restes de l' Hôtel des Neuchâtelois. Seul le bloc a ( voir Rapports précédents ) peut être identifié sans effort, grâce à ses inscriptions récentes. Bientôt toutes ces reliques d' épopée glaciologique seront indiscernables.

Il n' en sera pas ainsi d' un autre témoin de ce temps ancien: le bloc auprès duquel Hugi édifia, en 1827, son gîte célèbre. Ce monolithe, que de rares alpinistes connaissent, a résisté de toute la puissance de son granit à un voyage de cent années sur le dos du glacier. Le hasard d' un détour nous l' a fait rencontrer, dans la région de Brandlamm, au pied méridional de la grande moraine médiane, où elle touche le glacier propre. De loin, il apparaissait comme une gigantesque table et pour mieux contempler cet accident remarquable, nous en fîmes le tour. A ce moment, l' un de nous avisa des traces de minium colorant encore le fond de gravures en creux indistinctes. Un examen approfondi me permit d' y distinguer l' inscription suivante: N° 5 184 ( 2 ). Or, le n° 5 est précisément celui qu' Agassiz a donné en 1842 au bloc d' Hugi en l' incorporant à son réseau de repères du mouvement! L' identification est d' ailleurs possible par la seule comparaison du bloc actuel avec l' image qu' un daguerréotype de 1850, exécuté pour Dollfus-Ausset, nous en a gardée et où l'on voit aussi encore l' Hotel des Neuchâtelois intact ( voir photo ).

Le mauvais temps ne nous a malheureusement pas laissé fixer trigonométriquement la position actuelle du bloc; le brouillard masquait tous les points de repère possibles. Ce travail se fera en 1926, mais dores et déjà, grâce à une vue de l' Unteraar prise en avion en 1921 et où le bloc est dis-tinguable, j' ai pu calculer qu' il avait parcouru, en un siècle, 5% km. environ, sur l' axe du glacier.

Les mensurations systématiques et très soignées de la Compagnie des Forces motrices bernoises ( BKW ) et dont M. Käsch a bien voulu discuter le programme avec le rapporteur, se montrent toujours plus prometteuses. En attendant la publication d' ensemble qui ne manquera pas de mettre au service de la glaciologie les richesses graphiques de ces investigations, je suis autorisé à faire à cette documentation quelques emprunts préalables, ce dont je remercie M. Käsch:

Depuis 1921, les BKW relèvent soigneusement un même profil au droit du Pavillon Dollfus, un peu en aval de celui d' Agassiz; on y mesure en outre le mouvement. Le même travail se fait depuis 1923 plus amont, sur la transversale Mieselen-Escherhorn, où Agassiz avait son profil de l' Hotel. Enfin depuis 1924, on a mensuré deux profils dans la région de Brandlamm.

Le profil de Mieselen croise la grande moraine médiane à peu près où Agassiz avait son bloc n° 2 de 1842 à 1846. Le profil du Pavillon passe à mi-chemin entre ses repères n° 8 et n° 10. Quant aux deux transversales, supérieure et inférieure de Brandlamm, la première voisine avec le bloc n° 11 et la seconde avec le n° 14 d' Agassiz. De sorte qu' une comparaison rudimentaire est possible entre notre temps et celui du savant vaudois. Voici quelques données:

Tableau XVII.

Glacier d' Unteraar.

Altitude Variation du niveau Vitesse moyenne Vitesse maximum Profil en m.

moyen, en m.

en m.

en m.

1923/24 1924/25 1923/24 1924/26 1923/24 1924/25 Mieselen 2422 - o,1B - 0,85 40,0 37,8 52,6.

58 Pavillon Dollfus 2289 -o,4 + 0,8 00, 8 34,3 42 48 Brandlamm Sup.

2134

-o,9521,, 25 Brandlamm Ini.

2018

07,3 — 9 Blocs Agassiz ( 1842 à 1846 ).

Altitude en m. Vitesse moyenne en m. Vitesse max. du profil Remarquons toutefois que les chiffres des BKW concernent l' ensemble des profils et ceux d' Agassiz des points isolés et rarement situés sur l' axe même du glacier. La comparaison manifeste principalement trois choses:

1° D' une année à l' autre, de 1924 à 1925, un affaissement s' est dessiné sur le profil du Mieselen et les vitesses y ont diminué aussi. Sur le profil du Pavillon, au contraire, il y a eu relèvement et accélération. Sur le Brandlamm Supérieur affaissement aussi, tandis que sur Brandlamm Inférieur le niveau est resté inchangé.

2° La décroissance de la vitesse avec la distance au front s' accuse nettement. Ce fait est connu, mais comme on peut s' attendre à un changement considérable du régime d' écoulement du glacier quand il baignera sa falaise frontale dans le futur lac de l' Aarboden, de telles mesures sont des plus opportunes.

3° La diminution de la vitesse corrélative de l' amaigrissement du glacier depuis l' époque d' Agassiz est typique.

Selon M. Robert Campiche ( Meiringen ), le Rosenlaui n' a guère changé depuis 1924, non plus que le Trift. Le Renfen est toujours en crue.

Le dangereux lagot bordier du Gruben s' est reformé en juin pour se vider spontanément, en juillet déjà. Rempli derechef, il contenait quelque 100,000 m3, d' eau en automne, quand il s' est écoulé de nouveau. On envisage sérieusement d' éviter cette menace par le creusement d' une galerie permanente.

( Campiche. ) Le glacier Supérieur du Grindelwald a accentué son retrait. Sa langue terminale est moins accidentée sur son lobe droit surtout et en amont du Milch- bach aussi. Néanmoins et précisément à la hauteur du chalet du Milchbach, son bord gauche est encore bombé et nous avons photographié le 16 avril 1925 ( voir Rapport précédent ), avec MM. de Quervain, Jost et Lütschg, un lobe en saillie comme il écrasait encore les jeunes arbres tapissant la grande moraine de gauche. M. de Quervain, qui a visite plusieurs fois le glacier durant fete, a mesuré les vitesses d' écoulement suivantes, au début d' août:

front côté Milchbach 14-15 cm./j ., front côté Wetterhorn 11,5—8 cm./j.

Ce sont des vitesses grandes encore chez un glacier en décrue!

Celui-ci a d' ailleurs grandi encore un peu contre sa moraine de gauche sous le Milchbach. En revanche, la falaise formant rive du lagot bordier au côté ouest du front a reculé, agrandissant le bassin. D' après les mensurations de M. Blumer, le glacier a abandonné d' août 1924 à août 1925 environ 5700 m2, correspondant à un retrait uniforme de 14,9 m. ( soit 14,4 m. en 365 jours ).

Sur tout le profil transversal au-dessus du Milchbach le niveau a baissé, et de 2„ m.en moyenne ( 10 m. depuis 1921 ). Sur le profil axial exhaussements alternent avec affaissements, mais ceux-ci prévalent et on n' y reconnaît pas la progression d' une vague de déformation nette.

Au point de rencontre des deux profils, la vitesse superficielle a été de 182 m. par an, soit 0,b m. par jour. Cette vitesse paraît être un peu inférieure à celle de 1924, bien que, la chaîne de pierres n' ayant pas eu exactement le même profil de départ, la comparaison ne soit pas péremptoire.

Le Bureau stéréographique Helbling a exécuté en mai pour la Commission le lever photogrammétrique nécessaire à l' élaboration d' une carte précise du front à 1: 5000. A en juger par l' ébauche réalisée déjà par M. Leupin, ce sera un très précieux document.

Au glacier Inférieur, l' envahissement de la gorge par les glaces éboulées du milieu du front s' est poursuivi à vive allure. Le 16 avril, le talus visible du pont de pierre jeté près de la carrière sur la gorge de la Lütschine était deux fois plus haut qu' en septembre 1924, et plus frais de surface. M. de Quervain signale qu' au début de juillet, un éboulement a enseveli encore une cinquantaine de mètres de la galerie d' accès dans la gorge. De fait, le glacier a gagné là 77 m. du 6 octobre 1924 au 28 août 1925. Ceci correspond au-dessus à un grand bouleversement et le 16 avril, MM. Lütschg, Jost et le rapporteur ont pu constater, fait corroboré ultérieurement par M. Blumer, que le glacier avait bousculé sa moraine frontale sur les deux bords de la gorge. L' extrémité du glacier était d' ailleurs en forte intumescence. Deux cryocinémètres appliqués à la partie gauche du front ont indiqué, ce même jour, 20,6 et 23,2 cm./j. Dans les premiers jours d' août et dans les mêmes parages, M. de Quervain trouvait 21x/4 et 123/4 cm./j.

Les mensurations de M. Blumer révèlent un affaissement général des trois profils transversaux I, II et III ( supérieurs ) et un exhaussement du quatrième IV ( inférieur ). Quant au profil longitudinal, affaissements et surrections y alternent jusqu' en IV où le gonflement est très marqué. Il semble bien qu' on ait eu affaire ici à une vague de déformation se propageant d' amont en aval.

Les vitesses ont subi des variations concordantes. Voici quelques valeurs:

Variations de niveauVitesse en m.cm./j.

Profil I, sous le Zäsenberg— 1,419 » 17, en amont de la Bäregg— 1,219 », en aval de la Bäregg— 4,725,5 » IV, près du front+ 0,523 Depuis 1924, la vitesse a augmenté de 1 cm./j. sur le profil I; ailleurs, elle a diminué de 3 cm./j.

Au côté droit du front, « Im Schopf », l' avance moyenne a été de 2,7 m. avec un maximum de 11 m. ( 24 m. en 1924 ). Au côté gauche, il y a recul de 2,x m. en moyenne, mais avec un envahissement local de 200 m2 ., latéralement. En 1924, ce même lobe avait avancé légèrement. Quant à la moraine frontale sur les lèvres mêmes de la gorge, elle a, nous l' avons dit, progressé, et de 9 m.

Au Col de la Jungfrau, les mesures de mouvement suggérées dans un but à la fois pratique et scientifique par M. de Quervain, ont été exécutées par M. Zschokke, ingénieur en chef du Chemin de fer, puis par M. Nil, ingénieur, à la fois pour la Commission de l' Observatoire et pour celle des glaciers. M. de Quervain communique ces résultats très intéressants, les premiers du genre, croyons-nous:

Neuf perches solides ont été alignées sur l' axe du col, à 20 m. d' écartement et partir de la tête rocheuse dite « de l' Hotel », au rebord sud du col. D' oc 1923 à août 1925, toutes les perches se sont déplacées vers le nord, soit vers l' abrupt bernois. Sur quelque 90 m. à partir du rocher, le mouvement a été de 0,a m. par an à peine. Brusquement, en dépassant 100 m. de distance et sur un segment de 40 m. il s' accentue jusqu' à 0,5S et l,0 m. par an; enfin, sur le dernier segment de la chaîne, il prend des valeurs de l' ordre de 6 m. par an. Conjointement, le résidu nivométrique, insignifiant et même négatif sur le premier segment, grandit à 0,5 m. sur le second, pour atteindre successivement 1, et 2, m. sur le dernier. La conclusion à tirer me semble être que la première partie, la plus méridionale, de la chaîne se dresse sur de la glace fixée au rocher par le gel et quasi immobile; plus loin, et surtout à l' extrémité de la file de perches, on a affaire à une corniche alimentée par des vents dominants du sud et que son propre poids entraîne déjà vers l' abîme. Il conviendrait de rechercher s' il n' y a pas entre les deux segments, mobile et immobile, une rimaie cachée dans la profondeur.

Il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine de recherches en très haute région et cela n' ira pas sans difficultés techniques et pratiques qu' il y aurait mérite à affronter; mais il y a là beaucoup à apprendre aussi.

Au glacier de l' Eiger, l' abrupt frontal ne se trouve plus au bord du précipice, mais sur la pente raide et rocheuse en arrière. Son épaisseur est encore de 4 m. environ.

III. Bassin de la Reuss.

Tableau I. Variations, en mètres, en:

Glaciers192319241935 Firnälpli E3114 Firnälpli W53 Griessen105 Kartige16,511,619,, Wallenbühl ( Voralp ). .3114,s4,5 Kehlefirn29,6910,5 Schlossberg22014 Hüfi843 Brunni64,513,s Schiessbach12219 Damma05 On remarquera l' individualisme très grand des glaciers du bassin de la Reuss qui sont pour la plupart de dimensions restreintes; dans l' ensemble, il y a une légère atténuation de la décrue et même, pour le Hüfi, changement de sens.

MM. Oechslin et Indergand ont réussi à remonter sur 200 m. la gorge creusée par le torrent de ce dernier glacier; elle a quelque 60 m. de hauteur pour une largeur de l' ordre de 10 m.

Le Kehlen a dû faire au printemps une crue énergique, car il a recouvert de moraine une partie de sa base de mensurations; il a dépassé alors de 25 m. sa position de 1924, mais a reculé ensuite de 35 m. et se trouve en fin de compte en retrait. On peut s' attendre à une confluence prochaine de ce glacier avec le Massplank.

Dans le bassin de la Linth, le lobe nord-est du Claridenfirn est donné comme reculant par M. Streif-Becker.

IV. Bassin du Rhin.

Tableau X. Variations, en mètres, en:

Glaciers19231924 1925 Sardona3,58,55 Piz So14513 Punteglas6,57 10 Ober-Segnes14,54 Vorab7 Lenta324,5!

Lavaz86,B8 Tambo511 Zapport214 Porchabella757,5 Paradis18)516 Uertsch99 V. Bassin de l' Imi.

Morteratsch1012,66 Roseg31,531>623,5 Jenaisch2,56,B Lavin241,54 Lischanna711,B2 Schwarzhorn1,B Picquogl4,5 VI. Bassin de l' Adda.

Forno95 Palü77 Vu. Bassin du Tessin.

Rossboden78409 Muccia1917 Bresciana4,55,5 Basodino310,B L' ampleur de variation du Lenta rend rêveur: —180 m. en 1920,299 m. en 1921 et —324,5 m. en 1925! On doute et pourtant on ne voit pas pourquoi les mensurations seraient ici moins bien faites que partout ailleurs Y Et les forestiers grisons s' en portent garants. Attendons!

Le haut Porchabella était plus crevassé lu' en 1924.Hess. ) La crue du Rossboden s' est fort atténuée. Le tableau XX récapitule les observations: Tableau XX.

Bassins Nombre des glaciers observés en crue stationnai res en décrue Rhône 35 19 7 6 7 1 21 12 Aar..

Reuss

11 1 0 10 Linth. ..„ 1 14 0 1 0 2 1 11 Rhin

Inn

8 6 1 0 0 1 7 5 Adda

Tessin

4 2 0 2 Totaux

98 18 11 69 % en 1925

— 19 23 11 11 70 66 % en 1924

Différences en %

— 4 0

En résumé: En 1925, de 100 glaciers des Alpes suisses, 19 seulement étaient en crue, 11 étaient stationnaires et 70 étaient en décrue.

Ainsi donc, la récente crue semble bien avoir cédé le pas au régime contraire, et si tel est le cas en définitive, la périodicité que Forel, il y a longtemps déjà, estimait d' un tiers de siècle, que Mougin égale à 35 ans, avec un multiple 3 x 35 = 105 ans pour les crues accentuées et générales, serait vérifiée une fois de plus. On ne manquera pas de la rapprocher, voire de la confondre avec le proteiforme « cycle de Brückner».P.L. M.

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