L'intrus sauveur

B. CH. GUT *

Dans l' air vif des glaciers, à cette heure matinale, le village des Bossons, silencieux, semble encore engourdi par le froid de cette vaste vallée de Chamonix. Le sommet du Mont Blanc est seul effleuré par les rayons d' un soleil encore lointain; la vallée dort dans la pénombre.

Un chien aboie, alarmé par l' écho de nos pas qui résonnent dans le silence. Il s' approche, couvrant de ses jappements notre bruit. Il agite la queue, puis la sympathie naît dans cet étroit cerveau, il se tait et nous suit.

Au bas du glacier, des forêts clairiérées, ravagées tous les ans par l' avalanche, puis la moraine caillouteuse, désertique, interminable, puis enfin la glace bleutée dure et tranchante. Et le chien nous suit toujours, rien n' y fait, ni indifférence, ni piolets menaçants, ni bruit, ni cailloux. Que faire de cet animal en allant au Mont Blanc? Après tout que nous importe, il ne nous appartient pas, et tant pis s' il s' obstine à suivre ceux qui n' ont que faire de lui. Que d' obtuses idées dans cette âme de bête!

La pénible marche sur le glacier commence alors que le soleil ne paraît pas encore sur le flanc de la vallée. Les heures passent et, tantôt devant, tantôt derrière, disparaissant et reparaissant, sur la glace immaculée on aperçoit dans l' infini des glaces le manteau noir et blanc du chien. Ce n' est pas notre hôte, c' est un intrus, comme ces ascensionnistes sans guide qui profitent de la caravane qui les précède. Pendant les haltes il nous attend à quelque pas, ne réclamant rien, mais dévorant avec avidité le peu que nous ne pouvons lui refuser malgré l' ennui qu' il nous cause. Courageux 1 II s' agit d' une histoire vécue il y a plus de trente ans par l' auteur et son ami Eugène Crottaz. Le récit en parut dans V Eclaireur, septembre 1924.

jusqu' au bout, risquant à chaque pas de disparaître dans une crevasse, il avance, les pattes meurtries, souffrant par sa propre faute, exposant sa vie pour une fantaisie et un entêtement de chien.

A la cabane des Grands Mulets, harassés par une longue marche, nous arrivons, reçus quelque peu aigrement par ceux qui de loin déj à, à travers leurs jumelles, ont aperçu notre entêté compagnon, et dans leur barbe les vieux guides même nous reprochent un manque de bon sens à nous qui n' y pouvons rien!

Sans soulever de la sympathie, « notre » chien soulève la curiosité et sans trop le plaindre, on a tout de même pitié de lui. Pauvre bête, personne ici pour te pardonner cette inconséquence qui n' est pour toi pas une faute!

Embarrassés de cette compagnie, il était décidé que le lendemain nous l' abandonnerions à la cabane. Le temps se gâta, le retour fut décidé, et nous nous descendîmes en compagnie de « la bête ». Le retour, plus pénible encore que l' ascension, était rendu difficile par la neige fraîche qui couvrait toutes les traces. Nous avancions, muets dans l' effort, chacun vivant pour soi dans cette solitude glacée. Longtemps j' oubliais l' existence du chien; nous devançant de quelques pas, il me rappela sa présence et m' inspira enfin pitié dans sa souffrance sans raison. Puis je l' oubliai à nouveau.

Tout à coup, étonné par sa longue absence, j' interpelle mes camarades. Nous nous arrêtons et, dans le lointain déjà, un point noir se dessine dans la neige. Il n' y a pas de doute, à bout de force, il hésite à poursuivre. Sifflets, appels, tous nos efforts pour le faire avancer sont inutiles; point noir il est, point noir il reste dans l' immensité des neiges. Le temps passe en d' inutiles tentatives, il ne vient pas. La pitié nous gagne, nous irons le chercher.

- Impossible!

- Et pourquoi, une si brave bête?

Le chef de cordée tira sa montre, nous venions de perdre une demi-heure et par le temps qu' il faisait et l' heure qu' il était déjà, il n' y avait, hélas, pas une minute à perdre. Nous repartîmes la mort dans l' âme. Pour rattraper le temps perdu, nous activions la marche; mais bientôt elle se ralentit; puis, après quelques hésitations, notre chef se retourna:

- Nous sommes égarés! dit-il.

Ceux qui connaissent l' émotion d' un tel moment comprendront seuls l' angoisse qui nous étreignit alors. Nous tînmes rapidement conseil. L' un voulait aller à droite, l' autre à gauche, et moi je proposai de retourner sur nos pas. Je m' expliquai rapidement. Le chien nous avait suivi pas à pas sans aucune marque de lassitude jusqu' au moment où il avait refusé de faire un pas de plus. Il devait y avoir là une raison qui nous avait échappé au premier moment. L' argument, quoique paraissant invraisemblable, peut-être un peu de pitié pour la bête aussi, nous engagea à rebrousser chemin.

Nous atteignîmes à nouveau l' endroit où nous avions perdu notre temps et de là dans le lointain nous vîmes le point noir qui s' agitait. Nous le rejoignîmes bientôt. L' œil humide et brillant, frétillant et gambadant de joie le chien nous reçut; puis, sans hésiter une seconde, partit sur la gauche où nous ne tardâmes pas à reconnaître le seul chemin praticable. Dès lors la descente s' ef rapidement, nous étions sauvés, sauvés par un chien que nous avions chassé à coups de pierres et que nous avions voulu laisser mourir de froid et de faim.

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