Mon arrivée au lac d'Oeschinen (1873)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR ALBERT GOS

Avec l illustration ( 95 ) Ce n' est pas sans une profonde émotion que j' écris le mot « Œschinen », car il est la clef de ma vie de peintre de montagne, tant il exprime pour moi une sorte de poème tout à fait exceptionnel, sans précédent et sans suite. Passer quatre mois de vie primitive en compagnie des bergers et des troupeaux sur une alpe grandiose, inconnue des touristes et même des promeneurs, est un fait tellement à part, que le souvenir m' en reste comme un rêve, un fragment de vie idéale 1.

1 Je précise bien qu' il s' agit ici d' impressions de 1873; époque où le lac d' CE était un sanctuaire, tandis que maintenant...

Voici comment je découvris cette merveille de la nature. Tout au début de ma carrière, alors que je faisais un séjour à Lyon, je me présentai un jour, de la part de Madame Alexandre Calame, à l' atelier d' un artiste, M. Lortet, élève de Calame, et excellent peintre de montagne lui-même. Tout en causant peinture et montagne, il me montrait des études. Tout à coup, l' une d' entre elles me frappa et j' en eus une véritable commotion. C' étaient d' immenses parois de rochers abrupts, sillonnées de quelques rares gazons et surmontées de glaciers, plongeant à pic dans un lac sombre. Je m' informai. « Ça? c' est le lac d' Œschinen, au-dessus de Kandersteg. » Presque en tremblant, je demandai à Lortet si l'on pouvait facilement vivre là-haut et y travailler. « Mais sûrement, me dit-il, si vous ne craignez pas la vie dure, vous trouverez du foin pour dormir, du lait, du pain noir et du fromage comme nourriture. De Kandersteg, vous montez quelques heures et, subitement, vous vous trouvez devant le lac. » Je ne me souviens plus de la suite de notre entretien, car ma pensée s' était déjà envolée jusqu' à ce lac de rêve.

De retour à Genève, je n' eus plus qu' une idée, une idée fixe: voir Œschinen! « Œschinen et rien qu' Œschinen! » Aux premiers jours de juillet, je fis mes bagages, malle, boîte à couleurs, chevalet, toile, châssis, parasol, pliant et violon. Un bon ami m' accompagnait et, bâton à la main, nous voilà partis, ivres de bonheur. Il n' y a aucune expression possible pour décrire l' état de grâce dans lequel je me trouvais. J' avais vingt et un ans; j' adorais la peinture et la musique, j' idolâtrais la montagne et d' aller au-devant de l' inconnu resplendissant de beauté qui m' attendait, je me sentais des forces pour l' éternité... A la nuit tombante, nous arrivâmes à Frutigen. Une voiture qui rentrait à vide à Kandersteg nous prit pour une modeste rétribution et, chemin faisant, nous bavardâmes avec notre brave conducteur de sa vallée et d' Œschinen. Un heureux hasard voulut qu' il tint une auberge à Kandersteg. Nous y descendîmes ravis, et c' est d' un cœur léger que nous nous endormîmes dans une grande chambre de bois clair et dans des lits très durs.

De bonne heure, nous étions debout, la journée s' annonçait idéale, et, après un frugal déjeuner, émus, nous partîmes à la recherche de notre rêve. Tout de suite, le paysage devint sévère: parois à pic, torrents, cascades, végétation rabougrie, terrain pierreux. Des bouffées de vent frais et humide venues de cascades invisibles passaient. Des bouquets de sapins précédèrent les pâturages. La pente diminuait graduellement. Une sorte de terrasse de gazon s' étendit devant nous, et, stupéfiante vision... le lac, soudain, apparut à deux pas. Nous demeurions immobiles, muets de saisissement, les larmes aux yeux... Tout là-haut s' élançaient les sommets neigeux de la Blümlisalp dont les glaciers déchirés descendaient jusque sur le bord des gigantesques parois qui plongeaient dans l' eau sombre.

Décrire de pareilles splendeurs est chose impossible. Le lac d' Œschinen, merveilleusement évocateur, invite à la méditation. Le Cervin et le lac d' Œschinen, ces deux monuments des Alpes suisses, ces deux paysages uniques dans leur genre, s' adressent à la pensée bien plus qu' aux yeux. On pourrait presque dire qu' une même harmonie mystique les unit: il y a un culte du Cervin, comme il y a ( ou avait... ) un culte du lac d' Œschinen. La contemplation de ces sites suggère une sorte de symphonie spirituelle entièrement différente des impressions qu' évoque la Jungfrau, par exemple, tout comme un Grand Combin ou un Weisshorn ont une orchestration différente de celle du Mont Blanc.

Me voilà donc en chair et en os à Œschinen, exactement comme je l' avais pressenti à Lyon, devant le bout de toile de Lortet. Les chalets de l' alpage, m' avait dit à Kandersteg, se trouvent un peu plus haut, à gauche, près d' une forêt de sapins qui descend jusqu' au lac. Je partis donc à la recherche de l' alpage; quelques gros blocs au milieu du gazon surgirent, puis un grand et beau chalet, bas, dont l' avant protégeait un banc. Un enclos de quelques mètres l' entourait, et l' écurie en tenait tout le fond dans le sens de la largeur. Un enfant, un petit berger, était assis sur le pas de porte du chalet, lequel était comme enchâssé dans l' écurie. Il se leva, nous salua gentiment, en même temps que parut un homme de haute taille et grande barbe noire. On nous fait entrer, on nous fait asseoir sur un banc rustique devant une vieille table près de l' âtre, et l'on nous offre du lait frais. En quelques mots de « Schwyzerdütsch », j' explique le but de ma visite: Je suis peintre, je joue du violon; puis-je coucher et vivre ici pendant quelques semaines pour faire des tableaux? L' homme se lève, ouvre une porte, me fait signe de le suivre. C' était une très petite chambre contenant un vieux lit, une table, et un poêle encastré dans le mur, s' allumant de l' autre côté; deux minuscules fenêtres s' ouvraient sur les pâturages et les cimes de la Blümlisalp. Je croyais rêver véritablement en songeant qu' il y avait possibilité de vivre là... Je m' informe du prix de pension. L' homme réfléchit, se gratte la barbe, puis: « Est-ce trop dix francs par semaine? » Je pense avoir mal compris. « Dix francs par semaine? » « Oui, dix francs par semaine. » C' était à n' y pas croire! Le marché fut vite conclu. Je viendrai donc habiter ce chalet, me promettant d' y vivre dans une sorte de ferveur et d' y travailler de toutes mes énergies. Nous redescendîmesàKandersteg où mes bagages étaient restés. Et, le lendemain, hélas! nous nous séparâmes: mon ami regagnait Genève, et moi mon paradis.

Mon arrivée à l' alpe d' Œschinen fut un véritable événement; j' ai su depuis que c' était mon violon qui me valut cet accueil flatteur et auquel j' étais bien loin de m' attendre. J' avais joué à Kandersteg, et des montagnards descendus la veille, avaient raconté la chose en remontant aux pâturages. De nombreux bergers et bergères, et des enfants, m' attendaient silencieux, assis sur les blocs près du chalet. C' était l' heure du retour des chèvres. Chacun prit ses bêtes et tout en trayant sur place, continuait de m' examiner. Depuis lors, j' ai souvent assisté à ce moment de la soirée, vers 6 ou 7 heures: c' était une allégresse générale! tout le monde, adultes et petits, s' affairait avec entrain. Le toit du vieux chalet fume; on n' entend que cris, chicanes, jodlées, cloches, clochettes, beuglements et bêlements. Puis tout se calme peu à peu, chacun regagne son chalet, dont quelques-uns assez loin. Il fait nuit; l' âtre flambe, pétille. Les voisins viennent s' asseoir et causent, le visage illumine par les flammes. Puis on se quitte, on monte se coucher, les uns dans la fenière, moi dans ma chambrette où j e dors comme un bienheureux. A 5 heures, réveil. Les chèvres carillonnent déjà. Devant ma fenêtre, en voici deux qui se battent. On les chasse, et elles gagnent la montagne où elles connaissent les bons coins de gazons parfumés.

Quant à moi, sans perdre de temps, je choisis un motif et commençai une étude.

Albert Gos: Souvenirs d' un peintre de montagne - Genève, Editions J. H. Jeheber, 1942.

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