Montagnes du Groenland occidental

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR ROBERT GRÉLOZ, GENÈVE

Avec 8 illustrations ( 52-59 ) Un important massif montagneux s' étend au nord-est de l' agglomération groenlandaise de Sukkertoppen. S' étalant sur les deux rives de l' Evighedsfjord et du fjord d' Ikamiut, couvrant une région plus vaste que celle du massif du Mont Blanc, il est surtout désigné sous le nom de Montagnes de Sukkertoppen.

Hérissé d' une grande quantité de pics neigeux et d' aiguilles de granit dont l' altitude ne dépasse souvent pas 2000 mètres, ce massif était quasi inexploré en 1958. Seul le Mont Atter ( 2190 m ), situé au nord de l' Evighedsfjord, avait été gravi en 1956 par une expédition anglaise dirigée par M. W. F. Holland.

Les montagnes de Sukkertoppen offraient donc à l' expédition franco-suisse 1958 un magnifique champ d' exploration. Composée de Roger Bretton, René Dittert, Robert Gréloz, Victor Lasserre et Rodolphe Tissières, et favorisée par un mois d' août exceptionnellement beau, cette expédition fut une réussite.

D' un premier camp de base situé sur la rive gauche de l' Ikamiut Fjord, à la hauteur du Taserssuaq, les alpinistes mirent tout d' abord à leur actif Y Aiguille du Lac ( 1730 m ), Y Aiguille du Fou 1580 m ), le Quingataqaqaï ( 1190 m ) et Y Aiguille d' Ikamiut ( 1299 m ).

D' un second camp de base situé sur la rive gauche de l' Evighedsfjord, dans la baie du Kangiussaq, les membres de l' expédition purent gravir le Mont Kangiussaq ( 2140 m ), Y Aiguille Rose ( 1780 m ). Y Aiguille Blanche ( 1908 m ), la Cime du Sangmissoq ( 2060 m ), la Pointe de l' Eternité ( 1980 m ) et la Pointe du Torrent ( 1240 m ).

Aiguille du Lac ( 1730 m ): 5 août 1958 Levés tôt, nous partons peu après 5 heures pour le P. 1730 mètres que nous appellerons plus tard l' Aiguille du Lac, en raison de sa face nord qui plonge dans le Taserssuaq ( lac situé à +30 m ).

Pour attaquer la paroi ouest de la montagne, nous devons traverser une large zone de végétation humide.

Dès l' abord de la paroi, nous retrouvons les conditions de chez nous, c'est-à-dire des vires herbeuses, des ressauts rocheux, puis des rochers seulement. Ces premiers pas dans la montagne sont agréables: les moustiques, vu l' heure matinale, ne sont pas encore trop agaçants. Nous gagnons rapidement de l' altitude.

Après une courte montée dans des gazons raides, nous suivons l' extrême bord sud de la paroi, sur une sorte de côte rocheuse formée de gros blocs faciles à escalader. En nous rabattant encore plus sur la droite, nous franchissons une zone de grandes dalles fortement rainées, où l' adhérence de nos semelles de caoutchouc est parfaite. Nous arrivons alors à un épaulement qui semble mettre un terme à notre voie d' ascension. Il domine en effet, un impressionnant couloir rocheux aboutissant au glacier qui sépare l' Aiguille du Lac de la Pointe Centrale ( P. 1755 m ).

L' altimètre accuse 1050 mètres, et nous avons mis un peu moins de trois heures pour parvenir jusque-là.

Nous avons, à première vue, l' impression d' être dans une impasse et, déjà, Dittert me reproche de n' avoir pas suivi une ligne d' ascension plus à gauche. Cependant, en étudiant mieux les possibilités offertes, nous remarquons une vire qui prend en écharpe l' à pic qui domine le couloir. Si cette vire était praticable, elle pourrait nous conduire dans la partie supérieure du versant ouest, au-dessus du couloir. Une rapide reconnaissance nous indique que la vire est bien la suite logique de notre itinéraire; elle se révèle, de plus, très intéressante. On y accède par une descente d' une dizaine de mètres dans une cheminée verticale et, sur une longueur de 60 mètres environ, elle nous offre des passages délicats et intéressants au-dessus du grand vide du couloir.

Revenus dans la partie supérieure de la paroi, nous évoluons de nouveau sur de gros blocs faciles, puis la paroi rocheuse s' amenuise et s' effile en une arête qui aboutit au-dessus d' une selle glaciaire Pour parvenir à cette dernière, deux longueurs de corde en varappe délicate sont nécessaires.

Nous sommes, dès lors, en plein soleil: il fait chaud, la neige est ramollie et nous sommes heureux de pouvoir nous rafraîchir à une grande cuvette pleine d' eau où les glaçons surnagent. Grâce aux sachets de poudre de limonade dont nous disposons, nous pouvons nous offrir une boisson agréable.

La dernière partie de l' ascension est constituée par une pente de glace divisée dans le sens vertical par une arête rocheuse. Nous rejoignons celle-ci et la remontons jusqu' à l' arête faîtière. L' escalade y est relativement facile; seuls quelques passages de dalles recouvertes de fin gravillon nous imposent quelques précautions.

L' arête sommitale, de neige et de glace, est très esthétique; nous la gravissons avec un véritable plaisir, car la vue y est intéressante sur les deux versants. D' autre part, nous sommes en marche depuis huit heures déjà et nous voyons enfin arriver le terme de nos efforts.

C' est avec une réelle satisfaction que nous apprécions le confort relatif des rochers enneigés du sommet, et en dépit des boutades que chacun se plaît à formuler quant à notre première conquête groenlandaise, il est certain que, tous, nous avons notre petite seconde d' émotion en voyant concrétisée une aspiration qui nous tenait en haleine depuis si longtemps. Le bonheur éclate sur les visages, car tout contribue à nous faire mieux savourer ce moment délicieux de la détente après l' effort: la clarté de l' atmosphère, le soleil radieux et le tour d' horizon qui nous révèle des paysages étonnants, avec les longues vallées bleues des fjords où se reflètent montagnes et glaciers. Nous sommes un peu éblouis de découvrir un si riche ensemble de pics de roc et de glace. Quelle récompense pour la ténacité dont nous avons fait preuve en menant notre expédition à chef! Nous resterons une heure environ au faîte de l' Aiguille du Lac, une des heures les plus courtes de notre existence, tant notre esprit aura été accaparé par la nouveauté et la surprenante grandeur de ce massif.

Le retour n' aura pas beaucoup d' histoire. La descente des dalles, dans la partie supérieure, nous fait prendre quelques précautions, car l' eau y ruisselle sous la chaleur de l' après.

A la selle neigeuse, Tissières nous présente son « grand numéro »: il se déshabille et plonge dans la cuvette où la température de l' eau est très voisine de celle de la glace.

La traversée de la vire s' effectue fort bien; il est vrai que nous redoublons encore de prudence, car la fatigue se fait sentir chez plusieurs d' entre nous.

De l' épaulement, chacun descend à son allure et selon son tempérament. Nous retombons dans les essaims de moustiques qui nous harcèlent avec plus de virulence que jamais.

En faisant notre toilette, une fois de retour au camp, nous nous apercevons que l' eau du fjord n' est pas aussi froide que nous le supposions: le thermomètre nous l' indique en effet à +11°. Nous plongeons tous et faisons quelques brasses avec amusement.

Aiguille du Fou ( 1580 m ): 7 août 1958 Levés à 4 h 15, nous embarquons à 5 h 30 sur notre hors-bord, puis allons échouer dans une autre baie du fjord, à la base de la paroi ouest du P. 1580, que nous appellerons désormais Le Fou. Nous abandonnons Bretton et Lasserre qui préfèrent se reposer ce jour-là.

Une courte grimpée dans la végétation, et nous nous hissons avec beaucoup de bonheur sur les plaques rocheuses de la paroi. De bonnes vires entre quelques ressauts successifs nous rabattent vers la gauche, au-dessus d' un couloir étroit et encaissé qui monte en direction de l' arête faîtière.

Une varappe intéressante, en descente le long de la paroi escarpée qui domine le couloir, nous donne accès à ce dernier. Le fond du couloir est encombré de neige molle; nous reprenons rapidement l' altitude perdue avec la descente de la falaise de la rive gauche.

Nous pourrions peut-être remonter entièrement le couloir, mais son étroitesse entre deux parois rocheuses risque de le rendre dangereux; aussi préférons-nous éviter les chutes de pierres éventuelles, et nous nous dégageons par la gauche. Jusque-là, notre activité s' est déroulée dans un brouillard constant, mais il va se dissiper après la traversée d' une importante plaque de neige dans laquelle nous dessinons une jolie trace et qui aboutit à un refuge confortable dans la paroi rocheuse.

Cette vaste plate-forme nous invite à un arrêt, ne serait-ce que pour nous déchausser de nos crampons. Nous en profitons, bien entendu, pour nous restaurer et nous rafraîchir, car un filet d' eau est à portée de main et se doit d' être utilisé pour remplir nos gourdes. Il est très intéressant, de notre belvédère, d' observer les mouvements du brouillard qui se dissipe graduellement au-dessus du fjord. Bien qu' encore dans l' ombre de la paroi, nous devinons le soleil qui nous attend sur l' arête, car les montagnes de la rive droite du fjord étincellent déjà entre les lambeaux du brouillard matinal. Nous apprécions vivement notre chance d' être là, à contempler ces sites nouveaux qui se dégagent lentement des brumes. C' est un spectacle grandiose et la certitude d' une longue et belle journée.

L' escalade qui suit cette pause est aisée. Jusqu' à l' arête, ce ne sont que plaques, gros blocs et fissures faciles. Le parcours de l' arête est plus attrayant: l' escalade s' y déroule d' abord sur le dos assez large, puis sur son versant oriental tout ensoleillé. Le rocher est solide, toujours du même granit rugueux qui nous polit la paume de la main.

En suivant l' arête, nous parvenons à un premier sommet sur lequel nous ne faisons que passer, car son altitude est nettement inférieure aux deux autres qui culminent à quelque distance.

De ce premier sommet, nous poursuivons le parcours de l' arête faîtière, mais sur son versant occidental qui est ici tout de glace; c' est en somme la fin du glacier suspendu de la paroi ouest de la montagne. Ce court et agréable parcours nous conduit à la base des rochers terminaux du second sommet. Nous y grimpons par une cheminée évidente, très redressée. Il est un peu plus de midi quand nous sommes tous trois réunis sur ce sommet central et, bien que l' altimètre indique l' altitude de 1605 mètres, force nous est de convenir que le sommet suivant, qui culmine à moins de 80 mètres de distance, est encore plus élevé. Son allure élancée lui donne l' aspect de la véritable aiguille rocheuse et le désigne aussi comme le faîte de cette belle montagne. La hardiesse de sa silhouette, la raideur de sa paroi sud, dans laquelle il nous faudra trouver un itinéraire, nous font un instant douter du succès final.

Nous ne pouvons cependant pas renoncer sans faire au moins une tentative. Revenus à la base de l' édifice terminal du second sommet, nous contournons ce dernier par le nord et, alors que nous bénéficions encore d' un solide assurage, je taille la pente de glace très raide qui conduit au petit col neigeux qui sépare les deux pointes. Un immense couloir rocheux descend de ce col sur le versant sud ( près de 1000 mètres de dénivellation ), puis nous nous en écartons vers la gauche jusqu' à une vire située à la base d' une grande dalle. Là, nous nous déchargeons du superflu de notre équipement: nous nous faisons légers car, si nous sommes encore sceptiques quant à la réussite finale, nous voulons mettre tous les atouts de notre côté.

Une fois la grande dalle franchie, nous sommes à la base d' un système de fissures redressées qui nous rappellent étrangement celles de l' Aiguille du Fou de Chamonix. Ces fissures, très athlétiques à surmonter, nous demandent de gros efforts. L' extrémité de la dernière est même si coriace qu' elle repousse notre leader, René Dittert, qui se voit contraint de redescendre quelque peu pour traverser une plaque sur la gauche dans une position très délicate.

Cette succession de fissures aboutit à une importante vire ascendante, formée de gros blocs, qui entoure l' édifice terminal. La vire nous conduit alors sur le versant nord, à la base d' une dernière dalle sans rainure aucune et sans protubérance. Là encore, même rapprochement avec l' escalade finale du Fou des Aiguilles de Chamonix.

Nous n' hésitons pas: je me colle à la dalle, Dittert monte sur mes épaules et, après quelques hésitations qui me font bougonner sur l' état de mes épaules, il parvient avec son agilité coutumière à utiliser au mieux la rugosité du granit et à se hisser au sommet Il nous aide alors à le rejoindre, à l' aide d' une corde fixe aussitôt placée. C' est un véritable succès, et nous ne nous dissimulons pas notre joie: nous la laissons éclater. Nous mesurons, nous comparons les jolis passages que nous venons de gravir, et nous convenons que nous venons de réussir une très belle ascension: l' une de celles qui restent éternellement inscrites dans la mémoire des « Groenlandais » que nous sommes depuis quelques jours.

Alors que l' altitude cotée est 1580 mètres, l' altimètre oscille à 1630 mètres, et il est 13 h 30.

Nous fixons un piton et un anneau de corde et, à l' aide d' un rappel, nous regagnons la vire hélicoïdale. Les fissures sont escamotées, toujours à l' aide de la double corde, puis, de retour au pied de la grande dalle, nous décidons de descendre la face sud, en utilisant le grand couloir rocheux.

Cette descente sera un véritable calvaire, car la pente est raide et la plupart des blocs sont instables. Il nous faut, à chaque instant, nous « rattraper » dans des situations souvent critiques, et nous chu-tons plusieurs fois avec des blocs qui se dérobent sous nos pieds. Il fait en outre très chaud dans ce couloir mal aéré où nous avons l' impression de nous débattre dans une fournaise: - L' Inferno! s' écrie Dittert.

Ce long et désagréable couloir, descendu trop vite à mon gré, aboutit à une étroite vallée sauvage, encombrée de gros blocs et de plaques de neige, qui conduit au fjord.

Comme il n' était pas question que nos deux camarades nous attendent à l' endroit du débarquement du matin, il faut remonter à pied le fjord, le long de sa rive marécageuse où nous enfonçons parfois dans la fange jusqu' au de la cheville.

Horaire: Campement de l' Ikamiutfjord 5 h 50 Sommet du Fou13 h 30 Retour au campement18 h 50 Quingataqaqaï ( P. 1190 m ): 10 août 1958 Lorsque, à 3 h 30, je mets le nez hors de ma tente et constate encore la présence du brouillard, je me recouche en maugréant.

A 8 heures, les prévisions sont meilleures; le brouillard qui se déchire en aval du fjord laisse augurer une belle journée. Nous décidons aussitôt de gravir l' un des sommets du Quingataqaqaï, de l' autre côté du fjord.

Bretton et Lasserre retournent dans la Vallée des fleurs explorée la veille, pour filmer et photographier avec une lumière meilleure que celle de la veille, alors que Dittert, Tissières et moi remontons les bords du lit d' un torrent qui descend du flanc droit ( nord ) du vallon.

Parvenus à un plateau supérieur, nous longeons un premier lac, dont les rives sont encore fortement enneigées. Plus loin, nous sommes émerveillés par un autre petit lac bien encaissé entre un glacier et une moraine de gros blocs de rocher. Il est à peine dégelé et les quartiers de glace épaisse sont séparés irrégulièrement par de belles cassures bleues. Avec le glacier moutonné, nous avons là une très bonne vision de paysage arctique.

En remontant le glacier, nous voyons bientôt apparaître le P. 1290 du Quingataqaqaï. Sa fière allure et ses deux arêtes découpées qui se profilent dans le ciel n' ont pas besoin d' être longuement étudiées. Il est beaucoup trop tard pour envisager sérieusement son ascension ce jour-là. Nous y renonçons donc bien vite, en nous contentant du P. 1190, sommet plus modeste en difficulté, mais en revanche très éloigné.

Nous allons faire une longue promenade glaciaire, d' abord sur un glacier dénudé, très crevasse, qui nous contraint souvent à de larges détours, puis sur un glacier enneigé, où la perfidie des crevasses invisibles nous oblige à nous encorder. Il fait beau et chaud et, comme toujours en ce cas, nous avons grand plaisir à nous désaltérer aux nombreux rus qui courent en surface.

Une dernière pente, en neige molle, nous conduit aux rochers qui constituent la croupe terminale du P. 1190. C' est alors, sur un parcours facile que nous cheminons jusqu' au sommet. L' altimètre nous indique une hauteur de 1270 mètres. Il est 14 h 30.

Du Quingataqaqaï la vue est fort belle. Très étendue, elle permet de plonger nos regards, pour la première fois, dans la vallée de l' Evighedsfjord qui, dans quelques jours, sera le centre de notre activité. Les montagnes qui entourent le lac situé à + 30 mètres, le Taserssuaq, apparaissent avec leurs contours les plus avantageux. Nous sommes très satisfaits d' être parvenus à ce large belvédère où notre ami Tissières fait une importante moisson de clichés photographiques.

Au cours du retour, une plaque de neige, au-dessus du ravin d' un torrent, cède à mon passage et j' en sors cruellement contusionné à l' un des genoux.

Comme la veille, nos camarades ont déjà retraversé le fjord, lorsque nous arrivons au rivage; mais, attentifs à nos signaux, ils ne tardent pas à venir nous rechercher.

Horaire: Rive droite Ikamiutfjord 10 h Sommet 1190 Quingataqaqaï 14h3O-15hl5 Rive droite Ikamiutfjord 18 h 30 Aiguilled' Ikamiut ( 1299 m ): 11 août 1958 La magnifique aiguille rocheuse qui s' élève sur la rive gauche de l' Ikamiutfjord, en aval du Pui-artoq, dans la région du Suilaersafik, devait être la dernière de nos ascensions dans ce secteur. Visible des falaises de Sukkertoppen, sur toute la longueur du fjord et de toutes les montagnes de la région, nous ne pouvions pas ne pas la gravir, car elle constitue, de partout, un excellent point de repère, grâce à la hardiesse de son profil qui la fait paraître bien plus élevée que les 1299 mètres mentionnés sur la carte.

C' est un long parcours maritime qui, de 5 heures à 6 h 30, dans la fraîcheur humide du matin, nous conduit à la base des escarpements qui supportent une petite cuvette glaciaire, au nord de l' aiguille.

Au haut de ces escarpements, nous sommes enveloppés par le brouillard très dense qui bouche la vue à moins de 20 mètres; quelques gouttes de pluie nous font sortir nos imperméables et recher- cher un abri contre un gros rocher surplombant. Durant près de trois quarts d' heure, nous resterons là, déconcertés, hésitants, discutant sur l' opportunité d' un renoncement éventuel. Notre constance sera finalement récompensée, car le brouillard se déchire brusquement et l' objet de notre convoitise, celle que nous appellerons dorénavant l' Aiguille d' Ikamiut, se détache dans un ciel bleu, d' une pureté remarquable.

De nouveau pleins d' entrain, nous remontons à vive allure la moraine de gros blocs instables qui donne accès au petit glacier.

Comme nous n' avions pas prévu l' usage des piolets pour cette ascension, que nous supposions essentiellement rocheuse, nous obliquons sur un névé qui est le cône de déjection d' un couloir descendant de l' arête ouest de l' aiguille.

Quel détestable parcours que la montée de ce couloir: rien ne tient, ni pour les mains, ni sous les pieds. Nous exprimons tous notre mécontentement par des jurons, et chacun fait des prodiges de légèreté pour ne pas faire rouler des pierres sur celui qui le suit. D' autre part, quelques ressauts escarpés imposent d' infinies précautions, car les prises y sont aussi peu sûres que dans le fond du couloir.

C' est par une large vire obliquant sur la droite - et d' aussi mauvaise qualité que le couloir - que nous rejoignons l' arête ouest qui, en son début, est plutôt un large dos de rochers très solides.

L' atmosphère débilitante du couloir s' améliore aussitôt avec les meilleures conditions d' escalade. Notre allure s' accélère et Dittert, dans une forme physique et morale extraordinaire, va dès lors, avec une verve encore inégalée, maintenir dans la cordée une ambiance et un moral « du tonnerre ». L' un de nous laisse-t-il percer un signe de lassitude, aussitôt notre camarade intervient d' un ton gouailleur et, par une boutade appropriée ranime le défaillant qui ne peut plus que sourire. Et il en sera ainsi tout au long de cette remarquable ascension qui, bien que pénible, sera constamment animée par les intelligentes réparties de notre camarade, dont la faconde joviale et spirituelle était déchaînée ce jour-là.

L' arête présente plusieurs grosses difficultés, que nous contournons chaque fois, en utilisant des côtes secondaires et en franchissant les couloirs fort raides, que les ramifications de l' arête principale laissent entre elles. C' est au fond de l' un de ces couloirs qu' un filet d' eau bienvenu nous permet d' étancher notre ardente soif.

Sur l' arête, deux grands ressauts successifs nous contraignent de nouveau à utiliser le flanc sud, où nous opérons de larges détours, quitte même à perdre de l' altitude. A la base du dernier ressaut, que nous estimons être le sommet de l' aiguille, Bretton et moi nous déchargeons de nos sacs.

L' escalade dans cette ultime partie, bien que « libre », est d' une classe supérieure. Quelques murs compacts obligent à rechercher sur la droite des voies plus aisées, et, là encore, nous faisons de larges crochets qui nous éloignent de l' arête, et nous forcent à déployer ressources et énergie. Quelques passages imposent même de petits problèmes: ainsi un dièdre oblique nécessite, au départ, une savante courte-échelle, bien délicate pour les deux acteurs; le dernier n' en viendra à bout qu' à l' aide d' une corde à nœuds fixe et la traction de ses camarades. D' autres passages, tant en fissures qu' en dalles, assurent à l' escalade un niveau élevé.

Nous croyons toujours voir le terme de nos efforts, mais ce ne sont que de faux sommets qui se succèdent. Sur le dernier de ces avant-sommets, Bretton et Lasserre se considèrent satisfaits de leur performance, mais ils comptent sans Dittert qui, sur sa lancée, les entraîne du geste et de la voix avec tant de persuasion que nous finissons par être tous réunis sur la véritable cime de cette belle aiguille. Il est 14 h 30 et l' altimètre indique une altitude de 1380 mètres, alors que la carte la fixe à 1299 mètres.

Le retour s' entreprend exactement par la voie de montée: nous redoublons de prudence aux passages difficiles. Un nouvel « arrêt-boisson » au filet d' eau est également très apprécié.

La descente du couloir est infernale: à notre passage, et malgré nos précautions, des pierres se détachent ou glissent et en entraînent des quantités d' autres, dont la chute et l' éclatement vers les régions inférieures imprègnent l' atmosphère d' une odeur de poudre et de poussière bien caractéristique.

Au bas du couloir, Dittert et Tissières prennent les devants dans l' intention de ramener le canot le plus près possible de notre ligne de descente, afin de nous écourter la marche désagréable le long du rivage du fjord.

Après la classique glissade sur le névé qui prolonge le couloir, nous descendons la moraine du petit glacier. En sautant d' un bloc à l' autre, l' un d' eux bascule sous mon poids; je tente alors de me rétablir sur un troisième qui glisse à son tour et je fais une magistrale pirouette, avant de m' écraser avec force la poitrine sur un bec saillant de la moraine. Ce choc violent m' arrache des cris de douleurs; Lasserre et Bretton surviennent aussitôt. Je suis sérieusement commotionné. J' ai froid et j' ai des envies de vomir qui ne se réalisent pas. En auscultant ma poitrine blessée, Bretton pense à une côte cassée. Il me bride alors le thorax avec deux bandes élastiques. Je dois rendre hommage à mes deux camarades qui vont dès lors se dévouer pour me conduire au mieux, avec le moins de heurts possibles le long de la moraine dont je ne vois plus la fin, puis dans le détestable relief du rivage: Bretton, malgré sa grande fatigue, s' est chargé de mon sac, et Lasserre m' a invité à m' appuyer sur lui pour opérer les enjambées un peu scabreuses.

Il est 22 heures, lorsque nous arrivons près de la rive. Une fois dans le bateau, c' est le long retour sur les eaux calmes du fjord, retour qui nous permet - dans la même heure - d' assister à la chute du crépuscule et au début de l' aube.

Au campement, Bretton me prodigue de nouveaux soins et, après nous être réchauffés avec quelques boissons brûlantes, nous nous glissons dans nos sacs de couchage.

Horaire: Rive du fjord 6 h 30 Sommet14 h 30 Rive du fjord 22 h Mont Kangiussaq ( 2140 m ): 17 août 1958 Le temps paraît incertain, lorsque nous nous levons à 4 heures du matin. Le baromètre a cependant très peu varié et la température est de + 4°. Nous décidons donc de faire une tentative en direction du P. 2140 mètres.

Le départ matinal en canot, à marée basse, est toujours une scène amusante: l' entassement des sacs, des cordes et des piolets dans le fond du rafiot et l' embarquement du dernier d' entre nous, qui a pour mission de pousser le bateau sans trop se mouiller, donnent lieu à des mouvements oscillatoires et un déséquilibre souvent comiques.

Après 20 minutes de navigation, nous abordons directement sur la moraine du glacier qui aboutit au fond de la baie du Kangiussaq.

C' est par un court cheminement, à travers les éboulis de la moraine, que nous rejoignons le glacier, tout de glace vive et dure. Chaussés de nos crampons, nous le remontons le long de la rive droite. Ce parcours facile, bien que pénible pour les chevilles, se poursuit jusqu' à la base d' une chute de séracs, située au-delà de la jonction d' un glacier secondaire qui afflue sur la rive gauche du glacier principal.

A cet endroit, nous quittons le bord du glacier et, grâce à une langue de neige durcie, nous prenons pied sur une côte rocheuse. Nous abandonnons ici nos crampons; seuls Lasserre et Tissières préfèrent les conserver dans leurs sacs, pour parer toute éventualité dans les régions supérieures.

L' escalade de la côte rocheuse débute par un couloir de rochers moutonnés, lisses mais faciles, qui donnent accès vers la droite à un épaulement. De celui-ci, une varappe intéressante, dans une paroi redressée, dirige la ligne d' ascension encore plus à droite, vers la base d' un couloir-cheminée.

De nombreux blocs sont en équilibre instable dans cette cheminée; aussi, pour la gravir, devons-nous user de grandes précautions, mais malgré notre prudence, plusieurs pierres roulent au bas du couloir.

Du nouvel épaulement, qui marque le terme de la cheminée, un parcours d' une quarantaine de mètres en paroi nous conduit dans des gazons et, ensuite, au milieu de gros blocs où l' usage de la corde n' est plus indispensable.

En continuant à monter obliquement vers la droite, nous traversons un ruisseau d' eau claire qui nous invite à faire nos premières limonades de la journée. L' altimètre indique 930 mètres, et nous sommes dans la grande face sud, très délitée, du P. 2140 mètres.

Notre ascension se poursuit en longeant quelque temps la rive droite du ruisseau; puis,appuyant vers l' ouest, nous gagnons un important couloir neigeux qui nous élève de 500 mètres en très peu de temps, car la neige, molle en surface, facilite une allure rapide.

Du haut du couloir, et après nous être restaurés, nous reprenons la direction du sommet, en choisissant au mieux notre voie dans cette large face rocheuse, c'est-à-dire en utilisant les quelques nervures les moins délitées. Il nous faudra cependant terminer la partie rocheuse de notre itinéraire en longeant les bords d' un couloir de grandes dalles lisses, polies par l' eau qui ruisselle de l' importante calotte glaciaire coiffant toute cette montagne.

Du haut des derniers rochers, ce n' est plus qu' un jeu pour gagner la cime: il ne s' agit que de parcourir la largeur de la calotte sommitale, une centaine de mètres environ dans la neige que le soleil a désagréablement ramollie.

Il est 13 h 45, lorsque nous sommes tous réunis au point culminant ( 2140 m ) que nous appellerons désormais le Mont Kangiussaq. L' altimètre indique 2210 mètres. Nous sommes très heureux et fiers que l' expédition soit parvenue au complet sur ce sommet qui marque la plus haute altitude que nous ayons atteinte au Groenland.

En débouchant sur la crête faîtière, nous découvrons l' Inlandsis, le gigantesque glacier du Groenland qui recouvre près de 2 millions de kilomètres carrés sur une épaisseur moyenne de 1500 mètres de glace, ce qui correspond à un volume de 3 millions de kilomètres cubes. Cette énorme étendue glaciaire, qui se prolonge à l' infini, est exactement l' image que nous nous représentions du grand désert blanc.

Si l' Ice est pour nous une découverte captivante, nous ne négligeons pas les montagnes voisines. Au nord, c' est le groupe de sommets qui côtoyent le Mont Atter, et vers le sud, c' est le futur théâtre de nos opérations. Du groupe de ces derniers sommets, il en est un, le P. 2060, qui, toute la matinée durant, a retenu notre attention. Magnifique montagne nettement isolée, à la silhouette admirablement découpée, elle offre à nos regards son versant nord, entièrement glacé, qui s' élève de mille mètres au-dessus d' une succession de glaciers. Pendant toute la montée, nous avons été éblouis par cette formidable et impressionnante muraille de glace, et nous sommes unanimes à reconnaître qu' elle est la plus belle montagne de la région de l' Evighedsfjord. Son ascension, par le nord, sans doute fort longue et laborieuse, serait de l' ordre de la face nord de l' Aiguille d' Argentière, peut-être même plus raide.

Nous restons près d' une heure au sommet. Nous descendons ensuite jusqu' aux rochers les plus proches, par une courte arête neigeuse très spectaculaire. Nous y signons notre passage en dressant un cairn.

La descente de la partie rocheuse supérieure est ingrate. Bretton en heurtant violemment un bec rocheux, se blesse à un genou déjà mal en point. Ce sera un gros handicap pour lui, mais il n' en poursuivra pas moins courageusement.

Le couloir de neige adoucira un peu ce désagréable parcours, et c' est même en belle « rutschée » que nous le terminons.

Dans la côte rocheuse qui précède le glacier, nous usons de beaucoup de prudence et cheminons avec d' infinies précautions, en raison du danger de chutes de pierres.

Une fois en crampons, sur la glace vive du glacier, ce ne sera plus qu' une dure épreuve pour les chevilles et les genoux, mais Bretton, en dépit de son genou blessé, réagit magnifiquement, et c' est lui qui, dans la moraine, assure un train d' enfer pour parvenir au canot. Il est 22 heures, mais cette heure tardive n' est pas inquiétante au Groenland, où les journées sont si longues.

Au campement, dans la pénombre, nous prolongerons cette soirée autour d' un repas tardif, évoquant encore les magnifiques impressions de la journée. Nous nous étonnons, après une course de 18 heures, de ne ressentir que peu de fatigue: nous sommes réellement acclimatés et entraînés.

A minuit, seulement, nous nous retirons sous nos tentes, bourrés de comprimés du médecin. La température est de + 4°.

Horaire: Rivage6 h Sommet13 h 45 Retour au rivage 22 h Aiguille Rose ( 1780 m ) et Aiguille Blanche ( 1908 m ): 21 août 1958 Ce matin, à 4 heures, en glissant un coup d' œil hors de ma tente pour me rendre compte du temps qu' il fait, j' aperçois deux renards qui circulent sous les bâches de la cuisine. Après m' avoir fixé quelques instants, et alors que je leur adressais des paroles de bienvenue, ils s' enfuient brusquement.

Il ne pleut pas, mais le temps ne semble pas au beau du tout et, avec ce ciel très gris, il semble bien que nous allons au-devant d' une journée pluvieuse.

Les renards ne sont pas allés bien loin: ils reviennent à quelques mètres de ma tente sans être effrayés, mais, à ma voix, ils détalent de nouveau.

En dépit du ciel maussade, nous faisons nos préparatifs de départ, et, à 5 h 30 déjà, nous embarquons dans le canot. Nous traversons le fjord et allons accoster dans les parages de la rive gauche du glacier, longeant sur la gauche la belle Aiguille Blanche. Ce sommet fait face à notre campement et est coté sur la carte P. 1908.

Nous gagnons le glacier, en taillant au piolet une série de marches dans la glace; après le contour de quelques crevasses, nous le remontons avec grande facilité.

Le ciel est encore bien sombre derrière nous, c'est-à-dire au-dessus du fjord. Il se déchire, en revanche, devant nous, et le soleil éclaire déjà les névés supérieurs vers lesquels nous nous dirigeons.

A l' altitude de 1000 mètres environ, alors que nous avons atteint une sorte de confluent glaciaire, nous décidons de nous séparer en deux cordées, qui poursuivront des objectifs différents. Lasserre et Tissières iront à la conquête de l' aiguille 1908, cependant que Bretton, Dittert et moi continuons vers une aiguille un peu plus lointaine cotée 1780 mètres.

Comme le temps continue à s' améliorer, c' est dans de magnifiques conditions que vont se dérouler ces deux ascensions qui laisseront à chacun un excellent souvenir. Ce sera aussi une bonne journée pour le bilan de l' expédition, laquelle ajoutera d' un seul coup deux sommets à son actif.

Je ne décrirai en détail que l' ascension du P. 1780, à laquelle j' ai participé.

Du plateau glaciaire supérieur où les deux cordées se sont séparées, nous suivons les névés de neige fondante jusqu' à des rochers en forme de dalles roses qui marquent la partie supérieure d' une importante falaise rocheuse. Nous parcourons alors le bord supérieur de cette falaise jusqu' à ce que nous puissions la franchir, à la descente, par de très bonnes vires et de grandes dalles ruisselantes de l' eau des névés supérieurs.

Nous prenons alors pied, après une perte de dénivellation d' une centaine de mètres, sur un glacier inférieur dangereusement crevassé. Nous le traversons pour parvenir à la base de la face est de l' aiguille convoitée. Cette paroi orientale du P. 1780 est une grande pente de glace, avec une partie rocheuse sur son flanc nord.

Nous attaquons la pente glacée, puis obliquons dans la zone rocheuse où une large veine noire de dolerite1 nous permet de monter rapidement jusqu' à l' altitude de 1400 mètres. De là, il nous faut revenir dans la pente de glace où la neige fraîche de ces derniers jours entrave considérablement notre progression, car nous y enfonçons très désagréablement.

Une courte escalade d' une cinquantaine de mètres sur de très bons rochers couronne cette ascension et nous conduit sur un sommet spacieux et confortable. Nous apercevons aussitôt nos deux camarades qui sont aussi parvenus sur leur sommet, et nous échangeons avec eux de long cris amicaux.

Le temps merveilleux, le panorama toujours grandiose, le bonheur d' être au terme d' une ascension pleine d' intérêt nous incitent à profiter longuement de cet exceptionnel moment.

Nos regards, qui fouillent dans le versant sud du fameux P. 2060, ont tôt fait d' y découvrir un éventuel itinéraire que nous nous promettons de mettre au programme de notre prochaine course.

L' enchantement du sommet de l' Aiguille Rose, puisque nous la baptiserons ainsi à cause de la couleur de ses rochers terminaux qui rosissent sous l' éclat du soleil, durera plus d' une heure.

Sur la voie du retour, croyant abréger notre parcours, nous perdons une centaine de mètres d' altitude, qu' il nous faut regagner en remontant péniblement dans une moraine de gros blocs.

Une fois dans nos traces du matin, tout problème est résolu, sauf pour notre ami Bretton qui, en trébuchant vers le bas du glacier, se blesse douloureusement au nez et la face.

A la rive du fjord, où nos deux camarades nous ont précédés depuis une heure et demie, nous apprenons que Lasserre s' est fait une entorse à une cheville en chutant dans les gazons, à proximité du glacier. Il nous avoue gentiment ne rien regretter, tant la journée fut belle pour lui comme pour chacun de nous.

En ce qui concerne l' ascension du P. 1980, que d' un commun accord nous baptisons l' Aiguille Blanche, nos deux amis, à partir du plateau supérieur, ont rejoint et suivi jusqu' au sommet la large arête nord de la montagne. Le retour s' est effectué en la descendant jusqu' à sa partie inférieure.

Joyeux retour en canot, malgré nos deux blessés, dont le moral n' est absolument pas entamé.

Horaire:Aiguille RoseAiguille Blanche Rivage6 h6 h Sommet14 h14 h Retour au rivage 20 h18 h 30 1 La dolerite est une roche eruptive noire qui, du point de vue de sa structure et de son mode de gisement, est intermédiaire entre le gabbro et le basalte ( Larousse ).

8 Les Alpes - 1967 - Die Alpen113 Cime du Sangmissoq ( 2060 m ): 23 août 1958 Nous embarquons à 4 heures et filons en direction du Sangmissoq. Mais ô surprise! dans le fjord, l' eau de la baie commence à geler en surface et une mince pellicule de glace se brise sous l' étrave de notre bateau.

Il est 5 heures,lorsque nous amarrons notre canot, à marée que nous croyons basse, vu la large grève qui précède le glacier situé au fond du Sangmissoq.

En moins d' une heure de marche, nous atteignons le glacier où nous fixons les crampons.

Pas très incliné, le glacier est agréable à remonter. Nous sommes rapidement au pied des séracs, et c' est avec joie que nous découvrons le premier jalon posé la veille par nos deux éclaireurs. Au cours de la montée, nous améliorons encore le balisage en fixant d' autres fanions rouges, qui faciliteront notre retour. Cette importante chute de séracs est, en effet, un véritable labyrinthe aux impressionnants châteaux de glace dont les assises semblent bien précaires.

Une fois franchi le délicat passage des séracs, nous reprenons une marche facile sur une glace dure et peu crevassée.

Alors que notre itinéraire s' orientait jusque-là dans la direction sud-est, avec le P. 2060 comme point de mire, il bifurque maintenant. Nous nous arrêtons à l' endroit où il prend une nouvelle direction, et, sur une dalle accueillante de la rive droite, nous nous restaurons, confortablement installés au soleil.

Puis nous reprenons notre route sur une nouvelle branche glaciaire où nous foulons un glacier qui s' étend au pied des versants sud et sud-est du P. 2060. La neige fraîche, tombée les jours précédents, ne s' est pas encore modifiée: elle cède toutefois souvent sous nos pas et rend l' avance assez pénible. Cependant Tissières, qui conduit la cordée, assure un train qui n' autorise aucune faiblesse. Il fait une chaleur torride et, comme aucun nuage n' apparaîtra durant toute la journée, nous en souffrirons jusqu' au retour.

Le passage du glacier au flanc sud-ouest de la montagne sera vite résolu, car, au terme d' une pente glacée rapidement « mise en état » sous les coups de piolet de Tissières, nous venons nous accrocher à la paroi par une large vire, fort délitée dans sa partie supérieure. Nous parvenons bientôt à un col de la longue arête sud-est du P. 2060. Il sépare le P. 2060 du P. 1170, dont la silhouette rappelle, toutes proportions gardées, celle du Mont Collon.

Nouvel arrêt au col qui nous ouvre, à l' est, la vue sur l' immense plateau glaciaire rejoignant l' Inlandsis. Nous y déposons des vivres et du matériel, ainsi que crampons et vêtements.

Il s' agit ensuite de remonter la large arête conduisant au sommet. Cette ascension ne pose aucun problème d' escalade: c' est généralement facile, car tous les ressauts se contournent aisément par de bonnes vires du flanc ouest.

Quant à la dernière partie, elle fait très « haute montagne ». De courts passages de neige et de glace alternent avec de solides rochers au-dessus d' un vide impressionnant s' ouvrant sur les deux versants.

Il est un peu plus de 13 heures, lorsque nous foulons le P. 2060, formé d' un bloc incliné paraissant en équilibre sur l' arête. Nous avons quelque peine à nous y tenir tous les quatre.

Enthousiastes, nous nous congratulons, car nous savons que nous sommes sur le plus beau sommet de la région, et nous en tirons une certaine fierté.

Le panorama, toujours aussi grandiose, nous étonne un peu moins que les jours précédents. En revanche, la limpidité de I' atmosphère est telle en ce jour que la vue s' étend jusqu' à la mer où nous distinguons nettement les les situées à l' embouchure du fjord.

Le retour est relativement agréable jusque sur le plat du glacier, mais le parcours suivant est rendu laborieux par la neige fondante où nous enfonçons profondément. Comme la neige fraîche a obstrué bon nombre de crevasses, c' est avec de grandes précautions d' assurage que Tissières nous dirige dans cette cuvette glaciaire pleine d' embûches. Nous crevons d' ailleurs plusieurs ponts de neige, mais nous nous en tirons chaque fois grâce à notre prudence.

A partir de la grande dalle où, le matin, nous nous étions arrêtés, tout va mieux. Une fois le premier fanion rouge repéré, ce n' est plus qu' un jeu de franchir les séracs; il n' empêche que c' est à la descente que nous remarquons le plus aisément notre audacieux tracé dans ce labyrinthe d' aiguilles et de châteaux de glace bien fragiles.

Nous réalisons un de nos meilleurs horaires de course et nous nous réjouissons d' arriver de jour au campement où Lasserre n' aura pas manqué de nous préparer un excellent repas. Quelle déconvenue en parvenant au canot. Le bateau, amarré le matin à marée haute, s' est échoué à 1,5 mètre de hauteur sur de gros blocs. Nous tentons bien de le remettre à flot, mais le jeu est dangereux, car nous risquons d' endommager la coque ou le moteur et de rester ainsi prisonniers dans cette partie du fjord. La sagesse aidant, nous décidons d' attendre la marée montante.

Nous mangeons ce qui nous reste de provisions et nous nous apercevons, au bout d' une heure, que la mer est encore en décrue; ce n' est qu' à partir de 21 heures que nous la voyons remonter, oh! combien lentement à notre gré!

Tissières réussit à allumer un feu de bivouac qu' il alimente avec les rares morceaux de bois secs que la mer a déposés sur la grève. Un phoque qui croise dans les eaux du voisinage manifeste une certaine curiosité à notre égard: il s' approche jusqu' à une vingtaine de mètres du rivage et sort, à intervalles réguliers, sa petite tête de l' eau. Il la tourne dans notre direction et surtout vers celle de Dodo, lorsqu' il prendra son bain quotidien dans les eaux glacées du fjord.

Devant la lenteur de la crue des eaux, et avec la venue de l' obscurité, mes camarades s' étendent autour des braises et s' assoupissent.

A 23 heures, tandis qu' avec Bretton nous venons d' observer une fois de plus la lente montée des eaux et que nous rejoignons l' emplacement des dormeurs, débute dans le ciel une magnifique aurore boréale. Nous réveillons aussitôt Dittert et Tissières, pour ne pas leur faire manquer ce spectacle extraordinaire, gigantesque feu d' artifice tiré par un architecte invisible, aux moyens illimités. Nous sommes stupéfaits de la profusion et de la magnificence des dessins et des jets de lumière parfaitement coordonnés qui surgissent des montagnes et des glaciers ou tombent du ciel en draperies étincelantes se développant de toutes parts à la fois. Ce spectacle qui se modifie sans cesse ne nous lasse pas et, lorsque nous fixons nos regards sur une partie plus séduisante du firmament, l' excla enthousiaste d' un camarade, observant une autre partie de cette féerie lumineuse, nous en détourne aussitôt. Nous nous félicitons de ce bivouac improvisé qui nous aura permis d' assister à l' un de ces prodigieux phénomènes du ciel arctique dont le prolongement dura plus d' une heure.

A partir de 24 heures, c' est le branle-bas dans notre petite escouade: le niveau de l' eau monte plus rapidement et les flots lèchent déjà la quille du canot. Cependant, il faudra attendre jusqu' à 1 heure du matin pour renflouer l' unique unité de notre flotte. C' est alors l' embarquement en toute hâte et, dans la nuit profonde, nous nous dirigeons vers notre campement du Kangiussaq.

Une fois au milieu du fjord, nous constatons, comme le matin, la formation, à la surface, d' une pellicule de glace qui se brise bruyamment à notre passage.

A l' approche du campement, nous tirons une fusée dans le but d' alerter Lasserre, mais ce dernier, las de nous attendre, s' est couché et dort bien. Nous unissons nos voix pour le tirer de son sommeil, mais ce n' est qu' à l' abordage que nous parviendrons à l' éveiller.

Il est 2 heures, lorsque nous sommes sous la bâche de la cuisine, contents de notre ascension et heureux de cette fantaisie de la mer qui nous a fait assister au stupéfiant phénomène de l' aurore boréale.

Horaire: Rivage du Sangmissoq 5 h Sommet13 h 10 Retour au rivage19 h Pointe de VEternité ( 1980 m ): 25 août 1958 C' est la pointe qui surplombe la rive gauche de l' Evighedsfjord.

Ducampement, nous remontons la moraine du glacier qui longe tout le' lane sud de cette montagne.

Nous abordons le glacier, qui est bien le plus long de ceux que nous ayons eu à remonter au Groenland. Durant cinq heures, nous allons cheminer sur la glace vive, sans grand gain d' altitude, pour aboutir au plateau glaciaire supérieur qui marque le partage des eaux. Ce large col n' est situé qu' à l' altitude de 1060 mètres ( selon nos instruments ), et nous avons mis cinq heures pour y parvenir, alors que la distance du campement à vol d' oiseau, est de 12 kilomètres. Nous nous sommes, en revanche, rapprochés de l' Evighedsfjord, dont nous sommes séparés par un court glacier encaissé qui y aboutit en une seule chute de séracs. Son inclinaison moyenne paraît très forte.

Pour rejoindre la grande pente de glace au terme de laquelle culmine notre objectif, nous devons remonter obliquement vers la gauche ( ouest ) une pente de gros blocs, où quelques traversées, dans du fin gravillon se dérobant sous nos pieds, sont fort désagréables.

Le terrain s' améliore, c'est-à-dire que les blocs deviennent plus stables à l' approche de la pente de glace supérieure. Lasserre, la cheville fortement bandée dans sa chaussure, se comporte admirablement: gentil et aimable comme il est, nous ne pouvons savoir s' il souffre; il n' en laisse en tout cas rien paraître.

Une magnifique fontaine, ruisselant en cascades sur des rochers déjà chauffés par le soleil, est à notre disposition à l' endroit où il est nécessaire de rechausser les crampons. Nous en profitons pour nous reposer et nous restaurer.

Après cette pause bienfaisante, nous évoluons sur la glace recouverte de quelques centimètres de neige fondante. C' est la marche lente et monotone des glaciéristes; nous nous élevons néanmoins rapidement, ce qui est encourageant.

Le temps est toujours splendide. Le ciel bleu est orné aujourd'hui de beaux nuages blancs qui stimulent les photographes.

L' arrivée sur le versant de la pente dominant la branche principale de l' Evighedsfjord est absolument extraordinaire: les eaux bleues et vertes du fjord entre les impressionnantes et abruptes parois des montagnes, les glaciers dégringolant jusqu' à la mer, les icebergs glissant à la dérive créent un paysage de légende qui nous éblouit. Et plus loin, la vallée du fjord, à sec, traversée de part et a' autre par d' autres glaciers qui s' y étalent en forme de gigantesques pattes d' éléphants, est une nouvelle révélation de ce Groenland qui nous a déjà tant surpris. Quant aux montagnes, auxquelles nous sommes cependant accoutumés, c' est toujours merveilleux de contempler cet ensemble entourant et dominant le fjord de l' Eternité. Nous bénissons le ciel de nous avoir permis de jouir d' un décor aussi exceptionnel.

Dans la première partie de l' ascension, la glace fait place à la neige, qui a du tomber sans interruption durant les trois jours de pluie qui nous ont bloqués au campement. Et cette neige poudreuse, cristallisée même, nous avons l' impression qu' elle ne disparaîtra plus de la saison, car le fond de l' air, à cette altitude, est vif et la température baisse régulièrement chaque jour.

Nous enfonçons jusqu' à mi jambe, traçant des pas profonds ( presque une tranchée ), nous retournant constamment pour bien profiter du magnifique spectacle dont l' Evighedsfjord est l' axe principal. Toute l' équipe est heureuse et personne ne manifeste contre l' allure qui, souvent, dans la dernière partie d' un parcours de ce genre en neige profonde est critiquée. Chacun est comblé et toute notre attention se porte sur la recherche, dans le monde des cimes qui nous entourent, de celles que nous avons déjà gravies et qui, aujourd'hui, se présentent sous une optique différente.

Au sommet, bien que prévenus, nous sommes vivement impressionnés par l' immense abîme qui se creuse au-dessous de nous: c' en est déconcertant! C' est prudemment, à plat-ventre sur le rocher culminant, que nous osons examiner la fantastique paroi nord, entièrement rocheuse, qui plonge d' un jet de 1980 mètres dans les eaux du fjord. Je crois bien qu' aucune paroi dans les Alpes ne peut se prévaloir d' une telle dénivellation. L' Eigerwand, avec ses 1450 mètres, est largement dépassée, de même que la face nord des Grandes Jorasses. Il subsiste donc un problème important à résoudre à la Pointe de VEternité, puisque c' est ainsi que nous la désignerons désormais.

En dépit de la fraîcheur de l' atmosphère, nous devisons longuement sur notre nouvelle conquête, tout en suivant avec beaucoup d' intérêt le mouvement des nuages qui enjolivent encore les montagnes voisines.

L' heure de la rentrée au camp nous inquiète cependant, car le long itinéraire de la montée doit se dérouler en sens inverse. Lasserre semble d' ailleurs redouter cette descente: il craint un faux mouvement qui ferait à nouveau céder sa cheville. Il n' en sera heureusement rien et tout ira bien jusqu' au col. De là, Tissières et moi prenons les devants, de façon à mettre en train le repas du soir.

La partie plate du parcours, c'est-à-dire celle où le torrent s' étale en sinuant, sera le calvaire final pour chacun de nous. Nous sommes fatigués ( nous le sommes vraimentpar la longue marche dans les blocs instables.

Soulignons que toutes nos courses dans ce massif comportent des dénivellations de 2000 mètres environ, avec des horaires variant entre 14 et 16 heures d' effort. Chaque ascension exige donc une grande dépense d' énergie.

Horaire: Campement5 h 30 Co110 h 30 Sommet14 h 30 Retour au campement 20 h Pointe du Torrent ( 1240 m ): 28 août 1958 C' est le petit sommet qui domine notre campement, au-delà de l' impétueux torrent.

Cette ascension ne pose aucun problème en dehors de la traversée du torrent qui, au départ, exige quelques précautions. Nous nous déchaussons et, en bottes que nous avons eu soin d' emporter sur nos sacs, nous franchissons les flots tumultueux qui ont tôt fait de remplir nos chaussures.

L' ascension se déroule dans la face sud, d' abord au milieu de la végétation mêlée de cailloux, puis dans de gros blocs. Vers le haut, dès l' altitude de 1000 mètres, nous faisons un mouvement tournant vers la droite ( est ), en passant d' une vire sur l' autre.

Partis du campement à 6 heures, nous sommes au sommet à 9 h 45. Notre allure était plutôt rapide. L' altimètre indique 1270 mètres.

Horaire: Campement6 h Sommet9 h-10 h 45 Retour au campement 13 h En conclusion, j' ajouterai que, étant les premiers àgravirces montagnes, nous nous sommeslimités à atteindre nos objectifs par les voies que nous estimions les plus commodes. Il est certain que la plupart des faces nord des sommets gravis laissent pour l' avenirun important champ d' action, où pourra intervenir la technique moderne. Mais avant d' en arriver à ce stade, il reste encore beaucoup de place à la découverte telle que nous venons de la faire.

C' est un magnifique champ d' exploration pour de futures expéditions. Je m' en voudrais de ne pas citer tout le groupe de montagnes situées entre le lac Taserssuaq et la rive gauche del' Evigheds.

Le temps nous a manqué pour faire une ascension sur la rive droite de l' Evighedsfjord, mais là aussi, dans le secteur de la Sentinelle, c'est-à-dire le P. 1720, au coude du fjord, il y a la possibilité de réaliser deux ou trois ascensions intéressantes.

D' autre part, une chaîne d' aiguilles rocheuses, situées en bordure sud de Sermilinguaq, exigerait une dizaine de jours, si l'on voulait en faire l' ascension.

Je concluerai en disant que cette expédition, brève dans le temps ( 40 jours aller et retour de Genève ), ne pouvait se permettre de subir des revers. Le programme, presque minute, devait être observé à deux journées près, et tel fut le cas.GA O, Nos 82 et 83 )

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